Dès l'aube, Claude est éveillé par les oiseaux, ceux des charmilles:
merles et rossignols que le jour n'arrête pas, ceux des poutres et des
tuiles: moineaux, hirondelles, ces dernières si près de lui qu'il les
pourrait croire dans sa chambre; elles y entrent d'ailleurs et étoilent
de blanches fientes, les carreaux. De sa fenêtre, Claude domine les
chais où il reconnaît les tuiles cassées par ses pieds de petit garçon,
du temps qu'il courait les toits comme un chat maigre. Au delà, dans
l'azur de l'aube, la masse épaisse des charmes se révèle trempée de
lumière naissante, et toute bruissante de vols empêtrés, de roulades
ivres. La lune s'est levée si tard que sa lueur se mêle d'aube, résiste
au soleil levant; les cimes balancées apparaissent dans cet irréel
mélange de lune et d'aurore qui fait rêver aux premiers âges du monde.
Le feu de l'été déborde l'horizon, le soleil monte dans une lente
victoire. Claude, les cheveux sur les yeux, les pieds nus dans des
espadrilles, descend le raide escalier de bois qui aboutit, à la
cuisine. Déjà son père est assis devant un litre à demi vide; mais le
vin qui n'est plus dans la bouteille est visible sur ses joues; il se
lève pour embrasser Claude qui reconnaît que son père a déjeuné d'une
croûte de pain frottée d'ail. L'air frais du matin gonfle la toile à
camaïeu tendue devant la porte.
--Il y a de l'ouvrage pour toi, mon drôle. Le patron m'a fait arracher
la vigne dans la pièce qui touche aux charmilles pour y installer un
terrain de tennis, qu'il appelle ça. Si encore c'étaient de vieux ceps;
mais le défunt monsieur les avait greffés il n'y a pas dix ans. Il faut
faire comme il le dit; la grosse dame qui est au château attend tout
son monde pour aujourd'hui. Va, mon drôle: le terrain est déblayé; tu
n'as plus qu'à porter la terre de route et à passer le rouleau.
Claude accepte de tuer le ver avant d'aller à l'ouvrage; puis, dans
la cour, sous les grenadiers dont les fleurs sanglantes évoquent des
lèvres de cigarières, Claude fait grincer la pompe; le puits ventru a
sa margelle usée là où naguère une chaîne remontait le seau, il écarte
sa chemise, l'eau coule par un tuyau rouillé sur les cheveux, dans les
oreilles; elle emplit l'auge creuse et réfléchit ce visage penché.
Fourtille, un seau dans chaque main, s'approche; elle rappelle au jeune
homme l'image d'une Athénienne dans ce manuel d'histoire grecque à
l'usage des maisons d'éducation chrétienne par M. l'abbé Gagnol; mais
il n'aime pas ce cou de bétail, ni ces mains d'homme, ni la vivacité
stupide qu'a cet œil rond de volaille. Il s'inquiète de ce que, chaque
matin, Fourtille guette son arrivée; avec une grosse rouerie, elle
essaie d'établir entre eux une complicité. Aujourd'hui, elle se plaint
parce que le puits se trouve tout contre la maison: les nouveaux
maîtres arrivent, on ne pourra plus causer le matin.
--Enfin tu peux toujours m'aider à porter les seaux.
Claude a eu la faiblesse de lui rendre une fois ce service; il en
connaît les inconvénients: pour aller chez le bouvier depuis la cour,
il faut traverser les chais obscurs et le jeune homme se méfie de ce
passage; il trébuche, ne trouve pas la porte et Fourtille, avec une
maladresse appliquée, le secourt.
Aussi déclare-t-il rudement qu'il a de la besogne pressée et, les mains
dans les poches, sifflotant, s'éloigne. Il contourne les charmilles où
de petites flaques de soleil tigrent la terre. Voici le terrain où, à
la place d'une vivace vigne, un jeune homme et une jeune fille inconnus
trouveront du plaisir à se renvoyer des balles. Pas d'ombre. Le soleil
tape férocement sur la nuque de Claude, tandis qu'il emplit de terreau
le baquet qu'inventa Pascal. Au ras des vignes, pêchers et pruniers
font d'inutiles touffes d'ombre. La voix traînante d'Abel excite les
bœufs dont l'un, depuis des siècles, s'appelle Caubet et l'autre
Lauret. La chaleur s'installe; Claude la voit, du côté de la Benauge,
danser sur les routes vides; du côté de la plaine, comme une alose
entre des joncs, la Garonne luit. Claude n'aperçoit pas la prairie,
mais il vient d'elle, vers la vigne, avec une odeur de vert, de mous
papillons blancs qui se poursuivent au hasard. Le facteur, courbé comme
un damné sur sa bicyclette, sans s'arrêter jette deux lettres au jeune
homme, qui reconnaît sur une enveloppe cette sage et renversée écriture
de M. Garros, naguère si indiscrète en marge des dissertations. Il
décacheté la seconde sans impatience et lit sans plaisir quatre pages
aussi nettes que de l'imprimé, où M. de Floirac l'invite à partager
son enthousiasme touchant la thèse de M. Leroy sur le symbolisme des
dogmes. Tout le détourne de ces mois abstraits: des effarouchements
de merles à travers les arbustes et, en lui, le bruit de son sang.
