Edith, couchée et les yeux mi-clos, regardait le soleil matinier rendre
vivantes les roses transparentes de la cretonne. Sa mère entra, réduite
à ses seuls cheveux, vêtue d'un peignoir rose où s'envolaient des
cigognes; le fard de la veille salissait son visage où le sommeil avait
creusé, sous les yeux, des poches marron:
--Edith, mon amour, sais-tu qu'Edward a pris le train de dix heures,
qu'il a emporté de nombreuses malles, et qu'enfin nous en voilà
débarrassées?
Mme Gonzalès épiait sur le visage de sa fille un signe de détresse;
elle n'y vit qu'un sourire et qui l'inquiéta:
--Tu le savais, petit masque?
La jeune fille ne le nia pas.
--Tu me sembles considérer cet événement avec philosophie: il est bien
vrai que nous devons nous en réjouir; ce petit monsieur te détournait
de ton jeu; c'est le papa qui nous intéresse; il te sera plus facile,
maintenant, de t'y attacher: mais il est grand temps de coordonner
nos efforts; pour ma part, j'estime avoir joué aussi bien que me le
permettait la partenaire détestable que tu fus jusqu'à présent. Enfin,
rien ne va plus troubler nos combinaisons! le départ de ton flirt est
ce qui nous pouvait arriver de plus heureux.
Mme Gonzalès s'arrêta, un peu troublée de voir qu'Edith continuait
de sourire, prenait sur la table une cigarette, puis, renversée dans
ses oreillers, contemplait, au-dessus de son lit, des lacs de fumée.
Mme Gonzalès, d'un ton plaisant, demanda ce qu'il y avait dans cette
mauvaise tête:
--J'aimerais mieux te voir pleurer, ma chérie. Je n'aime pas tes
silences.
Edith, d'un air innocent, assura qu'elle n'avait point de raison d'être
triste; Mme Gonzalès répartit qu'elle n'en croyait rien, qu'au reste
elle ne voyait aucun mal à une légère intrigue, pourvu qu'Edith ne fût
pas détournée de sa vraie voie.
--Allons, avoue que cet Edward ne t'était pas indifférent?
La jeune fille répondit, avec beaucoup de sang-froid, qu'elle était
même très sûre de l'aimer. La dame, d'une voix pleine d'angoisse, la
félicita de ce qu'elle se consolait si vite d'un départ qui mettait
fin à ce flirt dangereux. Edith jeta sa cigarette dans le cendrier et,
regardant sa mère en face:
--Ce départ ne met fin à rien: dans huit jours j'aurai rejoint Edward à
Paris.
Des plaques jaunes se dessinèrent sur les bajoues et sur le front de
Mme Gonzalès:
--Tu ne feras pas cette bêtise.
Edith demanda qui pourrait bien l'empêcher.
--Crois-tu, petite sotte, que j'aurai sacrifié toute ma vie à ta
fortune, crois-tu que pendant des années, au prix de mon honneur et de
ma réputation, je t'aurai préparé les voies...
--Maman, je t'en prie, ne parle pas si fort, c'est du dernier commun,
et puis quelle imprudence!
Le flegme de la jeune fille, son persiflage à froid, toujours avaient
déconcerté Mme Gonzalès.
--Maman, je le demande seulement de me laisser parler une minute.
Je suis amoureuse, il est vrai, mais je suis ambitieuse aussi et
infiniment plus que tu ne l'es toi-même; car je veux la richesse et une
situation mondaine, mais alors que cela te contente, il me faut à moi
autre chose et que le vieux Gunther ne saurait me donner, il me faut le
bonheur. L'argent ne me serait rien si je n'ai en même temps l'amour.
Tout ce que j'aurais reçu du père, je l'obtiendrai d'Edward, qui a de
la fortune et qui habite Paris, mais il y ajoutera l'essentiel.
--Petite sotte, ne vois-tu pas que l'affaire est dans le sac, que le
vieux t'épousera, alors que ton gigolo aura tôt fait de te renvoyer au
trottoir?
--Je ne suis pas si sotte ni si naïve: pendant que tu t'obstinais sur
une mauvaise piste, que tu travaillais le vieux, moi je m'occupais du
jeune: ce fut dur, je ne le nie pas, mais maintenant, je le tiens, j'en
suis sûre.
