La présence d'Edith Gonzalès détourna Edward de Claude: ces cheveux
oxygénés, cette figure peinte lui rappelaient Paris, comme il
commençait de trouver bien monotone le séjour à Lur. Il y était venu
enthousiaste, lorsque après des mois d'agitation, rien n'attire plus le
cœur qu'une maison des champs, l'isolement, le silence. La rencontre
de Claude avait, de quelques semaines, empêché un retour offensif de
l'ennui. Mais on a vite fait le tour d'un petit paysan, même s'il
fut lévite: Edward commença donc d'ouvrir sa boîte à couleurs et de
nettoyer ses pinceaux. Lorsqu'il songeait au travail, c'était vraiment
qu'il n'avait plus rien ni personne avec quoi jouer; l'art lui fut
toujours un pis-aller: d'aucune de ses toiles, il n'avait à attendre
de surprise; qu'il usât de la déformation, ou qu'il reproduisit avec
exactitude ce qu'il voyait, il n'échappait pas au procédé. Aucune
sincérité: ses pommes étaient de mauvais Cézanne. Pas une touche, sur
sa toile, qu'il ne reconnût. Il se rendait exacte justice. Quelques
louanges qu'il reçut à Paris tombèrent à faux: on l'admira pour ce
qu'il y avait de médiocre en lui ou pour ce qui ne lui appartenait pas
en propre. Au contraire, il souscrivait à toutes les condamnations
subies, et même il reconnaissait la justice de ce silence, de cet oubli
qui déjà l'enveloppaient, qu'il sentait éternels.
Donc, cette belle fille survint, lorsque Edward commençait d'être
inoccupé et dans ces après-midi de grande chaleur où un jeune être
sans discipline intérieure connaît la tyrannie de sa chair. Il tourna
autour de la jeune femme de qui l'indifférence forcée le piqua au jeu.
Les gloussements de poule inquiète de la Gonzalès l'avertirent que sa
manœuvre en déjouait une autre plus secrète. Les efforts d'Edith, dès
le samedi soir et jusqu'au mardi matin, pour ne plus le connaître et
pour ne s'occuper que de Bertie Dupont-Gunther, avertirent Edward qu'il
accomplirait une œuvre pie en troublant cette arrogante personne, cette
belle pièce de fille, comme disait le père Favereau.
Ainsi, tout à son intrigue, il laissa Claude et May à leurs propos de
théologie. May ne se lassait pas d'interroger l'ancien séminariste qui
eût mieux aimé de moins abstraites questions. Tout de même, cet enfant
chrétien gardait trop de scrupules pour ne pas éclairer la petite
calviniste anxieuse de qui d'ailleurs les idées touchant l'Église
étaient telles que Claude s'indignait, mettait à les réfuter toute
sa passion. Il lui montrait les limites de l'infaillibilité papale
et qu'elle n'implique pas l'impeccabilité. May fut bien contente
d'apprendre que les catholiques n'adoraient pas la Vierge, et que les
indulgences, dont le trafic déclencha la Réforme, s'annexent au dogme
admirable de la communion des saints.
Leurs conversations avaient lieu, le plus souvent, sur la terrasse,
à l'heure où la sieste vide la campagne, où le soleil oblige hommes
et bêtes à chercher la nuit de leurs tanières, du sommeil afin que
sur les vignes et sur les routes pâles, il demeure seul. Mais les
deux jeunes gens ne le redoutaient pas, et peut-être bénissaient-ils
ce feu, cette férocité complice qui les enveloppait d'une solitude
enchantée, qui les isolait au centre de la fournaise universelle. La
Gonzalès elle-même, qui toujours épie, redoutait la congestion et
jamais, avant cinq heures, ne se fût aventurée hors de sa chambre.
