IV

Le lendemain le soleil ne se leva pas. Favereau, en face de son vin

blanc, émit les phrases consacrées pour le temps de pluie:

--La vigne aime la chaleur; c'est la maladie qui tombe, plus qu'on

sulfate, plus que l'eau en enlève.

La cuisine a l'odeur de graisse de confit et des paysans qui ne

prennent d'autres bains que de soleil. Claude lit _Graziella_.

Favereau, tout à coup, se met au port d'arme: d'un air timide, M.

Edward est entré; il serre les mains en retirant trop vite la sienne,

et prie le jeune paysan de bien vouloir le suivre sous le hangar:

--Quand je vous ai parlé hier au tennis, j'ignorais qui vous étiez. Je

n'ai pas d'ordres à donner au fils de notre régisseur, à un ... (Il

hésita, cherchant le mot convenable) à un jeune homme de votre mérite...

Claude répondit qu'il trouvait tout naturel de recevoir des ordres.

Ils demeuraient l'un en face de l'autre, ainsi que deux petits garçons

qui ne se connaissent pas et à qui l'on a dit: allez jouer. Edward, le

premier, reprit son assurance et déclara--comme dans un salon, il l'eût

fait à la dame qui n'a aucune espèce de conversation--que cette pluie

était la plus désagréable du monde. Poliment, Claude espéra qu'elle ne

lui rendrait pas Lur odieux, et Edward notait qu'en dépit d'un corps de

jeune géant, d'un teint cuit, ce garçon baissait vers la terre le plus

intelligent visage. Il se dit que ce petit paysan cultivé devait valoir

qu'on s'en inquiétât: cependant que Claude admirait que ce bourgeois,

son maître et son aîné, ait montré tant de délicatesse.

--Je vous envie de supporter encore cela, dit Edward, en désignant

_Graziella_. Mais, ajouta-t-il, c'est l'édition de 1852.

Claude, tout heureux que son maître fût un amateur de livres, répartit

qu'il aimait Lamartine à force de l'avoir lu, et rougit de ne pas

connaître les noms des auteurs qu'Edward déclara préférer à tout; il

reçut l'assurance que la bibliothèque lui resterait ouverte. Autour

d'eux les gouttières débordaient, les eaux ravinaient l'allée; des

hirondelles rasaient la terre, puis se cachaient dans les poutres du

hangar pleines de piaillements.

Il fallut que la cloche du déjeuner sonnât une troisième fois pour

appeler Edward. Claude, à table, laissa monologuer son père. Il

songeait qu'Edward était pareil à ces jeunes gens entrevus chez son

confrère de Floirac; il échafauda à l'instant une de ces vies qui

lui seraient à jamais inconnues. Il imagina de vifs adolescents aux

chemises molles, des parties de chasse, les départs à l'aube, les

puérils chasseurs guêtrés de cuir jaune, les abois de chiens autour du

grand breack, toute cette joie dans cet air vierge que les belles nuits

laissent flotter derrière elles sur la campagne réveillée.

Après le déjeuner, la pluie ne cessant pas, il revint sous le hangar,

et debout, au milieu de l'universel ruissellement, il se disait:

c'est là que tout l'heure nous causions. Cependant, il entendit des

pas précipités de quelqu'un qui se hâtait sous la pluie. Il n'osait

espérer que ce fût Edward, mais il le vit apparaître courant, la

tête nue et rejetée. Le jeune maître lui dit, d'une voix entrecoupée

par l'essoufflement, qu'avec sa sœur ils avaient imaginé, pour tuer

le temps, de ranger la bibliothèque et qu'ils avaient besoin de ses

lumières.

Ils gagnèrent l'escalier extérieur, pénétrèrent dans la salle où

l'avant-veille Claude s'était penché sur sa seizième année. Il vit

d'abord, appuyée près de la fenêtre, la jeune fille May. Derrière elle

un ciel lourd de nuées montrait par des déchirures un métallique azur.

La pluie cessait, mais le vent faisait s'égoutter les arbres; les

oiseaux avaient leurs voix particulières des fins d'orage. Claude eut

peur que May, comme son frère, ne s'excusât; elle lui tendit seulement

la main. Edward parlait des éditions intéressantes qu'il avait

entrevues: Claude, sans l'entendre, se regardait dans le trumeau où lui

était apparu, l'avant-veille, l'écolier songeur et grave qu'il avait

été; aujourd'hui le miroir révèle à Claude,--pour la première fois, lui

semble-t-il,--des cheveux trop frisés, une cravate rouge toute faite,

des mains gonflées aux ongles terreux, et cette chemise de flanelle

grise.

