LIVRE XXII.

Il est besoin, ô ma mule, de charger maintenant ton bast d’un lourd

fardeau, lequel te fera suer et fienter, et en le portant te fera perdre

l’haleine et le poil. O Grugne, monte avec moy, afin que nous

chevauchions ensemble sur une mesme emble; car il faut que nous

achevions le voyage que nous avons en commencé. Encore que la corne des

pieds de devant de ma monture soit mal ferrée, si faut-il haster le pas

pour attrapper un Poëte, ce barbasse, ce vieillard, et ce gros et gras

Poëte, que tu nous as dit tantost s’estre presenté devant Balde et ses

compagnons. Mais, afin que d’un si excellent poëte, on aye pleine et

entière cognoissance, nous repeterons son histoire dès son commencement.

Il y a un lac en Italie, surnommé de la Garde, lequel fut chanté et

celebré par ma sœur Gose, au temps que Gardon faisoit le degast sur le

royaume de Monigue, et que le Pape Stinale presidoit à Rivoltelle. Du

milieu de ce lac sourd un fleuve, lequel, vers la forteresse de

Pesquiere, court viste par des pasturages et prez. Iceluy se nomme

Minze; et, abreuvant les murailles de Gode, vient puis après enclore les

murs de Mantouë, et ressemble lors à l’Océan, tant il se brave avec ses

grosses ondes. Passant ainsi autour et par le dedans de ceste ville, il

emmeine quant à soy les immondices et ordures de la ville: puis,

au-dessous, il se resserre, et de là s’encourt pour rencontrer la grande

forteresse de Governol. Avant toutesfois que de mer il se reduise en

forme de fleuve, il trouve deux pays ennemis, s’escoulant par entr’eux

deux, et les tient divisez et separez comme deux louves, qui voudroient

se prendre l’une l’autre à belles dents. Ainsi Hostie est divisée de

Revere par le fleuve du Pau. Ainsi Stellette est separée de Figarol par

ce fleuve. Entre ces deux terroirs, Minze conduit ses eaux, empeschant

par son cours, qu’iceux se ruinent entièrement, et qu’une furie

diabolique ne les excite, estans desjà assez mal disposez. L’un

s’appelle Pietole, qui est à droicte en la vallée; l’autre est à gauche,

situé en la montagne, et on la nomme Cipade. Le premier se monstre

superbe et hautain, comme Rome contre les autres pays; l’autre mesprise,

comme Carthage, l’orgueil du premier. Mais parce que Pietole avoit

autrefois produit le Poëte Virgile, et avoit pour sa renommée receu un

grand embellissement de son premier honneur; Cipade, qui, en toutes

entreprinses, ne vouloit ceder au monde, se sentant rongée en l’ame par

l’envie, et se courrouçant en soy-mesme pour ce seul faict, ne se voyant

garnie d’aucuns poëtes; que fait-elle? On eslit, par l’ordonnance du

Sénat, un Ambassadeur lettré, et de grand sçavoir, lequel, ayant acquis

le degré de Doctorat, sçavoit tout le Messel. Iceluy, partant du port de

Curtaton, vint au royaume des Grecs, prenant port en Negrepont.