--Ma chérie, tu as vingt-huit ans, tu n'as plus de temps à perdre: avec
Bertie, la réussite est assurée, avec le gosse, elle reste douteuse.
Écoute-moi, Edith (et la dame retrouvait soudain une voix grasse de
fille), écoute-moi: je connais les hommes, eh bien ton Edward n'est pas
un de ceux sur lesquels nous ayons pouvoir: il est femme, il est plus
femme que toi, il nous ressemble trop pour nous aimer, il n'aime pas
les femmes.
Edith eut un petit rire:
--Je sais ce que je sais...
--Peut-être ne dédaigne-t-il pas certains plaisirs et lui as-tu mis
au cou une chaîne d'habitudes dont tu t'imagines qu'il ne se passera
plus... Ah! pauvre enfant, je les connais, ces petits-là: quand on
croit les mieux tenir, alors ils s'évadent, ils se laissent conduire
jusqu'au seuil de la mairie, mais, la veille de la cérémonie, ils
prennent l'Orient-express et laissent sur la table une lettre d'excuse
avec vingt-cinq louis.
--A la précision de ce chiffre, je devine qu'un souvenir personnel
obscurcit ton jugement ... toi et moi, cela fait deux; tu n'es pas
faite pour réduire Edward...
--Pauvre sotte qui prétend m'en remontrer!
--Mais oui, maman, mais oui! Sans doute je ne saurais comme toi mener,
par le bout du nez, Bertie ...
--Mais à toi les travaux de finesse? Eh bien, ma fille, nous verrons
cela! Mais non, dis-moi que nous ne le verrons pas; j'espère encore te
convaincre, on ne renonce pas à une proie certaine!
Mme Gonzalès connaissait trop sa fille pour garder quelque espoir de
la convaincre; tout de même il lui restait huit jours de manœuvres, M.
Gunther n'ayant pas quitté Bordeaux ce dimanche-là: tout pouvait être
sauvé encore.
Ce matin même, May, à peine descendue de sa chambre, suivit l'allée des
vignes, ouvrit la porte rouillée qui donnait sur un étroit chemin par
où l'on gagne, à travers champs, Viridis. Une cloche tintait, annonçant
la fin de la messe; la brume présageait un après-midi torride; les pas
de la jeune fille faisaient se lever des vols palpitants de papillons
bleus et les petits cœurs des lézards battaient dans les pierres des
clôtures. Tant de luttes intérieures ne se révélaient plus sur cette
face inexpressive; une décision prise pendant la nuit lui enveloppait
l'âme d'apaisement; lorsque à l'aube, après des heures d'insomnie,
à l'instant de l'éveil des oiseaux, elle avait surpris--avec quelle
indignation!--le départ furtif d'Edward et le démarrage en douceur
de l'auto chargée de bagages, May, surmontant son angoisse, s'était
fortifiée dans une volonté de rénovation, de recommencement: son
frère la trahissait, elle renoncerait à son frère! Marcel Castagnède
ne lui fut plus que le signe sensible de cette autre vie où elle
pénétrait; elle imaginait l'Église ainsi qu'une communion, un cœur à
cœur, un écrasement de sa vieille ennemie la solitude; un autre homme
la dirigerait au long d'une route sûre, jalonnée de pratiques, sans
qu'elle ait à se déchirer à tous les carrefours, dans l'incertitude, en
face des chemins qui se croisent. L'infâme relent que son père, Edward,
les Gonzalès entretenaient à Lur et dont la jeune fille avait commencé
de se sentir empoisonnée, enfin cette folie charnelle qui déjà l'avait
atteinte, lui rendit moins redoutable l'accès de la maison Castagnède;
elle évoquait, tout en marchant, cet «intérieur» où, résolument, il
fallait s'ensevelir.