Dès lors, tandis que pour la forme il demande à Edward s'il veut placer

les livres par ordre alphabétique des noms d'auteurs, il n'éprouve plus

qu'un désir: disparaître. May, jusque-là silencieuse, d'une voix un

peu haletante et pressée, comme les gens timides et qui ont hâte de se

taire, dit qu'à Paris, chez son frère, les livres sont rangés selon la

couleur des reliures. Sur son cou, une masse de cheveux semblent tirer

en arrière sa trop petite tête; on ne voit que par intervalles l'eau

glacée de ses yeux que recouvrent presque toujours des paupières un peu

malades. Claude, interdit, et pour ne pas rester muet s'informa assez

niaisement si elle avait du goût pour la lecture:

--Oh! la lecture et moi! fit-elle. Peu de livres me suffisent. Mme

Gonzalès, abonnée d'une «bibliothèque circulante» s'indigne parce que

«je ne me tiens pas au courant de ce qui paraît».

--Quels sont les livres qui vous suffisent? demanda Claude soudain

intéressé et incapable de discrétion.

Elle fronça les sourcils, dit du bout des lèvres que c'était sans

importance, se rapprocha, d'un pas traînant, de la bibliothèque.

Claude ne s'aperçut pas de la leçon; mais Edward, craignant qu'il fût

blessé, se hâta de lui dévoiler que les saintes Écritures, Eschyle et,

parmi les modernes, le seul Baudelaire, composaient la bibliothèque de

sa sœur.

--Ne soyez pas ébloui, dit-elle; sauf ma Bible, je ne les ouvre guère.

Edward ajouta:

--La musique lui tient lieu de tout.

Claude, très à l'aise et un peu pompeux, déclara qu'en effet il avait

été réveillé «par des flots d'harmonie», que, lui aussi, l'aimait

passionnément, mais que, hors le grégorien et des morceaux d'orgue,

son ignorance était extrême. Edward, accroupi sur le divan, alluma

une cigarette qui sentait l'ambre, l'encens, la rose sèche; affectant

de chercher ses mots, il exprimait des choses que Claude portait

depuis longtemps dans son cœur. Il dit que pour ceux qui ne peuvent se

résigner aux apparences, la musique arrache les voiles, les jette face

à face avec la mort, et de cette confrontation crée une volupté; il

raconta qu'à des jeunes gens qui se tuèrent et, qui furent ses amis,

elle apparut comme le dernier lien qui attache à la vie. Il nomma l'un

d'eux qui, dans ses derniers jours, couché sur le tapis du salon, ne

voulait point que sa sœur quittât le piano, et la suppliait: encore!

encore!

Claude ne songe pas à s'en aller, les yeux fixés sur les lèvres

d'Edward, comme ceux d'un enfant qui écoute une histoire; et

furtivement, ils s'arrêtent sur May, assise auprès de son frère, les

bras relevés et les deux mains nouées contre la nuque. Claude se

rappela plus tard qu'il avait répondu que la musique pouvait être aussi

une prière, un cri de joie et d'amour, un acte de foi, et qu'Edward

l'avait approuvé, lui parlant de Beethoven et de la neuvième symphonie:

«Mais à Paris, disait-il, on commence de réagir contre toute musique

trop chargée et qui s'écoute la tête dans les mains: on la veut

dépouillée, simple et nue».

La pluie avait recommencé de les isoler dans son réseau traversé

de fugitifs coups de lumière. Au centre de cette haute pièce

qu'embaumaient les vieilles reliures et ce tabac blond, Claude se

retrouvait, hors du temps et comme si cette minute dût être éternelle.

Il dit que, dans le parti qu'il avait choisi de revenir à ses origines,

la musique, plus qu'aucune autre joie, lui manquerait. Il raconta

qu'une seule fois, chez les Floirac, il avait entendu une voix de femme

et qu'elle continuait de chanter en lui.

--Quel dommage, dit Edward, que May ne veuille jamais chanter pour un

autre que pour moi... Ce vous serait une telle révélation ...

Et May, d'une voix un peu âpre, ajouta:

--J'ai horreur d'aider à la digestion des gens, de laisser à leurs

voitures le temps d'arriver; plutôt mourir que de chanter au sortir de

table comme on donne le café et les liqueurs; mais pour vous, Monsieur,

si vous y pouviez trouver quelque plaisir...

