VIII

Ni le chocolat fumant, ni les rôties beurrées, ni la lumière matinale

sur son lit défait ne détournent M. Gunther de relire une fois encore

la lettre non signée qui lui mande que Mlle Rose Subra, sa maîtresse,

se moque de lui; que Juste, le valet de chambre cher à M. Gunther,

est le propre cousin de la dame; qu'on jasait déjà sur leur compte

à Saint-Macaire, leur village d'origine, lorsqu'il était un garçon

boucher de quinze ans et elle une fille d'auberge; que si M. Gunther ne

veut pas croire sans avoir vu, un ami s'offre à lui faire admirer pour

rien un spectacle plaisant.

M. Gunther étouffe de colère; mais en face de lui, dans la glace, il

voit ses joues violettes, ses yeux injectés. Le dîner de la veille

lui pèse; il se sent de la tension artérielle. La terreur de la mort

le retient au bord d'une de ces épouvantables colères qui, jadis,

remplissaient la maison de gémissements. Inquiet, il entrouvre sa

chemise, glisse sa main parmi la toison de sa poitrine, son cœur bat la

chamade, il se lève, plonge son visage dans une cuvette pleine d'eau,

s'ébroue, puis, d'un geste instinctif, choisit un cigare long et noir,

le flaire, le fait craquer à son oreille; au moment de l'allumer, il

se rappelle l'objurgation du médecin: pas de tabac à jeun. Ah! qu'il

a peur de la mort! D'abord, il n'imagine pas qu'il ne puisse plus, un

jour, goûter de la femme: à cela, il sacrifie tout. Aucun journal,

aucun livre ne le sollicite. Les affaires même ne lui sont qu'une

source d'or pour contenter ses appétits: la bonne chère ne l'intéresse

que parce qu'elle lui communique une passagère ardeur. Être privé de

«ça» pour l'éternité! Il a envie de crier; d'ailleurs, de son enfance

huguenote et préservée, il lui reste de vagues terreurs théologiques;

la longue et crapuleuse débauche de sa vie le porte à croire que Dieu

l'attend à un tournant de cette sale vieillesse.

Il s'habille, descend au jardin; la chaleur est déjà, là, les oiseaux

commencent de se taire et les insectes de crisser. Il entend sous la

charmille un bruit de râteau; il aperçoit Claude qui, appuyé à la

balustrade, un instant se repose. Avec une morne jalousie, M. Gunther

suit des yeux la ligne de ce corps athlétique. Sa fureur éclate tout

d'un coup:

--Espèce de fainéant! Est-ce que je te paye pour que tu rêvasses? Tu

n'es plus au séminaire ici; si tu veux te croiser les bras, retourne

chez les curés.

Claude rougit, ne répond rien. Il sent que sa jeunesse est une

suffisante vengeance, qu'elle soufflète ce sexagénaire. Il recommence

de ratisser; à l'abri de son chapeau de soleil rabattu, il regarde May

assise sur ce banc à quelques pas de lui et lisant un livre dont le

vent soulève un peu les feuilles. Ce matin il a vu sa robe de toile

blanche se rapprocher, puis s'éloigner de lui. Ils n'ont pourtant

échangé qu'un salut et qu'un sourire; mais il suffit à Claude d'avoir

senti dans ce sourire une volonté de douceur; elle a rôdé autour de

lui; une joie l'étouffe. Si May ne l'a pas abordé, c'est que Mme

Gonzalès circule, armée de son face à main comme d'un fusil à deux

coups. Il est dix heures; de lourds papillons s'abattent sur l'herbe;

des bourdons font se plier les fleurs de trèfle; à l'écorce d'un

tilleul une cigale suit l'ascension du soleil. Pour May, le bruit d'un

râteau aux cailloux de l'allée emplit le silence du monde. Elle regarde

en dessous cette chemise ouverte de Claude; elle voudrait y appuyer

sa joue. Est-ce une mauvaise pensée, cela? Une jeune fille catholique

se confesserait-elle de ce désir? Ah! Elle est fatiguée de se faire

à elle-même une loi. Que son cœur, désormais, comme ces papillons,

obéisse à tous les souffles et, comme ces guêpes ivres, à toutes les

odeurs. Voilà encore l'ombrelle orange de Mme Gonzalès: une robe de

toile écrue sangle son ventre, pour l'instant elle n'espionne pas,

mais elle se hâte, le cou tendu, telle une grosse poule qui de loin

voit un insecte; elle va vers les vignes que M. Gunther, en forcené,

parcourt. Elle l'aborde et lui exprime sa joie de ce que l'entrevue

de l'avant-veille se passa mieux que l'affreux caractère de May ne le

laissait prévoir. M. Gunther témoigne par un gros mot qu'il se moque

bien de cette entrevue. Mme Gonzalès observe l'homme; elle l'entraîne

vers la maison où une odeur de cigare froid règne encore:

--Voyons, mon bon ami, qu'y a-t-il? Dites-moi tout.

