Jeudi, 17 octobre.
Dans le cabinet particulier de la maison-de-thé, où je les ai mandées
aujourd'hui pour leur faire compliment, elles arrivent languissantes et
en négligé intime, mes deux petites amies, Pluie-d'Avril et Matsuko qui
ne boude plus. Elles n'ont apporté ni masques ni guitares, sachant bien
que ce n'est point comme autrefois pour leurs chants et leurs danses,
mais pour elles-mêmes que je continue de venir les voir, en vieux
camarades que nous sommes à présent.
Mais sont-elles changées! Ce n'est pas seulement la fatigue d'hier, il
y a autre chose... Ah! leurs sourcils qui manquent! Elles les avaient
rasés, les petites barbares, pour s'en mettre de postiches à deux
centimètres plus haut! Les voilà donc presque vilaines, jusqu'à ce
qu'ils aient repoussé. Et puis, aucun apprêt dans la chevelure, point de
coques élégantes ni de piquets de fleurs; les cheveux encore tout collés
et tout plats, comme la veille sous les casques lourds, elles
ressemblent à deux pauvres petites moumouttes qui seraient tombées à
l'eau et en garderaient encore le poil mouillé. Presque vilaines, oui,
mais fines et mignonnes créatures quand même.
Elles m'ont apporté leurs photographies promises, auxquelles il s'agit
maintenant de mettre la dédicace. Et, sur leur ordre, des mousmés
servantes déposent à leurs côtés, par terre, une boîte à écrire en
laque, avec pinceaux délicats, encre de Chine, godets, l'attirail qu'il
faut. C'est par terre aussi qu'elles sont assises, et c'est par terre
aussi que tout cela va se passer, bien entendu. D'abord elles discutent
gravement sur les termes, et même, je crois, sur certain point obscur
d'orthographe. Et puis, à main levée, à main sûre et vive, elles tracent
de haut en bas, sur les petits cartons où est leur image, un grimoire
sans doute fort aimable, que je me ferai traduire plus tard.
A présent, laissons-les se reposer, d'autant plus que le soleil
d'automne rayonne dehors, mélancolique et doux, et qu'Inamoto m'attend
sur la délicieuse montagne,--où partout les fougères sont devenues
longues, longues, dans leur dernier développement de fin d'été, et où
déjà les sentiers se parent de tapis couleur de rouille et d'or, à la
chute des feuilles mortes.
* * * * *
Qu'elles auront donc passé vite et légèrement, ces trois dernières
semaines dans la ville de madame Prune. Est-ce possible qu'elles soient
déjà si près de finir?
Aujourd'hui, vrai dimanche d'automne, premier jour sombre, froid; les
montagnes alentour, comme écrasées sous un ciel bas et lugubre.
Et puis, éternels changements de la vie maritime: hier, on était encore
tout à la joie de cette dépêche, annonçant le retour du _Redoutable_ en
France; aujourd'hui, découragement sans bornes en présence d'un nouveau
contre-ordre qui maintient le navire et son équipage une troisième année
dans les mers de Chine. Mes plus proches camarades et moi, nous
rentrerons quand même au printemps prochain, par quelque paquebot, avec
notre amiral dont nous composons la suite; mais nos pauvres matelots
resteront à bord, exilés pour une année de plus, y compris le
mélancolique fiancé, avec sa petite caisse de présents et sa pièce de
soie blanche pour la robe de mariée.
De toute façon, si le _Redoutable_ plus tard revient à Nagasaki, je n'y
serai plus, et quand il quittera ce pays mercredi prochain pour faire
route vers l'Annam, il me faudra dire l'éternel adieu à toute
japonerie...
Aujourd'hui, mon suprême rendez-vous dans la montagne avec Inamoto, ma
gentille amie, que son père emmène demain je ne sais où, dans
l'intérieur de l'île, bien loin d'ici. Sous le ciel obscur, je
m'achemine donc une dernière fois vers le vieux parc abandonné,
là-haut, en pleine ville des morts. Par ce temps gris, automnal pour la
première fois de la saison, je retrouve dans les chemins grimpants,
parmi les feuilles mortes et les longues fougères somptueuses, mes
nostalgies de l'automne passé. Combien m'étaient déjà familières les
moindres choses de ces parages, chaque tournant des sentiers, chaque
tombe enlacée de son lierre japonais aux feuilles en miniature, et les
vieux petits bouddhas de granit au sourire d'enfant mort, et les lichens
vert pâle sur le tronc des grands cèdres... Vraiment je n'arrive pas à
me figurer que tout cela, je ne le reverrai jamais, jamais plus.
