Gelfore avoit entendu le grand meurtre qui avoit esté fait des siens, et
en avoit veu une partie de ses propres yeux: dont elle estoit fort
estonnée; et, se voulant informer plus à plein d’où estoit procédée
ceste desconvenuë, ceste vieille arriva vers elle, estant encor toute
nuë, laquelle s’estoit eschappée des pattes de Balde, comme une vieille
renarde que les païsans auroyent poursuivie plus de six cens pas, crians
après elle: «Au renard, prenez, arrestez, courez, devant, à vous, icy,
là, de là!» laquelle ainsi mal menée fuit la queuë levée, fientant de
rage de peur villaines ordures, et pense avoir beaucoup fait pour elle
de pouvoir remporter sa peau entiere: elle s’escoule, tirant la langue
dehors un pied de long. Ains estoit de ceste vieille, de toutes les
vieilles la vraye ordure, la meurtriere, et empoisonneresse du peuple,
laquelle maintenant sembloit si belle, et à present hale tant qu’elle
peut, et haletant rapporte qu’elle venoit de veoir la face d’un bel
homme, ne pensant point qu’il y en eust un plus fort et robuste; et
qu’elle jugeoit que ce pouvoit estre quelqu’un de ces Chevaliers errans,
qui, comme un autre Roland, estoit venu pour destruire les Fées, et
qu’il avoit avec soy huict compagnons tous armez, qui de leur seul
regard pourroyent renverser le Ciel, et que toutesfois elle les avoit
changé en figure et forme de bestes, ayans voulu accomplir avec elle
leur lubricité; mais que les chastes meurs, et la bonne ame de ce gentil
Baron avoit esté cause de leur faire reprendre leur premiere forme;
qu’il ne luy avoit rien proffité d’avoir mis son sein à descouvert; car
aucune envie, ny aucune delicatesse fardée, ny aucune flaterie ne
l’avoient peu tromper. Peut-estre estoit-il conduit par Seraphe, lequel
a tousjours l’esprit tendu pour ruiner entierement le Royaume des
sorciers: et partant il estoit besoin de faire tel ordre, qu’on peut
faire repentir de leurs folies ceux qui ainsi presument assaillir les
dieux.
Gelfore, ayant ouy ce recit, incontinent fait approcher d’elle sa garde.
La rumeur s’esmeut grande. On oyt de tous costez le cliquetis des armes,
le _tarantatare_ des trompettes, le _din don_ des cloches: l’amas du
peuple se fait grand autour de la Royne. Mais mille trois cens legions
de Diables, qui avoyent accoustumé de vivre icy entre les miserables,
incontinent à ce bruit levent le siege, et vont chercher logis ailleurs:
peut-être avoyent-ils esprouvé auparavant la force de Balde. Iceluy,
ayant entendu ceste rumeur, commande à ses compagnons de le suivre, et
s’en va droit au Palais. Ceste Magicienne Gelfore, le voyant de loing
venir vers elle avec ses compagnons, s’esclatte de crier plus fort. Elle
estoit dedans un coche doré, qui l’emmenoit bien vistement, et estoit
suivie de cinq chariots pleins de ses nymphes. Il n’y eut jamais Royne
plus pompeuse ny plus magnifique que ceste-cy. Quatre beaux roussins
blancs couverts de draps d’or tiroyent son coche. Icelle tenoit en main
un sceptre, et avoit sur ses cheveux une couronne d’or. Cent estaffiers,
et cent autres de ses domesticques, ayant chascun l’espée au costé,
marchent devant elle, et après elle suit une autre grande trouppe de ses
gens, tous perfumez de musc et de civette. Iceux se disent Courtisans,
bien attifez et bien polis; les meurs et façons de faire desquels si
vous vouliez mesurer avec l’œil de raison, vous ne les jugeriez pas
estre hommes, mais les diriez estre putains. Le vray Courtisan estoit au
temps passé, quand ce bon Roy Artus tenoit sa Cour et sa Table ronde. On
sçait quels ont esté Tristan, Lancelot, Galvanes[107], et toute ceste
honorable bande, qui remplissoit la famille, le palais du Roy et de la
belle Genevre[108]. Alors Amour portoit sur le dos la cuirasse, et avec
coups d’espée acqueroit de l’honneur, auquel la sueur de son corps et la
poudre servoyent de musc, d’ambre et de storax de Levant. Alors la face
courtisanesque estoit apte pour appaiser et amollir le cœur d’une
rigoureuse dame la voyant lavée de la sueur qui procedoit de la charge
et pesanteur de leur salade et heaume, et hallée de l’ardeur du Soleil
et couverte de poussiere. Mais maintenant, ô Dieu, et en ce temps, on ne
voit que des perfums en telle gens, et diverses senteurs, les cheveux
bien peignez soubs leurs bonnets de velours, et sous leurs coëffes
tissues d’or avec plusieurs ouvrages et medailles, ayans mille façons
sur leurs chausses et sur leurs pourpoincts: et c’est là que nous
cherchons à present le sejour de l’Amour.
[107] Gauvain, neveu d’Arthur, joue un rôle important dans les épopées
chevaleresques de la Table ronde. Un ancien poëme anglais, dont il
est le héros (_Sir Gawayne_), a été publié en 1839 à Londres avec
une introduction et des notes par le savant conservateur des
manuscrits du Musée britannique, Frédéric Madden. On connaît aussi
un poëme allemand du quatorzième siècle, conservé en manuscrit à la
bibliothèque de la ville de Leipzig, et dont on vante la naïveté et
la gaieté. Quant à Tristan et à Lancelot, ils sont trop connus pour
que nous ayons besoin d’en parler ici.
[108] Cette épouse du roi Artus ne le rendit pas heureux en ménage;
ses galanteries sont l’objet de maint récit dans les épopées
chevaleresques de la Table ronde.