L'autre, sans mot dire, tend la lettre anonyme à Mme Gonzalès qui la

lit comme font les actrices, avec une rapidité incroyable, et qui

pourrait faire supposer qu'elle a des raisons d'en connaître la teneur.

Elle replie le papier, le glisse dans son sac à main:

--Mon pauvre ami, je voudrais pouvoir vous dire que tout cela n'est pas

vrai.

--Mais vous n'en doutez pas, Mélanie?

--Non, je n'en doute pas; ah! Bertie, vous savez ce que vous fûtes pour

moi, mais mon attachement à vos intérêts m'enlève tout orgueil, et le

jour où j'ai pu croire que Rose Subra assurerait votre bonheur...

M. Gunther l'interrompit pour crier qu'il savait bien que c'était elle

qui lui avait présenté cette fille, et qu'il ne l'en remerciait pas. Et

Mme Gonzalès, avec un soupir:

--Sans doute, mon ami, me suis-je trompée. Grand enfant! Pourquoi cette

colère? Vous ne l'aimez pas.

M. Gunther, furieux, lui demanda ce qu'elle en savait. Elle reprit

doucement:

--Je vous connais.

Elle baissa la voix, ferma les veux, pour glisser:

--Je connais vos habitudes.

Elle avait en effet des raisons de ne pas les ignorer. Elle ajouta.

--En somme, Rose n'est plus toute jeune.

--Elle a trente ans, dit M. Gunther, soudain apaisé et intéressé.

--Elle en a trente-huit, mon cher. Pourquoi vous accrocher à une sotte,

qui demain sera une vieille femme, qui vous coûte les yeux de la tête,

vous trompe avec un domestique, vous entretient dans une inquiétude qui

est ce que le docteur redoute le plus pour vous?

Sans vergogne, Bertie demanda à la dame si elle avait un meilleur

article à lui proposer. Mme Gonzalès sut mettre dans son «Pour qui me

prenez-vous?» cet accent de tendresse froissée et de fierté qui craint

d'être importune, bien connu au Conservatoire. M. Gunther l'obligea de

se rasseoir, s'excusa, mais la dame ne voulait plus rien dire. Vaincue

enfin par les instances de son maître, elle risqua:

--A votre âge, il vous faudrait une belle et saine jeunesse assez

raisonnable pour ménager vos forces, donc, qui ne serait pas une grue:

digne, au besoin, de porter votre nom.

--Nous y voilà!

--Mais oui, nous y voilà. Le mariage, pour un homme de votre sorte, est

une sottise tant qu'il a trop d'appétit et souhaite goûter à tous les

plats. Il serait une sottise encore à soixante-dix ans où vous feriez

figure d'un vieillard dupé. Mais vous voici au temps où l'homme sage,

pour ne pas dételer, enraye, organise chez soi un plaisir légitime et

qui offre l'avantage unique lorsqu'on a passé quarante ans, de coûter

moins que rien.

Mélanie se lui et, le cœur battant, attendit. M. Gunther se leva,

s'appuya à la cheminée, fixa la dame de ses yeux glauques et répondit:

--Je prétends jouer cartes sur table. Votre raisonnement est limpide.

Je crains d'être dupe. Mon avantage en tout ceci m'apparaît moins

clairement que le vôtre,--hors mon plaisir à faire enrager mes

enfants,--car je vois bien où vous tendez, fine mouche.

Et il rit grassement. Mme Gonzalès, les lèvres pincées, faisait tourner

autour de son doigt boudiné l'alliance tardive que M. Gonzalès lui

passa _in extremis:_

--Oui, Bertie, je joue cartes sur table. Mais, mon cher, si nous

nous entendons si bien depuis quelques lustres, n'est-ce pas que nos

intérêts se confondent? En vérité, jamais ils ne s'accordèrent comme

aujourd'hui: songez que votre femme serait sous ma coupe...