Claude voulait et ne voulait pas s'évader de la théologie qui était
le prétexte de ces colloques. Chaque jour il décidait de pousser une
pointe à côté de ces hauts sujets, mais jamais il ne put s'y résoudre;
au contraire il s'y cantonnait, comme si, hors le débat religieux, tout
n'eût été pour lui qu'embûches; d'ailleurs May, à peine flairait-elle
l'approche de moins austères propos que, par une question directe, elle
y ramenait Claude. D'abord elle le fit d'instinct, puis, s'y appliqua,
dès qu'elle eut pressenti le désir de Claude et discerné, dans son
propre cœur, une complicité. Elle s'en admirait, sans se rendre assez
compte que d'abord il s'agissait pour elle de se donner un prétexte,
de légitimer ces entrevues, d'empêcher qu'une seule parole imprudente
les rendît à jamais impossibles. Non qu'elle cessât un instant de
se passionner pour ces pieux débats: Claude, après s'y être laissé
traîner, atteignait toujours à les traiter de bon cœur. Vainement leurs
jeunesses s'attiraient et l'une l'autre s'émouvaient, il fallait qu'ils
parlassent de cela: à cet obscur drame charnel, un autre s'ajoute qui
le dépasse.
Claude apparut sur le seuil du hall, pressant contre son cœur une botte
de roseaux qu'il cueillit à cette mare aux grenouilles dont le vacarme,
chaque soir, fait regretter à Mme Gonzalès le temps où les serfs
battaient les fossés du château.
--Ah! ah! voilà ce qu'il nous faut, crie la dame à croupeton sur le
billard d'où elle peut atteindre la suspension de porcelaine. Au-dessus
de son toupet mal ajusté, elle tend de gros petits bras, mais ils
sont trop courts. Edward et May ont levé les yeux de l'album qu'ils
regardent ensemble, sourient à peine, échangent des regards que, sur
le divan d'en face, Edith Gonzalès, du coin de l'œil, surveille.
Elle quitte enfin sa pose d'odalisque, monte aussi sur le billard,
recommence l'ouvrage de sa mère; celle-ci, dans un grand souffle,
proclame qu'elle y renonce, se laisse choir sur le divan, s'évente avec
un grand mouchoir qu'elle dit être «de rhume de cerveau».
--Vous n'avez plus besoin de moi, Madame? demande Claude qui sait bien
qu'à peine sur les marches du perron, il sera rappelé par la dame.
--Si j'ai besoin de vous?... (Elle le toise du regard, l'esprit
ailleurs.) Nous faut-il d'autres fleurs, May?
Elle braque son face-à-main sur la jeune fille qui, auprès de son
frère, sur le divan d'en face, a l'air d'être dans l'autre camp comme
au jeu de barres. May répond qu'elle n'a cure d'aucune espèce de
fleurs, continue de feuilleter l'album avec une grande affectation de
ne rien éprouver de cette fièvre d'arrangements.
Edward et May savent pourquoi viennent, aujourd'hui, les Castagnède,
quand même la jeune fille n'aurait pas été assiégée, depuis sa seizième
année, par le timide mais tenace désir de Marcel Castagnède, que nulle
rebuffade, aucun dédain ne découragèrent. Il avait toujours suffi que
Mme Gonzalès fût dans le secret d'un projet de M. Gunther pour que,
sans qu'elle en dît un mot, ce secret émanât d'elle: il suintait en
quelque sorte de son importante personne. A table, elle avait une façon
de mettre, à propos de rien, la conversation sur les Castagnède, de
dire, tout d'un coup, que les yeux de Marcel Castagnède comptaient
parmi les plus beaux qu'elle eût jamais admirés...
--Vous plairait-il, risqua Edith Gonzalès avec un sourire affable, que
nous allions voir les dahlias?
May répondit qu'elle se sentait lasse et, deux minutes après, accrut
son impolitesse en demandant à Edward s'il ne voulait point faire un
tour au jardin.
Claude s'oubliait, au milieu de la pièce, les bras ballants,
prodigieusement intéressé par ce drame dont les racontars d'office lui
avaient fait connaître les dessous: Mme Gonzalès vivait avec sa femme
de chambre dans une grande familiarité et le service était fort au
courant de toutes les histoires des maîtres.