De l'autre côté du mur aux fines capillaires, Inamoto m'attendait,
agitée, inquiète, disant que je n'étais pas à l'heure, que son père
allait l'appeler, qu'on aurait à peine le temps de se voir.
Est-ce possible qu'au fond de sa petite âme il y ait eu sincèrement un
peu d'amitié pour moi? Il le faut bien, à ce qu'il semble, pour qu'elle
soit tout le temps revenue. Et d'ailleurs je ne crois pas que
l'affection ait toujours besoin de paroles, de connaissance approfondie,
ni même de cause raisonnable quelconque; elle peut jaillir comme cela,
d'un regard, d'une expression d'yeux, d'un rien moindre encore, qui
échappe à toute analyse.
Et maintenant il va falloir se séparer d'une façon brusque et absolue
sans même de lettres pour se rappeler l'un à l'autre, sans communication
possible, jamais. C'est comme une brutale coupure de sabre, entre nos
deux existences pendant un an rapprochées.
On l'appelle d'en bas, dans la cour de la pagode, sur un ton de
commandement. Elle répond: «Oui, mon père, je viens.» Je n'avais jamais
entendu sa voix, à elle, vibrer si loin, une voix claire et jolie.
Allons, il faut se dire adieu. Et je l'embrasse, ce que je n'avais pas
osé faire encore; une embrassade de bonne amitié attristée. Elle croit
devoir me rendre mon baiser,--et s'y prend avec tant de gentille
gaucherie, comme un bébé qui ne sait pas!... On dirait qu'elle n'a
jamais de sa vie embrassé personne.
Au fait, s'embrassent-ils entre eux, les Japonais? Je ne l'ai jamais vu.
Même les petites mamans nipponnes, qui sont si tendres, n'ont jamais, en
ma présence, mis un baiser sur la joue de leur enfant-poupée.
On appelle à nouveau d'en bas. Elle va quitter Nagasaki tout à l'heure,
son petite bagage prêt, ses socques et son parapluie; impossible de
prolonger... Et l'instant de la séparation s'éclaire tout à coup d'une
sorte de feu de Bengale, comme pour un effet au théâtre: c'est le soleil
couchant qui, au bas de l'horizon, vient d'apparaître dans une déchirure
du grand nuage en voûte fermée; alors les mille tiges des bambous ont
l'air d'avoir été soudainement peintes à l'or rouge. Elle se sauve, la
mousmé, qui aujourd'hui ne pourra même pas, comme les soirs habituels,
risquer les yeux par-dessus l'enclos pour surveiller ma fuite au milieu
des tombes. Et, en escaladant le mur, j'arrache cette fois une poignée
de capillaires, que j'emporte.
Il y a maintenant un reflet d'incendie sur la montagne des morts, que le
soleil illumine en plein; la nécropole où j'aimais tant venir se met en
frais pour mon dernier soir.
Je m'en allais avec lenteur, dans les petits sentiers encombrés de
fougères, et, m'étant retourné par hasard, voici que j'aperçois, là-bas
au-dessus du mur, les cheveux noirs, le gentil front et les deux yeux
qui avaient coutume de me regarder descendre. Elle est donc revenue sur
ses pas, la mousmé!... Et le sentiment qui l'a ramenée là me touche
infiniment plus que tout ce qu'elle aurait pu me dire. J'ai envie de
remonter. Mais elle me fait signe: non, trop tard, et il y a un danger,
adieu!...
Pourtant, je l'oublierai dans quelques jours, c'est certain. Quant à ces
capillaires que j'ai prises, par quelque rappel instinctif de mes
manières d'autrefois, il m'arrivera bientôt de ne plus savoir d'où elles
viennent, et alors je les jetterai--comme tant d'autres pauvres fleurs,
cueillies de même, dans différents coins du monde, jadis, à des heures
de départ, avec l'illusion de jeunesse que j'y tiendrais jusqu'à la
fin...