--Tout cela est bel et bon, mais votre Edith me parait s'occuper de moi

beaucoup moins que d'Edward.

--Gros sot qui ne voit pas la manœuvre! Ne faut-il pas détourner les

soupçons de vos enfants? Ne pas mettre d'obstacle au mariage de May?

Elle ne voulut pas attendre de réponse; folâtre, un doigt sur la

bouche, pleine de mystère, elle gagna la porte, laissant Bertie à sa

méditation.

La grosse dame, armée de son ombrelle et de son face-à-main, recommença

d'errer, inoccupée en apparence, mais obéissant à des mobiles qu'elle

seule connaissait. Il sembla d'abord qu'elle eût à faire du côté de

la charmille qui touche au verger: on est là comme au théâtre dans la

nuit d'une baignoire; à travers les troncs feuillus des charmes, le

verger apparaît, décor illuminé; Mme Gonzalès eut raison de braquer son

face-à-main.

--Donnez-moi les plus mûres, disait May à Claude, juché sur une échelle

et dépouillant un prunier.

Elle lève un visage que la chaleur pâlit; sous trop de lumière ses

paupières battent; dans ses cheveux serrés, le soleil creuse des remous

d'or sombre. Ce que dit Claude échappe à Mme Gonzalès, mais elle

entend le rire jeune, frais, éclatant de May; puis Claude descend,

s'arrête à mi-hauteur de l'échelle et la jeune fille n'a plus besoin

de beaucoup lever la tête; elle choisit des reines-Claude, en rejette

une à cause d'un ver; Claude, vivement, la ramasse, l'écrase sur

ses dents. May regarde obstinément ses sandales, elle tourmente le

bracelet indien à son poignet bruni; le sang bat aux tempes du jeune

homme, il se raccroche aux barreaux de l'échelle, ne voit plus rien,

se laisse choir dans l'herbe; à un faible cri de May, il rouvre les

yeux: le visage bien-aimé est là, plein de stupeur et de douceur,

leurs lèvres se touchent à peine et déjà la jeune fille se relève; ce

simple effleurement, peut-être l'odeur de ce jeune corps la dégrise.

Claude la regarde s'éloigner vers la maison. Lui-même, après une minute

d'immobilité, quitte le parc; ses espadrilles font sur la route sa

marche silencieuse. Plus de soleil, mais un ciel terni qui semblait

peser lourdement aux lignes infléchies des coteaux.

May tourna la clef de sa chambre, s'assit sur la chaise longue, y

demeura les mains ouvertes. Lorsque la cloche sonna, elle ouvrit la

fenêtre et cria qu'elle ne descendrait pas déjeuner; puis, les volets

refermés, elle s'abattit à la même place, suivant le mouvement indéfini

de sa pensée d'un point à un autre: tantôt, elle se voyait déshonorée

à jamais, criminelle, et tantôt s'indignait de sa lâcheté bourgeoise

qui la rendait honteuse, moins du baiser reçu que de la condition

subalterne de son complice. Elle se leva, s'étira, ramena ses mains

un peu épaisses sur son visage, puis s'accroupit sur la natte, comme

depuis l'enfance, avec Edward, ils avaient accoutumé de faire, les

mains nouées autour des genoux. «S'il ne s'agissait pas du fils d'un

paysan, si j'avais reçu ce baiser d'un ami d'Edward, éprouverais-je

tant de honte?» Elle revenait indéfiniment à ce point douloureux de

sa pensée; c'était sa manie de petite fille huguenote de juger la

valeur morale de tous ses actes, de remonter la chaîne des motifs et

des causes. Elle enviait ses amies catholiques qui, croyait-elle,

possédaient un formulaire où se cotait exactement chaque péché, une

nomenclature où, d'un coup d'œil, elle jugerait si sa faute était

mortelle ou vénielle. Puis elle sourit de cette idée puérile: «Ah! du

moins ont-elles, s'il leur plaît, un directeur» Mais elle s'avoua que

jamais son orgueil ne lui permettrait une telle confidence. Tout, de

même, comme sa religion la laissait seule! Elle se rappelait l'agonie

d'une sœur de son père et la stupeur d'une amie catholique parce que le

pasteur ne pouvait rien pour secourir celle qui s'en allait.