Ces braves gens se suffisaient à eux-mêmes; le monde, pour eux,
finissait aux cousins issus de germains. Ce que cette race des
Castagnède pouvait produire d'intelligence, de sainteté, d'héroïsme,
se consommait sur place, dans l'hôtel où ils procréaient depuis un
siècle. Les filles ne se mariaient jamais hors la ville, à peine hors
la maison, jamais hors la rue ou le quartier. Les domestiques, bien
que modiquement payés, ne pouvaient s'accoutumer à d'autres places;
ceux qu'un coup de tête chassait de ce modeste paradis, n'avaient
de cesse qu'ils n'y fussent réintégrés. Il était rare qu'on y priât
un étranger à dîner, mais dans cette occurrence, des plats cuisinés
l'émerveillaient pour le reste de sa vie. Personne jamais ne prit,
chez les Castagnède, ses habitudes; un parent par alliance, habitant
le Nord, et qui prétendit s'y installer huit jours, dut fuir le
surlendemain de son arrivée. Marcel, affilié à la section bordelaise
d'un parti néo-monarchiste et préposé à l'organisation des chahuts et
des sabotages des cours d'un professeur germanisant, avait hébergé
chez sa mère, à l'occasion d'un congrès, quelques Parisiens éminents,
rédacteurs au journal du parti; l'esprit, la blague, les charges
incompréhensibles, passées les fortifications, cet orgueil des gens de
lettres qui démolissent d'une phrase un Lamartine ou un Hugo, exaspéra
les Castagnède incapables de «mettre au point», prenant tout au pied
de la lettre, hostiles à tout ce qui n'est pas à leur échelle. May
le savait; en avait-elle assez ri avec Edward! Les Castagnède, dès
l'enfance, leur avaient été un jeu de massacre. Aujourd'hui, elle n'en
riait plus, elle aspirait à cette règle, à cet ordre et surtout à cette
propreté morale, à cette dignité: chez eux, rien de vil ni de bas, ni
de suspect, l'ombre d'aucun vice au fond des regards.
May s'inquiéta de n'avoir pas encore rencontré, sur le petit chemin,
celui qu'elle y venait chercher. Elle avait décidé de parler à Claude:
«Ne lui ai-je pas donné quelques droits»? se disait-elle bravement.
Parce qu'il était un pieux enfant, elle crut qu'il serait facile de
l'apaiser. «Je ne l'aborderai que s'il revient seul de la messe,
songeait-elle, sinon, je passerai sans le voir.» A un tournant, près
d'un moulin abandonné, elle le vit apparaître. Comme il marchait, les
yeux fixés à terre, il ne l'aperçut pas d'abord. Endimanché, Claude
plus qu'avec ses vêtements de travail, avait l'aspect d'un paysan; le
veston, aux épaules rembourrées, élargissait ridiculement sa carrure,
les manches trop courtes découvraient les poignets, rendant presque
monstrueuses les épaisses mains sans ongles; il tenait, son canotier à
la main, il transpirait; le gilet déboutonné laissait voir le plastron
mal ajusté à la chemise de flanelle; le soleil allumait des plaques de
cosmétique à ses cheveux rebelles, ses cheveux frisés de garçon boucher.
May, d'abord, éprouva de la honte et de la colère, songeant que ce gros
garçon se pouvait à bon droit persuader de l'avoir troublée; alors
Claude leva vers elle des yeux où elle sut lire une tendresse humiliée
et terrifiée, une expression de chien caressé par mégarde... Il ne
s'approcha pas, demeura au milieu de la route, immobile, et May le vit
tel qu'il était, le pauvre complet-veston acheté à Toulenne désormais
ne trompa plus ses yeux, elle reconnut le jeune athlète sain, puissant,
dévoré de vierge passion et, comme dans les incendies des Landes, le
feu, d'une cime à l'autre, se communique, elle aussi, jeune plante, en
face de ce bel arbre embrasé, trembla pour elle et n'osa faire un pas
vers lui; elle eut peur de cette émotion délectable, et qu'il fallait
vaincre.
--J'ai voulu vous voir, dit-elle enfin, parce que je vous dois une
confidence et que vous me devez un service.
Et comme Claude balbutiait qu'il n'était pas digne, elle ajouta avec un
rien de condescendance:
--J'ai de l'amitié pour vous, Claude, et vous me montrez de la
sympathie; votre instruction, votre intelligence m'autorisent à vous
traiter en ami, et même en frère, puisque mon vrai frère m'abandonne...
Elle se tut et Claude ne trouva pas un mot pour combler le silence; il
la regardait. Elle dit encore:
--Votre savoir n'est pas seulement ce qui vous attire ma confiance:
mais aussi votre religion, votre foi candide.