Cependant que Gelfore sollicite son cocher de haster ses chevaux, et que
cinq chariottées de telles louves la suivent, lesquelles font les
Nymphes, les Deesses et les Dames; les courtisans les suivent, les
accompagnent, et font des discours avec elles de je ne sçay quels songes
à eux advenus la nuict precedente, et se tenans près d’elles sur leurs
mules d’amble, vous les verriez par contenance manger leur baguette, et
faire des contes de choses qui ne furent jamais, recitans quelques
sonnets mal cousus et donnans mille menteries; et, pour entretenir leur
Amour, passeront le temps avec propos pleins de quenouilles et de
fuseaux. Balde, qui d’en haut voyoit tout cest attirail, en se riant,
disoit ainsi à ses amis: «Regardez, compagnons! De tant de personnes que
je voy là, je n’en voy pas un qui soit homme, qui puisse desgainer une
espée de bois: la barbe les fait juger estre hommes; mais le reste les
fait croire n’estre aptes ny idoines que pour manier la quenouille. Mais
je veux que nous facions aujourd’huy un beau fait: feignons, je vous
prie, que nous ayons peur de ceste putain, pour laquelle tout put, et
nous tenons cois pour veoir le mal qu’ils nous feront.»
Balde parlant ainsi avec ses compagnons, ceste Royne des Sorcieres
approche, et voyant ces Barons armez: «Hola, dit-elle, qu’est-ce que
cecy? Ho, voicy une chose qu’on n’avoit jamais icy veuë! Ne voyez-vous
pas une bande d’hommes? Quelle temerité? Qui sont ces porcs? Quelle
villaine race a-t-elle le courage si hardi que d’oser entrer dans mon
Royaume?» Elle fait advancer un sien Trompette, pour sçavoir d’où venoit
ceste bande de meschans hommes, qui ont prins la hardiesse d’entrer en
la maison des dieux. Cestuy-cy, galloppant, ne fait que sonner _tariran
tariraran_ avec sa trompette, jusques à ce qu’il arrive devant Balde et
ses compagnons, lesquels font contenance d’avoir peur; et, avec une voix
superbe, il leur dit: «O Poltrons, quelle fantaisie vous a prins d’ainsi
sans aucun respect venir au Palais des Dieux? Ignorez-vous que ce soit
icy leur sejour? Avez-vous eu si grande fiance sur vous autres,
canailles? Fuyez d’icy vistement, et escampez habilement! Venez-vous
icy, teigneux, bastardeaux, sales et villains, ainsi contaminer l’entrée
de la maison des Dieux? Ceste venerable femme (mais plustot, disoit
Cingar en soy-mesme, venerable Putain) m’a envoyé vers vous, laquelle a
soubs soy l’Empire de ceste contrée: elle vous commande de vous en aller
bien loing de ce quartier, ou que vous veniez vous prosterner devant
elle, estant fort courroucée contre vous: peut-estre meriterez-vous
d’estre employez pour faire de vous un sacrifice; car icelle s’appaise
par une effusion de sang humain.»
Lors Balde dit: «Ha, nous sommes icy mal arrivez! Pourquoi nos meres,
quand elles nous ont mis hors de leur ventre, n’ont-elles pas plustot
mis au monde quelques raves ou naveaux? Allons donc, miserables,
appaiser la sainte Deité, adorons la divinité du Ciel: car peut-estre
que la nature colerique des Dieux s’adoucira par prieres humaines.» Les
compagnons rioyent en leurs cœurs le plus du monde: toutesfois en leur
visage ils feignoyent sentir une grande douleur. Tous commencent à
marcher la teste basse, comme si, ayans les mains liées derriere le dos,
on les menoit au gibet pour y estre pendus. Alors le Trompette les
presente à la Royne, et luy dit: «Voicy ceux qui ont profané vostre
Royaume.» Gelfore eut peur de ce grand corps de Fracasse: elle luy
demande qui il est, et de quelle race. Il respond en tremblant: «On me
nomme Sturlon: je suis du pays de Bresse, et suis descendu de ces geants
qui voulurent une fois tirer Juppiter à bas hors de son siége, et
partager entr’eux le Royaume des Dieux.» Gelfore, oyant cecy, eut encor’
plus grand’peur. Puis, considérant la face belle de Balde, ses espaules
larges, et le fort du corps menu, incontinent elle se laisse se prendre
à la glus de Cupidon; et, monstrant une grande courtoisie, parle à luy
avec douces parolles: «Et, toy, qui semble avoir en toy quelque chose de
grand, dis-moy qui tu es, et ton nom, et la race et origine des tiens?»
Balde luy respond: «Je m’appelle Caposec, nay en adultere d’une nonnain
et de frere Capon, lesquels me forgerent derriere un pillier de
l’Eglise, puis me voüerent au Diable: je suis à luy et luy donne ma vie
en present. Je m’en voys chercher mon pere Capon; la mer, la terre, les
estoilles ne veulent point de moy: si je ne puis estre à Dieu, il faut
que je sois au diable.» La Royne s’estonna de telles paroles comme d’un
desesperé. «Or sus, Prestres, dit-elle, preparez le sacrifice et
remplissez mes autels de ces hosties, et en preparez autant que voicy
d’hommes: gardez-moy seulement ce bel homme là, lequel je veux estre le
premier Eunucque de ma Cour.» Elle disoit cecy, entendant du beau corps
de Balde. Tous les servans se mettent en devoir: on apporte du bois, et
on allume plusieurs feux. Les Prestres et les Moines, avec leurs
tuniques et leurs chappes, viennent chantans ensemble, avec plusieurs
voix: «Eu, oe, jach, jac, a, a, eu, oe, pi, ri, la, bu, ba.»
