_(Fragment.)_
Paris, mars 19...
... La solitude m'est enfin rendue, et si je ne trouvais encore
dans mon cendrier des épingles à cheveux et aux coussins du divan
une tenace odeur de chypre, surtout si parfois Edith ne me venait
surprendre et ne s'abattait sur mes genoux avec cette insouciance des
femmes persuadées que l'amour les rend impondérables, je me pourrais
croire au temps où le bonheur m'était donné de souffrir seul.
Il nous a fallu deux semaines pour trouver ce «flat» qu'Edith
n'imaginait pas hors du seizième arrondissement. Nous franchîmes de
crêmeux vestibules aux fausses somptuosités, et nous nous confiâmes
à des ascenseurs si divers que je proposai à Edith d'écrire une
étude comparée des Pifre et des Samain; je ne concevais pas qu'elle
pût hésiter entre des appartements identiques: les salons, sans
panneaux et tout en portes, ouvrent par de vastes baies sur de
minuscules vestibules; les vitraux de la salle à manger sont de
la même série que ceux de l'escalier et le même étroit corridor
ripoliné conduit aux chambres. Enfin elle signa un bail qui, s'il
m'obligea à vendre des Suez, fit chez moi maison nette. Je n'eus
plus que des journées d'antiquaires, Edith ne voulant que de
l'ancien, parce que «ça augmente toujours de valeur». Vigoureuse,
elle retournait les fauteuils, en quête d'une signature. Entre
temps, fut publiée cette _Vierge folle_, par Edith Gonzalès, avec
une ingénieuse préface d'Edward Dupont-Gunther: vous savez que comme
je suis peintre, le monde m'accorde un petit talent d'écrivain. Ce
fut un succès; avez-vous lu? C'est ensemble malade et comme il faut,
relevé d'un grain de saphisme; un observateur y découvrirait, en
couches superposées, les lectures d'Edith: d'abord les honnêtes, les
édifiantes (du temps qu'elle était enfant de Marie), puis les autres
(du temps des premières tentations et du premier faux pas et des
expériences diverses...).
L'essentiel est que je pus persuader Mme Tziegel, la comtesse de La
Borde qu'elles avaient «découvert» Edith Gonzalès; cette découverte
occupe fort notre petit clan: Edith à qui, chez les Castagnède, on
ferait prendre ses repas à part, ici tient un rôle de muse pour
personnes du gratin. La mâtine se montre admirable dans l'art d'être
toujours chez elle, de ne point s'esclaffer quand une duchesse sonne,
et de siffler son monde quand elle est certaine qu'il ne souhaite
que d'accourir. De plus elle sait flatter un homme de lettres et lui
brûler la sorte d'encens qu'exigent ses narines: art difficile, mais
le posséder assure à son heureuse détentrice ce qui s'appelle un
salon. «Quand je pourrai avoir table ouverte!» soupire Edith.
J'avais eu raison de vous prédire qu'elle me lâcherait la première:
elle a commencé de se détacher de moi, avant d'avoir jamais cru que
je fusse excédé. Tout de même, elle tient à moi; je lui ai amené du
monde, je fais nombre, je paye. Peut-être vous étonnerez-vous que je
m'obstine à fréquenter chez une personne qui m'assomme? Mais, mon
ami, j'attends impatiemment l'heure de m'y présenter, j'arrive le
premier et toujours m'en vais le dernier. Oh! l'amour n'y est pour
rien; je m'ennuie, je suis seul, et pour tout vous dire, j'ai peur
d'être seul ... une peur d'enfant malade... Quand nous avons dîné
ensemble, je la supplie parfois de ne pas s'en aller, tant ma chère
solitude à certaines heures m'est une maîtresse redoutable... Edith
a des raisons de se croire nécessaire. La mère Gonzalès qui, chaque
matin, la vient masser, attise ses ambitions matrimoniales... Je
redoute un ultimatum...
Vous me conseillez de lire: A vous aussi, au lycée, on fît développer
ce texte «qu'il n'est pas de peine qu'un quart-d'heure de lecture
n'ait apaisée». Mais, mon cher, si vous saviez comme l'imprimé
m'ennuie! Quand je lis en de jeunes revues que des garçons de mon
âge se passionnent pour ou contre Mme Bovary, accordent ou refusent
à Moréas du génie, il faut bien m'humilier et m'avouer que depuis
le temps qu'en me bouchant les oreilles, je lisais Jules Verne,
l'imprimé ne m'a jamais détourné de moi-même... Ah! si je me pouvais
considérer comme une matière à livre! me raconter! Cette manie en
sauve quelques-uns...
Parfois, je pense à Lur, à l'ombre des charmilles et du cœur de
Claude ... mais celui-là, le simulacre du pacte sacrilège, qu'un soir
de férocité, je lui proposai, me l'a fait perdre pour toujours. En
m'aliénant ce cœur, j'ai déchiré ma carte dernière... Comment vous
expliquer?...