LIVRE XXV.

Les Compagnons s’acheminoient le long du fleuve d’Acheron, vers la ville

de Pluton, par des champs sabloneux et steriles, quand ils ouirent de

loing un jeune adolescent, criant avec une voix pleine de larmes. Une

vieille le suivoit, et le picquoit avec esguillons pointus. Comme une

jeune tore, picquée par un cruel taon soubs la queue, se jette çà et là,

court d’un costé et d’autre à travers les buissons, et est quelquefois

secourue par son bouvier: ainsi ce jeune enfant court tantost deçà,

tantost delà, sentant ceste vieille courir après ses espaules. Icelle a

ses cheveux espars au vent, qui ne sont point cheveux, mais serpens

veneneux, et villaines cerastes, lesquelles se dressant contremont,

rendent des siflemens horribles. Elle tient en ses mains un fouet

composé de viperes, avec lequel elle deschire les flancs de cest enfant.

Grillon lors soudainement s’escrie: «O moy, misérable, je vous prie

tous, secourez mon pauvre frere! O mon père! souffrirez-vous veoir une

chose si cruelle? Voilà Fanet, votre fils, et mon frère: ha Dieu! voyez

comme il est tourmenté: c’est Fanet, à la verité, à qui ceste meschante

vieille donne tant d’affaires comme vous voyez!» Le pere fut picqué au

cœur, et, d’une course legere, court après Thesiphone. Icelle, voyant

Balde courir si furieusement après elle, quitte Fanet, et se fourre

entre les compagnons de Balde, et arrache de ses cheveux serpentins,

qu’elle jette parmy eux. Ha Dieu! quelle escarmouche soudain s’esleva

entr’eux! quels coups horribles ils se donnent du poing l’un à l’autre!

Cingar en donne un si grand à Falcquet, qu’il l’estend en terre tout

estourdi. Falquet, avec un hideux regard, avoit le visage tout enflambé

de cholere, et met la main à sa masse, avec laquelle il commence le

combat contre Cingar, en sorte que ceux, qui n’agueres eussent exposé

l’un pour l’autre trois cens vies, estoient à present disposez et

resolus de se manger la fressure l’un de l’autre. Moscquin regarde

Philoforne de travers: «Que me regardes-tu tant? dit Philoforne;

desgaine, villain!» Avec telles braveries, ces deux commencent un duel.

Le vaillant Hippolyte s’attacque à son frere Lyron, et se grattent la

teigne à bon escient. Fracasse prend à deux mains son rond baston ferré,

esperant paistrir une tourte du corps du Centaure; mais, ayant les nerfs

aussi durs que metail, telle matiere ne serait pas propre pour estre

fricassée en une poisle. Toutesfois le geant ne laisse de se mettre en

devoir, et lancer coups à gauche, à droite; mais souvent en vain, le

Centaure luy donnant de la foüace pour du pain. Grillon s’estoit prins

desjà à Fanet son frere, et ces deux, n’ayans point de baston, se

jettoient des pierres l’un à l’autre. Boccal, n’ayant personne à qui se

prendre, se donne à soy-mesme de grands soufflets, et avec ses ongles

s’efforce de se peler la teste. Toutesfois, sa folie ne fut si estrange,

qu’avant se prendre à soy mesme, il n’allast cacher en un coing sa

bouteille. Balde, voyant un tel changement entre ses compagnons, se

tenoit là immobile comme une pierre. Puis, voulut separer tous ces

combats: il tire son espée, et crie comme nous faisons, quand nous

voulons separer ces bravaches et machefers faisans friser leurs espées

l’une contre l’autre: «Demeurez, dit Balde, reculez-vous, de par le

diable! A qui est-ce que je parle? Garde! Or sus, arriere, je frapperay!

O Dieu certes, ceux-cy se tueront l’un l’autre!» Ainsi, Balde, parant

aux coups, se met parmy eux tantost d’un costé, tantost d’un autre, et,

toutesfois ne peut esteindre ce tumulte enflambé. Ils rompent leurs

jaques, leurs mailles, leurs cuisseaux, leurs brassarts, leurs

espauletes, et en font voler les morceaux. Cingar presse Falcquet; et

Falcquet, Cingar; Hippolyte ne pardonne à son frere Lyron, lequel aussi

ne le laisse gueres reprendre haleine. Ils sont tous deux nez d’une

mesme mere; mais néantmoins, oublians leur mere, ne veulent entretenir

paix ensemble. Fracasse mugle contre le Centaure de despit, et de toute

sa puissance escrime contre luy avec son grand baston; mais Virmasse

dispos evite les coups, et sans son habileté, il eust esté brisé en

mille pieces. Boccal ressemble déjà à une oye toute plumée, tant il

s’estoit soy-mesme deschiré, et s’estoit arraché les cheveux.