Le premier d’entr’eux avoit sur ses espaules un manteau long, et, avec
un encensoir, faisoit de grands perfums. Autour des autels les torches
flamboyent. Gelfore s’estoit fait monter sur le chapiteau d’une haute
colonne, comme on plante sur une grosse masse un grand colosse, se
faisant en ceste façon reverer ainsi qu’une deesse. Les trompettes
sonnoyent _farirarira, riran, tantare, tantare_; ce qui excitait
grandement le courage des compagnons à mettre l’espée au poing. Cayphe
le premier, et puis l’Evesque Annas, viennent ensemble, et se preparent
pour coupper la gorge à Fracasse, et recevoir son sang en un grand et
large vaisseau, pour le mesler avec le pain des sorciers. On luy
commande de plier les genoux, le voulant premierement assommer comme un
beuf avec une hache, et puis luy mettre le cousteau en la gorge. Mais
iceluy, n’en pouvant plus endurer, dit: «O Balde, c’est trop fait, nous
tardons!» Et, en disant ces mots, soudain se leve en pieds, et prend
avec la main cest Evesque, et, la serrant bien estroit, le fait crever,
et le jette contre terre, demeurant sa main teinte de sang, et de la
matiere de ses boyaux. Balde, voyant ce commencement, desgaine son
espée, encourageant ses compagnons, et va droit à ceste colonne où
Gelfore s’estoit perchée, et renverse ceste colonne, tombant Gelfore
quant et quant; et, la prenant par le collet, la trainoit, la faisant
bien crier, implorant icelle le secours des siens; lesquels y accourans,
Cingar et ses compagnons se fourrent parmi eux, et y font un tel eschec
que feroit la fouldre et le feu. Fracasse s’escrie: «Il est temps,
dit-il, voicy l’heure venuë, qu’il faut sacrifier à Dieu, et ces louves,
et ces vaches, et ces boucs!» Et, ce disant, il essaye la trempe de son
baston. «Ha! villaine porchaillerie, disoyent Falcquet et Hippolyte:
nous pensiez-vous estre quelques marouffles, ou que nous fussions des
aigneaux et brebis, pour ainsi nous tuer?» Mais, en disant ces parolles,
ils ne laissoient de bien dauber, et ne donnoient coup en vain, faisant
voler force testes. Sept mille vinrent environner Balde, s’efforçans de
recouvrer leur truye: mais le leger Falcquet, Cingar, Hippolyte,
Moscquin, et tous les autres luy vinrent donner secours, et en peu
d’heure feirent une haute montjoye de corps morts, et toutes ces
Nymphes, qui estoient en cinq chariots, les voïans briser, s’enfuirent
belle erre, et de despit rompoyent leur sein, et s’arrachoient les
cheveux. Le bon Boccal ne perd pas temps: il les suit, et, criant après
elles, leur dit: «Demeurez, ribauldes, demeurez, putanelles! Il est
besoing de vous estriller: et bien, où allez-vous? Demeurez, dis-je,
holà, attendez! Où fuïez-vous? Où pensez-vous eschapper? J’auray
maintenant ma vengeance: M’avez-vous pas nagueres ainsi fait, estant
devenu l’asne de votre vache, de vostre louve? M’avez-vous pas ainsi
estrillé l’eschine avec une estrille de bois?» Il avoit trouvé en chemin
une longue courroie, pareille à celle que j’ay veuë autrefois à Venise,
quand le bourreau foüette par le marché les putains, les faisant courir
devant soy en les foüettant. Il frappe ainsi outrageusement sur ces
pauvres miserables. Toutesfois il se feint, et donne plus legerement,
quand il se rencontre sur les plus jeunes, les plus blanches et les plus
belles. Mais, sur les vieilles riddées, lippues, et coureuses
d’esguillettes, ne se feint de leur donner de rudes estafilades, leur
faisant devenir leurs cuisses et les fesses pareilles aux jambons de la
Bresse. Elles ne gagnent rien de crier misericorde, ny de demander
pardon; car Boccal avait lors l’oreille de marchand.
Balde, d’autre costé, emportoit la Royne entre ses bras, et tous les
siens taschoyent à la ravoir: qui fut un travail bien grand à ces
Barons, pour le nombre infini de personnes, qui y venoyent à la file. Le
campagne retentissoit de toutes parts pour les grands cris et clameurs
de ces gens icy: tellement que les poissons de la mer venoyent sur terre
tous estourdis. Car icelle est au-dessus de ce Royaume, située comme un
plancher. Les hommes et personnes de ce monde (je ne voudrois pas dire
une menterie) entendirent de dessous la mer ce grand tintamarre. Balde
avoit, non sans en suer, enfin lié ceste sorciere, et sur ses espaules
l’avoit portée en un certain trou d’une caverne. Ces gens icy ne le
suivent plus, estant une partie d’iceux demeurez sur la place, une
partie estropiez, et le reste fuiant et cherchant à se cacher. Gelfore,
menée à un mauvais port, invocquoit les Diables pour venir emporter la
vie qu’elle leur avoit promise. Se tourmentant ainsi, elle est
incontinent saisie entre les griphes des Diables, qui vinrent à elle
avec grands hurlemens, et l’emporterent en corps et en ame au fond
d’enfer.
Fracasse, cependant, fracassoit et brisoit tout ce villain palais, pour
en descharger le monde. Il donna un coup contre un gros pillastre de
marbre si rudement, qu’il le meit en cent pieces, et par sa cheute se
feit un merveilleux bruit des poutres, soliveaux, et autres bois de
charpente des chambres, salles et retraites de ces sorcieres, tombans
toutes par terre, et le poussier, se levant contremont, rendoit une
grande obscurité: et redoublant ses coups, il brise toutes les colonnes;
et les murailles, qui estoient basties sur icelles, tomberent toutes par
terre, et voyait-on les planchers dorez en pieces, et meslez parmy les
pierres.