Il serait resté là plus longtemps encore, si Mme Gonzalès ne l'avait
congédié avec un: «Vous pouvez vous retirer, mon garçon». où l'on
sentait, la foudre prête à éclater...
D'ailleurs l'après-midi lourd s'emplissait d'un silence et comme d'une
immobilité qu'expliquait au sud, là-bas, dans l'encadrement épais et
sombre des charmes, cet horizon d'ardoise qui, peu à peu, montait,
ternissait l'azur.
Edward et May se levèrent à leur tour. Ils marchaient, côte à côte,
sans rien se dire. Voyant Claude au loin, occupé à sarcler l'allée qui
longeait «le point de vue», ils voulurent l'éviter et, malgré le pesant
soleil, se dirigèrent vers les vignes.
--Quelle vie! quelle vie! murmure May. Tout ce qu'il y avait déjà
pouvait suffire, ne penses-tu pas. Edward?... et voilà cette nouvelle
persécution qui va fondre sur moi à propos de Marcel Castagnède, cet
imbécile...
Le mot, entre ses lèvres, siffla. Edward ne répondit pas; la jeune
fille reconnut ce sourire mauvais qui agrandissait la bouche de son
frère jusqu'à enlaidir ce visage. Le regard du jeune homme prit aussi
cet éclair équivoque et méchant qui, petite fille, lui faisait dire:
«Ne prends pas tes yeux de chat», ces yeux qui étaient les yeux
paternels...
--Voyons, mon petit, dit-il, ne fais pas de drame. Avoue que tu adores
mettre le drame dans ta vie.
--Tu es dur aujourd'hui, Edward.
Et les yeux de May s'emplirent de larmes, car, avec son frère,
l'orgueil ne la soutenait plus. Sans s'émouvoir et du même ton coupant,
Edward lui déclara qu'il voyait bien que les grands mots allaient
commencer...
May s'arrêta. Une immense nuée orageuse couvrait maintenant le ciel; un
lourd souffle s'éleva tout d'un coup; les hirondelles nageaient au ras
des hautes herbes où s'exaspérait la vibration des insectes.
--J'aime mieux rentrer, dit-elle. Quand je songe que tu es venu à Lur
pour moi, pour m'aider, parce que je suis toute seule...
Elle pleurait maintenant, rien ne restait de l'impassible visage contre
quoi venaient se briser les fureurs paternelles, les grosses perfidies
de Mme Gonzalès. Le vent avait un peu défait ses cheveux; avec ses yeux
gonflés, cette grimace de petite fille en larmes, elle était si laide,
si pitoyable, qu'Edward s'étonna de n'éprouver aucune pitié, de ne rien
sentir en lui qui fendît ce bloc de sécheresse, de dégoût, d'ennui: son
cœur des mauvais jours.
Il ne trouva ni un geste, ni une seule parole, tandis que vers les
charmilles, elle s'éloignait. Elle traversa la terrasse, presque en
courant, la tête basse, toute abandonnée au vent du sud qui séchait sa
figure, brûlait ses paupières. Elle heurta Claude au tournant d'une
allée, perdit contenance, balbutia:
--Je crois que l'orage monte. Il ne va plus tarder maintenant.
Claude n'essaya pas de répondre: la bouche entrouverte, ses deux
grosses mains pendantes et gonflées, il la regardait. Du revers de sa
manche, il essuya un front ruisselant, puis regarda encore ce pauvre
visage. May s'éloignait, frappée de ce qu'elle avait lu sur cette face
de paysan, toute cette ardeur de compassion et (elle osait se le dire
à elle-même) d'amour. Réfugiée dans sa chambre, où les persiennes
étaient demeurées closes, étendue sur la chaise longue dont elle aimait
l'odeur de cretonne, elle se dit qu'elle était venue là pour souffrir
et qu'au fond, pourtant, elle ne souffrait pas, et que même, malgré
ses inquiétudes, ses tristesses, ses haines, elle éprouvait une joie
honteuse à se savoir aimée, une joie mêlée d'angoisse, d'humiliation
surtout, mais enfin une joie.