«Appaisez-vous, crioit Balde, appaisez-vous, freres! Dites-moy, quelle

occasion vous a ainsi excité l’un contre l’autre? Ne frappez plus,

Cingar; laissez reposer vostre massue, Falcquet: le lien d’amitié qui

estoit entre vous deux se rompt-il ainsi? Reculez, Virmasse, ne

combattez plus ainsi! Or sus, Lyron, demeurez: voulez-vous ainsi blesser

vostre frere Hippolyte? Estes-vous fol, ô Fanet; et toy, Grillon, quelle

furie te tient? Laissez-tous deux ces pierres! O Philoforne, qu’est-ce

que Moscquin t’a fait? Hola, Moscquin, pourquoy te coleres-tu ainsi

contre un si bon amy? Reculez tous, et rengainez vos espées!» Mais,

voyant que ces parolles n’avoyent aucun pouvoir, il met l’espée au

poing, pensant avec le plat demesler tels differends. Il les menace

souvent qu’il sera contraint de manier les mains, sans respect d’aucun.

Chascun estoit dejà assez las de se combattre, et toutesfois ils ne

vouloyent aucunement escouter Balde, qui tantost avec douces parolles

les prioit, tantost juroit, tantost les menaçoit: et considerant qu’il

n’en pouvoit venir à bout en quelque sorte que fust, il se tourne vers

Thesiphone, qui estoit là arrestée à les regarder: «Peut-estre, dit-il,

qu’ainsi ce tumulte s’appaisera.» Elle s’enfuit incontinent, et remplit

l’air de ses cris, et quelquefois, se tournant, menaçoit Balde, puis

grinçoit les dents, et soudain ouvroit la bouche, rendant une haleine

puante. N’avez-vous jamais veu un chien enragé courir, lequel, pendant

qu’on le chasse à coups de baston et huées que chacun fait après luy,

porte la queue entre les jambes, et tournant la teste derriere soy,

grince les dents, et redouble quelquefois bau bau? Ainsi ceste vieille

meschante et villaine fait à Balde, qui la suivoit derriere; et pensant

l’attraper incontinant, il la perd, estant icelle esprit, qui ne

s’accouple gueres à un corps. Elle s’en va vers une montagne, qui avoit

tout autour une grande et spatieuse vallée, et au-dessus vomissoit des

flammes sulphurées, et plus mal sentantes que privez et latrines. Ceste

vieille ribaude ne se soucioit de grimper au haut de ceste montagne, y

estant plus prompte que ne seroit une chevre. Balde la suit quelque part

qu’elle aille, et ne se soucie des ronces, des espines, des pierres et

des precipices, estant resolu de n’abandonner ses pas.

Pendant qu’il la poursuit si chaudement, il descend en un lieu desert où

le chemin estoit tel, qu’il n’y en avoit au monde de plus rude. Tantost

il descendoit bien bas; tantost il remontoit si haut, qu’il luy estoit

advis monter au ciel. Autour d’iceluy y avoit un marais plein de bourbe

noire et puante, dont l’odeur affoiblissoit le cœur de Balde.

Toutesfois, ne s’en souciant autrement, il saute dedans; mais ce ne fust

sans s’y veautrer à bon escient, maulgré qu’il en eust, et jamais

pourceau ne sortit plus beau fils d’un grand bourbier, comme Balde

sortit hors de cette fange, assez fasché, et non sans un grand travail.

Mais les peines, les fatigues et les travaux sont, aux Paladins, plus

chers et plus precieux que l’or. Davantage de grosses nuées pluvieuses

le suivoient, lesquelles pleines de gresle ruinoient et brisoient tout.

Ceste obscurité ténébreuse estoit tout autour par fois transpercée de

certains esclats de feu, après lesquels on oyoit bruire d’un costé et

d’autre des tonnerres merveilleux.

Avec telles peines et tels travaux, le Baron Balde s’eschappe, et sort

hors de tant de dangers. Enfin, ceste meschante vieille descend en un

palus obscur, autour duquel y a des bois tousjours pallissans et des

repaires de Dragons. Entre iceux ceste Nymphe de Charon se perdit, et

laissa Balde en defaut, ne la pouvant plus suivre. Icelle s’esquive, et

s’en va levant les oreilles, faisant comme le chevreuil, ou un vieil

lievre rusé, lequel, suivi d’un chien, qui le sent au train, ne cherche

pas à se sauver par la campagne, mais à travers les buissons, entre

lesquels il fait plusieurs tours et destours, rusant çà et là; et se

pensant estre hors des pattes du chien, s’arreste sur ses quatre pieds,

leve les oreilles, escoutant s’il est suivi, Et comme le chien, estant

lors aussi en defaut, s’arreste court, reprend le vent en haussant le

nez; ainsi Balde soudain se retient, ayant perdu ceste Furie, ne pouvant

rien recognoistre d’elle: et puis, entrant dedans le bois, queste çà et

là, et avec son baston bat tantost un buisson, tantost un autre.

Il n’oit cependant rien branler, et le vent ne fait mouvoir aucune

feuille. Il s’advance peu à peu, prestant l’oreille à tout. Enfin, il

apperçoit au milieu d’un vallon une maison couverte de demies tuilles

rompues. Il n’y trouve aucun gardien, et n’est besoing de frapper à la

porte. Il entre en icelle, tenant son espée nue à la main. Les murailles

à demy rompues estoyent couvertes d’une grosse humidité, et les

planchers estoient tous moisis, ainsi qu’on voit ès lieux ausquels le

jour ne donne point. Balde, cheminant en icelle, marchoit avec un pas

ferme, et escoutoit s’il s’y faisoit point quelque bruit. Il n’oit rien,

tellement qu’il croit que là le Silence faisoit sa demeure: marchant de

pas en pas, il faisoit avec le pied crever de gros crapaux enflez, et

escachoit des vers. Il rencontroit souvent des dragons, trainans un

ventre large contre terre, lesquels avec son espée il tailloit en deux.

