LIVRE XXIII.

Ils avoyent desjà cheminé en ces ombres obscures et tenebreuses, par

l’espace de cinq journées, quand ils se veirent au bout et à l’extrémité

de la caverne, et ne peurent passer plus avant, obstant une pierre de

demesurée grandeur et qui traversoit le chemin, tellement qu’ils furent

contraints retourner sur leurs pas, et refaire le chemin qu’ils avoyent

jà fait avec grand travail. Ils se trouvent, par ce moyen, aussi

estonnez que sont les fourmis, quand, cheminans par leur route l’un

après l’autre, avec une longue suitte, sur une muraille, ou contremont

un vieil noyer, se baisans l’un l’autre, à la rencontre qu’ils font

montant et descendant, ils trouvent une ligne noire qu’on aura faicte de

charbon à travers leur chemin: lors ils s’arrestent tout court et

s’amassent en une trouppe reculans en arriere, et retournans sur leurs

pas. Balde advise sous ses pieds une pierre, laquelle il fait lever par

Fracasse. Iceluy, affermissant la plante de ses pieds contre terre et

roidissant les reins, l’enleve et trouve dessous un puits profond. Ils

prestent l’oreille pour sçavoir s’ils oiroyent quelque bruit venant du

fond d’iceluy. Ils entendent un bruit d’une eau coulant entre des

pierres. Mais ils n’y peuvent rien veoir. Cingar s’offre de descendre à

bas, comme de faict il y descend se tenant des mains et des pieds aux

pierres d’iceluy, et estant au bas, il trouve un lac ondoyant et entend

un ruisseau s’escouler à travers les feintes et fentes de la montagne.

Il appelle de là ses compagnons, tant qu’il peut crier, disant: «O

compagnons, descendez par ceste eschelle d’enfer?» Tous detachent leurs

ceintures, prennent le licol et les sangles de l’asne, et noüans tout

ensemble en font une longue corde, de laquelle ils s’aident pour

descendre à bas l’un après l’autre, et feirent devaler premierement

l’asne et puis Boccal. Enfin, tous se trouverent à bas avec Cingar.

Balde, par sa presence, rendit le lac notoire et aisé à veoir à un

chascun; car la pierre qui estoit en son heaume chassoit toutes

tenebres. Ce lac s’estend en un fort grand bassin, duquel sort un gros

fleuve, et ne s’en peut trouver un plus large, quand bien vous

mesureriez tous les fleuves du monde. Les compagnons commencerent à

cheminer le long du bord d’iceluy. Ils voyent au milieu de l’eau un

vieillard, la longue barbe duquel luy couvroit toute la poitrine, et

estoit assis sur le dos d’un long Crocodile, lequel estoit suivy de

trois autres, sur lesquels estoyent aussi assises de belles Nymphes.

Quand ce vieillard apperceut de loing une clarté, et ceste compagnie

s’esgaiant le long de l’eau, portant espées, rondaches et autres armes:

«Qu’est-ce que cela de nouveau? dit-il: je veux sçavoir que c’est et

d’où vient telle nouveauté.» Et commence à se stomacquer ainsi contre

Balde: «Qui a conduit icy vos pieds, ô fol et mal habile? Qui vous guide

si hardiment le long des rivages du Nil? Viste retournez arriere! Quelle

audace meine ces marrouffles-cy?» Balde luy respond: «Nous sommes

descendus du Ciel et allons en enfer: enseigne-nous le chemin?» Le

vieillard luy dit: «Il est aisé de descendre à bas; mais de retourner

arriere, cela ne se peut faire, sans bien suer d’un grand ahan, et

toutesfois tu te repentiras d’estre icy venu en nos quartiers; et si

vous ne vous hastez de vous en retourner d’icy, mon esprit me dit qu’il

vous en arrivera un grand malheur. Osez-vous, vous autres, qui n’estes

que la fiente des hommes, ainsi salir ce sainct pays? Retournez donc

d’où vous venez, poltrons que vous estes, et qui ne meritez que des

coups de baston? A qui est-ce que je parle maintenant? Voulez-vous que

je le vous die trois fois, asnes, pourceaux, gens pleins de poux?» Balde

endure tout et prend plaisir à ce vieillard, l’estimant comme revenu en

enfance. Mais Fracasse ne pouvoit plus retenir en l’estomac sa cholere,

et secouant sa teste et parlant haut: «Es-tu point Dieu? dit-il: ou, si

les dieux cornus font leur demeure en ces cavernes et lieux tenebreux,

tu dois estre plustost Archidiable et la charongne d’Enfer?» Ce

vieillard, parlant un peu plus doucement, dit lors: «La divine Gelfore

m’a donné le Royaume de ce fleuve et a mis ceste eau soubs ma puissance

pour tout jamais: on l’appelle Nil et se rend en la mer par sept bouches

ou canaux, et sa source est incogneue à Aristote, à Platon et à tous les

maistres és arts, combien qu’ils ayent rempli leurs gros livres

d’infinies barboüilleries, pensans en donner la cognoissance: mais, vous

autres, avec un esprit malin et mauvais cœur, avez trouvé son origine

qui est incogneue à ceux de lassus, et avec vos pieds mortels avez

souillé ces bords et rivages des dieux. Ceste belle compagnie de deesses

me sert et Gelfore m’a fait le haut Dieu de ce fleuve, laquelle s’est

establi au fond de la mer de grands Royaumes, et a distribué à ses

barons et vassaux, des fleuves, des estangs, des lacs, des fontaines et

des ruisseaux; et, entre le nombre des dieux, je suis nommé Rousseau.

