Mercredi, 16 octobre.
--Ne va pas manquer cela, au moins! m'avait dit hier mademoiselle
Pluie-d'Avril, en me parlant de la fête d'aujourd'hui.
Et le beau soleil de une heure me trouve à flâner, dans les rues par où
les petites fées doivent passer.
Un premier dais, là-bas, s'avance lentement, suivi d'un cortège de
curieux. Il est rond et semble une immense ombrelle plate. Au-dessus
tremble une folle végétation de lotus roses, plus grands que nature. Il
est très nettement cerclé par un large bourrelet de velours funéraire,
où se reconnaît le goût de ce peuple pour la couleur noire et aussi pour
la précision des contours. Un seul homme porte péniblement l'édifice,
par une hampe centrale, comme serait le manche d'un parasol. Et des
draperies de brocart d'or, qui retombent en rideaux à demi fermés,
laissent entrevoir là-dessous cinq ou six dames nobles d'autrefois,
ayant bien douze ans chacune: des figures qui paraissent encore plus
enfantines, encadrées par de si solennelles perruques,--et peintes, et
attifées avec quel art stupéfiant et lointain!... Mais je ne connais
personne dans ce petit monde. Passons.
Un quart d'heure après, rencontre d'un nouveau dais, cerclé de velours
noir comme le précédent, mais au-dessus duquel des branches d'érable à
feuilles rouges, en place des lotus, simulent une broussaille de forêt.
On me sourit là dedans; deux ou trois des invraisemblables petites
bonnes femmes, aperçues entre les rideaux de brocart, me disent bonjour:
danseuses, que j'ai vaguement connues dans quelque maison-de-thé. Mais
ce n'est pas ce que je cherche. Passons encore!
Troisième dais qui apparaît dans le lointain, avec aussi son bourrelet
noir. Il est surmonté, celui-là, d'un cerisier en fleurs, chaque rameau
tout neigeux de frais pétales blancs; un cerisier si bien imité qu'il
apporte presque une impression de printemps frileux au milieu de ce
tiède automne. C'est du reste le dais le plus riche, et aussi le plus
suivi: derrière, cheminent une centaine d'enfants, mouskos[8] ou
mousmés, qui viennent sans doute de s'échapper de l'école, car ils ont
encore sur le dos leur carton et leurs livres... Oh! mais qu'est-ce
qu'il y a là-dessous, quels étranges petits êtres?... Des petits
guerriers d'autrefois, armés de pied en cap, portant beau et farouche,
mais lilliputiens, et paraissant plus comiques encore auprès du solide
garçon qui tient à l'épaule la hampe du dais somptueux.
Et un de ces petits personnages, qui ressemble au chat botté, passe
entre les rideaux sa tête casquée, pour me faire signe, et encore signe,
avec une singulière insistance.--Est-ce possible? Pluie-d'Avril!...
Pluie-d'Avril en samouraï à deux sabres! Non, jamais je ne l'avais vue
si étonnante et si drôle; une cuirasse, toute une armure, un casque et
des cornes; sur le minois, des traits au pinceau pour donner l'air
terrible qu'ont les guerriers des vieilles images, et, par je ne sais
quel procédé spécial, des sourcils remontés jusqu'au milieu du front.
Auprès d'elle, son amie Matsuko, en samouraï également, la figure aussi
peinturlurée dans le genre féroce, et les sourcils changés de place. Et
puis trois ou quatre nobles douairières, dans les douze ou treize ans,
fort blasonnées, avec des robes à traîne.
Cette fois, je fais cortège, bien entendu.
A certain carrefour, le mieux fréquenté de la ville, une estrade était
dressée, sur laquelle tous ces petits guignols exquis prennent place
avec dignité.
Alors commence une scène historique de haute allure. Pluie-d'Avril, qui
a le premier rôle et brandit son sabre en beaux gestes du tragédie,
déclame tout le temps sur sa plus grosse voix de moumoutte en colère.
Une voix qu'elle tire on ne sait comment du fond de son gosier menu.
Une voix qui, parfois, tourne, se dérobe en son de petite flûte, en
fausset de petit enfant,--et c'est alors qu'elle est le plus
adorablement impayable, ma sérieuse tragédienne.