Sa sœur s'étant éloignée, Edward s'assit entre deux règes de vigne,
face à la plaine, les deux poings appuyés à ses joues et regarda au
fond de lui-même, se disant: c'est vrai que je vins pour la soutenir
et c'est vrai qu'à cette minute, rien d'elle ne m'intéresse plus. Dès
longtemps il se connaissait cette faculté atroce de ne plus trouver
soudain en lui, à la place d'un sentiment qu'il avait cru profond,
qu'un trou, le vide. Ah! misérable, se dit-il, aurais-tu quelque
scrupule, aujourd'hui, de l'abandonner à sa misère, de partir n'importe
où, vers quelque palace à musiques, à rastaquouères, et quêtant
l'aventure? Mais je reste, je n'ai point envie de m'en aller. Quel être
est ma joie ici?
Il ne chercha pas longtemps: d'abord il nomma Claude. Il ne goûtait
rien dans la vie comme ces espèces de rencontres: l'amour de Claude
pour May, l'amitié que lui-même était assuré d'avoir fait naître dans
ce jeune cœur. A cela certes il trouvait du charme; mais il y avait
plus: depuis huit jours qu'Edith Gonzalès était venue ici pour des fins
que sa mère croyait ignorées de tous, mais qu'Edward avait, dès le
premier jour, entrevues, cette jeune fille l'intriguait, et toutes ses
manœuvres. Tant qu'il l'avait vue, obéissante à la grosse diplomatie
maternelle, tourner autour de Bertie, il admira d'abord ce qu'Edith
avait su y ajouter de science et de rouerie et comme Bertie avait tôt
happé l'hameçon. Puis il s'étonna d'apercevoir qu'Edith se détournait
un peu de sa besogne, devenait distraite, rabrouait le vieux plus qu'il
n'était politique, et cela, parce qu'elle avait levé les yeux sur lui,
Edward.
«Cette lutte cornélienne entre la passion et le devoir, se disait-il
(si l'on admet que le devoir d'Edith est de séduire le maître de
céans, et sa passion d'être par moi séduite), cette lutte a de quoi me
divertir.»
La sincérité d'Edward n'alla pas jusqu'à lui faire dire: cette lutte
à de quoi me flatter. Dieu sait pourtant qu'il l'était! En dépit de
son visage, de ce mélange de bonne santé et de délicatesse qu'on voit
aux étudiants de Magdalen-College, Edward ne connut qu'un très petit
nombre de ce qui s'appelle bonnes fortunes. Peut-être manquait-il de
simplicité, d'abandon. Aucune femme ne put jamais se donner l'illusion
de le dominer;, de lui être nécessaire. Toujours il fut à mille
lieues de leurs habituelles préoccupations. En bref, il ne savait ni
donner le plaisir, ni le recevoir; «animal triste» s'il en fut, trop
tôt il ne pensait qu'à s'évader. Les femmes n'eurent pour lui qu'une
valeur d'usage: en dehors de «ça», répétait-il, elles m'assomment.
Il redoutait leurs rires, ces propos, ce mouvement à vide qu'elles
établissent dans une existence; il ne s'intéressait ni à leurs
servantes, ni à leurs couturières,--et les pédantes, les savantes, plus
encore l'exaspéraient: il lui fallait une vie de conversations, de
discussions sans fin avec des jeunes gens de son âge.
«Si je me suicide jamais, disait-il, ce ne sera pour aucune d'elles.
Aimer au point de désirer mourir, au fond quelle raison de vivre! On
se tue parce qu'on n'a plus rien, pas même cela». Ainsi songeait-il
devant l'horizon chargé. Certes jamais les manœuvres d'une femme ne
l'amusèrent autant que celles d'Edith; pourtant que cela demeurait peu
de chose dans sa vie: l'espèce de plaisir qu'on peut trouver à une
pièce bien faite.