Pendant que ce geant estoit eschauffé à faire si beau mesnage, et
voulant assaillir une tour, Seraphe soudain s’en vient à luy, l’appelle
et crie: «Pardonne, Fracasse, à ceste tour, pardonne! La peine est assez
bien payée. Laisse, pour le present, ceste tour en son entier, laquelle,
quand elle tomberoit en ruine, incontinent tout le fondement de ceste
mer suspenduë là haut tomberoit aussi quant et quant, et vous seriez
tous noyez, et serviriez de pasture aux poissons. Si tu ne le sçais, je
te veux bien advertir qu’en icelle sont encloses sept statuës fées, six
de cire et une de plomb, lesquelles ont esté, soubs le mont Tonale en la
cinquiesme Lune, composées par sept sorcieres à sçavoir Madoge, Ladoge,
Stane, sa sœur, Birle, Sberliffe, Cantare et Dine. Aussi-tost que tu
aurois rompu ceste tour et brisé ces figures, tout ce lieu s’en iroit en
fumée, et vous beuveriez de l’eau plus que vous ne voudriez.» Balde,
après avoir fait si grand massacre, s’en estoit venu en ce lieu avec
tous ses compagnons. Là prennent advis ensemble de ce qu’il falloit
faire. Cingar est d’advis qu’il fault aller et descendre en ces manoirs
infernaux, lesquels Seraphe leur avoit dit n’estre loing de ce lieu, et
que seroit bien fait de laisser à Seraphe ce qui resteroit encor’ à
faire pour ruiner le Royaume de sorcelerie, pour abbatre ceste tour et
pour oster ces images fées. Chacun presta consentement à l’advis de
Cingar et loüerent tous son courage, l’estimant tel qu’ils ne pensoyent
point y en avoir de plus genereux au monde.
Gilbert demeura seul, par le commandement de Balde, avec Seraphe. La
deliberation donc, et la resolution est de descendre ès basses cavernes
de Phlegeton; et une petite heure sembloit desjà en durer à Balde cent,
s’estimant assez puissant pour assaillir derechef les forces des
Diables. Plus hardis donc et courageux qu’ils n’avoyent encor’ esté, ils
entrent dedans les obscurs cachots, et descendent au plus creux du
centre. Le rubi et escarboucle, que Balde portoit tousjours au haut de
son heaume, leur enseignoit par sa splendeur le chemin, et leur faisoit
éviter de grands dangers. Tousjours descendoient contrebas fort
aisement, Balde marchant tousjours devant avec sa lanterne: ils
recognoissent cent petits chemins, et cent petites sentes se rendans
toutes de divers endroits en un grand chemin, par quel estant large et
spacieux, on va au pays infernal. Comme nous voyons à Venise divers
canaux portans barcques se rendre tous en un grand et spatieux canal;
ainsi, voit-on icy des petites ruelles, des routes, des sentiers, plus
de mille s’assembler en un, et chascun a son esprit, par lequel on peut
sçavoir de quelle ville chasque chemin vient. Il y en a un qui vient de
Florence, autre de Rome, autre de Milan, de Gennes, de Naples, de
Venise, de Parme, de Boulongne, de Lyon, d’Avignon, de Paris, de Bude,
de Valence, de Constantinople, du Caire et de Cipade. En somme, il n’y a
pays, ville, chasteau, qui n’aye un chemin se rendant icy, et amenant
avec soy en Enfer ses meschantes ames, dont autant de mille remplissent
continuellement ce gouffre infernal, qu’en mille ans peuvent naistre au
monde de milliers de mouches. Tant plus qu’on descend, plus le chemin
s’eslargit, et reçoit une infinité de ces pauvres ames gemissantes.
Balde commande à tous ses compagnons de ne parler aucunement, et pendant
qu’iceux gardoient ce commandement à l’estroit, et tousjours
cheminoient, ils arrivent au bout du grand chemin, lequel s’estendoit et
s’eslargissoit en une horrible campagne toute couverte de cendre. En
icelle regnoient les vents souterrains par lequels adviennent les
tremblemens de terre que nous sentons: avec leur impetuosité ils
poussent çà et là ces cendres, esmouvant une grande tempeste avec
icelles, ayans une odeur de soulphre.
Balde se resjouit de se voir en une telle nouveauté. Il admoneste Lyron
et tous les autres de n’avoir aucune peur. «Quoy? dit Falcquet; pendant
que nous te verrons, Balde, toute la canaille des Diables qui sont en
Enfer ne nous estonnera point, ny tout tant qu’il y en a par l’air.» Et,
se montrant gaillard et dispos, se lance de là, se lance deçà, contre
ces terribles vents. Cingar le suit: et, se gaudissans ensemble, rient,
saultent, vont, reviennent çà et là, comme font de jeunes agneaux,
lesquels, laissant leur mere, sautent en l’air des quatre pieds, et font
des cabrioles; mais, quand ils oyent le loup près d’eux hurler, soudain
tous peureux se retirent soubs le pair de leur mere: le berger
s’approche, et appelle à soy son gros matin. Falcquet de mesme avec
Cingar se donnoient carriere à plaisir loing des autres; mais, s’ils
apprehendoient quelques hasards et perils, incontinent se retiroient
vers Balde, comme à un port, pour combattre plus hardiment soubs son
ombre: lequel, comme a de coustume un advisé Caporal, ne se soucioit
point de soy; mais regardoit seulement à ses amis.