Partant, comme Dieu et plein de la deïté des dieux, je commande,

j’excommunie, je jure, sur peine d’encourir mon indignation, ma

disgrace, et sur peine de la hart, qu’on m’oste ces bouchers, ces

chercutiers! Nettoyez-moy de ces villains icy! A qui est-ce que je le

dis? Sus, viste, allez, meschans!» Balde luy dit: «Tu es peut-estre Dieu

de quelque latrine emmerdée. Si toutesfois, comme tu causes, tu te puis

asseurer soubs ta deïté, garentis-toy, et tes putains, de ta ruine.» En

ce disant et se baissant, soudain prend une pierre, avec laquelle il

donne droit sur la teste du Crocodile et luy fait faire le plongeon en

l’eau. Le Rousseau est contraint se mettre à nage, mais, en se nayant,

il jouë des jambes pour neant. Il ne luy paroissoit plus hors l’eau que

le mufle, comme à une grenouille cachée en la bourbe. Les femelles

commencent à battre de leurs mains et s’enfuyent avec leurs Crocodiles.

Fracasse s’estoit fourré jusques au milieu du fleuve et tiroit le col au

Rousseau, comme à un poulet. Balde va plus avant, servant de

porte-flambeau aux autres, et devisent par entr’eux de la source du Nil

incogneue au monde; et pendant qu’ils passoyent le temps en tels

discours, ils rencontrent une obscure entrée de ceste montagne, laquelle

engouloit tout ce fleuve. Contre cette entrée defaillent les rivages du

fleuve, et ne se peut naviguer plus avant, passant l’eau à travers les

montagnes. Les compagnons s’arresterent là, ne leur estant possible de

cheminer plus outre, ne se presentant à eux aucun sentier, s’ils

n’avoyent des plumes pour voler ou pour nager. Ils n’ont aucun batteau,

ny aucun Dedale qui leur puisse attacher des aisles aux bras: aussi, n’y

a-il pas moïen de nager, à l’occasion de la pesanteur de leurs armes qui

les attireroit à fond. Fracasse se jette au milieu de l’eau, et,

gambadant en icelle, la faisoit remonter contremont plus de trois cent

brasses; et combien qu’il eust le corps d’un grand et haut hommasse,

neantmoins il estoit mouillé jusques au culot et remuant en l’eau ses

gros rongnons: «Ho! dit-il, compagnons, il y a tousjours remede à toutes

choses, moyennant que nous prenions advis: sautez tous sur mon dos, je

suis assez fort pour vous porter tous par ceste eau.» Balde, en riant,

luy dit: «Le pourras-tu, Fracasse? L’oses-tu bien?» Il respond: «Non pas

vous seulement qui ne pesez gueres, mais, s’il estoit besoing, je

porterois le peuple de Milan. On dit que ce geant d’Hercules porta la

chaire de Jupiter, sur laquelle estoit assise toute la famille des

Dieux: et, moy, qui ay un poulmon ferme et entier, ne supporterois pas

le faix de huict enfans, comme je vous estime au prix de ma force?» Tous

se jettent sur son dos et sur ses espaules, comme s’ils vouloyent

escaler une forteresse. Lyron se range à droit, et Hippolyte avec les

mains se tient auprès de luy. Balde prend le gauche, Gilbert le suit;