«Je m'y intéresse et aussi à Claude, mais c'est qu'aujourd'hui ils sont
mes seules branches.»
Il employait volontiers avec lui-même cette expression, se comparant
à un homme soutenu par des branches de hasard sur l'abîme. Chaque
fois qu'il éprouvait le moindre sentiment d'amour ou d'amitié, il lui
semblait qu'en dehors de cette émotion rien n'existait entre la mort et
lui.
«Si je quittais Edith et Claude, dans une chambre d'Aix ou de Biarritz,
devant la fenêtre ouverte, ce serait là que je...»
Que de fois il s'était raconté à lui-même les circonstances de son
suicide, jusqu'à composer les notes dans les journaux, jusqu'à
imaginer le visage de son père, à entendre le cri de May, à mesurer
l'indifférence de tel camarade.
Il se leva, suivit l'allée par où tout à l'heure sa sœur s'était
enfuie. Silence étonnant des oiseaux! hors l'immense vibration des
prairies, nul autre bruit que celui de l'acier sur les cailloux de
l'allée où Claude enlevait les mauvaises herbes. Edward s'avançait,
traînant ses sandales, la tête un peu rejetée parce que le vent
renvoyait dans ses yeux la fumée de sa cigarette; le sourire que May
redoutait, enlaidissait le bas de ce visage soudain méchant, vieilli.
Il allait vers Claude; à la hauteur des charmilles, il aurait pu
remonter vers la maison; il ne doutait pas que cela valut mieux; il ne
pourrait rien dire à Claude qui ne blessât cet enfant; mais un attrait
plus fort l'entraînait vers le jeune paysan déjà redressé et qui lui
souriait de loin. D'abord ils échangèrent quelques mots inévitables à
cause de l'orage qui ne crevait pas. Puis Claude brusquement dit:
--Il faut me pardonner, Monsieur Edward, mais Mademoiselle est passée
tout à l'heure près de moi, avec une figure si triste ... sans doute,
je me mêle de ce qui ne me regarde en rien...
Son regard vers Edward appelait au secours; mais le mauvais garçon
s'amusait trop pour lui venir en aide; il le remercia seulement
de l'intérêt qu'il portait à sa sœur; peut-être avait-elle des
préoccupations certainement, rien de grave. Claude insista:
--Enfin, Monsieur, vous n'êtes pas inquiet?
--Mon petit Claude, je suis en passe de ne m'inquiéter de rien, ni de
personne.
Le front de Claude se contracta comme chaque fois qu'il se heurtait
à cet étranger; le son même de cette voix le déroutait: il ne
reconnaissait plus ces yeux:
--Oh! Monsieur, il faut, n'est-ce pas, que vous soyez tout à fait
rassuré pour parler ainsi?
--Claude, Claude, dit Edward, vous commettez une faute d'où peut
venir votre malheur; vous croyez qu'il existe au monde quelque chose
d'important.
Claude répondit qu'il croyait, en effet, que tout avait de
l'importance, parce que nous faisons le moindre geste et que nous nous
arrêtons à la plus secrète pensée sous le regard de Dieu.
Il pressentit qu'Edward lisait en lui mieux qu'il ne faisait lui-même
et que ce qu'il n'avait jamais voulu s'avouer, depuis longtemps,
divertissait ses jeunes maîtres; il resta donc sans dire un mot. Alors
Edward commença un étrange bavardage; il assura que ce devait être bien
plaisant d'assister aux menus drames d'une vie familiale, depuis la
porte de l'office; que pour lui, s'il était né dans le peuple, il n'eût
point cherché d'autre passe-temps que celui de ces grands laquais trop
nourris que l'on voit aux banquettes des antichambres et qui peuvent,
mieux que Balzac, connaître le monde. Mais, pour que ce fût amusant, il
se fallait garder de quitter les coulisses, de se mêler aux acteurs, de
tenir un rôle. Claude n'usait pas de la situation pour rire aux dépens
de tous les grotesques habitant cette masure.