Elle entendit, à l'étage au-dessous, le bruit des fourchettes contre

les assiettes, le même qui venait jusqu'à son lit d'enfant, au temps

de sa rougeole, et qui la faisait pleurer parce qu'elle n'était pas

assise avec les autres dans la lumière de la grosse lampe suspendue.

Elle essaya de prier: «Dieu, tu m'as donné un seul guide qui est mon

frère, mais tu as dit qu'un aveugle ne pouvait conduire un aveugle...»

La voix en elle ne s'éleva pas qui rendait autrefois le calme aux eaux

soulevées. «Comment peut-on croire qu'Il réside dans un tabernacle?

Si je le croyais, j'irais Le forcer, en quelque sorte, dans Sa maison

... et Claude aussi croit cela.» Elle se rappelle alors le baiser

reçu: avait-il duré longtemps? Les lèvres du jeune homme avaient-elles

touché sa lèvre inférieure ou seulement la fossette de son menton?

Avait-elle éprouvé de la joie, de l'horreur, du dégoût? Elle se souvint

de l'animale et chaude odeur qui montait de la chemise défaite ...

pouvait-elle nier qu'elle y trouvait par la pensée une jouissance? Elle

pleura de honte. Qu'était devenue sa certitude intérieure de n'être

point soumise à ce que le pasteur appelait la chair? Naguère elle

aimait se reconnaître dans ces jeunes filles sublimes qu'inventent les

écrivains modernes; volontiers, elle se classait parmi ces vierges

hautaines qui ont le goût de la perfection et qu'une infortune

consentie, des sacrifices cherchés, attirent plus que le bonheur d'une

commune destinée. May s'était bien des fois complue à ce sentiment de

sa sublimité, inquiète de s'imposer un renoncement, de s'immoler à elle

ne savait quoi. «Perdre sa vie pour la sauver», elle avait écrit ce

texte saint en exergue de ses notes secrètes, persuadée que, pareille

aux héroïnes de ses romans préférés, elle n'était pas soumise aux

basses concupiscences et que toujours elle ignorerait les mauvaises

délectations... Aujourd'hui, voilà qu'elle se reconnaissait la sœur

misérable, la sœur charnelle des filles d'Ève, esclave de la chair et

du sang, sujette au même instinct, au même appétit que les bêtes: une

femelle!

On gratta à la porte: Mme Gonzalès parut avec une tasse de bouillon;

elle venait s'assurer que «sa chère petite» n'était pas plus

souffrante. May dédaignait trop la dame pour lui prêter la moindre

attention; pourtant elle ne put éviter de voir l'extraordinaire

éclat de ses yeux charbonnés et, sous des manières patelines, un air

d'insolence, de triomphe. La jeune fille, inquiète, assura qu'elle

allait mieux et qu'elle n'avait besoin que de calme, de solitude.

--Oui, mon enfant, de solitude, répondit suavement Mme Gonzalès, qui

démentit son approbation en s'installant sur la chaise longue:

--Vous m'avez toujours méconnue, petite May.

La jeune fille ne protesta pas. Immobile et le front impassible,

tournée contre l'ennemie, elle attendait. La dame continua:

--Tant que vous fûtes mon élève, je ne m'étonnai pas de votre

hostilité, mais à présent que vous voilà une grande personne, ne

trouveriez-vous pas en moi un appui, des conseils?

La dame se réjouit de voir May rougir, puis devenir blanche, avant de

balbutier qu'elle n'avait besoin de conseil ni d'appui d'aucune sorte.

--Vous vous vantez, ma chère, vous vous vantez... D'ailleurs, comme je

vous comprends!

--Je n'en saurais dire autant, répondit May d'une voix éteinte, soyez

assurée, madame, que je n'entre pas dans tous vos mystères.

Mme Gonzalès improvisa un discours prolixe et confus: elle avait

l'expérience de la jeunesse, elle compatissait aux entraînements d'un

jeune cœur, menus incidents sans importance, pourvu qu'on ne négligeât

pas de redresser le gouvernail.

--Enfin, madame, où voulez-vous en venir? J'ai une migraine affreuse,

il me faut du repos.

Mme Gonzalès ne broncha pas:

--Les circonstances sont trop graves, mon enfant, vous m'inspirez trop

d'amitié, en dépit de vos bouderies, pour qu'une simple migraine me

fasse différer une explication urgente... Je connais votre secret, May.