et, pour faire le contrepoix, n’estoit besoing y adjouster une pierre

comme on fait quelquefois aux sommiers et bestes de charge. Boccal se

prend à une des esguillettes des chausses de Fracasse. Philoforne monte

jusques à l’oreille, et Moscquin à l’autre, trouvant là de belles

chambres à se mettre. Cingar grimpe jusques au haut de la teste, se

mettant plus haut que les autres. Le centaure ne veut tant charger le

géant, comme aussi Falcquet: l’un se mettant à nager comme un chien et

l’autre comme un cheval. L’asne demeuroit derriere qui ricquanne et prie

qu’on ne le veuille laisser seul à la gueule aux loups. Il n’estoit

propre pour bien nager et n’avoit pas grande envie en aucune façon de

mouiller sa peau. Fracasse, en ayant pitié, le prend et le met soubs son

aisselle, le serrant assez asprement et tellement, qu’il le contraignoit

de petter comme une cornemuse, laquelle estant pleine de vent, pendant

que le cornemuseur la presse avec le coulde, rend les tons de sa musique

plus haut: ainsi cest asne triploit sa proportion. Fracasse, ainsi

chargé, jure que ceste charge ne luy est rien. Il tenoit en sa main

droite son grand baston, sur lequel il s’appuyoit, enjambant à grans pas

dedans ceste eau, et avec son bourdon faisoit grand bruit contre les

pierres, en rompant quelques-unes avec le bout d’iceluy. Or, après avoir

ainsi cheminé quelque temps, ils voyent de loing le jour et la fin de la

caverne; et lors ils commencent tous à chanter et à se resjouir: et

Balde leur commande de dire des joyeuses chansons et entre autres

celles-cy, qui ainsi se commencent: _Force l’Amant, de tous, d’un

autre_, et _Mer petite_. Mais Cingar chanta un tel motet: «Puisque nous

sommes hors de ceste obscure prison, chantons Turelure, sonnons la

chevre morte: _Que fait Ramancine? Que ne vient-elle à son mary?_

Chantons tarirariran: chantons tantare, tantare.» En somme, ils arrivent

à la clarté du jour, et là, tous descendent de dessus le dos de

Fracasse. Ils ne peurent toutesfois si tost veoir la lumiere; mais ils

feirent comme nous faisons, quand, ne voulans si tost sortir du lict au

matin, nous faisons les paresseux, et combien que le soleil aye desjà

espandu sa lumiere bien avant; mais la chambriere venant ouvrir les

fenestres, lors nous alongeons nos nerfs et cordes des jarrets, comme

font les asnes; et lors ne pouvons, du premier coup, endurer en nos yeux

la lueur du jour. Ainsi, ceux-cy sortis des tenebres, à grand peine,

peuvent-ils hausser leurs yeux vers la lumiere, estans aveugles de la

clarté et splendeur du Soleil; mais, estans incontinent asseurez, ils

s’esmerveillent comment il peut se faire jour soubs la terre, ou dedans

les entrailles d’icelle. Car, à la vérité, ils avoyent là trouvé un

nouveau monde, un nouveau Soleil, un nouveau siecle et nouvelles

habitations. Mais on dit toutes ces choses avoir esté faites soubs l’eau

par arts magiques, car ils ont bien recogneu avoir esté jusques au fond

de la mer, là où il y a une grande campagne sans aucuns arbres, et n’en

a point de plus grande, soit en long ou en large, fust-ce la vieille

campagne de Veronne, ou celle de laquelle ces pauvres Godiens se

vantent. Au milieu d’icelle y a un grand Palais et haut eslevé quasi

jusques au ciel, duquel ils voyent de loing mille cheminées fumer. En

iceluy, Gelfore avoit planté son siege et tenoit, ceste meschante

magicienne, tousjours-là une cour ouverte, et avoit, par tout son

Royaume, fait dresser des Theatres et de grands Colosses, comme nous en

voyons à Veronne. Elle a maintenant et tient en tout temps des vaches et

vilaines louves en ce lieu, afin que toute la ville soit toujours

renettie d’un tel fumier. Mais c’est une chose fort merveilleuse et

grandement admirable, de ce que le fond de la mer se tient en haut comme

une voute, et n’en distille à bas aucune eau, combien qu’elle soit

tourmentée et agitée par les vents, à travers laquelle le Soleil lance

ses rayons et penetre ceste humidité, comme on veoid une chandelle

allumée à travers un verre: et par là ce nouveau monde paroist, et une

nouvelle façon de vivre d’autres gens. Tous les compagnons

s’esmerveillent de veoir cecy, et Fracasse s’escrie: «Ha! diable,

auras-tu tant de puissance que tu puisses ainsi muer et changer les

dispositions naturelles? Assiez-tu en ceste sorte le fond de la mer en

haut, et par ta puissance les eaux se maintiennent-elles en haut sans

pesanteur, comme si elles estoyent d’air? Non, non, que faisons-nous?

Nous tardons trop.» Boccal respond: «Tu as raison, mon gros bedon; mais

nostre asne ne porte plus que manger.--J’ay faim!» dit Cingar. Moscquin

dit: «Comme un aveugle, je ne voy rien.» Le Centaure dit: «Ma panse

gronde de faim là dedans.» «Mangeons l’asne!» respond Fracasse.

Aussi-tost dit, aussi-tost fait. Il le prend par les pieds, et, luy

tirant le col, l’estrangle, comme fait la chambriere une poule. Cingar

commence à l’escorcher par les jambes. Boccal, avec sa dague de Margut,

luy fend la poitrine et luy tire du ventre les trippes, les rongnons, le

foie et toute la fressure. Balde, avec un caillou, fait sortir, de son

espée d’acier, des bluettes et scintilles de feu, lesquelles Hippolyte

reçoit sur de la paille menue, qu’il ajance: et Lyron, soufflant

doucement, fait flamber ceste paille et allume le feu. Philoforne

apporte de l’eau dedans leurs haumes et casques, et aussi Gilbert, et

lavent ensemble les pieces et quartiers de l’asne, lequel enfin ils

mangent partie rosty, partie boüilly. S’estant ainsi repeus, ils

s’acheminent vers le palais. Ils n’avoient gueres cheminez, qu’ils

rencontrerent un vieillard boiteux et une pelerine avec luy, ayant un

visage joyeux. Eux deux tenoient chascun en main un bourdon et un

chappeau en teste, et à leurs bourdons pendoient un petit escrit,

contenant le malheur qui leur avoit causé de voüer leur voyage. Ils

avoient sur leurs espaules des manteaux courts et le flasque à la

ceinture. Ils faisoient apparence d’estre las du chemin, et, pour ceste

cause, se meirent contre terre sur leurs manteaux estendus en une vallée

ombrageuse, pour se reposer. Les compagnons s’en viennent à eux et

eurent pitié d’eux; car ils sembloient bien avoir cent ans et qu’ils

avoient besoing de se reposer, plustost que de faire un long chemin.

Alors, ceste pelerine se range à l’ombrage, de peur de l’ardeur du

Soleil. Elle tient tousjours ses deux yeux contrebas, lesquels

neantmoins quelquesfois elle releve tout à propos et en darde des rayons

fort penetrans. Hippolyte, s’advançant, outre ses compagnons, l’œillade

le premier, et comme il y estoit sujet, il se laisse engluer. Balde,

avec un courtois semblant, salue ce vieillard et luy demande: «D’où

venez-vous? Où allez-vous? Comme vous appelez-vous?» Il respond: «Je

viens de devers Paradis et je vais en Enfer: on me nomme Pasquin[104].»

Balde luy dit: «Qui vous contraint de laisser Paradis? N’aviez-vous pas

là un bon et un brave temps? C’est un mauvais change de laisser les

bien-heureux pour aller aux damnez: je m’estonne quelle occasion vous

meut à ce faire.--Je suis, respond ce malin vieillard, la vraye pratique

du monde, et ceste barbe n’est point grisonnée, ni devenue si grande,

pour neant. Croyez-moy, qui en ay fait l’essay, vous vous trompez

vous-mesme, mon amy: l’homme se trompe, qui pense Paradis estre plein de

delices, d’allegresses et de joyeux passe-temps. Il y a cinquante ans,

que, moy, tenant hostellerie, je servois d’hostelier à Rome et estois si

cogneu à toute la ville, que ma renommée et mon nom y demeurera à

perpetuité, et m’ont les Peres honoré d’une statue, comme on a

accoustumé de faire à ceux qui sont dignes d’un renom, d’un honneur et

d’un beau triomphe. Ce ne te seroit pas une petite vertu d’acquerir une

louange par des choses que tu penserois estre agreables aux Rois, aux

Papes, à ceux qui portent mitres et bonnets rouges. Partant, j’ay trouvé

que tout nostre soing et estude ne doit estre qu’envers trois arts et

mestiers; à sçavoir l’art de cocquinerie, de bouffonnerie et de

ruffiennerie. Par les merites de tels mestiers, j’ay souvent gagné de

bons presens par Messieurs les porteurs de rochets, et ay receu d’eux

beaucoup de plaisirs: par telle pratique, ayant la cognoissance des

gestes, des prouesses, des actions, des vertus, des merites et du cours

de la vie de si grands personnages, je puis seul rendre bon compte de

tout le monde et en relever le secret. S’il faut adjouster foy aux

saincts Prophetes, croïez à Pasquin, sage et advisé Prophete. Tout ce

qu’il dit est aussi vray que le _Credo_, qu’on chante en l’Eglise.