Incontinent le peuple accourut, et en grand triomphe receurent ce

magnifique Ambassadeur de Cipade: puis, s’informent de luy du motif de

son voyage. Il leur demande un guide pour aller vers le mont de

Parnasse, et le conduire jusques au sommet d’iceluy, lequel penetre de

sa hauteur l’espesseur de la Lune, ayant charge de parler à Phœbus, et à

ses sœurs. En peu de temps, cest Ambassadeur fut conduit jusques aux

ondes de Bellerophon, et avec honneste reception, et mille caresses,

Phœbus receut l’Ambassade de Cipade, laquelle fut que, comme Pietole se

resjouït, à cause du Poëte Virgile, ainsi la grande et fameuse Cipade

eust un Poëte tel que, par la force de ses vers il peust non seulement

terrasser Virgile, mais aussi Homere et qu’iceux ne fussent pas dignes

de lui torcher le derriere. Phœbus, songeant bien meurement à ceste

affaire, donna enfin ceste responce: «Il y a divers metaux que j’ay

accoustumé de distribuer aux uns et aux autres Poëtes. A l’un je donne

de l’argent; à l’autre, de l’estain; à un autre, de l’or; à cestuy-cy,

du plomb, et à un autre, de la merde de fer. Nostre magazin est rempli

de telles matieres, hormis que la boëte de l’or a esté du tout espuisée

par Homere et par Virgile, et n’en est pas demeuré une miette, ayans ces

poltrons et calomniateurs devoré tout, n’en ayant rien laissé à ceux qui

devoient venir après eux. Si vous ne mettez en avant Pontan, Sannazare,

Fraccastor, Vida ou Marulle[99], croyez-moy, tout ce qu’ont escrit les

nouveaux, ce n’est qu’Alchemie. Partant, ne mesprisez mon conseil, si

vous voulez avoir honneur en vostre entreprinse. Allez-vous-en plustost

aux soüillons de cuisine, et trouvez les beaux et luisans Royaumes des

Crespes et Beignets, où on a accoustumé de mener ordinairement une vie

heureuse, et où est le vray Paradis des Oisons. Comme je sonne icy de ma

lire, et que les Muses dansent autour de moy à la cadance d’icelle ainsi

là Tiphis jouë de la Cornemuse entre les seurs, lesquelles avec de la

paste et farine se font des moresques en abondance. Allez-vous-en là

promptement, et ne retardez aucunement vostre chemin: il n’y a encore

aucun qui excelle en cest art nouveau. La premiere palme et le premier

honneur des Beignets et Maccarons attend Cipade.»

[99] Il s’agit de Michel Tarchaniota, dit Marullus, poëte du quinzième

siècle dont les _Hymni_ et les _Epigrammata_ furent souvent imprimés

à cette époque. Quant aux autres écrivains nommés ensuite, Pontan,

Sannazar, Fracastor, Vida, ils sont trop connus pour que nous

jugions utile de nous arrêter sur leur compte.

L’Ambassadeur, ayant bien comprins ce conseil, et fourré en son cerveau,

remercie Phœbus. Delà, outrepassant le destroit de Gibraltar, et fendant

l’Océan, cherche à gauche, à droict, requiert, demande de toutes parts

ce qu’il avoit envie de trouver. Enfin, il arrive au pied de certaines

montagnes, où les habitans lient les vignes avec des saucisses, et où

les arbres portent pour leur fruict des tourtes et tartes. Il parle là

au pere Tiphis, et à ses sœurs. Il luy fut donné fort bonne audience, et

lors Cipade reçut une nouvelle recepte, par le moyen de laquelle elle

peut acquerir quelque Poëte portetripe, auquel Virgile serviroit de

lacquais, et Homere de pallefrenier pour estriller sa mule. On eslit un

jeune enfant, de la race et famille illustre de Folengue, estans le

peuple et le Senat amassez pour faire ceste nomination. On le met au

milieu, et est ordonné que Cipade l’entretiendra aux despens du public,

et qu’aucun ne sera exempt de ceste taxe, parce que ce doit estre un

profit public, attendu que c’est un honneur commun à tous d’ainsi

nourrir un Poëte qui doit un jour chanter les hauts faits de Cipade.

Lors tout soudain fut veu à tout le monde un grand miracle, et tel qu’on

dit estre autrefois advenu à Platon, lequel fut nourri par un essein de

mouches à miel, estant encore au berceau: ainsi, aussi tous les jours,

un merle noir passoit le fleuve du Pau, portant en son bec la pasture à

cest enfant, dont le nom de Merlin luy fut donné, et le dire commun fut

longtemps en usage: Le _Merle traverse le Pau_ pour nourrir Coccaie.

On le baille puis après à un sage et sçavant Maistre, et, estant devenu

docte à composer en vers et en prose, il s’en alla avec plusieurs de ses

compagnons à Boulongne, pour estudier et veoir que c’estoit des

menteries de Peret Philosophastre, sur lesquelles il commença aussi-tost

à se tordre le nez: et cuisoit et faisoit rostir ses saucisses avec les

cartes de Pierre d’Espagne, et s’adonna du tout aux arts Maccaronesques,

ausquels il estoit voué dès son berceau, et dedié pour estre leur gras

Poëte. Pendant donc que Pomponasse Peret faisoit ses leçons, et qu’il

renversoit sans dessus dessous tous les gros livres d’Aristote, Merlin

en soy-mesme minutoit des vers Maccaronesques, et affermoit qu’il ne

trovoit point autre amusement plus plaisant que cestuy-là.