Le jeune homme s'arrêta au bruit que fit le rateau en tombant des
mains du pauvre garçon de qui la figure avait pâli au point qu'Edward
remarqua, pour la première fois, sur le nez et sur les joues, des
taches de rousseur. Des gouttes de pluie s'écrasèrent contre les
feuilles; l'odeur de la terre s'éleva.
Edward s'éloignait en courant. Dans le vestibule, Edith Gonzalès, le
front appuyé contre la vitre, le regardait venir; elle lui demanda
s'il n'avait pas pris froid. Il lui dit de ne pas s'approcher à cause
de l'odeur de drap mouillé qui est à s'évanouir, et demanda si les
Castagnède étaient arrivés.
--Pas encore, mais il est grand temps de nous habiller. Je monte avec
vous.
Ils gagnèrent l'escalier assombri à cause de l'orage. Edith marchait
devant le jeune homme: il nota qu'elle avait les cheveux mal plantés
sur la nuque. «Elle a une nuque canaille», se répétait-il. Il vit
aussi, autour de son cou blanc, le quadruple collier d'une ride. Il
pensa qu'avant cinq ans, elle aurait au bas des joues et sous le
menton les peaux pendantes des vieilles femmes; à ses poignets fripés
déjà les veines devaient être saillantes et ce n'était pas pour rien
qu'elle cachait ses tempes... Lentement Edith montait, persuadée de
sentir sur son cou le souffle d'un désir et à mesure qu'elle approchait
de l'étage, elle ralentissait son pas, attendant que ce souffle se
rapprochât de ses cheveux, devint un baiser. Edward la devina et pour
ne pas la décevoir, il prit dans ses deux mains les avant-bras de la
jeune fille un peu oppressée, gonflant son cou de tourterelle; mais
dans l'ombre, elle aperçut les yeux aigus d'Edward, ce visage cruel, et
instinctivement elle détourna le sien. Le jeune homme n'insista pas,
mais à l'oreille, il la loua de sa présence d'esprit:
--Vous vous souvenez à temps que vous n'êtes pas venue ici pour vous
amuser.
Elle s'appuya à la rampe. Edward ne voyait rien de son visage, mais il
en imaginait l'expression de colère, de honte.
--Je ne vous comprends pas, vous êtes un misérable, laissez-moi.
Alors sur le palier une porte s'ouvrit et Mme Gonzalès parut, gainée
dans une robe scintillante d'acier d'où jaillissait tout ce qu'au long
du jour on n'admirait qu'en détails à travers la lingerie des blouses
molles. Le bras gras et court, orné d'un collier de chien où manquaient
des perles, leva un bougeoir au-dessus d'Edward et d'Edith:
--Pas encore habillée? demanda-t-elle sèchement.
Cette grosse figure bilieuse évoquait pour Edward le masque de Napoléon
reconnaissant, au soir d'une bataille, qu'un ordre s'exécute mal.
--Dépêche-toi, petite sotte!
Sans adresser la parole à Edward, dans un cliquetis d'acier et de jais,
elle descendit tendant sur ses bras poudrés des gants trop étroits.
--Madame votre mère, dit Edward, me rappelle la chute d'un sonnet de
Baudelaire.
Edith haussa les épaules, entra dans son appartement. Edward gagna,
lui aussi, sa chambre, et se récita avec délices les trois vers qu'il
considérait comme le leit-motif de la famille Gonzalès:
Je vois la mère, enfant de ce siècle appauvri,
Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années
Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri.
Il alluma sa lampe de cuivre, enveloppa d'une main amoureuse le vase de
grès frais, pareil à un caillou des gaves; l'or des étoffes de Perse
étincela. Comme un prince, dans quelque capitale étrangère, retrouve
à l'ambassade sa souveraineté, il respirait dans cette chambre son
atmosphère de Paris. Il versa l'eau bouillante dans son tub, avec ce
fiévreux plaisir qui lui rappela les soirs où, avant de sortir, il
faisait une minutieuse toilette, afin de se savoir disponible quelles
que fussent les éventualités, prêt à toute aventure.
