IX

Edith, couchée et les yeux mi-clos, regardait le soleil matinier rendre

vivantes les roses transparentes de la cretonne. Sa mère entra, réduite

à ses seuls cheveux, vêtue d'un peignoir rose où s'envolaient des

cigognes; le fard de la veille salissait son visage où le sommeil avait

creusé, sous les yeux, des poches marron:

--Edith, mon amour, sais-tu qu'Edward a pris le train de dix heures,

qu'il a emporté de nombreuses malles, et qu'enfin nous en voilà

débarrassées?

Mme Gonzalès épiait sur le visage de sa fille un signe de détresse;

elle n'y vit qu'un sourire et qui l'inquiéta:

--Tu le savais, petit masque?

La jeune fille ne le nia pas.

--Tu me sembles considérer cet événement avec philosophie: il est bien

vrai que nous devons nous en réjouir; ce petit monsieur te détournait

de ton jeu; c'est le papa qui nous intéresse; il te sera plus facile,

maintenant, de t'y attacher: mais il est grand temps de coordonner

nos efforts; pour ma part, j'estime avoir joué aussi bien que me le

permettait la partenaire détestable que tu fus jusqu'à présent. Enfin,

rien ne va plus troubler nos combinaisons! le départ de ton flirt est

ce qui nous pouvait arriver de plus heureux.

Mme Gonzalès s'arrêta, un peu troublée de voir qu'Edith continuait

de sourire, prenait sur la table une cigarette, puis, renversée dans

ses oreillers, contemplait, au-dessus de son lit, des lacs de fumée.

Mme Gonzalès, d'un ton plaisant, demanda ce qu'il y avait dans cette

mauvaise tête:

--J'aimerais mieux te voir pleurer, ma chérie. Je n'aime pas tes

silences.

Edith, d'un air innocent, assura qu'elle n'avait point de raison d'être

triste; Mme Gonzalès répartit qu'elle n'en croyait rien, qu'au reste

elle ne voyait aucun mal à une légère intrigue, pourvu qu'Edith ne fût

pas détournée de sa vraie voie.

--Allons, avoue que cet Edward ne t'était pas indifférent?

La jeune fille répondit, avec beaucoup de sang-froid, qu'elle était

même très sûre de l'aimer. La dame, d'une voix pleine d'angoisse, la

félicita de ce qu'elle se consolait si vite d'un départ qui mettait

fin à ce flirt dangereux. Edith jeta sa cigarette dans le cendrier et,

regardant sa mère en face:

--Ce départ ne met fin à rien: dans huit jours j'aurai rejoint Edward à

Paris.

Des plaques jaunes se dessinèrent sur les bajoues et sur le front de

Mme Gonzalès:

--Tu ne feras pas cette bêtise.

Edith demanda qui pourrait bien l'empêcher.

--Crois-tu, petite sotte, que j'aurai sacrifié toute ma vie à ta

fortune, crois-tu que pendant des années, au prix de mon honneur et de

ma réputation, je t'aurai préparé les voies...

--Maman, je t'en prie, ne parle pas si fort, c'est du dernier commun,

et puis quelle imprudence!

Le flegme de la jeune fille, son persiflage à froid, toujours avaient

déconcerté Mme Gonzalès.

--Maman, je le demande seulement de me laisser parler une minute.

Je suis amoureuse, il est vrai, mais je suis ambitieuse aussi et

infiniment plus que tu ne l'es toi-même; car je veux la richesse et une

situation mondaine, mais alors que cela te contente, il me faut à moi

autre chose et que le vieux Gunther ne saurait me donner, il me faut le

bonheur. L'argent ne me serait rien si je n'ai en même temps l'amour.

Tout ce que j'aurais reçu du père, je l'obtiendrai d'Edward, qui a de

la fortune et qui habite Paris, mais il y ajoutera l'essentiel.

--Petite sotte, ne vois-tu pas que l'affaire est dans le sac, que le

vieux t'épousera, alors que ton gigolo aura tôt fait de te renvoyer au

trottoir?

--Je ne suis pas si sotte ni si naïve: pendant que tu t'obstinais sur

une mauvaise piste, que tu travaillais le vieux, moi je m'occupais du

jeune: ce fut dur, je ne le nie pas, mais maintenant, je le tiens, j'en

suis sûre.