Au bout de ceste campagne y avoit un bois obscur, et espais, non point
planté de mirtes, ny de lauriers, ny de platans, ny d’ormes, ny de
cyprès; mais estoit rempli de ifs, d’aconites, de cignes, estans aussi
hauts que les grands fouteaux qu’on voit au haut des Alpes: de l’escorce
de ces arbres coule un suc veneneux. Balde y entrant le premier, prend
plaisir à veoir de telles nouveautez, et ne craint de cheminer par ces
obscuritez veneneuses. Ils oyent de loing un grand bruit, et une rumeur
telle qu’on oit en l’air quand une tempeste de gresle nous menace; ou
bien au bruit que fait ordinairement la mer, quand irritée, elle bat le
sable et esleve ses ondes jusques au Ciel. A la fin du bois, ils
rencontrent une entrée d’une grande porte, laquelle n’est jamais fermée,
mais toujours ouverte, et par laquelle pourroyent passer de front trente
charrettes, et ces mots sont gravez au dessus d’elle en une pierre dure:
De Lucifer est la maison,
Où il tient en toute saison
A tous venans sa Court ouverte:
Pour entrer un chascun j’admets,
Mais d’en sortir point ne permets:
Ceste reigle vous soit aperte.
Fracasse, ayant leu ceste inscription, s’en rit. «Allons donc, dit-il,
soldats, nous n’aurons congé de retourner à ce que je voy.» Ils passent
ceste porte, et l’escarboucle de Balde à grand’peine peut-elle surmonter
les tenebres et ceste epaisse nuict. Ils oyent en ces obcurs Royaumes
retentir des plaintes horribles, et puis vient au devant un certain
hostelier avec sa grand’ barbe, et, les voyant encor vifs, admire que
c’est, et dit en soy-mesme: «Quelle nouveauté est cecy?» Et, en ce
disant, et tirant doucement avec sa main le long poil de sa barbe
contrebas demeure tout pensif, et remuë en sa cervelle s’il doit inviter
ces gens icy à prendre leur escot chez luy. Enfin, ceignant au devant de
soy une serviette grasse: «Voulez-vous, dit-il, compagnons, entrer en
ceste mienne hostelerie?» Boccal respond le premier: «Que cherchons-nous
autre chose? Avez-vous premierement bonne cave? Avez-vous des cailles,
du veau, du chevreau? Nous avons le ventre bien préparé pour y loger
tout, et la bourse pour vous payer.» L’hoste leur dit: «Venez avec moy.
Je n’ay point faute de perdrix, de faisans, de vin fort, et de vin doux
du Royaume.» Il rentre le premier, et commence à dresser la table: tous
les autres le suivent; Balde, toutesfois plus soigneux que tous ses
compagnons, prend garde à tout. L’hoste les mena en une salle grande
merveilleusement. En icelle, ils trouverent environ mille âmes assises à
table, et mangeans avidement ainsi que font des pourceaux. Elles
estoient fort maigres et noires; elles estoient borgnes, bossues,
éhanchées, et ne ressemblans qu’une vraye charongne pour la puanteur de
leurs maux et de leurs vices. Boccal tout gaillard s’en vint à leur
table, et voulant estendre ses griffes sur un plat, incontinent il se
retira en arriere, devenant tout palle au visage; car, pensant se saisir
d’avanture d’un chappon, il veid soudain que c’estoit un villain
crapaut. Balde, voulant recognoistre de plus près ce que c’en estoit,
approche, comme vous verriez un chat, quand, estant tombé en l’eau, on
le tire par la queuë, et estant retenu par autruy de force, se prend à
crier _gnao, gnao_, et se noye enfin. Ainsi, Balde contemple ces ames se
repaistre de chair de vipere, de crapaux, et de telles viandes, dont
s’ensuit une mort inevitable. Puis, beuvoient pleines coupes de sang
d’aspic, tournans les yeux hors du gobelet, comme fait le malade quand
on luy baille une potion de Hiera. Après cela, l’hoste avec un gros nerf
de beuf les va fouëttant tout autour de la table, en leur commandant de
se retirer, parce qu’il falloit en traiter d’autres. Icelles donc s’en
vont habilement, et soudain en voici une autre bande, lesquels il fait
asseoir à table puis dit à Balde, et à ses compagnons: «Asseez-vous,
mangez, ou ne mangez pas si vous voulez, il faudra neantmoins que vous
payez vostre escot.» Et, en ce disant, il hausse un foüet composé de
cinq escorgées et en donne sur Hippolyte, le faisant retentir _zif zaf_,
et en donne autant à son frere Lyron, les faisant tomber tous deux sur
l’eschine. «Voilà qui est à vous, dit Boccal, veus avez chascun vostre
picquotin: je n’ay point de besoing toutesfois de telle avoine.» Et, sur
cela, soudain escampe, et s’en va se cacher en un coing.
Balde, du premier plat qu’il rencontre, prend un dragon rosti, et en
donne rudement sur la face de l’hoste, en sorte que la marque y demeura,
et pour la saulse de ce rosti luy donne quant et quant un si grand’coup
de poing sur l’oreille droite, qu’il le renverse à terre sur l’autre.
Cingar, en riant, luy dit lors: «Nous n’avons pas encor mangé, ô Balde,
et neantmoins tu commences desjà à payer ton hoste.--Voilà comment,
respond Balde, je paye l’escot de Hippolite.»
Cependant Virmasse demande à ces ames pourquoy elles venoient ainsi
loger en ceste hostelerie, et pourquoy elles se repaissoient de ces
viandes veneneuses et beuvoient ainsi du sang. Celle qui estoit la plus
grande luy respond en soupirant et pleurant: «Toute ame, après avoir
quitté son corps, et qui doit estre tourmentée par les tourments
infernaux, quand elle vient descendre, avant qu’elle aille faire sa
demeure en ces cavernes infernales, est premierement invitée par cest
hoste, lequel est par les diables nommé Griffaroste; et nous ne pouvons
le refuser: autrement nous serions estrillées à coups de barre de fer;
et partant, autant d’ames qui descendent en Enfer, autant sont receuës
par cest hoste. Sur ce propos, Virmasse en voit arriver encor d’autres.