Claude interdit, ne put faire qu'un geste. Avec une hâte fiévreuse, une

joie étrange et disproportionnée, Edward les entraîna au salon. May

s'assit au piano, son frère choisit lui-même la partition.

Il parut à Claude que le ruissellement de l'eau sur le feuillage, que

le vent dans les tilleuls, que toute la campagne submergée faisaient

silence autour de ce chant, ou plutôt que les rumeurs du pluvieux

après-midi étaient passées dans la voix du la jeune fille. Cela

s'appelait l'_Invitation au voyage_. Chaque cri le frappait au cœur

comme une petite vague; il entrevoyait d'inaccessibles joies; des

bonheurs déchirants.

La porte s'ouvrit: May ferma le piano et se leva; Claude vit un homme

corpulent, court, avec des cheveux en brosse presque blancs qui

rendaient terrible l'aspect de ses joues violacées, de sa tête à mort

subite.

--Qu'est-ce que vous faites ici, mon garçon?

Il arrêta sur Claude son regard glauque où le jeune homme, malgré son

trouble, reconnut la couleur des yeux de May. M. Dupont-Gunther, vêtu

de cover-coat, portait au petit doigt un solitaire; une trop lourde

chaîne barrait son ventre. La voix de Claude s'étrangla, et ce fut

Edward qui répondit nonchalamment:

--J'avais demandé à Claude Favereau de nous aider pour le classement de

la bibliothèque ...

--Ce n'est point ici la bibliothèque.

Sur le front de M. Dupont-Gunther la colère gonfla une veine, et

derrière son dos fit trembler ses mains:

--Personne ici n'a le droit de disposer de mes gens. Et, se tournant

vers Claude: Vous n'avez d'ordres à recevoir que de moi, mon garçon;

je vous avertis une fois pour toutes; allez dire à Favereau qu'il

m'attende aux chais.

Lorsque Claude eut quitté la pièce, M. Dupont-Gunther, tourné vers

Edward, ramassé, eut l'air d'un bull-dogue prêt à fondre. Edward dit à

sa sœur:

--May, mon petit, va dans ta chambre, va.

Elle s'éloigna droite, sans regarder son père.

--Tu oses... Tu oses ... balbutia-t-il.

Edward, appuyé contre le piano, les mains dans ses poches, sa grande

bouche rouge, élargie encore par un sourire voulu, la tête rejetée,

s'installait dans le calme en face du gros homme déchaîné.

--Vous avez raison, mon père, je reconnais mes torts; j'eusse mieux

fait de ne pas amener ici ce jeune homme; veuillez agréer mes excuses.

--Et voilà ... et voilà... Tu t'imagines t'en tirer ainsi...

--Vous n'avez pas la prétention, n'est-ce pas, de me donner le fouet ni

de me mettre au pain sec? Adieu: je pense qu'un peu de solitude vous

est nécessaire.

Il inclina la tête, s'éloigna de son pas glissant, ouvrit la porte avec

si peu de bruit qu'il heurta presque la poitrine de Mme Gonzalès aux

écoutes. Elle balbutia:

--J'entrais justement au salon...

Edward s'excuse, avec une insolence appuyée, de déranger ses habitudes,

puis se retire.

Mme Gonzalès s'arrête en face du maître de céans toujours immobile, les

jambes un peu écartées et tel qu'un homme abruti qui écoute son sang

battre. Suavement, elle sourit, cache ses mains dans les poches d'un

tablier de linon et, d'une voix de tête un peu chantante:

--Cher Monsieur, ne souhaiteriez-vous pas de prendre un bain de pieds

sinapisé?

Imprudente parole! Bertie Dupont-Gunther, avec des onomatopées rauques,

des aboiements, demanda à la dame s'il était gâteux, cria qu'il en

avait assez d'être à ce point ravalé dans sa propre demeure, que

d'ailleurs il ferait maison nette et ne souffrirait plus, toujours en

face de lui, le museau d'une vieille...

Le mot lancé fit tressauter la dame qui se rengorgea, pinça ses lèvres,

se dressa sur ses hauts talons en murmurant qu'elle n'était qu'une

faible femme sans défense et qu'elle savait ce qui lui restait à faire.

Mais Dupont-Gunther soulagé se rappela sa profession d'homme du monde.

