Mardi, 15 octobre.
Après beaucoup de tergiversations, de contre-ordres, nous voici
cependant de retour dans ce Nagasaki, que je ne pensais plus jamais
revoir: je me dis cela, dès ce matin au réveil, et, d'avance, je m'en
amuse tant! Au moins trois semaines à y rester, et pendant la plus
délicieuse saison de l'année, les jardinets pleins de fleurs, le tiède
soleil d'octobre mûrissant les mandarines et les kakis d'or, du haut
d'un ciel tout le temps bleu.
Mon empressement joyeux à m'habiller pour aller courir est comme un
regain de ce que j'éprouvais, tout enfant, chaque fois que je venais
d'arriver chez mes cousins du Midi, où se passaient mes vacances; je ne
tenais pas en place, le premier matin, dans ma hâte d'aller rejoindre
mes petits camarades de l'autre été, d'aller revoir des coins de bois où
l'on avait fait tant de jeux, des coins de vignes où l'on avait tant ri
aux vendanges d'antan...
Je me retrouve tel aujourd'hui, ou peu s'en faut, ce qui prouve
décidément que le Japon possède encore un charme d'unique et
ensorcelante drôlerie. Vite une embarcation, ensuite un pousse-pousse
rapide, et je suis enfin dans les gentilles rues, cueillant au passage
des révérences de petites amies quelconques, mousmés, guéchas,
marchandes de bibelots, qui rient sous le soleil, au milieu d'une fête
générale de couleurs et de lumière.
La boutique de madame L'Ourse éclate de loin, comme un énorme et frais
bouquet sur fond sombre; tout son étalage est de roses roses et de
chrysanthèmes jaunes. En face, les soubassements énormes de la nécropole
et des temples, murs ou rochers primitifs, ont des garnitures, comme
des volants de dentelles vertes, en capillaires, avec çà et là des
grappes de campanules qui retombent.
C'est chez la mousmé Inamoto que je me rends d'abord, il va sans dire.
Pour être aperçu d'elle qui ne m'attend point, il faut me risquer jusque
dans la cour de la pagode où elle demeure, et me poster au guet,
derrière le tronc d'un cèdre de cinq cents ans. Jamais je n'avais fait
une station si longue, caché et observant tout, dans ce lieu vénérable
où vit Inamoto, ce lieu où son âme s'est formée, singulière et tellement
respectueuse de tous les antiques symboles d'ici. L'herbe pousse entre
les larges dalles de cette cour, où les fidèles ne doivent plus beaucoup
venir; des cycas se dressent au milieu, sur des tiges géantes, et
l'arbre qui m'abrite étend des branches horizontales étonnamment
longues, qui se seraient brisées depuis un siècle si des béquilles ne
les soutenaient de place en place. On est environné de terrasses qui
supportent des bouddhas en granit et des tombes: on est dominé par toute
la masse de la montagne emplie de sépultures. Juste devant moi, il y a
le vieux temple de cèdre, jadis colorié, doré, laqué, aujourd'hui tout
vermoulu et couleur de poussière; de chaque côté de la porte close, les
deux gardiens du seuil, enfermés dans des cages comme des bêtes
dangereuses, dardent depuis des âges leurs gros yeux féroces, et
maintiennent leur geste de furie.
Je veille comme un trappeur en forêt. Au Japon, rien de bien terrible ne
peut se passer, je le sais bien; mais je regretterais tant de lui causer
le moindre ennui, à la pauvre petite innocente que je suis venu
troubler!... Personne... Aucun bruit, que celui de la chute légère des
feuilles d'octobre. Et tant de calme autour de moi, tant de calme que
l'attitude de ces deux forcenés dans leur cage ne s'explique plus... Ce
silence commence de m'inquiéter. Est-ce que tout serait abandonné
alentour, et ma petite amie envolée...