Enfin, il trouva un College que la vieille de Charon avoit fait, et où

se tenoit le diforme Senat. Balde s’arreste à la premiere entrée, et

preste l’oreille attentive à ce qu’il pourroit ouïr, et oit ceste

ribaude parler au peuple. Ceste sale etoit grande et spatieuse, faite en

quarré. Autour d’icelle estoyent des sieges de bois tous pourris, comme

sont ces cercueils des morts qu’on tire de terre un long-temps après

qu’on les y a mis. Au milieu de la sale est une chaire plus grande que

les autres, faite de metail, et laquelle est environnée d’espées et

glaives sanglans. En ce siege sied Ambition, tenant le port d’un superbe

tyran, laquelle tasche par tous moyens de commander au ciel, à la terre

et à la mer. Toutesfois on voit une espée pendante sur sa teste, ne

tenant qu’à un petit filet et estant tousjours preste de tomber sur

elle. Non loing d’elle, cause et babille sans cesse Discorde avec cent

langues, meut, baille des bourdes, murmure, manie les mains, et avec

mille flatteries, tente l’oreille de la Royne, et ceste traistresse

jamais ne se depart de son costé. Les trois Furies luy obeissent et

portent ses ambassades par tout le monde, par le moyen desquelles

advient la ruine d’un chascun. Elles vont tous les jours çà et là, et

reviennent rapportans nouvelle à la Royne, et combien par leur industrie

elles attirent d’asmes en enfer et en font mourir par leurs ruses

accoustumées. L’Impiété sanglante se voit aussi en ce lieu, regardant de

travers et ensanglantant tout ce qu’elle touche. Icy aussi est la

Vengeance, fremissant de rage, et s’esguillonnant elle-mesme de ses

propres esguillons. La Royne l’envoye souvent parmy les compagnies, et

la salarie grandement, quand de son glaive elle sçait bien ensanglanter

quelques Royaumes, ne pardonnant le frere à son frere, ni la sœur à sa

sœur, ni la mere à son fils, ni la femme à son mary. La Sedition est

icy, tenant en sa possession une populace. Icy sont le Deuil, la Rage,

la Haine, la Crainte, l’Ire, le Travail, faisans tous le Concile d’Enfer

et le Senat de la mort. Ambition preside et ne veut seconder personne.

En sa presence, et devant tels monstres diformes, Thesiphone, Alecto et

leur sœur Megere plaidoient lors l’une contre l’autre, le Senat leur

donnant audience. Mais qu’avoyent à demesler ces truies, et ces

villaines et maigres louves? O vous, mortels! accourez pour ouyr ce que

c’estoit, et pleurez avec moy. Approchez toute sorte, toute condition,

toute race d’hommes, et veuillez ouyr les miserables follies de ce

monde, et cognoistre les causes de tels erreurs. Ambition avoit imposé

silence à tous, afin qu’un chascun peut mieux tenir ses oreilles

attentives.

La puante Megere, secouant sa chevelure serpentine, commença ainsi la

premiere son plaidoyé, et dit: «Oyez, Peres infernaux, et vous, Princes

et satrapes de Magog: je suis celle qui enseigne comme il fault mesler

et preparer le noir venin, et n’y a aucun teriacle qui puisse resister à

mon aconit. J’ay le soing du Siege de S. Pierre et de la tiare Papale,

et bien souvent je mets sans dessus dessous les chappeaux

cardinalesques. Regardez comme je porte la chevelure deschirée: de là,

je dois avoir la palme que merite un triomphe perpetuel. La grande

liberté que se donnent aucuns des Pontifes, c’est la grande ruine de

toutes choses, lors que je puis traîner ma queue et faire ensorte

qu’aucun ne soit eslevé à ce haut degré d’honneur par saintes prieres,

ni par le consentement de la sainte colombe. O que nous sommes

bienheureux! ô, comme nous sommes bien parvenus aux fins de nos doux et

plaisans souhaits, quand un pontife est forgé par nostre faveur! Car

nous sommes engraissez de la chair et du sang d’un troupeau sain et

entier, s’il est conduit par un pasteur aveugle. Le berger, mitré par

mon soing et sollicitude, tue et assomme les ouailles, et les laisse

pour viande au loup, s’enfuiant de peur: il pele ses brebis, il arrache

les plumes à ses oiseaux. A mon occasion, les autres se voyent sales et

villains parmi les temples à demi rompus, l’Eglise tombe et la Mere chet

du haut en bas: Mere, dis-je, qui nourrit les bastards, et qui enfin

sera mise soubs le joug de l’Alcoran, si elle n’est consolée par quelque

juste et sainct Evesque. Et lors seroit malheur à nous, et une pauvreté

et misere bien grande pour nous, si la chaire de Jesus-Christ estoit

octroyée à un tel personnage, qui ne voulust plus vendre les bonnets

rouges, qui ostast de dessus les espaules des hommes mille charges, qui

renouvelast les sainctes ordonnances de l’Eglise, desquelles nous avons

fait perdre l’usage, et qui voulust remettre en son vray poinct ce qui

est corrompu en icelle. Vous cognoissez, il y a long-temps, quels Peres

saincts l’Eglise a eu quelquefois; comme ils ont esté dignement sacrez;