Estant devenu tout decrepit, l’heure de ma mort s’approchoit, et toute

la ville de Rome s’attristoit fort pour moy. Elle supplia le Sainct Pere

de me vouloir envoyer au ciel, et me charger de forces bulles et briefs.

Le pape aussi-tost assembla le College, pour l’amour de moy. Là, après

un long discours sur ce que, par la perte d’un tel Citoyen, il

arriveroit un grand dommage aux jeunes courtisans et aux courtisanes, on

me donne enfin ceste indulgence, que je peusse tenir hostelerie devant

la porte du ciel, afin que quand les Preslats de l’Eglise, bien gras,

bien refaits, viendroient au Royaume de Paradis sur leurs mules, je

fusse prest à les recevoir en ma bonne hostelerie, ayans bien merité de

moy ce bon service et les loger en chambres garnies à l’Allemande. Mais

mon genie est tousjours à Rome soubs une effigie et statue de marbre,

par dessus laquelle, si on y pense bien, il n’y a chose si merveilleuse.

Tantost là je suis masle, tantost je suis femelle; maintenant on me

prend pour Religion; maintenant pour Victoire; je suis Pasquin tout nud

et sans chemise: ma face coulemerde n’a point de nez, à moy, estant de

pierre: ceste disgrace m’advient pour l’amour du Citoyen Marphore,

auquel je revele tous les secrets; et ne discourons ensemble que de

choses grandes, en plusieurs et diverses manieres, combien que les

pierres pueriles nous ayent osté la parolle. Or, vous sçaurez que nous

avons tenu nostre hostelerie par l’espace de trois ans devant la porte

de Paradis, avec fort peu de gaing; car les portes estoyent tousjours

cadenacées et courrillées et toutes moisies, pour n’estre souvent

remuées. Les aragnes y avoient tendu leurs toiles. Il se passoit bien

six jours, et telle fois huict, qu’aucun estranger, ou passant, ne

venoit en ce quartier. Si toutesfois aucun y venoit, c’estoit quelque

boiteux, quelque bossu, ou quelque borgne, ou bicle, ou bien quelqu’un

de ceux qui, ne se soucians des voleurs, ont la bouche plus pleine de

chansons que la bourse d’escus. Il n’y arrivoit aucun qui peut payer son

escot, qui voulut une chambre, qui demandast un lict, ou de l’avoine

pour sa monture. Il n’y venoit que ceux qui n’avoient pas un sol et qui

avoient accoustumé de coucher dedans des chaumiers, et d’aller quester

et se nourrir seulement de morceaux mendiez çà et là. J’y ay veu fort

rarement des Papes, des Roys, des Ducs; aussi peu, des Seigneurs, des

Marquis, des Barons, de ceux qui portent chappeaux houppez, des mitres

et des chappes cardinalesques, lesquels eussent peu tirer, de leurs

gibbecieres pleines d’escus, dequoy m’y enrichir, et qui eussent bien

voulu payer les chappons bouillis avec le potage saffrané et les tourtes

avec les bouteilles de divers vins doux et forts. Ce sont ceux-cy, qui

despendent et qui peuvent despendre leurs escus. Si d’adventure j’y vois

arriver quelque Procureur, quelque Juge, quelque Advocat ou Notaire, ne

pouvant penser que ce fussent de tels gens, soudain, je m’escriois: «O

le grand miracle!» Voilà qui a esté cause que je me suis osté de ce

quartier, mesme lors que l’abbé Demogorgon, qui n’aime que des rejettons

de choux, de sardines, des figues, des feves et des fraises, y vint sur

sa mule maigre et si ensorcelée, qu’on eust peu couldre ensemble ses

deux flancs. Il n’avoit pas en sa bource un pauvre liard, pour payer un

plat de bouillie chaude. Il vint enfin à la porte de Paradis, et pria

d’estre receu au dedans, et d’y estre fait citoyen bienheureux, ou

d’estre logé en quelque petit coing. Mais saint Pierre en cholere

repoussa de l’entrée ce miserable, et luy dit: «Va t’en, avaleur de

feves moulues! Tu n’es point et ne seras jamais digne d’entrer en ce

lieu, tant que ma Dame Simonne se tiendra entre les Clercs, laquelle

tant que Luscar permettra ainsi vivre parmi le monde, ni vous, ni toute

votre race ne pourrez entrer icy dedans. Va t’en, et ne frappe plus à la

porte, de peur que tu ne sois toy-mesme bien tabourdé!» Pendant que

telles choses se disoient, sortirent hors l’escole du ciel mille petits

enfans, les uns mal vestus, autres tous nuds, mal en poinct, mal

peignez, maigres et couverts de teigne; iceux entrerent en mon

hostelerie sans aucun contredit: «O! dis-je alors, quelle temerité

est-ce cecy, mes enfans?--Nous sommes, me respondirent-ils, jeunes

anges; donnez-nous à gouster.» Et soudain commencerent à remuer mes

pots, et me devorerent une fournée de pain frais et trois porcs, une

vache, trente chappons, autant de poules, six chevres avec le bouc,

huict flesches de lard, un plein saloir de salé. Que diray-je davantage?

le chat, l’asne, et ma maigre mule; et après telle mangeaille, ils

estoient encore affamez, et si je ne me fusse tout nud eschappé d’eux,

ils m’eussent, et ma fille aussi, fourré en leur ventre; pensez quelle

consolation reste après la mort.»