Assis dans son tub, les bras noués autour des genoux, il songeait:
«Qu'osais-je attendre encore dans ce désert?» Ah! n'était-ce pas sa
force secrète et qui l'empêchait de sombrer définitivement, ce pouvoir
d'attente, ce besoin de ne pas manquer la moindre joie de hasard!
Il entendit gronder une auto, le bruit d'un changement de vitesse,
des éclats de voix, des rires. Cependant, devant la psyché, toujours
comme au temps de son adolescence lorsqu'il souhaitait de donner une
impression d'extraordinaire jeunesse, il se rasa presque jusqu'au sang
et comme il était très blond, soudain il n'eut plus que dix-huit ans.
Il garnit de cigarettes un étui d'argent, assujettit à son poignet
une montre et un bracelet de platine. Une seule perle luisait à sa
chemise. Il oubliait les raisons financières et d'autres plus obscures
qu'avait son père pour souhaiter le mariage de May; il ne songeait ni
au tourment de sa sœur, ni aux luttes qu'elle allait soutenir; rien ne
lui importait vraiment que de plaire, de troubler, d'allumer au fond
des yeux d'Edith une lueur qu'il connaissait bien. La présence même des
Castagnède ne lui déplaisait pas: il comptait se divertir fort du gros
Marcel amoureux. Enfin, la rencontre de la mère Castagnède et de la
Gonzalès lui paraissait favorable à du grotesque.
Comme il restait une heure avant le dîner, et qu'Edward ne se souciait
pas d'un si long tête-à-tête avec les Castagnède, il évita le salon
plein de jacassements, jeta sur ses épaules un pardessus d'été, et
revint à la terrasse où il surprit Claude qui, l'apercevant, voulut
fuir. Edward lui demanda:
--Je vous fais peur?
--Vous êtes trop compliqué... Oh! je sais qu'il ne faut pas prendre au
sérieux vos moqueries, mais tout à l'heure, j'ai eu de la peine.
Il craignait qu'Edward éclatât de rire; au contraire le jeune homme
devint grave:
--Il est vrai, Claude, qu'un abîme nous sépare... Je n'entends pas
parler des distances sociales, mais d'une disproportion d'âme entre
nous. Je ne saurais vous faire que du mal, et vous ne pouvez rien pour
moi.
--Si, monsieur, je peux souffrir pour vous.
L'ancien séminariste répondit cela, d'instinct. Edward connaissait
cette doctrine-mystique de la réversibilité. Il dit:
--Je ne vous souhaite pas, pauvre petit, de devenir mon bouc émissaire,
ni d'être chargé de tous mes crimes.
Claude s'étonna lui-même des mots qui, alors, lui vinrent aux lèvres:
--Je les assumerai, si vous le voulez bien.
Il lui parut qu'un autre parlait, à sa place. Edward séduit par
l'étrange pacte, et comme un superstitieux qui, sans croire à
l'efficacité de telle pratique, ne laisse pas d'en être impressionné,
saisit la main de Claude:
--J'accepte donc et peux, désormais, m'en donner à cœur joie, n'est-ce
pas? Vous payerez les frais de mes débauches spirituelles et des autres
aussi...
Sa grande bouche, élargie par un rire, laissa voir deux canines.
Claude éprouva une secrète répulsion: envers cet homme, il se sentait
quitte... Ah! que lui importait de souffrir plus tard!
--Je vous dis adieu, Claude: personne encore ne sait que je m'éloigne
de Lur bientôt. Y reviendrai-je jamais?
Ricanant, équivoque, il ajouta:
--Rassurez-vous ... May reste...
Et nonchalant, il se dirigea vers le salon illuminé. Claude souhaita de
ne plus le voir, de ne plus l'entendre; il chassa le souvenir du pacte
auquel il avait, ce soir, consenti. Pourtant il en garda une inquiétude
sourde, et le sentiment qu'une rancune inassouvie, inapaisable, autour
de son destin rôdait.