comme ils sont bien pansez, combien ils sont jolis, comme ils sont

parez, comme ils sont vrays bufles d’entendement, comme ils sont sçavans

aux cartes, et comme ils sont coustumiers de nourrir et entretenir des

garces qu’ils appellent leurs sœurs, de nourrir des bastards qu’ils

nomment leurs nepveux, de se parfumer de bonnes odeurs, de porter cappes

à l’Espagnolle, et faire bouffer le velours à leurs chausses; nourrir

oiseaux de proye, des chiens, des esperviers, des braques! Et cependant

l’Eglise, deschirée et mal accommodée, pleure, ainsi qu’on peut veoir:

car, entrant en icelle, on n’y voit que toute ordure, ressemblant

plutost à un toict à porcs, qu’à un temple. La paille et ordure y sont

jusques au genoüil, et la pluye passe à travers les voultes, estans les

murailles parées de longues aragnées. Le crucifix aura faute d’un bras;

et au haut de sa teste, la souri, le rat, ou le chathuant, fera son nid

et rongera une si noble figure. La saincte Hostie, pour la laisser trop

envieillir, engendrera des vers, s’estant par humidité du lieu attachée

au verre ou au bois. Car des ciboires d’or ne sont gueres en usage, pour

estre sujets au larrecin. Il n’y a aucune lampe pleine d’huille pour

ardre en l’honneur de Dieu; car l’huille, ordonnée pour cet effect, est

tournée en usage de la poisle et sert plus à fricasser des lampreons

qu’à faire honneur au corps de Jesus-Christ. Il n’y a aucun tapis sur

l’autel, ou ce ne seront que lambeaux, qu’à grand’peine serviroient

d’une couverture de cheval. Le clocher sent l’urine des Prestres, et en

iceluy on fait venir les commeres pour les ouyr en confession. Bien

souvent il n’y a point de corde, ou icelle n’est composée que de longes

des licols de la mule nouez bout à bout. Que me servira de reciter tout?

Vous sçavez tous comme je suis habile et accorte à mes entreprinses.

Pour ces causes et considerations, je soustiens que je suis preferable à

mes sœurs, et qu’Alecto me doit ceder.»

Ceste-cy ayant achevé d’ainsi parler, soudain Alecto, putanesque de

malebouche, toute en cholere, se leve de sa chaire, se tient debout,

jette infinies ordures et puanteurs de sa bouche, puis retirant une

horrible haleine de l’estomach: «Je ne suis, dit-elle, pas moins digne

que toy pour estre eslevée en la chaire triomphale, avec

l’applaudissement de tout le peuple, ayant fait espandre parmy le monde

plus de sang que la mer ne reçoit d’eau en soy, et plus qu’il n’y a en

elle de sablon. J’ay cy-devant conceu, et esté grosse (estant la putain

du diable, Faulseté), et avois le ventre merveilleusement enflé, lors

qu’approchant le temps et mesme l’heure d’accoucher, la femme de

Lucifer, la mere de Lupasse, la putain de Satan, vindrent à moy pour me

secourir à mon accouchement et recevoir mon part. Pendant qu’elles

travailloyent par-devant à le recevoir, comme est la coustume, sortirent

par la villaine et sale bouche de mon derriere deux enfans avec une

très-puante odeur, lesquels, à grand’peine estans à demis sortis,

commencerent à se donner l’un à l’autre des coups de poing, et se

deschirer les joues avec leurs ongles. Je me resjouissois en moy-mesme,

je le confesse, de ce que ceste laide semence pronosticquoit desjà

devoir estre la ruine des Rois du monde. Je les ay tousjours nourris de

laict de serpens, et les ay faict succer les mammelles d’un baselic; et

lors ils combattoient l’un contre l’autre à qui auroit la droite ou la

gauche, se donnans de grands coups de pied; l’un se nommoit Guelphe et

l’autre Gibelin. Iceux, ayant atteint l’aage de douze ans, ne cessoient

jour et nuict de se quereller. Il advint, un jour, qu’ils se tindrent

aigrement à beaux ongles et avec belles dents de chien. Guelphe, avec

ses dents trenchantes, coupa net le pouce à Gibelin; et pour triomphe le

portait partout, pour en faire plus grand’honte à son frere. Mais

iceluy, se revenchant, coupa aussi avec les dents à Guelphe le doigt

d’auprès le pouce, et le devora, portant seulement la semblance

d’iceluy, pour marque de sa vengeance: dont vient que Guelphe, avec le

pouce de sa main droicte, tue les puces; et Gibelin leche et essuye les

mortiers avec le doigt d’auprès le pouce de sa main gauche. Avec tels

soldats j’ay renversé tout le monde, et par telles boucheries j’ay

infecté toute la terre de sang. Dites-moy, que vaudroit à present ceste

compagnie de Guelphes et Gibelins, si ce n’estoyent mes enfans, ayant

icelle tel pouvoir qu’elle rompt, qu’elle deschire, et qu’elle met sans

dessus dessous tant de villes et tant de pays? Le Guelphe veut porter

son pennache à droit; au contraire le Gibelin le veut porter à gauche.