--Je n'ai pas de secret, Madame.

La jeune fille debout, essayait encore de faire la brave, mais elle

ramena sur sa poitrine deux mains tremblantes.

--Il serait plus juste de dire que vous n'en avez plus, riposta la dame

d'un ton où perçait enfin la joie; et, mutine:

--J'ai tout entendu, j'ai tout vu de ce qu'abritait, il y a une heure à

peine, un prunier du verger.

--Vous avez mal vu, Madame.

La tête rejetée en arrière, May oppose, quelques instants, un visage

impassible, jusqu'à ce que les réticences, les douceâtres consolations,

les sales insinuations de Mme Gonzalès aient raison de son attitude.

Alors, elle s'abattit, sanglotante, sur la chaise longue, ne fut plus

qu'une petite fille vaincue. Mme Gonzalès posa sur elle ce regard

du chasseur sur la perdrix palpitante à ses pieds: elle ne doutait

plus que May s'appellerait un jour Mme Castagnède, qu'Edith aurait le

champ libre pour devenir Mme Dupont-Gunther et qu'elle-même, forte de

sa double victoire, régnerait sur Bertie mieux qu'au temps de leurs

amours. Elle s'assit près de May, prit entre ses deux mains courtes la

main moite de la jeune fille; la dame avait retrouvé sa voix suave pour

supplier «la chère petite» de lui montrer quelque confiance; elle lui

protesta qu'il ne fallait point douter de sa discrétion, pourvu que May

se montrât raisonnable: un jeune homme, depuis longtemps, l'adorait qui

offrait toutes les garanties de bonheur...

Ces paroles résonnaient étrangement dans le cœur de May: elle n'en

perdait aucune, bien que des pensées étrangères assiégeassent en foule

son cerveau; elle sentait en elle une absence de toute volonté, elle

avait conscience d'un effondrement de ses résistances intérieures.

L'idée que cette femme, assise là, possédait son secret--ce secret!--ne

lui laissait plus que le désir de s'en aller, de s'anéantir. Ah!

quelqu'un! quelqu'un vers qui crier: mais, dans le désert de sa vie,

rien ne lui apparut que le sourire trouble d'Edward, ce regard lucide

et sec.

--Que vous demande-t-on, May, pour accomplir ce mariage qui serait

votre salut? continuait la dame. Que souhaite-t-on de vous? De renoncer

à l'erreur protestante: sur ce point, la mère Castagnède ne transigera

pas. Je sais qu'il est dur d'abandonner ce que vous considérâtes

jusqu'à présent comme la vérité, mais notre sainte religion

n'offre-t-elle pas plus de garanties que la Réforme?

A tout autre moment, May aurait éclaté d'un rire qui eût coupé court

à l'apologétique inattendue de Mme Gonzalès; tandis que la grosse

femme s'empêtrait dans des formules, May, pourtant, songeait à cela

qui précéderait son mariage, si elle y consentait; et elle était

attirée par ce prétendu sacrifice au point que le mariage projeté

lui parut accessoire et que cette conversion s'offrait à elle comme

une rénovation, un recommencement. Elle vit ce phare, triste mouette

blessée; elle oublia un instant Mme Gonzalès, Marcel Castagnède, Claude

lui-même: elle imaginait cette Adeline Valadier, naguère sa plus

chère amie, lorsque revenant du cours, elles traversaient ensemble

la cathédrale: May demeurait debout aux côtés d'Adeline prosternée,

anéantie, déchargeant son cœur.

Dans l'ombre de la chambre, elle n'entendait plus les paroles de Mme

Gonzalès que comme un indistinct murmure. Elle se disait: «Je n'ai

plus rien; tout est brisé autour de moi; toute issue m'est fermée,

hors celle-là par où il faut que je me délivre. Seule au monde, sans

famille, je n'aurai à passer sur le corps de personne pour m'évader

du temple glacial et entrer dans la nuit chaude, étoilée de cierges,

emplie d'une présence infinie.

--Puis-je, mon enfant, compter que vous serez raisonnable? Porterai-je

à votre père une parole d'espoir?