[104] Tout le monde sait que tel est le nom d’un groupe en marbre

exposé sur une place de Rome et longtemps confident indiscret de

mordantes satires lancées contre les grands. Pendant des siècles on

n’avait pu reconnaître le sujet de ce marbre profondément mutilé. Le

célèbre archéologue Visconti y a retrouvé Ménélas soulevant, au

milieu des guerriers troyens, le cadavre de Patrocle.

Quelques recueils des satires affichées à cette statue, publiés de

1510 à 1526, sont mentionnés au catalogue Libri (1847, nºs 2562 à

2566). Ils sont excessivement rares et souvent fort libres. Le

_Manuel du Libraire_ indique divers écrits du même genre. Les

_Pasquille_ et _Satiren_ en langue allemande, composés au seizième

siècle, ont été réunis par M. O. Schade, 1856, 2 vol. in-8.

Pendant que ce meschant vieillard babilloit ainsi, Hippolyte s’estoit

accosté de ceste jeune pelerine, et la vouloit emmener avec soy. Cingar,

rusé paillard, s’advançoit pour aider à l’entreprinse d’Hippolyte, luy

faisoit escorte, et guignoit Falcquet; mais enfin tous donnerent la main

à Hippolyte. Balde ne sçavoit rien de ce qu’ils vouloient faire, lequel

eust bien desiré que tous ces compagnons en tel temps se fussent portez

avec toute modestie et pudicité. Incontinent, toute la campagne se meit

à trembler tout autour, et ce trompeur vieillard disparut comme une

ombre. Les pieds de Balde et ses jambes ne se peurent tenir de trembler,

et ses cheveux de se herisser, quand il se veid seul, ne voyant devant

soy aucun de ses amis. Il resve à ce qu’il doit faire, et où il doit

aller. Il invocque Dieu en son esprit, et appelle Seraphe à son secours.

Enfin, il trouva pour son meilleur de s’acheminer vers le Palais de

Gelfore, ayant opinion d’y trouver ses compagnons en quelque ennuy.

Mais, comme il s’acheminoit assez lentement, et à pas comptez, voicy

venir vers luy de loing Resveilleguerre, qui couroit en façon d’un

Stradiot sur un genet, et portoit sur son espaule sa javeline. Balde le

recognoit, l’appelle: «O Resveilleguerre, es-tu point l’Ange Gabriel,

qui puisses apporter joyeuses nouvelles? Où est Seraphe tout nostre

espoir?» L’autre respond: «Je ne porte jamais, mon Baron, meschantes

nouvelles. Reçoy, en don de Seraphe, ceste pierre, qui a la vertu de

rendre invisible celuy qui la porte: on la nomme Opthalmie. La tenant en

ta bouche, tu ne seras veu de personne; et cependant tu entreras au

Palais, auquel Gelfore, presidente sur toutes les vaches et les louves,

fait sa demeure, gouvernant toutes leurs estables. Ce vieillard, qui

vous avoit dit estre Pasquin, n’est pas Pasquin; mais c’est Demogorgon,

lequel a accoustumé de battre de sa queue les vives Fées, et chevauche

les sorcieres en guise d’asnesses. Il ne venoit vers vous que pour vous

decevoir, et vos compagnons; mais vous estes demeuré seul exempt de ses

piperies, et vos compagnons portent la peine de leurs merites. Vous les

recouvrerez toutesfois enfin avec joye et contentement.» Ayant achevé

ces mots, soudain se disparut.

Balde met en sa bouche ceste pierre, qui le rend invisible, et s’en va

au Palais de Gelfore; il rencontre force trouppes de sorcieres, à

travers lesquelles il passe comme une ombre, et, pour se donner du

plaisir, en tire l’une et puis l’autre par leurs robbes, donne des coups

de pied à une, des soufflets à l’autre. Il entre dedans le Palais,

duquel les portes sont tousjours ouvertes: les entrées, les voultes, les

corniches, le tout n’est que d’or. Il voit une bande embastonnée de

longues picques: il estime que ce soit la garde de la Roine.

«Resjoüis-toi, ô mon espée, dit Balde, tu te repaistras en brief de

bonne viande, et laveras ta face en sang Aërien!» Il tire vers un

cloistre qui estoit fort ample et large, lequel estoit embelli de cent

cinquante colonnes. Tout y resplendissoit pour l’or et merveilleuses

richesses qu’on y voyoit. Les pilliers, les colonnes, les chapiteaux,

les pieds d’estals, les frises estoient d’or. O quelles façons de faire!

O quelles villanies Balde trouva-là! Quelles bordeleries? Quels actes

ords et infames! Si je le voulois descrire, il ne seroit utile ni

profittable pour la jeunesse de le voir escrit; car il ne faut

manifester toutes choses aux simples. Tout autour estoient plusieurs

chambres basties separement par certaines mesures, ayant leurs huis

tousjours ouverts, et le seuil fort usé, pour la frequence de ceux qui

sans cesse alloient et venoient, ainsi qu’on voit aux maisons des Roys.