--Ma chérie, tu as vingt-huit ans, tu n'as plus de temps à perdre: avec

Bertie, la réussite est assurée, avec le gosse, elle reste douteuse.

Écoute-moi, Edith (et la dame retrouvait soudain une voix grasse de

fille), écoute-moi: je connais les hommes, eh bien ton Edward n'est pas

un de ceux sur lesquels nous ayons pouvoir: il est femme, il est plus

femme que toi, il nous ressemble trop pour nous aimer, il n'aime pas

les femmes.

Edith eut un petit rire:

--Je sais ce que je sais...

--Peut-être ne dédaigne-t-il pas certains plaisirs et lui as-tu mis

au cou une chaîne d'habitudes dont tu t'imagines qu'il ne se passera

plus... Ah! pauvre enfant, je les connais, ces petits-là: quand on

croit les mieux tenir, alors ils s'évadent, ils se laissent conduire

jusqu'au seuil de la mairie, mais, la veille de la cérémonie, ils

prennent l'Orient-express et laissent sur la table une lettre d'excuse

avec vingt-cinq louis.

--A la précision de ce chiffre, je devine qu'un souvenir personnel

obscurcit ton jugement ... toi et moi, cela fait deux; tu n'es pas

faite pour réduire Edward...

--Pauvre sotte qui prétend m'en remontrer!

--Mais oui, maman, mais oui! Sans doute je ne saurais comme toi mener,

par le bout du nez, Bertie ...

--Mais à toi les travaux de finesse? Eh bien, ma fille, nous verrons

cela! Mais non, dis-moi que nous ne le verrons pas; j'espère encore te

convaincre, on ne renonce pas à une proie certaine!

Mme Gonzalès connaissait trop sa fille pour garder quelque espoir de

la convaincre; tout de même il lui restait huit jours de manœuvres, M.

Gunther n'ayant pas quitté Bordeaux ce dimanche-là: tout pouvait être

sauvé encore.

Ce matin même, May, à peine descendue de sa chambre, suivit l'allée des

vignes, ouvrit la porte rouillée qui donnait sur un étroit chemin par

où l'on gagne, à travers champs, Viridis. Une cloche tintait, annonçant

la fin de la messe; la brume présageait un après-midi torride; les pas

de la jeune fille faisaient se lever des vols palpitants de papillons

bleus et les petits cœurs des lézards battaient dans les pierres des

clôtures. Tant de luttes intérieures ne se révélaient plus sur cette

face inexpressive; une décision prise pendant la nuit lui enveloppait

l'âme d'apaisement; lorsque à l'aube, après des heures d'insomnie,

à l'instant de l'éveil des oiseaux, elle avait surpris--avec quelle

indignation!--le départ furtif d'Edward et le démarrage en douceur

de l'auto chargée de bagages, May, surmontant son angoisse, s'était

fortifiée dans une volonté de rénovation, de recommencement: son

frère la trahissait, elle renoncerait à son frère! Marcel Castagnède

ne lui fut plus que le signe sensible de cette autre vie où elle

pénétrait; elle imaginait l'Église ainsi qu'une communion, un cœur à

cœur, un écrasement de sa vieille ennemie la solitude; un autre homme

la dirigerait au long d'une route sûre, jalonnée de pratiques, sans

qu'elle ait à se déchirer à tous les carrefours, dans l'incertitude, en

face des chemins qui se croisent. L'infâme relent que son père, Edward,

les Gonzalès entretenaient à Lur et dont la jeune fille avait commencé

de se sentir empoisonnée, enfin cette folie charnelle qui déjà l'avait

atteinte, lui rendit moins redoutable l'accès de la maison Castagnède;

elle évoquait, tout en marchant, cet «intérieur» où, résolument, il

fallait s'ensevelir.