Mme Gonzalès s'était levée; May fit oui de la tête et avertit la dame

qu'elle ne descendrait pas pour le dîner. Seule, enfin, elle demeura

assise les yeux grand ouverts dans l'ombre; elle s'étonna de la fuite

des heures; le temps lui manquait pour assouvir la curiosité qu'elle

avait de son cœur. Soudain, elle imagina la Gonzalès et sa fille se

repaissant de son triste secret; elle crut les entendre rire de ce

qu'un baiser donné à un petit paysan déclencherait une conversion et un

mariage. May aurait voulu crier, se faire mal. Elle braverait en face

le monde! Elle épouserait Claude, sans chercher de lâches consolations

dans l'idolâtrie catholique. Elle s'acharna à raviver la mourante

flamme de son orgueil; un brusque désir la mit debout: elle irait

chercher un refuge entre les bras de son amour, elle prononça le nom de

Claude et, en même temps, se sentit criminelle, quitta sa chambre, ne

sachant où courir. Une ombre la guettait dans le couloir: elle reconnut

la voix de Mme Gonzalès:

--Eh bien, ma belle, avons-nous réfléchi?

--Il suffit, Madame ... ceci me regarde seule.

Comme elle parlait d'un ton insolent, May se souvint que la dame «avait

vu», et l'eût-elle oublié, le «plaît-il ma petite?» que l'autre lui

lança, eût suffi à la rappeler à sa servitude; c'est pourquoi elle

ajouta lâchement:

--Soyez assurée, Madame, que je vous sais gré de vos conseils.

La Gonzalès connut l'étendue de sa victoire:

--Tout s'arrangera, mon enfant, laissez-moi faire, donnez-moi la

confiance que je mérite et dont, jusqu'à ce jour, vous m'avez frustrée,

méchante.

Elle attira contre sa poitrine la jeune fille raidie puis, discrète,

courut à d'autres intrigues.

May, marchant comme une aveugle, les mains tendues, s'arrêta à la

porte de son frère. La lueur de la lampe éclairait le plancher. A

peine eut-elle frappé, que des voix se turent, un fauteuil fut remué.

Elle entra et d'abord reconnut mal ces deux visages tournés vers elle:

son frère sur le divan, les jambes repliées; Edith debout près de lui

jouait avec ce collier de corail que portent les femmes sans fortune, à

défaut de perles.

--Je vous dérange? dit May sottement.

Edward répondit du bout des lèvres:

--Mais non, mais non. Veux-tu du thé? Nous goûtions, nous bavardions un

peu, les journées sont bien longues...

Edith offrit à May une assiette de petits fours. Edward observait en

dessous sa sœur, à travers la fumée d'une cigarette. May crut voir

dans ces yeux familiers une détresse telle qu'un instant elle oublia

sa propre angoisse. Au contraire, Edith parlait joyeusement; sa robe

claire semblait ne pas tenir à ses épaules; une expansion soudaine lui

faisait inventer des formules gentilles afin de retenir May: pour la

première fois, elle se sentait la plus riche.

--Restez un peu: nous goûterons à trois; vous savez qu'Edward a des

petits fours bien meilleurs que ceux de la salle à manger.

May refusa encore, s'excusa, referma la porte. Edward dit:

--Pauvre petite!

Edith haussa les épaules.

--Il faut vouloir son bonheur comme nous l'avons voulu: ta sœur

s'efface, se renonce. Ah! vous êtes bien du même sang, tous les deux!

Dieu merci, tu m'as rencontrée, toi, mon petit.

Et elle prenait le visage d'Edward entre ses deux mains et le

rapprochait de sa bouche, avec adoration. Edward se dégagea doucement

et dit:

--Devons-nous tant nous féliciter?

Edith crut qu'il avait peur à cause d'elle seule:

--Je ne regrette rien: pour toi, je m'étais gardée. Oh! ne me crois

pas désintéressée; le désintéressement est une vertu de lâche; je veux

faire ma vie, je la ferai de mon amour et pour mon amour, avec toi et

pour toi.

Edward baissait la tête: chaque parole ajoutait un anneau à sa chaîne;

il se disait: je suis dans un tombeau; quelqu'un entasse au-dessus de

moi des pierres.

Edith, qu'une existence précaire avait exercée à la lutte et à la ruse,

ne s'aperçut pourtant pas de ce désespoir. La volupté partagée, la

sensualité de ce garçon indolent et veule, il n'en fallait point tant

pour dérouter une jeune fille même avertie et d'une prudence savante.