Or cestuy-cy, practiquant ainsi seulet par ces cavernes, il se presenta

à Balde, ainsi que nous avons dit, et commande aux diables d’emporter la

magicienne Smiralde. Puis, carressant Balde et ses compagnons, les

embrasse de grande affection, et les meine en la boutique des forgerons,

là où, les faisant asseoir sur des chaires, commença à parler ainsi à

eux: «Vous soyez maintenant les bien venus, mes amis! Il y a cent ans,

six mois, huit jours, et quatorze heures[100], que moy, Merlin, vous

attens en ces trous et grottes infernales. Le sort m’a esté fort

gratieux pour m’avoir réservé à tels Barons, qui avec la conduite du

grand Seraphe viennent destruire et mettre par terre les maisons

Gelforées, et escorner les diables. Il vous conviendra endurer de grands

travaux, tant que vous vous desespererez de votre vie; mais la grace et

faveur du Ciel, qui est tousjours avec vous, ne vous abandonnera point,

et la puissance du diable ne sçauroit vous offenser, quand le Createur

de toutes choses vous sera en aide. Or, suivant l’ancienne institution

de l’Eglise, je vous advertis qu’il est besoin que vous vous confessiez

à moy: car je suis Prestre sacré; je suis legitimement esleu pour une

telle chose, par le moyen de laquelle les pechez sont lavez: et n’ayez

point de honte de vous confesser; car la rougeur que la confession nous

apporte au visage nous administre aussi un bon merite.» Cingar,

l’écoutant ainsi parler, se reserre tout le corps. O! combien la

confession est une chose dure à un meschant homme! Mais Balde, qui avoit

toujours une volonté sincere et entiere, avec une joye, dit à Merlin:

«Vos propos me sont fort agreables: nous nous confeserons tous à vous, ô

Pere Merlin. Il y a long-temps que nous connaissons la clemence de

nostre Pere celeste, lequel ne mesure point les pechez que nous

commettons contre luy; mais, encore que nous soyons meschans, il nous

desire, il nous aime, il nous attire et nous sauve: mesme il nous a

esleus et nous a appellez pour estre les soldats et les Barons de sa

justice invaincue. Je luy promets et luy jure, par la vraye équité,

qu’il nous aura tousjours pour ses clercs fideles. Or sus donc,

compaignons, resjoüissez-vous en esprit: chascun maintenant de nous

autres belute et sasse ses vieilles fautes, et despoüille son vieil

manteau!»

[100] Nous pourrions citer divers exemples de ces nombres burlesques

répandus chez des auteurs facétieux qui, venant après Folengo, se

sont amusés à renchérir sur lui. C’est ainsi que l’auteur du _Moyen

de parvenir_ a dit: «D’ici à deux cent trois ans, dix mois, sept

jours, dix-neuf heures, quarante minutes et trois secondes

justement.» Reboul, à qui l’on doit le _Nouveau Panurge_, écrivait

de son côté: «Ce bon vieillard disoit avoir neuf cent nonante-neuf

ans, onze mois, vingt-neuf jours et vingt-trois heures et demie.» On

lit dans un pamphlet de 1614 (_Response d’un crocheteur de la

Samaritaine à Jacques Bonhomme_): «Je demeure sept demi-heures un

quart et deux minutes pour percer l’intelligence de ceste parole.»

Transcrivons aussi ces lignes que nous empruntons à une production

du dix-septième siècle, la _Nouvelle Fabrique des excellents traits

de vérité_, par Alcrippe: «Il répondit qu’il venoit d’une ville où

il avoit esté trois ans, trois mois, trois semaines, trois jours et

trois heures.»

Faut-il puiser dans des productions plus récentes? Dulaurens, dans

son _Arétin moderne_ (1777, t. II, p. 122), racontant à sa manière

l’histoire de la chaste Suzanne, parle ainsi des deux vieillards

dont la luxure fut justement punie: «L’aîné de ces robins se nommait

Gautier; il était âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, neuf mois,

vingt-huit jours, vingt-trois heures, quarante-neuf minutes et

vingt-quatre secondes; le cadet, Garguille, n’avait tout au plus que

quatre-vingt-dix-huit ans, vingt-trois mois, vingt-neuf jours,

cinquante-neuf minutes et vingt-trois secondes.»