Avec un gémissement de vieille ferrure, la porte du temple enfin
s'ouvre, et c'est Inamoto elle-même qui paraît, en robe simplette, les
manches retroussées, un balai à la main, poussant les feuilles mortes
en jonchée sur les marches. Oh! si jolie, entre les deux grimaces
atroces des divinités du seuil, qui grincent les dents derrière leurs
barreaux!
Un brusque nuage rose apparaît sur ses joues; en moins d'une seconde,
elle a jeté son balai à terre, baissé l'une après l'autre ses deux
manches pagodes, pour courir vers moi, dans un élan d'enfantine et
franche amitié...
Mais comme elle m'étonne de n'avoir pas peur, elle si craintive
d'ordinaire!...
C'est que je suis tombé, paraît-il, à un moment choisi comme à miracle:
ses petits frères, à l'école; sa servante, en ville; son père, qui ne
sort jamais, jamais, parti depuis un instant pour conduire à sa dernière
demeure un ami bonze. Verrouillé, le grand portail en bas, par où
quelque pèlerin aurait pu venir. Donc c'est la sécurité complète et nous
sommes chez nous.
De l'île sacrée, j'ai apporté pour elle une petite déesse de la mer, en
ivoire, qu'elle cache dans sa robe. Et elle rit, de son joli rire de
mousmé, qui n'est pas banal comme celui des autres; elle rit parce
qu'elle est contente, émue, parce qu'elle est jeune, parce que le
soleil est clair, le temps limpide et berceur.
--Veux-tu venir voir notre temple? propose-t-elle.
Et nous pénétrons dans le vieux sanctuaire obscur, empli de symboles
agités, de formes contournées, de gestes menaçants qui s'ébauchent dans
l'ombre. Un peu de paix seulement vers le fond, où des lotus d'or, dans
de grands vases, s'étalent et se penchent avec une grâce de fleurs
naturelles, devant une sorte de tabernacle voilé d'ancien brocart. Mais
sur les côtés, des dieux de taille humaine, rangés contre les murs,
gesticulent avec fureur. Et, au plafond, embusqués entre les solives,
des êtres vagues, moitié reptile, moitié racine ou viscère, nous
regardent avec de gros yeux louches.
--Veux-tu venir voir ma maison? dit-elle ensuite.
Et j'entre, après m'être poliment déchaussé, dans un logis centenaire,
mais propre et blanc, où la nudité des parois et l'élégance d'un vase de
bronze, empli de fleurs, témoignent de la distinction des hôtes. L'autel
des ancêtres, en laque rouge et or, très enfumé par l'encens, est
encore fort beau, et très longues sont les généalogies inscrites sur les
saintes tablettes.
Épouvantée tout à coup, comme de quelque sacrilège commis en me montrant
cela, ma petite amie me regarde, au fond des yeux, avec une
interrogation ardente.--Mais non, mes yeux à moi n'expriment rien
d'ironique, du respect au contraire, et je ne souris pas. Alors, sa
jeune conscience aussitôt se calme; elle m'ouvre des coffrets en forme
d'armoire, enfermant chacun une divinité dorée qu'elle vénère.
Bientôt l'heure d'aller ouvrir le portail en bas de la cour, à cause des
petits frères qui vont rentrer de l'école. Et elle me reconduit, par le
sentier vertical aux marches de terre, jusqu'à la jungle murée, là-haut,
où se donnaient nos rendez-vous autrefois, et d'où je m'en irai par
escalade comme j'étais venu.
Ainsi nous nous retrouvons ensemble, dans ce même bois, qui nous réunira
encore presque chaque soir pendant au moins trois semaines,--quand
j'avais si bien cru que c'était fini, qu'entre nous était tombé le
rideau de plomb d'une séparation sans retour, sans lettres possibles,
aggravé d'immédiat et éternel silence...