On lui connaissait cette politesse excessive par quoi les gens coléreux

et qui ne se possèdent pas, se rattrapent, donnent le change; impulsif

et grossier comme pas un de ses maîtres de chais, toujours Bertie joua

au gentleman.

--Vous m'excuserez, Mélanie; vous m'avez surpris à un mauvais moment.

Je vous prie de ne pas douter de mes sentiments à votre égard.

Sa lèvre trop courte, hérissée de poivre et sel, découvrit ses

incisives de rongeur. Mme Gonzalès n'avait point acquis, au long d'une

aventureuse carrière, une connaissance des hommes aussi approfondie

qu'on l'eût pu croire. Elle imagina un retour de tendresse chez ce

Bertie sur qui elle n'avait pas tort de se croire quelque influence,

bien que depuis nombre d'années il ne lui demandât plus rien de ce

qu'elle avait eu tant de plaisir à ne lui jamais refuser. C'était du

temps que vivait Mme Dupont-Gunther si orgueilleuse, si douloureuse,

que Mélanie ne se lassait pas de blesser, d'humilier, de regarder

saigner; sous prétexte d'apprendre la musique aux enfants, Bertie

l'installa dans la maison: vieille, grotesque, elle s'y maintenait

encore. Depuis qu'il avait atteint sa cinquantième année, le goût de

M. Dupont-Gunther pourtant se détournait chaque jour un peu plus de

telles maturités; aussi fut-il à mille lieues de comprendre la raison

qui, à cette minute, faisait tumultueusement s'élever et s'abaisser la

poitrine de la dame:

--Oh! Bertie, Bertie, quoique vous disiez, comment douterais-je jamais

de vous? Nos liens sont indissolubles.

Ici elle parvint à éclater en sanglots.

--Il n'est plus question de cela, ma chère: l'histoire ancienne est

l'histoire ancienne. Souffrez que j'allume un cigare.

Elle tapota ses yeux, le temps de mesurer sa bévue, et reprenant son

rôle de confidente presque maternelle, fit asseoir Bertie auprès

d'elle, sur le canapé:

--Voyons, mon ami, qu'y a-t-il? La présence d'Edward peut-être?

Bertie gronda:

--Un orgueilleux, un propre à rien, un barbouilleur de toiles! mais

depuis que les enfants jouissent de la fortune maternelle, je n'ai plus

barre sur eux; impossible de les mater.

Mme Gonzalès émit l'opinion que le code était abominable; et Bertie:

--Il n'y a pas à récriminer: Edward a déjà exigé ses capitaux; ceux de

May restent encore dans mon commerce, mais la voilà bientôt majeure.

--Le cas est grave, Bertie...

--Plus que vous ne sauriez croire, ma chère, mais c'est par vous que

tout s'arrangera. Écoutez-moi: May vous déteste.

--Chère petite! Je ne cesserai jamais de lui rendre le bien pour le

mal...

--May vous déteste, répéta Gunther, et mes plans exigent que vous lui

deveniez, à la lettre, insupportable.

La dame protesta qu'elle y aurait de la peine, mais Bertie lui déclara

tout de go que cela ne lui coûterait rien que de rester naturelle. La

dame se piqua, prétendit ne pas entrer dans la nécessité d'être haïe.

--Comprenez-moi, ma chère: pour que l'argent de May reste dans la

maison, il faut qu'elle épouse le fils Castagnède, de qui le père fut,

de son vivant, mon associé. La mère Castagnède, très flattée de cette

alliance, la désire en dépit de nos religions différentes; il suffirait

que May eût vent de mon désir, pour ne point consentir à ce mariage.

Mme Gonzalès assura qu'en effet, la jeune fille souvent tourna en

ridicule «ce garçon qui certes la valait bien»!

--C'est un imbécile, dit M. Dupont-Gunther, et c'est tant mieux.

Lorsque vous aurez exaspéré ma fille au point que la maison lui sera

devenue odieuse, Marcel Castagnède apparaîtra. Vous n'y perdrez rien,

Mélanie; et tenez, je suis ravi de ce projet que vous avez d'installer

ici votre fille, cette jolie Edith que je n'ai point revue depuis le

temps de ses robes courtes, les enfants seront furieux.

Sous la lèvre retroussée, les incisives parurent. Mme Gonzalès le

regarda, soupira, sourit:

--Qu'en savez-vous? On ne peut voir Edith sans l'aimer, fût-ce même la

jalouse May...