L’un veut coupper en travers tout ce qu’il faut coupper; l’autre veut

tailler en long tout ce qui a besoing d’estre taillé. O gens fols et

insensez, et sans sçavoir! Ne voyez-vous pas bien comme je remplis

l’Enfer de telles ames perdues, mieux que vous? Et si a davantage; car

je ne laisse accroistre la Religion et foy de Jesus-Christ, laquelle

autrement se fust assujetti tout le monde, et eust ruiné les Turcs, si

cest assassinateur de Guelphe et ce voleur de Gibelin n’eussent espandu

parmy le monde ceste semence pestifere. C’est donc bien raison de nous

resjouyr, et faire feste avec toutes sortes de danses en cest Enfer

obscur, pour le moyen seur que j’ay trouvé, tendant enfin peu à peu à la

ruine du Christianisme; pendant que les Italiens, suffisans à suppediter

le monde, se divisent ensemble, et se rendent eux-mesmes serfs, vassaux

et vils serviteurs de ceux qui, au temps passé, estoyent leurs vassaux,

leurs serfs et leurs vils serviteurs, par leurs vertus et vaillances.»

Pendant qu’Alecto, toute enflambée de cholere, tenoit tels superbes

propos, Thesiphone, poussée d’un grand desdain, se leve en pieds, et

ainsi commence son discours, enterompant les dernieres paroles de sa

sœur: «Vous estes toujours trop arrogante, outrecuidée, temeraire et

babillarde, Alecto, et vous ne vous mesurez point en vos propos. Ce

seroit mieux pour vous, si dès longtemps je vous eusse coupé la langue

près le palais: nous aurions peut-estre de toy des propos plus

raisonnables; et non si fols, ny si legiers, ny si peu balancez.

Dis-moy, qu’est-ce qu’un peuple, une populace, un vulgaire, en

comparaison de gens sages illustres et pleins de bon gouvernement: il

n’y a rien plus leger qu’un peuple; il n’y a rien plus muable en tout le

monde, que le vulgaire. Quiconque se vante d’estre Guelphe ou Gibelin,

dites hardiment cestuy-là estre un villain, nay d’une infecte et puante

fiente, combien qu’il porte bonnet et escarpins de velours. S’il

s’ingere de suivre un parti, et regarde l’autre de travers, vous luy

pouvez dire qu’il n’est point de sang illustre, qu’il n’est ny Seigneur,

ny Duc, ny Marquis, ny Baron, ny Gentilhomme: car pas un d’iceux en cent

ans ne suivroit telles villaqueries. Voilà de belles conquestes, et

dignes de grandes louanges! Et tu t’oses vanter, par dessus mes

triomphes, de ce que tu as totalement ainsi mis le monde sans dessus

dessous, comme tu dis; et neantmoins voilà Cipade, qui s’est encor

garantie de tes serpens! Mais, moy seule, j’ay fait maintenant, et fais

qu’icelle s’est bandée cruellement contre soy-mesme, et s’est fourré

d’elle-mesme le couteau en son ventre: laquelle ny vous, ny ceste louve

de Megere n’avez peu aucunement desmembrer. Qui croit que j’aye peu

rompre par entr’eux la paix: la paix, dis-je, tant ferme, et le lien si

solide, qui retenoit en amitié ceste grande, illustre et venerable

Cipade, laquelle, après avoir rangé sous ses loix toutes les villes du

monde, est venuë ça bas pour deposseder Pluton de son Royaume. Balde,

Balde est icy, ce Heros Renaldicque, auquel, comme estant de cœur royal

et franc, autant plaist le parti des Guelphes que celuy des Gibelins,

pourveu que l’un et l’autre aiment la bonne et belle reputation, et

soyent affamez de l’honneur. Ceux qui osent dire le Roy de France estre

Guelphe, et l’Empereur Gibelin, n’ont pas grand entendement, pensant que

tels princes se lient à telles folies.»

Or Balde, ayant eu patience pour escouter tous ces beaux discours,

soudain prend son espée, rompt les portes et entre dedans. Le voyant

tous entrer en telle furie, incontinent toute ceste infâme assemblée se

depart, s’enfuit, quittant là chascun sa chaire. Comme quand l’Aurore,

reluisant avec ses belles rouges couleurs, se descouvre au matin et

vient revoir le monde, tous les chathuans se cachent, et font soudain

retraite, de peur de veoir la clarté du jour: ainsi ceste compagnie

infernale escampe à la veuë de Balde, et ne peut souffrir l’aspect et le

regard d’un si grand personnage. Il demeure là seul, voyant toutes les

chaires vuides; et, s’en courrouçant, brise et decouppe tout avec son

espée. Pendant qu’il s’amusoit à cela, il aperçoit la gratieuse personne

de Seraphe, qui souvent vient et revient voir Balde: les Compagnons

duquel il avoit jà trouvez comme ils estoient ainsi poussez en furie

l’un contre l’autre, et lesquels il avoit reduits et remis en bonne

cervelle, et les avoit là amenez bien rassis et paisibles; et puis

soudain disparut, et s’en retourna en haut.