Balde, ennuyé de veoir telle pauvreté qui luy faisoit mal au cueur,
commande à ses compagnons de desloger de tel lieu. Tous se resolvent de
se tenir ensemble serrez, estans les tenebres si espaisses, qu’on les
eust peu coupper avec un cousteau, parmi lesquelles il estoit aisé de
s’esgarer l’un l’autre. Ils se tiennent, à ceste occasion, serrez comme
sont les soldats allant à l’escarmouche. Car les Stadiots, montez à la
legere, quand ils veulent faire une course sur l’ennemy, ne s’escartent
point comme fait ceste poltrone canaille: mais marchent serrez tous
ensemble, ne faisans aucun bruit, jusques à ce qu’ayant fait un bon
butin, ils jouent de l’esperon, et font à leurs cavalles legeres
prononcer avec les pieds: _pospodo, pospodo_.
Balde, marchant devant, portoit son espée nuë en la main. Boccal ne
s’esloignoit jamais de luy, et eust bien voulu, pendant qu’il se
conchioit tout de male peur, estre caché en ses entrailles, et faisoit
souvent sur son front force croix, disant: _Agnus Dei_. Ils oyent de
loing un grand bruit d’eaux, comme quand on lasche la porte d’un moulin.
Balde tourne ses pas vers ce bruit, et arrive sur le bord du fleuve noir
d’Acheron, lequel fume tousjours comme les baings de Porrete. Là, sur
leurs testes, voletoyent une infinité d’ames pleurantes, lesquelles
appelloyent Charon, qui les devoit passer à l’autre rive. Mais il y
avoit jà huit jours qu’elles ne l’avoyent veu. Cingar pour lors s’estoit
un peu reculé de ses compagnons: car Nature l’avoit contraint de poser
une borne, ou de planter un nouveau champignon, ou, pour mieux dire,
produire une caille Lombarde; et, avalant desjà ses braies, alloit
flairant avec le nez, comme fait le braque qui suit le lievre. Mais
Cingar ne rencontre ny lievre, ny chevreuil, ains un jeune homme mort,
lequel, sans l’apercevoir, il heurte avec une telle frayeur, qu’il n’y
eut poil en luy qui ne se dressast, et s’estant mis en un fossé, et
n’ayant pas bien avalé ses chausses, en se baissant, il se trouva enfin
bien perfumé. Car une peur soudaine haste souvent telle besongne
plustost qu’on ne voudroit. Aussi, a-elle plus de pouvoir de
desbrouiller les constipations de ventre, que ne feroit une seringue
pleine d’une decoction de mauves.
Cingar se retire, comme s’il eust donné du pied, sans y penser, sur un
serpent, et, estant fort estonné, contemple ce jeune homme, qui n’estoit
pas mort là, mais sembloit à la verité deguisé comme un mort, et avec
larmes avoit abreuvé la terre. «Ha Dieu! dit Cingar, quelle fortune t’a
conduit icy, mon enfant? et où vas-tu ainsi avec ton corps vif?» Ayant
dit cecy, il s’approche plus près de luy pour sonder s’il avoit encor
vie, et, destachant ses accoustrumens, luy met la main sur le cœur, et y
sentant encor un peu de chaleur, il s’asseure qu’il n’a point encor
rendu le dernier soupir, et qu’il n’estoit besoing de luy chanter
_Requiem eternam_. Mais il ne sçait par quel moyen il le pourroit faire
revenir. Il n’a point là d’eau fresche pour luy jetter au visage; il n’a
point d’eau odoriférante pour lui en frotter les veines; il n’y a point
de moyen de avoir de l’eau froide du fleuve, car Acheron brusle en ses
ondes veneneuses. Que fait-il donc? Il urine en sa main, et soudain,
estant l’urine encor chaude, il en humecte les veines, le pouls et les
tempes de cest enfant, lequel par le moyen de ceste eau commence peu à
peu à recouvrer ses forces, ouvrir les yeux, la couleur luy revenant
aussi au visage; et ayant aperceu Cingar, luy dit ces mots: «O quiconque
sois, heureux sois-tu, qui m’as donné un tel remede, estant demi mort!
Apollo, inventeur de la Medecine, n’eust pas trouvé si promptement ce
remede.» Cingar le leve de terre, et luy dit: «O bel enfant, quel
malheur a esté si grand, et quelle adventure t’a esté si contraire de
t’ameiner en ces lieux?» Cest enfant, avec une demonstration d’un grand
ennuy, luy respond: «J’ay une meschante mere de Cipade, laquelle ayant
entendu que mon Pere Balde estoit noyé, ceste louve a incontinent
espousé un autre mari, duquel aussi-tost ceste truie a eu trois enfans;
et depuis nous a tenu mon frere et moy en mespris, estans venus de
Balde, et nous a contraints d’abandonner nostre propre maison. On
m’appelle Grillon, et mon frere Fanet, et sommes tous deux sortis
gemeaux d’une ventrée. Nous avons circuy tout le monde, pour chercher
nostre pere: après avoir voyagé par mer, par terre, avec grand travail,
et eschappé à travers une infinité de voleurs et de meurtriers, et
autres tels pareils, à la desesperée, comme on dit, nous nous resolumes
tous deux de le chercher par les demeures infernales, faisans de nostre
vie moins de compte que de cinq poix. Mais, après que la Fortune nous a
conduits en ce lieu à demy morts par une trop longue lassitude, Charon
s’est offert à nous, qui est le nautonnier de ceste riviere, et qui a
charge de passer en son petit batteau les ames damnées; et le requerant
de nous vouloir passer, luy exposant la cause de nostre voyage fondé sur
la pieté, sur l’amitié et sur la foy que nous devions à nostre pere, ce
ribaut, ce superbe vieillard et ce trompeur asseuré, comme sont
volontiers tous nautonniers, nous promit bien de nous passer delà, mais
non pas ensemble, et que l’un passeroit après l’autre, alleguant que sa
gondole seroit en danger d’enfondrer, si elle estoit chargée de deux
avec luy. Mon frere, sur ceste raison, a passé le premier, et y a six
jours que la barque n’est revenuë; je ne sçaurois vivre seul sans mon
cher frere.»