Ces braves gens se suffisaient à eux-mêmes; le monde, pour eux,

finissait aux cousins issus de germains. Ce que cette race des

Castagnède pouvait produire d'intelligence, de sainteté, d'héroïsme,

se consommait sur place, dans l'hôtel où ils procréaient depuis un

siècle. Les filles ne se mariaient jamais hors la ville, à peine hors

la maison, jamais hors la rue ou le quartier. Les domestiques, bien

que modiquement payés, ne pouvaient s'accoutumer à d'autres places;

ceux qu'un coup de tête chassait de ce modeste paradis, n'avaient

de cesse qu'ils n'y fussent réintégrés. Il était rare qu'on y priât

un étranger à dîner, mais dans cette occurrence, des plats cuisinés

l'émerveillaient pour le reste de sa vie. Personne jamais ne prit,

chez les Castagnède, ses habitudes; un parent par alliance, habitant

le Nord, et qui prétendit s'y installer huit jours, dut fuir le

surlendemain de son arrivée. Marcel, affilié à la section bordelaise

d'un parti néo-monarchiste et préposé à l'organisation des chahuts et

des sabotages des cours d'un professeur germanisant, avait hébergé

chez sa mère, à l'occasion d'un congrès, quelques Parisiens éminents,

rédacteurs au journal du parti; l'esprit, la blague, les charges

incompréhensibles, passées les fortifications, cet orgueil des gens de

lettres qui démolissent d'une phrase un Lamartine ou un Hugo, exaspéra

les Castagnède incapables de «mettre au point», prenant tout au pied

de la lettre, hostiles à tout ce qui n'est pas à leur échelle. May

le savait; en avait-elle assez ri avec Edward! Les Castagnède, dès

l'enfance, leur avaient été un jeu de massacre. Aujourd'hui, elle n'en

riait plus, elle aspirait à cette règle, à cet ordre et surtout à cette

propreté morale, à cette dignité: chez eux, rien de vil ni de bas, ni

de suspect, l'ombre d'aucun vice au fond des regards.

May s'inquiéta de n'avoir pas encore rencontré, sur le petit chemin,

celui qu'elle y venait chercher. Elle avait décidé de parler à Claude:

«Ne lui ai-je pas donné quelques droits»? se disait-elle bravement.

Parce qu'il était un pieux enfant, elle crut qu'il serait facile de

l'apaiser. «Je ne l'aborderai que s'il revient seul de la messe,

songeait-elle, sinon, je passerai sans le voir.» A un tournant, près

d'un moulin abandonné, elle le vit apparaître. Comme il marchait, les

yeux fixés à terre, il ne l'aperçut pas d'abord. Endimanché, Claude

plus qu'avec ses vêtements de travail, avait l'aspect d'un paysan; le

veston, aux épaules rembourrées, élargissait ridiculement sa carrure,

les manches trop courtes découvraient les poignets, rendant presque

monstrueuses les épaisses mains sans ongles; il tenait, son canotier à

la main, il transpirait; le gilet déboutonné laissait voir le plastron

mal ajusté à la chemise de flanelle; le soleil allumait des plaques de

cosmétique à ses cheveux rebelles, ses cheveux frisés de garçon boucher.

May, d'abord, éprouva de la honte et de la colère, songeant que ce gros

garçon se pouvait à bon droit persuader de l'avoir troublée; alors

Claude leva vers elle des yeux où elle sut lire une tendresse humiliée

et terrifiée, une expression de chien caressé par mégarde... Il ne

s'approcha pas, demeura au milieu de la route, immobile, et May le vit

tel qu'il était, le pauvre complet-veston acheté à Toulenne désormais

ne trompa plus ses yeux, elle reconnut le jeune athlète sain, puissant,

dévoré de vierge passion et, comme dans les incendies des Landes, le

feu, d'une cime à l'autre, se communique, elle aussi, jeune plante, en

face de ce bel arbre embrasé, trembla pour elle et n'osa faire un pas

vers lui; elle eut peur de cette émotion délectable, et qu'il fallait

vaincre.

--J'ai voulu vous voir, dit-elle enfin, parce que je vous dois une

confidence et que vous me devez un service.

Et comme Claude balbutiait qu'il n'était pas digne, elle ajouta avec un

rien de condescendance:

--J'ai de l'amitié pour vous, Claude, et vous me montrez de la

sympathie; votre instruction, votre intelligence m'autorisent à vous

traiter en ami, et même en frère, puisque mon vrai frère m'abandonne...

Elle se tut et Claude ne trouva pas un mot pour combler le silence; il

la regardait. Elle dit encore:

--Votre savoir n'est pas seulement ce qui vous attire ma confiance:

mais aussi votre religion, votre foi candide.