Or les Compagnons recommencent à poursuivre leur chemin par ces lieux

tenebreux. Fracasse marche le premier, ayant un courage tel, qu’il

bouilloit d’envie d’arracher les cornes aux Diables; et ne parloyent

tous par entr’eux que de tels exploits. Boccal recite les follies

inventées par les Poëtes, lesquelles ils disent estre aux Enfers. Il

raconte ce qu’il avoit leu autrefois du guerrier Meschin; pendant

qu’aussi Cingar rapportoit à son amy Falcquet le sixiesme livre de

Virgile. O chose merveilleuse! qui la pourroit croire, si on ne l’avoit

veuë de ses propres yeux? Cingar demeure court au milieu de son conte,

sans pouvoir plus parler, et s’imagine tout autre chose que le contenu

de ce sixiesme livre, et ne se resouvient en avoir parlé.

Falcquet ne sçait aussi ce que Cingar luy avoit dit, et estoit tout

alourdi fantastique après toute autre chose, sans se resouvenir de ce

qu’il avoit entendu de ce sixiesme livre. Le Centaure brouille sa

cervelle de plusieurs choses, tantost veut celle-cy, tantost celle-là,

et ne sçait que choisir. Fracasse fait beaucoup de chasteaux en l’air.

Sa langue se taist autant comme si elle n’eust jamais parlé. Hippolyte

n’avoit plus de sel en la teste; son entendement embrouillé passe à

travers de plus de cent chimeres. Lyron, ravi de plusieurs imaginations,

tenoit ses yeux eslevez en haut, se riddant le front. Moscquin estoit

fol, et Philoforne plus fol: car le soing de plusieurs affaires fait

devenir les hommes fols. Fanet et Grillon marchoient ensemble, sans

parler l’un à l’autre, et se regardoient avec les yeux fichez l’un sur

l’autre. Boccal en humeur fantastique marchoit seul devant, remuant les

levres sans proferer aucun mot, et avec les deux mains joüoit à la morre

tout seul, s’escriant quelquefois, sans prononcer une parole. Mais

Balde, ayant la parole à commandement, blasmoit fort le silence qu’il

voyoit en ses compagnons, et, parlant à eux, il leur demandoit response:

mais iceux, estans devenus muets, le regardoient seulement pour toute

response. «Ho! dit-il, voicy une chose bien nouvelle: ô Cingar, que

veux-tu dire? ô Lyron? Hippolyte, vous ne parlez point? Et d’où vient

cela? Voulez-vous garder silence comme en un cloistre? Dites-moy quelque

chose, afin que le long chemin ne nous ennuye. Ne daignez-vous rendre

response à vostre Balde?» Iceluy usoit de tels mots à ses compagnons;

mais il eust plustost ouï parler des murailles. Partant, estant las de

leur faire tant de demandes, ne voulut plus essaïer à les faire parler.

Ainsi marchoient-ils à pas mal asseurez, comme font les Lansquenetz

quand ils ont en l’estomach du vin plus crud que cuict. Balde enfin veut

sçavoir la cause de cecy: il s’advance avant les autres, et trouve une

autre chose nouvelle; car il sent la terre manquer soubs ses pieds, et

ne luy semble plus veoir terre sur laquelle il puisse affermir ses pas,

et comme s’il estoit suspendu en l’air, manie les jambes, et ne sent

aucun travail à marcher. Il se tourne vers ses compagnons et les voit

marcher de mesme comme luy avec pareille legereté. Ils veulent bien

parler à luy, mais ils ne peuvent que remuer les levres, et, comme

muets, ne parlent que de l’œil et des mains. Chascun sent son corps se

porter legierement, et aller comme à nage, et se resjouissent de marcher

ainsi sans aucune peine. Cecy leur dura jusques à ce qu’un vent les

poussa dedans un creux. Là estoit le sejour de Fantasie, accompli d’un

murmure de silence, d’un mouvement permanent, et d’un bruit taisible,

par un ordre confus sans reigle, sans proportion et sans art. On y oit

les Fantasies volleter sans cesse: les estourdis esprits, les songes,

les pensers esmeus sans aucune raison, le soing nuisible à la teste, la

sollicitude fantastique, l’espece et image diverse de l’entendement.

Enfin, c’est la cage des fols; chascun en icelle se piccotte la

cervelle, et pesche des mousches en l’air. Du nombre de ces gens icy

sont les Grammairiens et la race des maistres-ès-arts. Là est le Nom et

aussi le Verbe, le Pronom, le Participe et toute leur sequelle, à

sçavoir: _là_, _icy_, _delà_, _deçà_, _en bas_, _en haut_, _à gauche_,

_à droit_, avec toute la bande de _qui_ et de _quels_. Les argumens

dialectiques y volent çà et là, mille sophismes, mille sottises, pour,

contre, en niant, en prouvant. La Matiere ne defaut point icy non plus

que la Forme. L’Homme, l’Ens, la Quiddité, l’Accident, la Substance avec

le Solecisme. Toute ceste bande assaillit les compagnons, ainsi que les

mousches donnent l’assaut à un coing de beurre, ou à un fromage frais.