Fourtille passe là-bas, une bêche à l'épaule; sa marche fait remuer ses
hanches, ses reins que sangle un tablier bleu sombre.
Claude accablé s'asseoit sur sa brouette, attendant le fricot, le vin
blanc, puis la sieste dans le grand silence de la campagne où Pan
sommeille. Là-bas, sur la route, dans un nuage, un point bouge, le son
d'une trompe annonce l'approche d'une auto; sans effort, elle grimpe le
coteau: comme s'il eût regardé la moindre charrette, Claude la suit des
yeux; maintenant, des arbres la cachent mais le ronflement du moteur se
rapproche. Elle doit atteindre le grand portail... Elle le franchit...
Voilà donc sans doute les étrangers, les nouveaux maîtres. Le cœur de
Claude ne bat pas plus vite. Il se remet à l'ouvrage, puisque le maître
est là. A onze heures, il va dans la cour où la lumière a l'odeur des
héliotropes sombres, dilatés, entourés de bourdonnements. De nouveau il
se lave au puits; alors, derrière les volets mi-clos du rez-de-chaussée
une voix nasillarde déclare:
--Je ferai combler ce puits.
Claude pour la première fois comprend qu'une puissance étrangère
désormais règne à Lur. Il rejoint Favereau, Maria, Abel et Fourtille
qui en oublient la soupe. Favereau, que vient de harceler M. Gunther
dans ses vignes, exprime son opinion:
--Ça ne connaît rien à la vigne et ça veut me faire la leçon.
--C'est bien vrai, dit Abel: il trouve que les règes sont trop larges,
que nous perdons du terrain, qu'il en fera planter trois là où
maintenant il y en a deux. J'ai répondu qu'en temps de sécheresse, la
terre est si dure qu'on n'a pas trop de deux bœufs à la charrue, qu'il
faut donc laisser de l'espace entre les règes. Faut voir comme il m'a
reçu!
Favereau, les yeux injectés, interpelle Maria:
--Eh bien! feignante, on ne dîne pas aujourd'hui?
Elle se lève et bientôt les faïences blanches luisent sur la table.
Claude, la miche contre sa poitrine, penché vers la soupière, coupe le
pain. Ils mâchent à lentes bouchées, sans lien se dire. Une poule, deux
poules hésitent, puis s'enhardissent, circonspectes et voraces. Claude
mange à peine, boit beaucoup, pose quelquefois ses mains au flanc de
la cruche suintante. Sa mère, édentée, moud la nourriture à la manière
des ruminants et son œil cherche au mur les photographies jaunies, où
les visages s'effacent des deux frères que Claude n'a pas connus. Il
se réfugie dans la prairie du nord qui descend vers la Benauge,--le
meilleur endroit pour la sieste. C'est bien près du château, mais
Claude songe qu'à cette heure-ci aucun Dupont-Gunther ne saurait mettre
le nez dehors. À travers les paupières baissées, la lumière viole ses
yeux, emplit sa nuit de soleils, d'astres qui montent et se diluent.
Avec une monotone furie une seule cigale grince, comme pour donner la
mesure de ce silence de la deuxième heure, dans la campagne, l'été.
Soudain un étrange accord éclate et, des volets mi-clos, une
tumultueuse musique s'épand dans la lumière. Claude se redresse et la
tête renversée contre un tilleul écoute passer cet orage; il revoit la
salle aux murs blancs du séminaire, qui contenait un piano antique et
un harmonium poussif: là, outre le plain-chant, il apprit à aimer Bach,
César Franck ... mais ils ne l'avaient pas préparé à cette musique
sauvage.
La porte s'entr'ouvre: Mme Gonzalès paraît dans une robe de toile
blanche si étroite que de descendre le perron donne de l'émotion à la
dame. Claude juge qu'il est trop tard pour s'enfuir et s'étonne qu'un
corps si considérable, des jambes apparemment vigoureuses fussent
soutenus par ces pieds minuscules et mous mal équilibrés sur des talons
tordus. La musique cesse et Claude entend le bruit d'un piano refermé.
Mme Gonzalès s'avance et, à la vue d'une forme humaine à demi soulevée
dans l'herbe, s'indigne.
--Voilà l'inconvénient du voisinage des communs ... on trouve toujours
quelque paysan aux alentours du château.
Claude se lève, gauchement fait un geste d'excuse. La dame le
reconnaît, se radoucit:
--Ah! c'est vous, petit curé? Je n'en voulais qu'aux rustres qu'on
heurte ici à chaque pas... Comment supporter d'avoir à sa porte les
paysans et le bétail? Je trouve à tout ce que je mange une odeur de
fumier... Comme je me déclarais incommodée par les mouches qui nous
disputent la sauce dans nos assiettes, M. Dupont s'en est excusé sur
les bœufs dont nous entendons, depuis la salle à manger, les chaînes
racler les mangeoires.