Il fallait pourtant qu'elle risquât une allusion à la scène du verger.

Elle se décida:

--Claude, vous connaissez ma solitude. Tendez-moi une main secourable.

Vous m'avez vue, n'est-ce pas, souvent désemparée, faible. Vous savez

qu'une mauvaise curiosité, ce goût des expériences que je dois à mon

frère m'inclinent parfois à des démarches peu dignes de moi... Mais

j'entrevois le salut, et vous m'y aurez aidée...

Stupéfait, ignorant où elle voulait en venir, Claude, au milieu de la

route, haletait; elle lui dit de se couvrir, il ne le voulut pas et le

soleil brûlait sa nuque.

--Enfin je sais ce qui est exigé de moi: ce ne saurait être par hasard

qu'un jeune homme qui, avec le consentement de mon père, demande ma

main, exige d'abord que je devienne catholique. N'est-ce pas, Claude,

qu'il y a là le signe d'une volonté particulière sur moi?

--Vous vous mariez?

Elle affecta de ne pas voir son trouble, assura qu'elle ne doutait

point du réconfort que Claude puiserait dans cette pensée qu'il avait

beaucoup fait pour ouvrir les yeux d'une petite hérétique. Elle

espérait qu'il ne refuserait pas de couronner son œuvre en la mettant

en relation avec M. Garros ou ce vicaire de Viridis, l'abbé Paulet...

May s'effraya que Claude ne répondît pas. Avait-il seulement écouté? Il

s'était rapproché d'elle et soudain lui prit le poignet, d'un air de

brute:

--Qui donc épousez-vous? Le fils Castagnède, bien sûr!

Elle se dégagea et les coins tombants de sa bouche exprimèrent un

dégoût dont Claude fut accablé.

--Je vous en ai dit assez, Monsieur, trop, sans doute, puisqu'il paraît

que je vous connaissais mal...

Il balbutia:

--Pardon ... pardon...

Mais courant presque, elle disparut derrière le moulin. Claude ne la

poursuivit pas, il se coucha d'abord dans le fossé plein d'orties et de

menthe sauvage, puis, à travers les vignes, s'égratignant aux fils de

fer, il descendit jusqu'à Toulenne, entra dans la première auberge où

était attablé le bouvier Abel, s'assit en face de lui, demanda du vin

blanc.

May, le lendemain, rejoignit son père à Bordeaux et lui fit part de

sa décision. Bertie dissimula sa joie. La demande officielle à peine

faite, il s'occupa du contrat: Marcel s'engageait à laisser dans la

maison de commerce la fortune de sa femme. M. Gunther déclara ne point

faire obstacle à la conversion de May. La jeune fille, qui ne voulait

pas se retrouver en face de la Gonzalès, fut confiée à Mme Castagnède:

la bonne dame l'adressa à son confesseur.

Le samedi, comme M. Gunther, épanoui, chargé de petits cadeaux,

s'installait à table dans la salle à manger de Lur, Edith le pria

de bien vouloir commander l'auto pour le lendemain matin. Elle

ajouta qu'elle aurait de nombreux bagages. Comme M. Gunther, très

paisiblement, lui demandait si elle comptait être absente plusieurs

jours:

--S'il vous plaît, Monsieur, je quitte définitivement Lur: une très

chère amie m'appelle en Seine-et-Oise où je vais achever mes vacances.

--Voilà, Mademoiselle, une étrange nouvelle! Il eût été convenable que

je fusse consulté.

--Mais, Monsieur, j'ai averti ma mère et ce soir je vous fais part de

ma décision, en vous exprimant ma gratitude.

Elle parlait du ton de quelqu'un qui donne un congé définitif, et

c'était si apparent que Mme Gonzalès, les yeux dans son assiette,

n'osait regarder le colérique Gunther qui, cependant, d'une voix

sourde, l'interrogea:

--Étiez-vous informée de ce départ, Madame?