Balde, sans se faire veoir, veut contempler par le menu toutes ces

choses. Il entre à la premiere porte qui estoit haute et large, en

laquelle plusieurs entroient et sortoient. Là dedans on oyoit tic-toc,

du bruit que faisoyent des mortiers de bronze; car c’estoit là

l’Apotiquairerie. Il entre plus avant, et revisitant tout, il s’estonne

d’y veoir une infinité de vieilles, assemblées ensemble, lesquelles

enseignent une infinité aussi d’hommes, ou plustost sorciers, à mille

choses meschantes. Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols, des

Allemans, des riches, des pauvres, des laïcs, des moines, des prestres,

des dames, des nonnes, et, en somme, de toutes sortes de gens. Iceux

sollicitent et procurent secretement diverses choses, et font, selon ce

qu’on leur apprend, des onguents, des ciroënes, des pastes, des

linimens, des emplastres, des pillules, des confections, des sirots. Ils

ouvrent et referment, tournent, remuent mille boëtes, mille pots,

flaccons de triacle, barils et bouteilles. Les uns pesent l’eau avec

balances, les autres pilent et concassent herbes et drogues, avec les

pilons dedans les mortiers, comme du taxe, du cambrossen, des squilles,

de l’aconit, de la ciguë. Autres emplissent des vaisseaux d’estain de

electuaires noirs, composez la nuit, à la clarté de la cinquiesme Lune,

avec de la salive de crapaut, de la chair de pendu, du poulmon d’un

asne, de la peau d’une grenouille verde, de la sanie de la matrice, de

soulphre tiré de l’argent vif, des corps morts par mort violente, de la

sueur d’un loup enragé, de la gresse de vipere, du fiel d’une puppu et

du lait d’une ceraste. Davantage, ils meslent les choses sacrées avec

les prophanes, et se servent de chandelles faites de la cire du cierge

Paschal, du cresme, du sel du baptême, autres telles choses que de

mauvais Prestres donnent à ces poltrons. Je pourrois bien d’adventure

descrire comme ils font telles compositions; mais je me defie que,

pensant reprendre les fautes d’autruy, je deviendrois precepteur et

instructeur d’icelles, tellement qu’on m’estimeroit digne de la mitre

d’un Thomiste, et me donneroit-on en main la queuë d’un asne en guise

d’une bride, recevant telles choses pour un si grand labeur. Car, pour

dire verité, tous les jeudis on y voit courir des Orateurs, des

Advocats, des Medecins, des Astrologues, des Poëtes, des Moines, des

Prestres et des Juges. Mais, parce que la raison cede au respect et que

les gros poissons ont accoustumé de manger les petits, il n’y a

seulement que quelques malheureuses vieilles qui servent de spectacle au

monde, quand on les promeine sur des asnes[105]. Icelles servent de

voile aux fautes des nobles, et espargnent aux Dames le feu qu’elles

meritent.

[105] Des femmes accusées de sorcellerie, des entremetteuses, étaient,

au moyen âge, promenées sur un âne, au milieu des huées de la

populace, et fouettées par le bourreau. Le dix-huitième siècle a

offert encore à Paris le spectacle de promenades de ce genre.

Balde se fourre partout, estant ainsi incongneu, regarde à tout, lit les

inscriptions des boëtes et des pots. Il ouvre les livres, et lit en

iceux: il n’y trouve rien que des receptes mortelles, à sçavoir: comme

les enfants sont ensorcelez par la seule haleine d’un marouffle; comme

il faut causer un dormir pour cependant jouir d’une fille; comme un mari

cognoistra quelles cornes sa femme luy fait, et pour trouver le ribaut

sur le faict; comme il faut contraindre les belles filles à aimer, et y

attirer de force leurs volontez encore saines et entieres; comme une

femme n’engrossira point, quelque coup de corne qu’on luy donne; comme

elle vuidera son enfant si elle se sent grosse; comme, à grand’peine

estant nay, on luy peut corrompre tous les membres; comme une femme

pourra faire desecher son mari qu’elle haïra; comme une villaine

sorciere ostera l’entendement à un enfant, ou la vie du corps[106]. Il y

a là, dis-je, des Beguines, vieilles puantes, qui vont et reviennent,

portent et rapportent telles drogues en de petits pots, en des boëtes,

et autres vaisseaux. Balde les suit, pour l’envie qu’il a de veoir tout.

Il s’y voit un autre lieu, long de trois cens brasses, large de deux

cens, autant spatieux qu’aucun autre, qui se puisse trouver. Là, les uns

sont enseignez, les autres enseignent autant de sorciers qu’il y a de

graine au sable de la mer, autant que la forest de Bacane jette de

feuilles, et autant que la seche et sterile Pouille engendre des meuches

noires. Là sont de vieilles édentées, vieilles guenippes, vieilles

chassieuses, lesquelles Gelfore a instituées pour estre maistresses

d’escole, et des premieres du Senat. Icelles, à la façon des Pedagogues,

sçavent fort bien dispenser leur science, donnans les preceptes de

sorcellerie, et pour operer avec onguens, et faire de telles bonnes

œuvres, comme d’esmouvoir les tonnerres du ciel, faire tomber la

tempeste sur les bleds et sur les vignes, attirer la Lune çà bas, et

faire retrograder les estoilles, remonter les fleuves contremont, et de

la mer faire retourner les fontaines à leur premiere source; comme il

faut changer les corps en diverses formes, muer les hommes en loups, en

ours, en chiens, et se tourner soy-mesme en chat, en chouette, en hibou,

chantans la nuict sur les couvertures pour tristes augures; et comme les

Prestres peuvent abuser par fascinations leurs commeres, et les meschans

Moines chevaucher sur les diablesses de mules. Balde oit d’un costé et

d’autre plusieurs preceptes de sorcelerie, et, regardant de près pour

veoir s’il en recognoistroit quelqu’une, il advise la femme de Cingar,

et Berthe servir de maistresses d’escoles à des petites filles: dont,

tout estonné, ne se peut quasi tenir de tirer son espée. Mais,

considerant qu’il y voyoit aussi plusieurs Madames, femmes de nobles

personnes, et autres, sortans de dessous de grands chappiers, vrayes

montures de Satan, se prostituer aux diables, il appaisa sa colere, se

teut et se tint encore ainsi invisible, se confortant en soy-mesme; et

se resout de prendre un jour telles bonnes pieces sur le faict, voyant

clairement que celles que nous pensons estre icy des Hersilies sont là

des Thaides: mais bien loüoit celles qui sçavoyent dextrement couvrir

leurs larrecins; car la coulpe est à demy pardonnée qui est couverte.