Je me suis trouvé quelquesfois, je le confesse, estant bien repeu de

vin, et estant à cheval, pendant que le soleil estoit en sa vigueur,

lors que la cigale chante, que six mille moucherons volloyent autour de

ma teste, comme ils ont accoustumé de voler environ un pot de beurre et

un vaisseau de moust. Ainsi ces legeres fantasies et apprehensions

biserres assaillent ensemblement ces Compagnons et leur piccottent la

cervelle, et, entrans en leur teste, mettent sans dessus dessous le

silence.

Balde, n’estant point atteint de ce mal, les regarde, s’estonne, et

enfin s’en rit, voyant Cingar, lequel pendant que telles fantasies le

provoquoient tantost deçà, tantost delà, les poursuivoit, les prenoit

avec les mains; mais il n’avoit la dexterité de les retenir, et voïoit

qu’enfin il ne tenoit rien. Vous avez peu veoir autrefois des enfans

s’esbattre à prendre des mousches en la main, pour puis après les mettre

en prison en un coffret fait de papier plié en quatre. Ils en prennent

beaucoup, et les retiennent bien dedans le poing; mais quand ils

estendent les doigts, et les ouvrent un petit pour les prendre de

l’autre main, elles s’eschappent, perdans l’huille et le temps, comme on

dit. Cingar et ses compagnons estoyent ainsi, non sans apprester bien à

rire à Balde. Ils tendoient les mains, pensans prendre quelque chose,

mais enfin ils trouvoient que ce n’estoyent que comme des chauve-souris,

des chathuans, des chouettes qu’ils prenoient, et dont ils emplissoient

leurs poches. Cingar receut de Paul le Venitien et de Pierre l’Espagnol

mille fourbes, lesquelles soudain il avalla aussi doucement que si

c’eust esté de la coriandre confitte. Puis, s’en va contre Falcquet, et

tout de suite luy fait trente argumens; mais Falcquet, bon Logicien, luy

respond promptement: l’un crie, l’autre babille, et ne se pourroient

jamais accorder en cent ans. Lyron en fait autant; aussi font Hippolyte

et Boccal. En somme, tous avec si grand bruit remuent la Physicque,

l’Ethicque, l’Ame et cent telles nouvelles, que Balde tout estourdi fut

contraint de se boucher les oreilles. Philoforne trouva là l’estrille de

l’Escot, laquelle il print, et jura qu’il en estrilleroit bien les

livres de S. Thomas d’Aquin. Virmasse amasse les songes et resveries

d’Albert le Grand, et avec iceux il se veut rendre agreable à tous, et

predire l’advenir, oster la cervelle aux corneilles, prendre les

poissons à la main et ouvrir les serrures sans clef. Fracasse s’efforce

à prendre des grenouilles, sautant et pissant par derriere, et pendant

qu’il en tient une, l’autre s’enfuit bien loing. Boccal, sans grand

travail, prend je ne sçay combien de regles d’Epicure, les serre et les

met en son baril, de peur qu’elles s’enfuient, et bouche bien l’entrée

avec le bondon.

Entre telles bandes, on descouvre enfin une beste, laquelle avoit une

teste d’asne, le col de chameau, mille mains, mille pieds, et portoit

mille aisles pour voler, un ventre de beuf et les jambes de chevre. Si

icelle avoit une queuë de singe, avec laquelle elle pouvoit chasser

d’autour de soy les taons, elle toucheroit jusques au ciel et voudrait

avaler Minerve en un morceau: mais, parce que tout ce qu’elle fait n’est

qu’un bignet, à faute de queuë n’est rien estimée, et est appellée

Chimere, laquelle engendre de hautes montagnes, et naist d’icelle un

petit fagot. On voit aussi là un autre monstre à deux ventres, lequel

est seulement soustenu de deux jambes, comme la Carte de Tacun tient et

represente les deux jumeaux Castor et Pollux, voulant demonstrer les

signes de la Lune. Ainsi et en la mesme façon est là formé un homme avec

deux corps, ou bien deux hommes se joignans ensemble par l’aine

seulement. L’un s’appelle: A sçavoir mon, et l’autre s’appelle de mesme

nom, se donnans à soy-mesme de grands coups de poing. Et toute la forme

s’appelle: L’un ou l’autre: se combattant ainsi soy-mesme, l’un prouve,

l’autre nie: et enfin tous deux viennent en un.

Or, cependant les Compagnons sont emportez par un je ne sçay quel

mouvement, et se trouvent hors la caverne: et lors chascun commence à

marcher sur ses pieds; chascun chemine, et ne se souvient de ce qu’il a

nagueres veu. Les fantasies s’en vont, lesquelles ils avoient tantost

tousjours autour d’eux, et reviennent au lieu d’où ils estoient partis.

Iceux toutesfois sont, grand espace de temps, à demy fols et à demy

estourdis, et retournent enfin à leur maison. O! que pauvres gens sont,

et de peu d’esprit, ceux qui perdent le temps à telles choses vaines et

qui pensent employer le jour après icelles plus utilement qu’à mesurer,

et bien peser des mots et paroles Maccaronesques, et qu’à attacher et

coller des vers sur les espaules de Pasquin! Car icelles à la fin se

perdent avec leur legereté, et ceux-cy folastrent tousjours encore que

leurs ans durassent autant et plus que ceux de Nestor.

