LV

Lundi, 28 octobre.

Encore les nuages bas et sombres, avec un de ces premiers brouillards

qui annoncent l'hiver.

Pour moi, l'âme de ce pays s'en est un peu allée hier au soir avec la

mousmé Inamoto, je le sens bien.

J'ai préféré ne pas retourner seul dans son vieux parc, ni dans la

nécropole alentour, et ma promenade d'aujourd'hui, sans but, sur une

montagne à peu près déserte que je ne connaissais point, m'a fait

rencontrer par hasard le sentier des cadavres... Ils passaient devant

moi, tandis que j'étais assis tout au bord du chemin, sous la véranda

d'une maison-de-thé isolée, misérable et de mauvais aspect, où l'on

avait paru très surpris de me voir. Ils passaient chacun dans une espèce

de grande cuve enveloppée de drap blanc et attachée à un bâton que deux

portefaix à mine spéciale tenaient sur l'épaule. Sans cortège, seuls et

sournois, ils allaient se faire brûler, un peu plus haut, dans la

brousse, me frôlant presque de leur linceul drapé,--moi qui ne savais

pas, moi qui trouvais seulement un peu étranges et inquiétantes ces

cuves enveloppées, allant toutes vers le même endroit comme à un

rendez-vous. Au cinquième qui passa, le brusque soupçon vînt me faire

frissonner: j'avais senti une odeur de pourriture humaine.

--Qu'est-ce qu'ils emportent, ces hommes? demandai-je à la vieille

pauvresse qui versait mon thé.

--Comment, tu ne sais pas?

Et elle acheva sa réponse par une plaisanterie macabre, fermant les

yeux, ouvrant sa bouche édentée et s'affaissant tout de travers, la

tête dans sa main... Oh! non, j'aurai préféré n'importe quels mots à

cette mimique effroyable... Horreur, j'étais à deux pas des bûchers,

dans la maison-de-thé des brûleurs et des croque-morts!

En me sauvant, par le sentier de descente, j'en croisai encore un autre,

qui montait à la fête avec son petit. Sa cuve était énorme, à celui-là,

et il devait peser lourd, si l'on en jugeait par l'expression angoissée

des deux portefaix en sueur; quant à son petit, un enfant tout jeune

sans doute, il s'en allait dans un seau, également enveloppé de linge

blanc, que l'un des deux croque-morts s'était pendu à la ceinture. Et,

tant le chemin était étroit, il fallut me jeter dans les épines et les

fougères pour n'être point frôlé. Quelle figure cela pouvait-il avoir,

ce qui était accroupi dans cette cuve, quelle sorte de grimace cela

pouvait-il bien faire à madame la Mort?...

Ainsi j'avais habité longuement Nagasaki à plusieurs reprises, sans

découvrir où on les brûlait, tous ces cadavres, avant de les promener si

allègrement en ville dans leur gentille châsse, avec cortège de fleurs

artificielles et de mousmés en robe blanche. Non, ce n'était

qu'aujourd'hui, par ce temps brumeux d'hiver, rendant lugubres toutes

choses, et à la veille même de m'en aller pour toujours, que je devais

tomber par hasard sur le lieu clandestin de cette cuisine...

La troisième jeunesse de Madame Prune · 第 94 / 97 题