Claude, pressé de fuir, vainement essaye de s'en tirer avec un vague
assentiment, mais la dame le retient d'un geste:
--Cet homme n'aurait pas l'idée de reconstruire ailleurs ces bâtiments,
il est incapable d'une dépense qui ne lui rapporterait pas. M.
Gonzalès, lorsqu'il achetait une propriété, avait accoutumé de tout
démolir pour tout reconstruire selon ses goûts, ou plutôt selon les
miens. Vous me comprenez, vous, une âme délicate. C'est dur de vivre
avec les Béotiens.
Claude dit sottement:
--Oh! non, Madame, oh! non.
--Des ladres qui ont horreur de l'Art.
--Pourtant, Madame... M. Edward n'est-il pas peintre? Et j'ai entendu
tout à l'heure le piano...
--C'est cette musique qui m'a fait fuir, mon cher. J'ai la
prétention de m'y connaître un peu: j'obtins naguère un premier
accessit au conservatoire de Bordeaux. Non que j'aie jamais été une
professionnelle, mais mon père exigea que mon talent fût consacré par
de compétentes autorités. Ces auteurs qu'affecte de préférer Mlle May,
ce n'est que du bruit, mon cher, et vous pouvez m'en croire: la pécore
fait semblant de s'y complaire par snobisme et pour me fronder; mais
retenez qu'ici l'essentiel est de s'entendre avec le maître de céans.
Un sourire sournois fripa son visage. Elle ressemblait à une vieille
actrice d'un théâtre provincial dans le rôle de Carmen.
--Je vous prie, Madame, de m'excuser, mais je dois passer le rouleau
sur le tennis.
Mme Gonzalès continua sans l'entendre:
--Tu parles de musique? Dans quelques jours tu écouteras ma fille Edith
qui doit me rejoindre ici, au mois d'août. Elle te jouera, mon cher,
avec un éclat, un brio: c'est autre chose que toutes ces dissonances!
Elle s'avisa de sa familiarité avec un paysan, pinça les lèvres, gonfla
son jabot, et d'un ton superbe:
--Au travail, mon garçon, tu perds ton temps ici.
Elle rentra dans la maison, et Claude, s'attelant au rouleau, passa et
repassa sur le rectangle du tennis. Un plaisir animal le possède; il
dépense un excès de force et n'atteint jamais à l'épuisement; bien loin
qu'elle l'accable, la chaleur, comme une eau le porte. Soudain une voix
crie derrière lui:
--Mais c'est un terrain mouvant! Les balles ne rebondiront pas!
Claude relève sa face ruisselante. Un jeune homme et une jeune fille de
haut le regardent. M. Edward est vêtu de flanelle blanche; une chemise
molle et basse rend son cou plus allongé; la manche large découvre au
poignet un bracelet de platine; Claude, d'abord, ne peut détourner
les yeux de l'étrange bijou. Une ligne drue de cheveux rejetés et
collés limite haut le front d'Edward, ce visage coloré, doré, presque
roux. Aux lèvres du jeune homme, un long fume-cigarettes donne à cet
après-midi une odeur de ville, de quartier riche. May tient par la
bride son chapeau de soleil; Claude ne voit rien d'elle que l'eau
grise, glacée, d'un regard non fuyant, mais peureux et qui ne se pose
pas... M. Edward dit avec nonchalance:
--Avant de passer le rouleau, il conviendrait d'ajouter de la terre de
route, c'est un travail idiot que vous faites là.
Et May, du talon, creuse un trou dans le tennis. Edward ajoute:
--Prenez la brouette, une pelle. Allez chercher de la terre de route,
il faut que nous puissions jouer demain.
Déjà Claude obéit, lorsque Favereau survient, congestionné d'une longue
sieste, le pantalon si bas qu'on ne sait comment il tient:
--Où vas-tu comme ça, Claude?
Le jeune paysan rejoint son père et entend l'exclamation d'Edward:
--Sommes-nous gaffeurs! C'est le petit curé!
Ce soir-là, Claude regarda de sa chambre monter un orage: les arbres
tous à la fois frémirent: le vent du sud y creusa des houles. Un
contrevent claqua, mais dominant la rumeur des végétations et la
persistante vibration des insectes, cette même musique qui avait
troublé sa sieste emplit la nuit, y mêla comme la voix d'un océan
invisible. Le piano se tut, le vent tomba: «l'orage n'est pas pour
nous», murmure Claude. Il pleut sur les feuillages qu'aucun souffle ne
froisse plus; l'odeur de la terre monte comme un obscur élan de joie
végétale; Claude éprouve dans sa chair la volupté des labours exténués
que l'eau pénètre, amollit. Demi-nu sur son lit non défait, il s'endort
dans le bruit de ce ruissellement sur la campagne.