--Alors, gare à moi! risqua M. Dupont-Gunther qui, au moment de

regagner Bordeaux jusqu'au dimanche suivant, chargea la dame

d'épier «les enfants», leurs paroles, leurs gestes. Sémillante, et

l'arrière-train balancé comme du temps qu'elle était une jeune personne

avec une tournure rembourrée, Mélanie alla méditer dans sa chambre

devant le portrait de sa fille.

Dans cette pièce meublée d'un vieux lit laqué, tendue de toile de Jouy,

des pots de fard, des bâtons de rouge, une odeur de seau à toilette et

les vastes cartons à chapeaux dénonçaient la sorte de dame déshonorant

le vieux logis. Un dernier rayon joua sur ses cheveux luisants de

teinture, éclaira la danse innombrable d'une poussière de poudre de

riz. Avec amour, avec orgueil, la dame contemplait cette photographie,

sa plus sûre, sa suprême carte.

A la même heure, Edward et May prenaient le thé dans la chambre du

jeune homme. Ils avaient clos les volets. Une basse lampe de cuivre

faisait un cercle étroit de lumière, rapprochait leurs chaises, les

invitait à causer à voix basse. Sur le divan d'acajou en forme de

lyre, Edward avait jeté une étoffe de Perse noire et or; dans un grès

de Decœur, pareil à un caillou bleui par l'eau des gaves, une seule

rose. Au mur, il avait accroché une aquarelle d'Eugène Lamy: salon

1840, jeune fille au piano, sièges capitonnés, dames perdues dans leurs

jupes; à la cheminée, quelque Lucien de Rubempré s'accoude.

--Tu as tort, je t'assure, Edward, de combler ainsi ce garçon: que de

fois t'ai-je vu éblouir un camarade, une jeune fille, puis les laisser

à jamais déçus, appauvris. Mais aujourd'hui, ce serait pire.

Edward jeta sa cigarette, ouvrit la fenêtre, poussa les volets:

les feuilles s'égouttaient, et les douces flûtes des crapauds se

répondaient dans l'herbe.

--Tu es injuste, chérie: Claude m'inspire plus de sympathie qu'aucun de

ceux que tu m'accuses d'avoir dédaignés et qui ne surent pas garder le

visage qu'ils m'avaient montré la première fois que je les vis. Tu sens

trop comme moi (il sourit de cette expression qui revenait sans cesse

entre eux), pour ne pas aimer infiniment cet esprit de finesse chez un

garçon si fruste, étranger à ce que nous haïssons le plus au monde:

la pose, l'affectation, tout l'artificiel qui m'exaspère en moi, chez

les autres, en moi surtout, en nous. D'ailleurs, ne fus-tu pas, aussi,

séduite? Tu as chanté pour lui, toi qui ne chantes pour personne.

May sourit et ne répondit pas. Ils entendirent ronfler l'auto qui

ramenait M. Gunther à son travail et à ses maîtresses. Tout près

d'eux, la cloche sonna pour le repas dans un bruit de vigne vierge et

de jasmin remués. A table, Mme Gonzalès mangea, les coudes rapprochés

du buste, et ne tint son verre qu'avec trois doigts, l'auriculaire

levé. Elle savait aussi qu'il ne faut pas montrer ce que l'on a dans

la bouche et ses lèvres hermétiques l'obligeaient de moudre longuement

la nourriture. Vers la fin du repas, des bouffées lui montèrent aux

joues; elle se détourna, frotta ses chairs couperosées d'une feuille de

papier poudre. Les jeunes gens passèrent au salon où Mme Gonzalès ne

les suivit pas; mais ils la savaient tapie dans l'ombre du vestibule,

faussement somnolente, attentive.

Edward parla bas à May, ouvrit le piano, choisit une partition, et sa

sœur lui dit à mi-voix:

--La fenêtre est-elle assez ouverte pour qu'il entende?

Claude, ce soir-là, mangea sans dire un mot, en face de son père très

appliqué à garnir des rectangles de pain avec de petits morceaux de

lard. Le gros homme, d'un coup, vidait son verre, s'essuyait les

moustaches du revers de la main; Maria, à chaque instant, se levait

pour le service. Claude la supplia de s'asseoir. Elle dit qu'elle

n'avait jamais mangé tranquille que chez les autres, à des repas de

noce ou d'enterrement. Le jeune homme monta à sa chambre, et, devant

la fenêtre ouverte, attendit. Il reconnut, à un bruit de pas sur

la route de Viridis, que le vent venait de l'est. Enfin le chant

attendu s'éleva, car il l'attendait sans qu'il eût osé se l'avouer,

cette supplication, ce nostalgique désir, cette ardeur du désespoir.