Ces Compagnons donc s’en vont; et Balde leur racompte tout ce qui

s’estoit passé entr’eux. Et n’estoient encor gueres loing, quand voicy

au devant d’eux se presenter un certain bouffon, et fol tout à faict:

car il chevauchoit une longue canne, comme font les petits enfans, et

levoit de sa main gauche la bride de son coursier, et avec la main

droite tenoit une longue chenevotte, au bout de laquelle y avoit un

petit moulinet, lequel, pendant que cest homme couroit, le vent faisoit

tourner tout autour. Il portoit deux oreilles droites faites de drap,

lesquelles il avoit attachées à son capuchon, auquel il avoit des

sonnettes cousuës: il saulte et contrefait des pieds et des mains la

moresque, et, presentant la main à Balde, commence à dancer. Balde, avec

un gracieux accueil, ne le refuse point, et se laisse aller dançant avec

luy, ainsi que ce fol le vouloit mener. Les Compagnons rient, et sont

envieux de veoir la fin de ce jeu, suivans eux tous ceste dance. Ce fol

ne dit mot: mais tombe souvent à terre. Balde le releve, et ne pense à

autre chose qu’à relever souvent ce bouffon.

Après quelque peu de temps, ils apperçoivent une grande machine, la

hauteur de laquelle surmontoit le mont Olympe. Et qu’estoit-ce ceste

grosse masse? C’estoit une coquille, ou, pour mieux dire, un test sec et

creux, lequel, quand il estoit encor frais, sain et entier, estoit

mangeable et eust peu fournir d’une bonne repeuë à tout le monde. A son

costé, il y avoit un trou, au lieu de porte: par iceluy entre le

bouffon, Balde, et les autres. C’est la demeure des Poëtes, des Chantres

et des Astrologues, qui inventent, feignent, chantent, predisent,

devinent plusieurs songes à un chascun, et qui ont rempli leurs levres

de nouvelles follies et vanitez. Mais quelles peines ils endurent!

Oyez-le maintenant, ô Poëtes, ô Astrologues, Chantres et Chyromantiens,

ne veuillez feindre tant de menteries, et avec un art de flaterie

complaire aux seigneurs, ausquels, comme à de pauvre moutons, et

despourveus d’entendement, vous comptez sur le doigt mille fadeseries de

vos estoilles; et ce que des facquins et portefaix peuvent dire par les

conjectures des choses passées qu’ils ont veu, vous le rapportez à

certaines conjonctions, et à des ascendans de Juppiter, en conjonctions

faites avec la Vierge et avec le Lyon. Ce test est leger, creux, dedans,

et semblable à une sonnette en laquelle y auroit un pois sec pour rendre

un son. Ce test, à la vérité, est la vraye maison et le séjour des

Astrologues, des Chantres et des Poëtes, et est comme une pierre qui,

jettée en haut, revient tousjours à bas, et comme un feu qui de soy

mesme tend tousjours en haut. Ainsi les choses legeres se meslent avec

les legeres; et les vaines et superflues avec celles qui sont de

pareille qualité. Il y a là trois mille barbiers fort experts: l’office

desquels n’est pas de faire et raser les barbes, mais d’arracher les

dents avec tenailles. Pluton les paye tous les ans de leur salaire.

Chasque Poëte, chasque Chantre et chasque Astrologue est suject à un de

ses barbiers, qui le fait souvent crier: ay, ay, pendant qu’il fait son

office sur une chaire et tient la teste de l’accusé entre ses cuisses,

et luy deschausse les dents, les luy maniant tout autour avec ses

ferremens jusques à ce qu’il les luy ait arrachées, qui est cause que là

vous oyez crier mille: helas! Car cest ouvrage ne prend jamais fin, par

ce qu’autant qu’ils ont par jour donné de menteries, autant à tous leur

arrache-l’on de dents: mais plus on en arrache, plus en renaist.

Partant, ô Crogne, la premiere de toutes mes seurs, si tu ne le sçais,

il faut que moy estant Poëte, je demeure icy. Il ne m’est moins

convenable de sejourner en ce test qu’à celui qui un jour proposa un

jeune Grec nommé Achiles à Hector, et qu’à cest autre qui mesprisa et

contemna l’insigne vaillantise de Turne, pour un Seigneur Ænée, lequel

par ses vers il louë pour une mitre et bonnet, qui luy couvroit la teste

jusques au menton, et pour ses cheveux oincts et frottez d’onguent. Ce

test est donc mon pays: en iceluy, il faut que je perde les dents autant

que j’ay inseré de mensonges en ce gros livre. Adieu, Balde: je te

laisse en la recommandation d’un autre, auquel peut-estre ma Pedrale

fera ceste faveur de pouvoir chanter comme tu auras destruict le royaume

de Lucifer, et de te ramener de là sain et sauf.

Arrive, ô navire, très-lasse, au port désiré: arrive, il est temps: car

je voy que j’ay perdu durant une si longue navigation mes rames. Ha!

miserable que je suis, j’ay amené le vent de Midy et d’Auster sur de

belles fleurs; et par mes porcs sales et villains, j’ay soüillé les

belles et claires fonteines.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 49 / 53 题