* * * * *
--Quel dommage, me dit une heure plus tard mademoiselle Pluie-d'Avril,
assise sur les nattes blanches de son logis, avec M. Swong dans les
bras,--quel dommage que tu ne sois pas venu tout droit chez nous ce
matin!... Ma grand'mère t'aurait indiqué... Tu serais allé vite à la
pagode du Cheval de Jade, où il y avait une grande fête et des danses
religieuses; nous y étions presque toutes, les meilleures danseuses de
Nagasaki, et moi je me tenais en haut, comme sur un nuage; je faisais le
rôle d'une déesse, et je lançais des flèches d'or. Mais, ajoute-t-elle,
demain après-midi, tu m'entends bien, c'est la fête des guéchas et des
maïkos; ça ne se fait qu'une fois l'an; nous sortirons toutes en beau
costume, par groupes, sous des dais magnifiques, et nous représenterons
des scènes de l'histoire, sur des estrades que l'on nous aura préparées
dans les rues. Ne va pas manquer ça, au moins!
En approchant de chez madame Renoncule, je faisais de louables efforts
pour être ému. C'est que, vraisemblablement, j'allais y rencontrer les
époux Pinson, ma belle-mère m'ayant annoncé autrefois qu'ils viendraient
avec l'automne s'installer auprès d'elle.
Frais superflus, inutile dérangement de coeur: à la suite d'un pèlerinage
efficace à certain temple, très recommandé pour les cas rebelles comme
le sien, madame Chrysanthème, après quatorze ans de mariage stérile,
s'était tout à coup sentie dans une position intéressante très avancée,
qui n'avait pas permis de songer à un plus long voyage.--Et ce n'est pas
sans une teinte d'orgueil maternel que madame Renoncule me fait part de
telles espérances.
Allons, le sort en est jeté, nous ne nous reverrons point. Après tout,
c'est plus correct ainsi. Et puis, il faut savoir se mettre à la place
de son prochain: M. Pinson n'aurait-il pas éprouvé quelque gêne à m'être
présenté?
* * * * *
Mon Dieu, qu'est-ce qu'il se passe donc chez madame Prune? Ce n'est pas
le même incident que chez madame Chrysanthème, les suites d'un
pèlerinage trop efficace?... Non, vraiment je me refuse à le croire...
Cependant je vois sortir de chez elle un médecin; puis deux commères
affairées qui ont des visages de circonstance. Et je presse le pas, très
perplexe.
L'aimable femme est étendue sur un matelas léger; les formes,
dissimulées par un _fton_,--qui est une couverture avec deux trous
garnis de manches pour passer les bras.--La tête, qui repose sur un
petit chevalet en bois d'ébène, me paraît plutôt engraissée, mais avec
je ne sais quoi de calmé, de moins provocateur dans le regard. Et je
m'étonne surtout du peu d'émotion que paraît causer ma présence.
Deux dames agenouillées s'occupent à lui faire avaler une prière, écrite
sur papier de riz qu'elles pétrissent en boule, comme une pilule. Et
debout se tient une personne que je n'avais pas vue depuis quinze ans,
mais qui certes me reconnaît, et qu'un grain de beauté sur la narine
gauche me permet aussi d'identifier au premier coup d'oeil: mademoiselle
Dédé, l'ancienne servante du ménage Sucre et Prune, devenue aujourd'hui
une imposante matrone, un peu marquée, mais agréable encore.
Avec un sourire spécial, gros de confidences intimes, mademoiselle Dédé,
qui a vu mon émoi, me donne d'abord à entendre que ce n'est rien de
grave.
Dans le jardin où elle me reconduit ensuite,--car je ne prolonge pas
davantage une entrevue qui semble à peine plaire,--elle m'explique
comment madame Prune, après une jeunesse interminable, vient de
traverser enfin, et victorieusement du reste, certaine crise, certain
tournant de la vie par où les autres femmes passent toutes, mais en
général nombre d'années plus tôt.
Elle me conte aussi qu'elle-même, Dédé-San, après avoir consacré
quatorze années de sa jeunesse à l'une des maisons les mieux fréquentées
du Yochivara, se voit aujourd'hui revenue de tant d'illusions, de tant
et tant qu'elle a résolu de se retirer, avec son petit pécule, sous
l'égide indulgente de madame Prune.