Malgré la distance, deux vers du poème qui reviennent sans cesse lui

parvinrent distincts et il les répéta bien longtemps après qu'eut cessé

le chant triste. Il négligea, pour les redire encore, sa prière du soir.

V

Sieste: Claude regarde les hommes, comme une armée anéantie, joncher

la prairie. Autour des meules, ils étendent leurs bras crucifiés. Des

mouchoirs protègent leurs visages. Lui, il ne veut pas dormir, mais

s'abandonner âme et corps à cette chaleur qui perd sa vie dans la Vie.

Il rêve que ses pieds s'enracinent, que ses mains étendues se tordent

et que sous la poussée de la sève, sa tête, dans les nuées, agite une

chevelure de feuillages sombres. Son père lui a ordonné de ratisser

les allées, et il ramasse un bout doré de ces cigarettes que fume

Edward, et indéfiniment contemple dans l'argile sèche de la terrasse

l'empreinte d'un pas menu. Il voudrait s'avancer vers ces marronniers

où il a suspendu, ce matin, deux hamacs: il rôde alentour et de loin

envie les cimes immobiles, qui font silence sur le sommeil des jeunes

maîtres. Une cigale éclate, grince longuement, puis trouve son rythme

et bat comme le cœur souffrant de Cybèle engourdie. En dépit de

lui-même, le garçon se rapproche.

--Est-ce vous, Claude?

Il accourt. Edward est assis sur le hamac, ses cheveux ébouriffés,

le col ouvert. May demeure étendue, sa robe blanche la couvre

chastement jusqu'aux chevilles, et l'enfant paysan s'émerveille, de

deux pantoufles d'argent qui pèsent au filet du lit aérien, comme deux

poissons minuscules. Il s'étonne que la jeune fille le considère avec

un sourire, que sa main un peu forte,--sa main de pianiste, dit son

frère,--se tende. Edward regarde la plaine où la chaleur tremble:

--Qu'est-ce donc cette tache qui luit, là-bas?

Et Claude, dans un grand rire:

--Mais monsieur, c'est la Garonne!

--Comme elle est près! Claude, connaissez-vous un endroit où nous

pourrions nous baigner?

Claude répond que dans sa petite enfance il allait entre

Saint-Pierre-d'Aurillac et Saint-Macaire où est une plage sous les

saules, mais il fallait compter trois quarts d'heure de marche, et tel

était le retour qu'il y perdait la fraîcheur acquise dans l'eau du

fleuve.

--Nous irons en automobile! s'écrie Edward.

La promesse de ce plaisir le ressuscite; il saute à pieds joints le

hamac d'où sa sœur ne s'est pas levée, il l'oblige de courir à la salle

à manger pour préparer la collation. Cette fiévreuse joie déroute

Claude, lui semble sans proportion avec le plaisir d'une baignade, il

aime mieux voir son maître accablé et sombre qu'en proie à cette gaîté

frénétique.

Voici Edward au volant et Claude à ses cotés. Au fond de la voiture,

May demeure seule; l'auto glisse et, sous les roues, la route se

décompose en nuage. Dans le pare-brise, l'image vacillante de May

se reflète; au rythme du moteur, Claude poursuit cette apparence

inaccessible. L'auto lentement s'engage dans un chemin qui conduit au

fleuve. Tandis que May prépare le goûter, les deux jeunes gens sous

les saules s'enfoncent. Avec tant de mollesse le fleuve se répand, que

d'abord ils ne discernent pas sa pente. Dévêtus et, après quelques

brasses, étendus la face vers l'azur dormant, tous deux s'abandonnent à

la vie du fleuve, à cette circulation de la terre vivante. O bien-être!

Le vol mou d'un oiseau trouble l'azur; l'oblique soleil les oblige de

ne plus rien voir du monde qu'au travers de leurs cils rapprochés.

Entre l'eau et l'éther, leurs minces corps sont pris. Un poisson saute

comme une goutte de mercure. Enfin, arrachés au tiède embrassement

du fleuve, les jeunes gens envahis d'orgueil physique, gonflent leur

poitrine, tendent vers la lumière des bras musculeux qui déjà ne

ruissellent plus.

May ordonne le goûter, affairée et soudain puérile, rieuse comme toutes

les jeune filles.

--Dépêchez-vous! Il ne vous restera plus de reines-Claude.