Les murailles, les planchers, les toicts sont de pur or. Les chaires

sont aussi de mesme matiere, couvertes de diverses couvertures et

carreaux. Les licts sont parez de toiles d’argent, de velours plein et

de velours raz, de taffetas changeant, de samis et autres draps de soye.

Il voit là des jeunes gens beaux, de belle face, agiles, dispos, legers,

tousjours prets à danser, se jouer avec de jeunes filles. Il croit

qu’iceux estoient diables deguisez, qui avoient ainsi prins forme

humaine, et s’estoient, comme les hommes, vestus de robes et habillemens

d’or, et bonnets de velours. Ils portoient aussi des chausses

d’escarlate et des chemises à collet ouvré, des anneaux en leurs doigts,

garnis de pierres pretieuses. Ils estoyent parfumez de musc, de civette,

d’eau de naphe, et tenoient à leur nez du storax, et un mouchoir trempé

en eau roze: ce Palais en estoit tout abbreuvé.

[106] Tous ces secrets et bien d’autres du même genre étaient

regardés, à l’époque où écrivait Folengo, comme chose facile à

accomplir lorsqu’on avait des relations avec les puissances

infernales.

Autour des murailles de porphire, y avoit des espailliers tousjours

verds et remplis de fleurs, auxquels on voit plusieurs miroirs attachez.

Là, de pauvres et miserables filles apprennent à devenir Dames, mettans

sur leurs joues, sur leur front, sur le sein, du blanchet, et du rouget

sur leurs levres, pour les faire paraître rouges comme coral; et

frisotans leurs cheveux avec le fer chaud ou avec la paille, et chanvre,

avec laquelle elles les tiennent liez la nuict; s’arrachent aussi le

poil de leurs sourcils, pour n’en laisser qu’un filet en forme d’un arc.

Elles s’élargissent les espaules, et se font enfler le sein et

mammelles, voulans par là ressembler à la vraye semblance de Pallas.

Mais ce n’est qu’un sac de paille, ou cet espouvantail qu’un Jardinier

pose en son jardin, pour faire peur aux oiseaux, et les chasser d’autour

de ses graines. Je laisse là à part les lires, les flustes, les cistres,

les luths, les espinettes, les danses, les moresques, les gans d’Espagne

et le bal de la torche. La magicienne Gelfore fournit de toutes ces

choses pour une telle volupté, estant assise au haut de la salle dedans

une chaire dorée.

Pendant que Balde contemploit cecy, il voit qu’on ameine, avec une

grande rumeur, Boccal enchaîné, en le traînant, et auquel les gueux et

la villaine canaille donnoient de grands coups de pied et de poing. Tout

le peuple y accouroit pour veoir ce que c’estoit, et pour tourmenter ce

pauvre homme; on le pousse, et de pieds et de poings, devant le trosne

de la Roine. Il crie, recrie, et demande souvent pardon, et jure la foi

qu’il doit à Dieu n’avoir rien fait. Gelfore, enflée de colere, demande

la cause de sa prinse. On luy respond que ce meschant goulu estoit

clandestinement entré en la cuisine pour desrober, et qu’il avoit jà

fait son petit pacquet de fromage et de beurre, et qu’il avoit estrillé,

avec un baston, deux marmitons d’icelle, n’estant enroolé au nombre des

serviteurs domestiques de la Cour de la Roine, ni tirant ce villain

bourreau aucun salaire de sa Majesté, et y avoit davantage, c’estoit

qu’il ne vouloit dire de quel quartier il estoit venu. Gelfore, tournant

le visage avec une façon desdaigneuse, et toussissant un bon coup, et

jettant un crachat hors de son estomach, parla en ceste sorte: «Hors

d’icy sus! hors, menez au loin ce maroufle! Sus, vite! Que tardez-vous?

Ce mastin me deplaît. O badauts que vous estes, combien a esté grande

vostre indiscretion d’avoir amené devant moy une telle charongne: allez

viste, et changez sa villaine figure!» Aussi-tost, à ce commandement, ce

pauvre malotru est emmené hors de là, et toute la trouppe suit après,

criant contre luy. On luy donne plus de coups que n’en porteroit un asne

paresseux. Balde se contient bien à force, et avoit mis la main sur son

espée deux, trois et quatre fois: toutesfois il a patience pour veoir la

fin, desirant avoir cognoissance certaine de plusieurs choses. Enfin, on

oint Boccal de je ne sçay quel onguent: aussitost ses oreilles croissent

merveilleusement et son muffle s’alonge en telle sorte qu’il touche

quasi à terre. Ses bras deviennent jambes, de façon qu’au lieu de deux

il en a quatre; et devient tout couvert de poil gris, En somme, celuy

qui estoit Boccal est faict asne. Il ne crie plus: «Ha Dieu!» mais ne

dit que «Hin han!» Il court çà et là, estant bastonné à outrance. Il

pense tirer des coups de pied outre sa coustume; mais soudain il tombe,

et, en tombant, se donne de bonnes taloches. Il s’estonne en soy-mesme

de ne se veoir plus Boccal, mais à veoir le corps d’un asne, n’en estant

de plus gris en Arcadie, pour bien ricquanner en portant le bled au

moulin; et, pendant qu’il se veautre l’eschine en la poudre, l’un le

tire par la queüe, un autre par les oreilles, et enfin le fait-on lever

à grands coups de tribal.

Balde, ne pouvant plus supporter un tel outrage, tire son espée du

fourreau, et commence à donner sur ceste trouppe sans estre apperçeu, à

cause de la vertu de sa pierre: et comme le faulcon met en pieces avec

ses ongles le canart, ainsi Balde couppe et detrenche ceste miserable

compagnie. Chascun voit l’un de ses membres tomber par terre, sans veoir

aucun fer, et cela les contraint de quitter Boccal, fuyans çà, fuyans

là, et se cachans par le Palais. Sur ce bruit, qui vint incontinent aux

oreilles de la Royne, elle changea de diverses couleurs au visage. Elle

pense que ce soit un magicien, Coclés ou Seraphe, lesquels elle avoit

tousjours esprouvé estre ses mortels ennemis. Elle se retire en un

secret cabinet, separé de toutes les autres chambres, où cette porcque

avoit accoustumé d’exercer ses enchantemens.