Cingar, oyant tout ce discours, estoit quasi comme hors de soy-mesme, et
estoit comme ceux qui resvent la nuict: il tenoit ses yeux fichez sur la
face de cest enfant, et remarqua en luy les traicts pareils à Balde, et
aussi tost ses jouës furent abreuvées de larmes et donna cent baisers au
front de ce jeune adolescent. «Il faut laisser, luy dit-il, mon fils,
tout estonnement: il vous fault quitter là tout travail et l’ennuy
qu’avez au cœur: ne pleurez plus! La barque vous sera prospere et aurez
fait meilleur voyage que vous ne pensiez: je vous annonce que vostre
pere Balde n’est pas loing d’icy.» Et incontinent s’encourut vers les
rives d’Acheron pour advertir Balde d’un tel contentement. Il le trouva
criant après Charon, l’appellant avec une voix forte, et jure qu’il
l’estrenera de coups, s’il ne luy ameine incontinent sa gondole à bord,
estant là arrivez tant de nombre d’ames attendans à passer y avoit
long-temps. Mais il crie pour neant, et pour neant se courrouce; car
Charon estoit espris de l’amour d’une des Nymphes du Dieu d’Enfer,
laquelle on nommoit Tesiphone, et en estoit tout en feu, et ce pauvre
fol ne sçavoit encor ce qu’il en pouvoit esperer: mais, après luy avoir
fait present de Fanet, qui ne luy avoit rien cousté, elle luy avoit
accordé une nuict. Il estoit pour lors aux attentes, tout fol et
estourdi, preposant son plaisir charnel à choses serieuses, donnant son
profict, son revenu, et le gaing qu’il faisoit de son batteau avec
travail, et tout son salaire à sa bien aimée putain, comme est la
coustume.
Il arrivoit donc cependant tant d’ames de toutes les parties du monde,
que les espaules de Balde et de tous ses compagnons en estoient toutes
chargées: ne sçachans, ces pauvres miserables ames, sur quoy elles se
jettoient et perchoient, tellement qu’il y en avoit plus de mille sur
ces gens icy. Fracasse en avoit les oreilles toutes pleines, le nez, la
barbe et les cheveux, qui le contraignoient de secoüer souvent la teste
et d’esternuer. Mais, après l’esternuement, et tel secouement de teste,
elles rentrent derechef dedans son nez et se reperchent sur sa teste.
Luy, impatient, secouë ses espaules: neantmoins plus il secoue et plus
se trouve empesché, en sorte que sa teste ressemble à un essein de
mouches à miel, qui veut sortir hors de sa ruche, ou bien on eust dit
que Fracasse lors ressembloit à un vieil beuf chassieux et baveux,
lequel les mousches desjà assaillent pour le ronger, pour lesquelles
chasser il est contraint sans cesse de remuer souvent les oreilles;
mais, plus il se donne de peine, plus ces bestes reviennent à luy.
Cingar cependant avoit là ameiné Grillon, et le presentant à son pere,
il luy dit ainsi: «Recongnoissez, ô pere, vostre fils: vostre tige, ô
Balde, a produit ceste belle fleur: vostre plante a mis en lumiere ce
bel œillet: cueillez ce fruict de vostre arbre: voilà vostre fils, voilà
vostre Grillon, lequel vous aviez laissé encore petit.» Balde, estonné
au possible, contemploit cest enfant, et s’esmouvant en ses entrailles,
enfin ne douta plus que ce ne fust son fils, et soudain l’embrasse, et
en l’embrassant s’enquiert de son frère. Cingar là-dessus prend la
charge de luy reciter le tout; mais il ne luy voulut rien declarer de la
faute de sa femme Berthe.
Sur ces entrefaites, voicy venir Charon braillant, et en criant bravoit,
disant: «Prince Satan, ô Prince Satan, Beth, Ghimel, Aleph, Crac, crac,
Tif, taf, Noc, Sgne, Flut, Canat, Afra, Riogna.» il avoit une grande
barbe sale, et non peignée, qui luy couvroit tout le ventre et pendoit
jusques sur les genoux. Il n’avoit un seul poil sur le devant de la
teste, comme si, devant le peuple, avec la teste rase et de tout pelée,
il voulust tuer Gatuzze. Il avoit une longue souquenie, qui luy couvroit
le corps, laquelle ceste canaille de Chiozois appellent Salimbarcque. Il
se tenoit sur un pied au bord de sa gondole pointue, et sembloit devoir
tomber en l’eau: toutesfois, il n’avoit aucune peur d’y tomber, estant
expert en son art. J’ay veu souventesfois, à Venise, des barquerolliers
voguer de ceste façon par la ville: ils ont sur le bord de leur barque
un pied, et l’autre est en l’air, et si, ne rencontrans rien de leur
baston, le pied d’adventure leur faut, ils ne s’en soucient pour cela,
et, se jouans ainsi avec la mort, se retrouvent soudain sur leurs pieds;
soyent Sclavon, More ou Sarasin, ils sublent, ils crient: «A la barque!»
et ne leur manque de dire trois mille cancres le jour.
La chiche face[109] Charon jà approchoit de la rive, et par cruels
effrois estonnoit ces pauvres ames. Balde en furie l’appelle poltron, et
à grand’peine fut-elle arrivée à la fange du rivage, que ces ames
incontinent remplissent les trous et chargent les cordes de la barque.