Les jeunes gens se couchent dans l'herbe qui les porte comme, tout à

l'heure, l'eau. Edward s'étonne que «les beautés de la nature» servent

à la fois d'argument à ceux qui veulent y trouver une intelligence

créatrice et à ceux qui ne croient qu'à la matière, à des lois

aveugles. Claude, selon sa coutume, pose candidement une question

directe:

--Et qu'y voyez-vous, monsieur?

Edward déclare éprouver, plutôt, le sentiment d'une absence. Le

théologien que fut Claude, le garçon dès l'adolescence assoupli aux

controverses, à ce mot «sentiment», s'emporte. Il ose risquer une

allusion à l'hérésie de ses jeunes maîtres; il se rappelle un cours

très bien fait de M. Garros qui, né dans le Lot-et-Garonne où les

huguenots pullulent, avait étudié sur le vif, la religion prétendue

réformée.

--A vous, Monsieur, il ne vous est donné que de «sentir» une présence

ou une absence: sevrés des sacrements--et du sacrement essentiel--par

des discours et encore des discours qu'ils veulent brûlants, vos

ministres essaient de créer en vous des étals de sensibilité.

Edward, amusé, observait ce soudain retour de métaphysique chez ce

jeune être fruste--si animal tout à l'heure dans le fleuve--puis, nu et

appuyé à un saule, pareil au berger David, et maintenant, sa chemise

entrouverte laissait voir sur sa poitrine la brûlure d'un coup de

soleil. May levait vers le controversiste une anxieuse figure, tandis

qu'Edward objectait:

--Votre Pascal ne parle-t-il pas du Dieu sensible au cœur, non à la

raison?

Rouge, hérissé, comme le séminariste qui naguère arpentait la cour,

aux côtés de M. de Floirac, Claude fit front: oui, par une touche

intérieure, et, d'un mot, par l'amour, la Grâce pénétrait le chrétien;

mais une fois cette connaissance au dedans de lui acquise, le fidèle

en dehors de lui découvre de cet amour la Source: Quelqu'un existe,

distinct de la chose créée qu'il sait où prendre, et qu'il mange et

qu'il boit.

Edward sourit encore, tellement indifférent à ces sortes de questions

qu'il n'essaie pas de poursuivre le colloque. La jeune fille, au

contraire, interroge:

--Si vous me vouliez convertir, Claude, que me diriez-vous?

--Je vous demanderais d'abord si, dans votre Église, rien ne vous

manque. Vous êtes en face de Dieu, et, de vous à lui, il n'est pas de

routes. Des exhortations, des prières communes très pathétiques vous

peuvent donner la sensation de sa présence; hors ces minutes d'ardeur

collective. Il vous demeure inaccessible.

May, devant les mois, hésite comme toute femme aux prises avec des

formules abstraites:

--Peut-être est-il vrai que notre faiblesse est de ne savoir jamais si

nous sommes justifiés. Sans doute, je crois bien que vos dogmes sont

puérils, et toute cette idolâtrie!

Claude, trop familier, se rebiffa:

--Vous parlez de ce que vous ignorez.

Le mépris du séminariste pour la femme était sensible, mais la jeune

fille ne parut pas entendre et, comme se parlant à soi-même, elle dit:

--Si j'étais catholique, j'aimerais cette règle extérieure, ce repos de

croire ce qu'on me dirait de croire, et surtout cette assurance d'être

pardonnée.

Claude joignit les mains et, ce cri lui échappa:

--Oh! vous, Mademoiselle, quelles fautes pouvez-vous commettre?

Edward éclata de rire, à la lois inquiet et curieux de ce que

répondrait son orgueilleuse sœur, mais elle ne prit point ce masque de

froideur et de morgue qu'on lui voyait communément après ses échappées

de confiance, et dit rêveusement:

--Je me souviens qu'enfants, nous répétions cela à maman: qu'elle ne

pouvait commettre de péchés ... n'est-ce pas, Edward?... Claude (il

tressaillit de l'entendre prononcer son nom) vous êtes resté un naïf

petit garçon, malgré toute votre science.

Elle ajouta, craignant qu'il fût blessé:

--Mais c'est une louange que je vous donne.