Balde, cependant, tout seul, avoit occis et meurtri tous ceux qui

estoyent autour de luy, et avoit rempli la salle de plusieurs corps

morts, tellement que tout le cloistre estoit vuide, et n’y estoit

demeuré personne, s’estant chascun retiré dedans les chambres, et fermé

les portes d’icelles. Balde s’en va, et, voulant amener avec soy cet

asne, le chassoit devant soy avec un baston pointu, disant: «Arri, arri,

rosse, pru, pru, arreste.» Et, estant ainsi devenu muletier, il fait

tant qu’il met l’asne hors du cloistre. Ceste beste de Boccal ne sçait

qui le guidoit par derriere, ne peut encore comprendre qui est le

musnier qui le touche. Il tourne souvent la teste, pensant en apprendre

quelque chose; il voit bien l’esguillon, mais non pas le bouvier. Estant

un peu esloignez, Balde oste sa pierre de sa bouche, par le moyen de

laquelle il avoit esté çà et là invisible, et monstre sa face à son cher

asne, lequel, encore qu’il fut couvert d’une peau grise, recognoissant

Balde incontinent, en eslevant ses jambes de devant, se dresse comme

fait un tel animal voulant saillir une jument, pour rompre son pucelage;

et, avec ses jambes, comme si ce fussent ses bras, se jette sur le col

de Balde, et, avec la discrétion telle qu’elle peut estre en un asne,

presente son muffle baveux à la bouche de Balde pour la baiser. Balde ne

se peut tenir de rire à bon escient, sentant un si grand fardeau sur ses

espaules; toutesfois, comme il estoit plus courtois qu’aucun autre, et

qui ne sentoit aucune incommodité pour sa courtoisie, et s’accommodoit à

un chascun, tant il estoit doux, gentil et gratieux; il endure les

embrassemens et les sales baisers de Boccal, et pleura par trois fois

son malheur, puis il lui demande nouvelles de ses compagnons, s’il en

sçavoit quelque chose. Mais iceluy avec sa bouche d’asne ne fait

qu’asnonner: Balde ne peut entendre son langage asinin.

Boccal ne pouvant, ny de la langue, ny de ses mains, rien exprimer, par

le mouvement de ses grandes oreilles donnoit au moins quelque

intelligence à Balde, à ce qu’il eust à le suivre la part où il iroit.

Ce que fait Balde; et non loing de là se presente devant eux derechef

ceste fille, laquelle nous avons cy-devant dit avoir esté en la

compagnie de celuy qui se disoit Pasquin. Icelle avoit pour lors lié

avec une corde six animaux: un toreau, un sanglier, un linx, un singe,

un renard et un cheval, et tiroit après autant d’agneaux. Or, Balde

approchant de ces bestes, icelles commencent incontinent, et de pieds,

et de cornes, et de dents, à s’efforcer pour rompre les cornes. Balde

s’esmerveille de ceste rencontre, et demande à ceste fille par quelle

vertu ou quelle finesse et ruse elle peut assujettir ces animaux. Ceste

magicienne ne respond rien, mais attache ses bestes à un arbre, et puis,

comme une villaine putain, accourt vers Balde, et luy dit: «Si tu es

sage, ô Baron, tu viendras avec moy en des baings qui sont tous prets?

Use de moy comme tu voudras. Regarde que je suis belle: j’ai les joues

blanches et les levres rouges. Tu es las, je ne suis point lasse: que

mon lit reschauffe nos membres attenuez de travail ensemble.» Et disant

cecy, ceste lascive femme ouvroit et decouvroit son sein, et vouloit

ceste putain baiser Balde; mais iceluy recogneut incontinent que

c’estoit ceste fille pelerine qu’il avoit cy-devant veuë avec le

pelerin, et se defie que c’estoit celle qui avoit transformez en bestes

ses compagnons, et partant la prent habilement par les cheveux, et, plus

legerement que ne fait un chat quand il se rue sur un petit oiseau; mais

il luy fasche de s’attaquer à un sexe fragile et se contente qu’elle

remette ses compagnons en leur premiere estre, et qu’elle s’en aille

puis après où elle voudra. Il la despoüille toute nue; mais, pendant

qu’on la despoüille, elle se change en une vieille edentée, chassieuse,

bossue. Balde, qui pensoit avoir prins un bel œillet, quand il se veit

entre les mains une telle carongne, incontinent, avec un grand mal de

cœur, laissa cette villaine. Icelle incontinent s’enfuit ainsi nue, et,

pendant que Balde regardoit où elle s’en alloit, aussi-tost se presenta

devant luy la venerable face de Seraphe, lequel, soudain exerçant son

art, avec vers magicques, figure plusieurs cercles en terre par certains

nombres, et puis incontinent l’enfer tremble et viennent les diables en

grande bande. Lors Seraphe commande, avec seules parolles, que ces porcs

et bestes soyent delivrées de leurs prestiges et fascinations, et que,

reprenans leurs vrayes formes, ils se representent à leur naturel, et se

monstrent tels qu’ils sont à la vérité. Cingar, en moins de rien, se

descharge de la figure de singe; Fracasse quitte sa forme de bœuf; Lyron

n’est plus linx; le sanglier devient Hippolyte; le Centaure, qui estoit

tout cheval, en perd la moitié; Falcquet reprend sa forme humaine, en se

despoüillant de celle de renard; Boccal se trouve devestu de sa peau

grise d’asne. Ils changerent tous le poil; mais quant aux coustumes, je

ne sçay.

Or, parce que la chandelle est bruslée jusques au bout, et que la lampe

vuide d’huile a consommé toute sa meche, j’en ay assez dit jusques icy;

à demain le demeurant.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 47 / 53 题