Elle balbutia sottement qu'elle avait fait, pour en détourner Edith,

l'impossible: c'était avouer que tous leurs projets s'en allaient à

vau-l'eau. L'orage n'éclata pas d'abord: chacun faisait semblant de

manger et le domestique pressait le service. Seule, Edith affecta une

grande liberté d'esprit et redemanda du poulet; mais elle se priva de

dessert afin d'aller boucler ses valises, pressa la main de M. Gunther,

et d'un pas aussi nonchalant que de coutume, gagna la porte. M. Gunther

posa sa serviette sur la table, se dirigea vers le salon, ouvrit la

fenêtre, déboutonna son col; le souci de sa santé, à ces minutes-là,

l'aidait maintenant à se contenir. Enfin, d'une voix calme, il demanda

à Mme Gonzalès quel était le fin mot de cette comédie. La dame poussa

un grand soupir: elle savait la partie perdue; il lui restait de se

venger, d'un coup, de vingt années humiliées:

--Cela signifie, mon ami, que je m'étais trompée et que le dégoût, chez

ma fille, l'emporte sur la pitié.

--Le dégoût?

--Toujours (je vous l'avais caché, mais comment n'être pas sincère

maintenant?) elle eut horreur de ce qui est vieux, passé, elle n'aime

que la jeunesse: ce qui de vous lui plaisait, elle n'a pu l'aimer que

dans votre fils...

--A la porte! Allez-vous-en! F..... le camp avec elle! De cette maison,

à vous deux, vous faisiez une ... Maison. Voilà dix ans que je vous

supporte, que j'impose à ma fille l'ignominie de votre présence.

Des injures suivirent; le trottoir, on eût dit. Mais Mme Gonzalès

buvait, le doigt en l'air, son café, regardait Bertie devenir violet,

songeant que ce serait, tout de même, une chance et une bien grande

satisfaction pour elle de le voir s'effondrer; il ne s'effondra pas et

ce qui, sans doute, le sauva, ce fut de montrer le poing à la dame, de

lui courir sus, de lui arracher des mains la tasse qui se brisa sur le

parquet, de la pousser vers la porte en dépit de ses gloussements et

de lui signifier qu'elles auraient à vider les lieux incontinent: ces

dames prirent à Toulenne le train de 21h. 17m.

A minuit, Bertie rêvait encore au salon, en face d'un petit verre et

d'un carafon d'armagnac; après l'orage, il s'accordait cette solitaire

débauche. La satisfaction d'avoir fait maison nette détendit ses nerfs.

Ces derniers temps, la Gonzalès l'avait enserré de trop près en de trop

grosses toiles, la vieille araignée! N'empêche qu'une belle proie lui

échappait; il avait, touchant le corps d'Edith, des imaginations de

propriétaire... Bah! la belle n'eût rien fait que la bague au doigt,

... ce mariage, quelle grossière embûche!

Un malaise lui vint d'être seul dans la maison avec deux domestiques:

des souvenirs de films sinistres l'obsédèrent; il eut la sensation d'un

silence d'assassinat dans une villa isolée; un chat sauvagement miaula

sur les toits. Bertie, pour détourner sa pensée, se remémora chaque

injure adressée à la Gonzalès--satisfaction profonde!--Elle ne s'était

guère défendue; pourtant il se rappela une petite phrase à quoi d'abord

il avait prêté peu d'attention, mais, comme une flèche, elle demeurait

fichée en lui; Bertie en sentit soudain la blessure; il s'agissait de

sa fille: la Gonzalès s'était déclarée fort contente de n'avoir plus

la charge d'une donzelle qui aimait se faire bécoter dans les coins

par le fils du paysan, et avait ajouté que lorsque Bertie comparait sa

maison à un b..., il ne croyait pas si bien dire. M. Dupont-Gunther

se rappela une lettre où Mélanie le mettait en garde contre Claude

Favereau, qui allait se baigner en compagnie d'Edward et de May... Il

haussa les épaules; comment croire que cette May revêche, puritaine,

plus orgueilleuse et plus dédaigneuse qu'une paonne, se pût commettre

avec un paysan! La Gonzalès allait un peu fort! Il lui restait pourtant

une sourde inquiétude, dont le détourna la brusque imagination d'Edith

dans les bras d'Edward; une jalousie atroce le brûla; il aurait crié

de rage; alors il décida de ne pas se coucher avant que le flacon

d'armagnac fût vide et, derechef, remplit son verre.

X

La chair et le sang · 第 17 / 27 题