Un spirituel académicien, Charles Nodier, dans son _Histoire du roi

de Bohême et de ses sept châteaux_, parle de vers tombés dans un

oubli total au bout de deux jours, cinq heures et quelques minutes.

Alors chascun se range à part en quelque coing, se grattant la teste et

remuant sa cervelle, et remettant en memoire les pechez qu’ils sçavoient

ou pouvoient sçavoir. Le pauvre Cingar a occasion de souspirer du

profond de son cœur plus que les autres: il ne sçait, entre tant de

montagnes et parmy une si grande mer de maux et pechez qu’il avoit

commis, en quel costé il doit tirer. Pendant qu’il en veut remettre en

memoire quelque partie, aussi-tost se leve une confusion de

meschancetez: et prenant cecy pour une faute, aussi-tost d’autre costé

il se dement. Balde se vient presenter le premier, oste son espée avec

la ceinture, et, la teste baissée, se met à genoux et commence avec un

bel ordre à reciter ses pechez. Falcquet se presenta après, lequel

confessa tout ce qu’il avoit fait de mal par sa partie de devant, comme

en sentant, goustant et voyant; mais ce qu’il avoit fait par sa partie

de derriere, qui estoit comme d’un chien, il s’en retint, et cela

demeura caché en ses boyaux, estant Falcquet, homme pour le devant, et

chien par le derriere. Quant à Fracasse, Merlin ne trouva pas grands

pechez en luy; car certainement il avoit tousjours esté un bon poulet.

Lyron se trouva assez chargé et aussi Hippolyte, parce que l’un avoit

esté corsaire et l’autre voleur. Moscquin suit et le chantre Gilbert, et

eux deux, par deffaut de pechez, dirent à leur confesseur des choses

frivoles et petites peccatilles, que l’eau beniste et le cœur contrit

peut effacer. La confession du Centaure ne fut pas longue; car, quant

aux fautes qui s’estoient commises par la partie chevaline, il n’y en

avoit aucun péché. Philoforne s’en expedia aussi comme il peut. Merlin

fut contraint de faire relever soudain Boccal de devant soy, car il ne

se pouvoit contenir de rire, quelque gravité qu’il eut. Tous les cas

qu’il alleguoit, toutes les censures dont il se souvenoit, estoient plus

longues que la Pisanelle, ny la somme Rosaire. Cingar estoit demeuré le

dernier; enfin on l’appelle. Il va, ce luy est advis, comme au gibet: il

porte une montagne sur le dos. En premier il ne sçavoit comme il falloit

faire le signe de la croix: en après, confondant pesle mesle tout ce qui

luy venoit à la bouche, il le crachoit, fermant les yeux. Balde advise

cela, entend les soupirs de Cingar, et parlant bas à ses compagnons, il

leur dit: «Hem, hem, le voilà fresque, le sac est plein.» Iceux ne se

peuvent empescher de rire, voyans comme Cingar, en se confessant, se

travailloit beaucoup, souspirant extremement et s’essuyant souvent le

visage. Ils contemplent le pauvre homme bien en peine, remuant tantost

un genoüil, tantost l’autre, tant ils luy faisoient mal. Enfin il fut

confés et absous avec une grande penitence, comme on peut croire. Cingar

promet tout; mais sera une chose merveilleuse, si de ses promesses il en

fait la moitié. Aussi-tost qu’il fut parti de devant son confesseur, il

promet à Dieu que par cy après, tant qu’il vivra, il ne prendra plus

tant de peine de se confesser, n’en estimant point une plus grande, ny

une plus ennuyeuse.

Toutes ces confessions expédiées, Merlin se leve et leur dit: «Or sus,

Chevaliers, que musez-vous? Il ne faut point tarder, quand le temps

propre se presente. Vous voilà tous mondes, nets et bien escurez. Qui

vous retient? seulement vous souviennent de ne pecher plus. Si vous

pechez derechef, une très-grande peine vous attend.» Cela dit, il met

sur la table du biscuit sans sucre, du salé jaulne et quelque peu de

noisettes, et les fait asseoir, s’excusant à eux pour si pauvre apprest.

Après avoir repeu et beu quelque eau vinée, il les meine au-dedans, et

commande de lever une grande pierre de moulin. Fracasse avec sa forte

eschine s’y emploie, et remue quasi une demie montagne, et apparoist

lors une grande ouverture en laquelle il leur est permis d’entrer.

