Paris, septembre 19...
Souvent je vous ai entretenu, mon ami, de cette joie particulière aux
retours de province, lorsque j'entrais dans mes habitudes anciennes
comme dans ce costume d'intérieur à quoi s'associent des souvenirs
de travail, de fumeries, de lectures, et qu'avec le trot éreinté
d'un cheval sur le pavé de bois, le son d'un grelot s'éloignait.
Je regardais, au fond d'une glace, s'évanouir cet air excédé que
la province m'impose et réapparaître mon vrai visage; mes goûts,
un à un se réveillaient en moi, des ambitions, des projets... Je
revenais à des soins négligés de toilette et de monde. Le téléphone
m'apportait soudain les voix spirituelles de ceux qui m'amusent et
que je retrouvais à leur place, prêts pour mon amusement. Je rêvais
de tendresses possibles... Oh! cela ne durait guère: ma fièvre de
travail cédait vite à cette persuasion de n'être capable que de
réminiscences--faux cubiste pour les gens du monde, amateur mondain
pour les artistes!--J'avais tôt fait de décrocher mon récepteur et
de ne plus savoir m'amuser avec ceux qui ne s'en lassent pas. Mes
essais de tendresses devenaient de lugubres impasses; au moins me
restait-il la solitude, ce dernier bien qui aide à ne pas mourir et
qui est le droit de demeurer seul dans une chambre; je me réservais,
pour ces heures-là, telles lectures qui ouvrent au cœur des horizons
métaphysiques: toujours, j'eus le souci de mettre la religion de
côté, mais comme une poire pour la soif: un être aussi dénué de
défense en face de la mort tentatrice, croyez-vous qu'il doive
négliger cette dernière raison de ne pas devancer son heure? La naïve
foi (au fond pas si naïve!) du petit Favereau, me déconcerte moins
que votre jovialité d'ancien élève de Burdeau, indifférent à ce qui
dépasse les apparences.
De cet le «joie du retour» il faut, cette année, faire mon deuil:
Edith est là, elle s'installe, non comme la femme épouse de qui la
lampe éclaire la nuque penchée et qui montre à un petit garçon des
images, non comme celle de qui la présence est une solitude, moins
l'angoisse, et dont j'imagine que le souffle mesure le silence
et ne le trouble pas; il existe de ces ménages heureux... Claude
Favereau l'affirme qui m'ignore assez pour me recommander ce simple
et inaccessible bonheur; Edith est la Maîtresse: elle dispose de mon
temps, de mes livres, de mon corps; avec mes relations elle joue
aux échecs, organise selon sa petite idée mon avenir. Elle tisse
sa toile, m'enveloppe, m'englue, je fais le mort, je la l'assure,
confiant en mon pouvoir de, tout d'un coup, disparaître et assuré
d'avoir au doigt l'anneau qui rend invisible. Cher Pacaud, qui prenez
toujours le parti de la femme, ne vous hâtez pas de vous attendrir;
la première, peut-être, elle me lâchera; ses facultés s'adaptent
miraculeusement à la vie parisienne; elle n'a déjà plus besoin de
moi, elle ira loin; c'est l'opinion de sa chère mère, débarquée
incontinent ici après la tragédie de Lur, et qui s'établit professeur
de beauté, rue Gaudot-de-Mauroy. J'ai consenti à recevoir une seule
fois la bonne dame très capable, au reste, de renoncer à sa fille
pour ne pas déranger ses stratégies, mais je l'inquiète, cette
vieille routière, elle se méfie, je ne lui dis rien qui vaille, son
instinct l'avertit qu'on ne fait pas de bon ouvrage avec un gars
de ma sorte; je compte sur ses directions pour me délivrer d'Edith
sans trop de douleur; si la comédie vous tente, venez ici vers la
mi-janvier; Edith aura trouvé alors le «flat» de ses rêves, et nous
pourrons, comme naguère, bien avant dans la nuit, fumer, boire des
alcools. Ce nouveau loyer m'oblige à vendre encore des Suez... Quelle
fatigue! Votre EDWARD.
_P. S._--Qu'advient-il de May, de sa conversion et de son stupide
mariage? Elle ne répond pas à mes lettres; je connais sa puissance
de rancune: me voilà son ennemi désormais. Non, comme elle se le
persuade, parce que je l'ai abandonnée; elle me trahit et passe dans
le camp de ceux qui veulent vivre.