Mais, quand Charon eut apperceu Balde et ses compagnons, il leur demanda
d’une haute voix: «Qui vous a ameiné en ce quartier icy? Hola, à qui
est-ce que je parle? Si vous voulez entrer en mon vaisseau, il faut
quitter là le corps et vous descharger de ceste chair? Vous ne passerez
autrement ce fleuve.» Balde luy respond: «Tais-toy, tais-toy, diable
escorné, si tu ne veux aller sous l’eau la teste contrebas. Tu n’a pas
passé Meschin, estant encore en corps? Et tu ne voudrois m’accorder un
passage commun à tous? A qui parle-je? n’est-ce pas à toy, menteur?
Approche icy ta gondole, tourne la peaultre: où tires-tu en large?
Ameine deçà!» Charon fait semblant de n’entendre rien; mais repousse son
vaisseau en arriere, et, estant chargé d’ames, reprend la traverse. Vous
pouvez penser comme Balde estoit en furie, ne se pouvant venger.
Fracasse, sans attendre autre chose, se délibere de sauter par delà le
fleuve, et soudain crachant entre ses mains, se reculle en arriere loing
de cinq ou six enjambées, puis avançant le pas, gallopant, et enfin
courant roidement, franchist le fleuve vers l’autre rive, et du saut
toute la campagne d’autour trembla, et tous les Barons s’estonnerent
d’un tel saut. Balde, criant tant qu’il peut, luy dit, qu’il arrache
poil à poil la barbe de ce villain battelier, et qu’il luy rompe la
cervelle, qu’il luy brise les os, et que puis il essaye de leur amener
la barque. Charon estonné, estant jà arrivé à bord avant que Fracasse
eust franchi le fleuve par son merveilleux saut, s’esmerveillant
grandement de la hardiesse de ce geant, licentie incontinent ces ames,
lesquelles malheureusement sautoyent en terre, et s’en alloyent à la
haste se confesser à Charon, afin qu’après estre confessées, elles s’en
allassent où il leur convenoit, soit en la chaudiere pleine de
poix-résine boüillante, soit dedans les fournaises de verre ou de plomb
fondu, soit au profond d’une glace, sur laquelle siffle Borée, ou bien
entre les flambes des Baselics et Dragons.
[109] Le nom de Chiche-Face et celui de Bigorne désignent deux
monstres fantastiques, dont il est fait mention dans les facéties
italiennes et qui passèrent de la France en Angleterre; Bigorne
dévore les maris qui obéissent à leurs femmes, Chiche-Face mange les
femmes soumises à leurs maris: aussi, est-il d’une maigreur extrême.
On peut consulter à l’égard de ces créatures bizarres une note
curieuse dans les _Anciennes poésies françaises_ de la Bibliothèque
Elzévirienne, t. II, p. 187-191.
Charon ne se haste pas d’aller querir Balde; mais tremble tant qu’il
peut, voyant reluire ses armes, se tenant caché parmi des cannes et
roseaux, qui estoyent sur le rivage du fleuve. Fracasse se traisne,
baissé, le long d’iceux, pour attrapper ce miserable Charon, lequel
faisant là l’empesché à rabiller ses guestres pour reculer le plus qu’il
pourroit à retourner à l’autre rive, Fracasse, se traînant le long du
fleuve, et s’approchant de Charon sans faire aucun bruit, et si
legerement, qu’à grande peine eust-on peu remarquer ses pas, le prend
soudainement par le collet, et luy fait faire trois ou quatre tours,
comme une autruche fait à une oye, et puis le jette rudement en l’air,
s’envolant comme une corneille; et si Dieu ne luy eust donné secours, il
se fust tout brisé en tombant. Mais, de bonne fortune, tombant dedans le
vuide du centre, fut garenti par la legereté, et demeura, par ce moyen,
sain et entier. Fracasse se delibere après de meiner ceste gondole, et
le bonhomme pensoit entrer dedans, et estre porté en un si petit
vaisseau; mais, n’y ayant gueres mis que le pied, il veid son esquif
prest d’estre au fond, ne pouvant soustenir un si gros pilastre, comme
si une puce pouvoit porter un gros roussin ou un fourmis un sac de bled
de Boulongne. Fracasse, voyant cest inconvenient, se retire en arriere,
et s’advise d’un autre moyen en grattant sa teste. Avec le pied, il
pousse si rudement ceste barque par derriere, qu’elle fut aussi-tost à
l’autre rive, autant que si le vent Sudest l’y eust poussée, et estoit
eslancée si brusquement, que s’ils n’eussent advancé leurs picques pour
la recevoir doucement, elle se fust brisée en cent pieces contre le
bord. Cingar la retient et l’aborde au rivage. Il monte dedans et
appelle ses compagnons, et, prenant en main l’aviron, leur commande
d’entrer; «car, dit-il, nous passerons bien sans Charon.» Ils entrent
tous soubs la conduite de Cingar; non pas toutesfois ensemble, car ils
eussent peu se noyer, mais l’un après l’autre, Cingar passa ce fleuve
sept fois, non sans la risée de Balde, qui disoit à ses compagnons:
«Voyez, freres, comme Cingar est habile à ce mestier de battelier?
Certainement, et de forme, et de dexterité, il n’est gueres esloigné de
Charon: voyez ses yeux terribles et sa face maigre. Qui le regarderoit,
et ne jugeroit qu’il fust un diable?--Il est ainsi, dit Boccal, c’est le
visage d’un Chiozois, par lequel si vouliez envoyer argent à Venise, ô
combien il seroit prest et diligent à recevoir ceste charge!» Cingar
respond: «Et toy, Boccal, en touchant des bœufs, tu ne ferois pas bien
le mestier de bouvier, en desrobant le lard et le salé gras, pour mettre
en ta gorge, pendant que tu ferois semblant d’en frotter et oindre le
fust de tes roues?» Balde les oyant, leur dit: «Ho! vous estes tous deux
la saincte Aumosne. Baisez ceste rive: puisque le fleuve est passé, le
sort est jetté, c’en est fait.» Mais, toy, Sorciere, laisse un peu ce
travail en repos.