Avant de rencontrer Edward, elle ne s'était donnée à personne tout à

fait; elle connaissait donc l'homme quand il désire, quand il assiège;

elle excellait à manœuvrer le mâle suppliant, mais elle l'ignorait

assouvi, déçu et qui n'a plus envie que de s'en aller.

Elle alluma une cigarette, regarda par la fente des volets qui

demeuraient clos, bien que le soleil fût couché, déjà.

--Ah! ah! ton père et maman, très animés, descendent des charmilles!

Pauvre mère qui fait jouer ses grosses ficelles et qui s'imagine que

nous donnons dans ses panneaux! Elle m'accuse de n'être pas ambitieuse

et pourtant, que son ambition est misérable au prix de la mienne! Car

je veux la fortune mais aussi la gloire, l'amour, tout ce que nous

allons trouver, n'est-ce pas, chéri, dans ton «flat» de la rue de

Bellechasse où nous serons bientôt?

Il était entendu entre eux qu'Edward partirait seul dès le lendemain

et qu'Edith, après quelques jours, l'irait rejoindre à Paris. Edward

réalisa comme il n'avait pu le faire encore son désastre: cette femme

établie à jamais peut-être dans le refuge où il se terrait. Comment

avait-il pu proposer cela? que ne se taisait-il dans les brefs moments

de volupté!

--Comme nous allons vivre intensément, chéri! Ne crois pas que je

veuille t'isoler: nous voulons le succès, n'est-ce pas? Il faudra voir

du monde; d'ailleurs tu as, comme moi, le goût des visages, des êtres.

Je t'obligerai à devenir célèbre, cher paresseux.

Il demanda par quelle route il atteindrait la gloire.

--Mais, mon amour, il y a la peinture! j'ai vu de toi des choses

ravissantes. N'as-tu pas eu, il y a deux ans, une exposition très

réussie chez Mannheim?

Edward haussa les épaules. Depuis des mois, il connaissait son

impuissance. Éternel amateur, ses toiles étaient le reflet de ses

admirations. Lui qui ne s'intéressait qu'à lui-même, comment ne se

fût-il pas dégoûté de son œuvre où il ne retrouvait que les autres? Son

orgueil incommensurable et toujours saignant ne pouvait plus souffrir

l'indifférence, le dédain des vrais artistes. Edith insistait:

--Mais si, mais si, Firmin Pacaud dit que tu as le sens de la couleur:

et puis, il faut que je te l'avoue, je n'ai point perdu mon temps...

Tu ne te moqueras pas de moi? J'ai un roman et un livre de vers déjà

dactylographiés... Ne fais pas la grimace; ne dis rien avant d'avoir

lu mes manuscrits. Oh! je savais que tu serais mécontent, aussi ai-je

attendu d'être sûre de toi, de ton amour, pour t'en parler. Va,

laisse-moi faire, mon tout petit: je sais ce que je veux; même si ce

que j'écris ne vaut rien, il importe, comprends-tu, que je sois une

femme de lettres afin de n'être pas une femme entretenue.

Edward ne put se défendre d'admirer une telle science de la vie; il

se dit: si je la lâche, elle ne se noiera pas, elle sait nager. Edith

continuait de s'étendre sur un sujet qui la passionnait, sans voir

l'accablement d'Edward qui se leva:

--Depuis longtemps, la chaleur est tombée.

Et il poussa les volets. Edith n'eut pas peur de son silence. Elle

avait réussi sa manœuvre: sans s'offrir expressément, elle s'était

donnée à Edward «pour le mieux dominer», se disait-elle; au fond,

incapable de résister à son instinct, esclave de sa chair; ce que

peut donner une volonté tenace, elle l'avait obtenu; elle croyait

à la perfection de son ouvrage; elle ignorait cette race d'hommes

clairvoyants devant chaque piège, mais qui s'y laissent de bonne

grâce et par nonchalance choir, et cèdent indéfiniment jusqu'à ce que

soudain ils ne soient plus là, car ils ne possèdent qu'une sorte de

courage; celui de fuir, de secouer les épaules, de laisser tomber. Le

contentement d'Edward, aux minutes de plaisir, détournait la jeune

fille de redouter cette politesse glacée. Ne serait-elle pas morte

si, dans le moment que son front cherchait le creux de l'épaule

du bien-aimé, elle avait pu lire sa pensée secrète: «Comme elle

s'attable...»?

La chair et le sang · 第 16 / 27 题