Il fallait pourtant qu'elle risquât une allusion à la scène du verger.
Elle se décida:
--Claude, vous connaissez ma solitude. Tendez-moi une main secourable.
Vous m'avez vue, n'est-ce pas, souvent désemparée, faible. Vous savez
qu'une mauvaise curiosité, ce goût des expériences que je dois à mon
frère m'inclinent parfois à des démarches peu dignes de moi... Mais
j'entrevois le salut, et vous m'y aurez aidée...
Stupéfait, ignorant où elle voulait en venir, Claude, au milieu de la
route, haletait; elle lui dit de se couvrir, il ne le voulut pas et le
soleil brûlait sa nuque.
--Enfin je sais ce qui est exigé de moi: ce ne saurait être par hasard
qu'un jeune homme qui, avec le consentement de mon père, demande ma
main, exige d'abord que je devienne catholique. N'est-ce pas, Claude,
qu'il y a là le signe d'une volonté particulière sur moi?
--Vous vous mariez?
Elle affecta de ne pas voir son trouble, assura qu'elle ne doutait
point du réconfort que Claude puiserait dans cette pensée qu'il avait
beaucoup fait pour ouvrir les yeux d'une petite hérétique. Elle
espérait qu'il ne refuserait pas de couronner son œuvre en la mettant
en relation avec M. Garros ou ce vicaire de Viridis, l'abbé Paulet...
May s'effraya que Claude ne répondît pas. Avait-il seulement écouté? Il
s'était rapproché d'elle et soudain lui prit le poignet, d'un air de
brute:
--Qui donc épousez-vous? Le fils Castagnède, bien sûr!
Elle se dégagea et les coins tombants de sa bouche exprimèrent un
dégoût dont Claude fut accablé.
--Je vous en ai dit assez, Monsieur, trop, sans doute, puisqu'il paraît
que je vous connaissais mal...
Il balbutia:
--Pardon ... pardon...
Mais courant presque, elle disparut derrière le moulin. Claude ne la
poursuivit pas, il se coucha d'abord dans le fossé plein d'orties et de
menthe sauvage, puis, à travers les vignes, s'égratignant aux fils de
fer, il descendit jusqu'à Toulenne, entra dans la première auberge où
était attablé le bouvier Abel, s'assit en face de lui, demanda du vin
blanc.
May, le lendemain, rejoignit son père à Bordeaux et lui fit part de
sa décision. Bertie dissimula sa joie. La demande officielle à peine
faite, il s'occupa du contrat: Marcel s'engageait à laisser dans la
maison de commerce la fortune de sa femme. M. Gunther déclara ne point
faire obstacle à la conversion de May. La jeune fille, qui ne voulait
pas se retrouver en face de la Gonzalès, fut confiée à Mme Castagnède:
la bonne dame l'adressa à son confesseur.
Le samedi, comme M. Gunther, épanoui, chargé de petits cadeaux,
s'installait à table dans la salle à manger de Lur, Edith le pria
de bien vouloir commander l'auto pour le lendemain matin. Elle
ajouta qu'elle aurait de nombreux bagages. Comme M. Gunther, très
paisiblement, lui demandait si elle comptait être absente plusieurs
jours:
--S'il vous plaît, Monsieur, je quitte définitivement Lur: une très
chère amie m'appelle en Seine-et-Oise où je vais achever mes vacances.
--Voilà, Mademoiselle, une étrange nouvelle! Il eût été convenable que
je fusse consulté.
--Mais, Monsieur, j'ai averti ma mère et ce soir je vous fais part de
ma décision, en vous exprimant ma gratitude.
Elle parlait du ton de quelqu'un qui donne un congé définitif, et
c'était si apparent que Mme Gonzalès, les yeux dans son assiette,
n'osait regarder le colérique Gunther qui, cependant, d'une voix
sourde, l'interrogea:
--Étiez-vous informée de ce départ, Madame?