Edward avertit sa sœur que Claude, bien qu'il la crût sans péché, ne

doutait pas qu'un jour elle serait damnée ainsi qu'il convient à une

hérétique. Le jeune paysan protesta: il ne pouvait souffrir qu'on

touchât plaisamment à ce sujet, et tandis qu'avec précision il exposait

que beaucoup appartiennent à l'âme de l'Église, sinon à son corps,

il souffrait du sourire d'Edward, de cette cruauté dans ses yeux et,

aux coins tombants de sa grande bouche, de cette lassitude; pourtant

il ne s'arrêta point de parler, flatté et troublé par l'attention

de May dont il songeait qu'elle devait avoir la face ardente d'une

Jacqueline Pascal au milieu des docteurs jansénistes. Comme il avançait

que chercher Dieu c'est déjà, sans doute, l'avoir trouvé, Edward

l'interrompit:

--Je vous en prie, mon cher, faites-nous grâce de la citation du

Mystère de Jésus qui, à cet endroit de la conversation, ne rate jamais.

Claude détourna les yeux du railleur et se tut.

--Ne vous scandalisez pas, dit May qui, s'étant levée, entoura de ses

deux bras le cou de son frère, voyez-vous, il a cette pudeur, lorsque

la conversation tourne à la grandiloquence, de la clore par une fausse

note.

--Oui, dit-il, (et il appuya les lèvres sur les cheveux de sa sœur),

nous tenons à éviter toute ritournelle.

Ils rirent ensemble de ce mot qu'ils employaient souvent entre eux.

Claude essayait de comprendre; il s'étonnait de souffrir et ne savait

pas de quoi il souffrait, ni pourquoi ce brusque désir d'être seul.

Edward ramassa dans l'herbe un exemplaire des _Fleurs du Mal_ que May,

pendant leur baignade, avait lu.

--Voilà, dit-il, le finale qu'à cette après-midi il convient de donner.

Claude ne connaissait rien de cet auteur, hors _l'Invitation au Voyage_

que Mademoiselle avait chantée. Edward se proposa pour une lecture à

haute voix, mais la jeune fille ne le voulut pas.

--Ce sera moi, dit-elle, tu lis trop mal.

Elle essaya de lui arracher le livre des mains, il s'échappa en

suffoquant de rire, elle le poursuivit; on eût dit des enfants, un soir

de grandes vacances. Claude souhaitait passionnément que ce fût la voix

de May qui lui apportât cette révélation. Edward se laissa vaincre,

mais il fallut attendre que sa sœur ne fût plus essoufflée. Elle relut

_l'Invitation au Voyage_, puis _la Vie antérieure, le Balcon_, d'autres

poèmes encore, avec monotonie. L'ombre de longues herbes traversait les

pages du livre. Ils rentrèrent en silence. Claude regardait la lune qui

d'arbre en arbre suivait l'auto. Mme Gonzalès guettait leur retour.

Elle leur annonça avec pompe qu'Edith, sa fille bien-aimée, lui avait

fait la surprise de débarquer au train de quatre heures. Edward et May

qui, depuis longtemps, s'attendaient à la surprise, ne daignèrent pas

s'informer du voyage de la jeune fille, ni de la chambre qu'on lui

avait préparée. Mme Gonzalès, à qui Edith avait interdit de la venir

troubler dans ses ablutions, soulagea son cœur avec une longue épître à

M. Dupont-Gunther:

«Vos enfants, lui mandait-elle, vont se baigner et faire mille folies

avec le petit Favereau; mais cela est excellent: pour des raisons que

j'ignore, ce garçon rôde autour de moi; je lui tirerai les vers du nez.

Enfin, mon ami, Edith est là. Elle renonce à sa situation de gérante

au Splendid Hôtel de Biarritz, où les clients, par trop d'assiduités,

eussent risqué de la compromettre. Il suffit de la voir pour s'assurer

qu'on ne se peut défendre de l'adorer. A samedi, mon cher Bertie.»

Claude, à la fenêtre de sa chambre, se penchait dans le clair de lune.

Il répétait l'un des vers que May lui avait enseignés au bord du fleuve:

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses...

Qu'il retentissait en lui ce vers si simple! La lueur du ciel réveilla

les coqs. Les minutes heureuses... Claude voulait les évoquer, les

garder pour qu'elles le soutinssent au long des mois sans joie qui

allaient venir. Une étoile filante glissa, s'anéantit. Peut-être, par

le monde, d'autres enfants rêveurs l'ont vue et, à voix basse, ont fait

un vœu. L'obscur désir qui est en toi, oserais-tu l'avouer, pauvre cœur?

La chair et le sang · 第 12 / 27 题