Elle balbutia sottement qu'elle avait fait, pour en détourner Edith,
l'impossible: c'était avouer que tous leurs projets s'en allaient à
vau-l'eau. L'orage n'éclata pas d'abord: chacun faisait semblant de
manger et le domestique pressait le service. Seule, Edith affecta une
grande liberté d'esprit et redemanda du poulet; mais elle se priva de
dessert afin d'aller boucler ses valises, pressa la main de M. Gunther,
et d'un pas aussi nonchalant que de coutume, gagna la porte. M. Gunther
posa sa serviette sur la table, se dirigea vers le salon, ouvrit la
fenêtre, déboutonna son col; le souci de sa santé, à ces minutes-là,
l'aidait maintenant à se contenir. Enfin, d'une voix calme, il demanda
à Mme Gonzalès quel était le fin mot de cette comédie. La dame poussa
un grand soupir: elle savait la partie perdue; il lui restait de se
venger, d'un coup, de vingt années humiliées:
--Cela signifie, mon ami, que je m'étais trompée et que le dégoût, chez
ma fille, l'emporte sur la pitié.
--Le dégoût?
--Toujours (je vous l'avais caché, mais comment n'être pas sincère
maintenant?) elle eut horreur de ce qui est vieux, passé, elle n'aime
que la jeunesse: ce qui de vous lui plaisait, elle n'a pu l'aimer que
dans votre fils...
--A la porte! Allez-vous-en! F..... le camp avec elle! De cette maison,
à vous deux, vous faisiez une ... Maison. Voilà dix ans que je vous
supporte, que j'impose à ma fille l'ignominie de votre présence.
Des injures suivirent; le trottoir, on eût dit. Mais Mme Gonzalès
buvait, le doigt en l'air, son café, regardait Bertie devenir violet,
songeant que ce serait, tout de même, une chance et une bien grande
satisfaction pour elle de le voir s'effondrer; il ne s'effondra pas et
ce qui, sans doute, le sauva, ce fut de montrer le poing à la dame, de
lui courir sus, de lui arracher des mains la tasse qui se brisa sur le
parquet, de la pousser vers la porte en dépit de ses gloussements et
de lui signifier qu'elles auraient à vider les lieux incontinent: ces
dames prirent à Toulenne le train de 21h. 17m.
A minuit, Bertie rêvait encore au salon, en face d'un petit verre et
d'un carafon d'armagnac; après l'orage, il s'accordait cette solitaire
débauche. La satisfaction d'avoir fait maison nette détendit ses nerfs.
Ces derniers temps, la Gonzalès l'avait enserré de trop près en de trop
grosses toiles, la vieille araignée! N'empêche qu'une belle proie lui
échappait; il avait, touchant le corps d'Edith, des imaginations de
propriétaire... Bah! la belle n'eût rien fait que la bague au doigt,
... ce mariage, quelle grossière embûche!
Un malaise lui vint d'être seul dans la maison avec deux domestiques:
des souvenirs de films sinistres l'obsédèrent; il eut la sensation d'un
silence d'assassinat dans une villa isolée; un chat sauvagement miaula
sur les toits. Bertie, pour détourner sa pensée, se remémora chaque
injure adressée à la Gonzalès--satisfaction profonde!--Elle ne s'était
guère défendue; pourtant il se rappela une petite phrase à quoi d'abord
il avait prêté peu d'attention, mais, comme une flèche, elle demeurait
fichée en lui; Bertie en sentit soudain la blessure; il s'agissait de
sa fille: la Gonzalès s'était déclarée fort contente de n'avoir plus
la charge d'une donzelle qui aimait se faire bécoter dans les coins
par le fils du paysan, et avait ajouté que lorsque Bertie comparait sa
maison à un b..., il ne croyait pas si bien dire. M. Dupont-Gunther
se rappela une lettre où Mélanie le mettait en garde contre Claude
Favereau, qui allait se baigner en compagnie d'Edward et de May... Il
haussa les épaules; comment croire que cette May revêche, puritaine,
plus orgueilleuse et plus dédaigneuse qu'une paonne, se pût commettre
avec un paysan! La Gonzalès allait un peu fort! Il lui restait pourtant
une sourde inquiétude, dont le détourna la brusque imagination d'Edith
dans les bras d'Edward; une jalousie atroce le brûla; il aurait crié
de rage; alors il décida de ne pas se coucher avant que le flacon
d'armagnac fût vide et, derechef, remplit son verre.
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