Merlin leur dit: «Descendez par là et n’ayez aucun doute. Vous trouverez

là une grande adventure: allez!»

Balde va le premier, et descend mille marches; les autres le suivent:

Coccaye demeura seul. Au bas de la montée, ils trouvent une porte close,

laquelle Fracasse ouvrit incontinent, ayant rompu les gonds d’un coup de

pied. Ils entrent en une grande, haute et large maison, en laquelle il y

avoit une si belle lumiere et resplendissoit de telle lueur que vous

eussiez juré estre là le Palais du Soleil. Ceste lumiere procédoit d’une

pierre precieuse qu’on nomme escarboucle, laquelle estoit plus grande

qu’un œuf d’Austruche, et par sa splendeur commuoit la nuit sousterraine

en un vray jour. Balde soudain tire, à la clairté de ce grand rubi,

l’esclat merveilleux duquel luy troubloit la vuë. Tout autour de la

salle estoient attachées contre la muraille des armes très-belles, et

telles qu’il ne s’en voyoit de pareilles par le monde, dont tous

s’esmerveillent grandement, et reverent fort ces habillemens de guerre

des anciens et ont crainte de les toucher. Au haut de ceste salle

voyoit-on le heaume de Nembroth avec un long pennache. Balde lors dit

«Nembroth estoit de stature gigantale; toy Fracasse es de mesme

corpulence: estant donc geant, prens cet habillement de teste de geant?»

Fracasse faict ce que Balde luy dit, et prend ce heaume, faisant un saut

en l’air. Les armes d’Hector, marquées d’aigles noires, estoyent là

semblablement attachées à la muraille. Icelles estoyent d’or, d’argent,

et de fin acier composées, rendans une belle lueur. Rome a jouï

d’icelles autant d’espaces de temps qu’estant dame du monde elle a tenu

en main le sceptre imperial; mais, après que par son orgueil elle s’est

soy-mesme ruinée, ces armes retournerent soubs terre dedans l’antre et

forge de Bronte: et pour le present Balde les vestit. Icy aussi se

voyoient celles qui avoyent autrefois esté à Achille le Grec; comme

aussi y estoient pendues celles du fort Ajax, de Thesée, de ce brave

Pyrrhus, de Roland, de Regnaut, de Durastan, de Rodomont, de Gradasse,

de Jehan et Nicolas Picivin, de Gatte Melade, de Barthelemi qu’on a

surnommé Coione[101]. Aussi estoit penduë à un soliveau la cuirasse de

Goliath, et la machoire du geant Sanson, et la masse de Morgant pesant

plus de mille livres. Fracasse la print, laissant son baston, esperant

avec icelle rompre les cloches d’Enfer. «Il y a icy, dit Balde,

abondance de toutes sortes d’armes: quelle pusilanimité vous tient à

present, ou quelle reverence vous empestre, que ne preniez de ces bonnes

armes?» Alors tous les compagnons, se desarmans de leurs armes, vestent

de ces belles armes, et mettent à dos ces cuirasses, qui estoyent

enrichies d’or et de pierreries: puis, prennent et enlassent en leur

bras des escus, boucliers, targes et rondaches, et ne demandent plus

qu’à se mesler vistement avec les diables. Boccal ne pouvoit trouver

aucunes armes selon sa fantaisie: il remue tout, il cherche par tout et

ne prend rien de ce qu’il trouve. Enfin il avise une chose qui luy

pleut. C’estoit la Dague de Margut, autrefois chantée par Louys[102].

Elle estoit posée en un coin, sans fourreau, et paraissoit par l’or

qu’on pouvoit remarquer par entre la roüille. Il la prend de bonne

affection, la baise et la met à sa ceinture. Il blasme tous ses

compagnons, et les appelle porte-faix, n’ayans aucun esprit, ny aucune

raison, ne pouvans cheminer ainsi chargez, ayans sur leurs dos de

grosses charges de fer, et voulans user leurs espaules comme facquins

sous tels fardeaux. Balde l’oyant: «O Boccal, dit-il, pourquoy ne te

munis-tu d’armes? Regarde combien en voilà encore?» Il respond: «Nature

ne m’a point creé fer; je suis chair de chair, et ainsi demeureray en ma

chair.--Pourquoy, luy dit Balde, portes-tu donc la Dague de Margut?--Je

croy, respond Boccal, que toute ceste compagnée s’emploiera à pescher de

bonnes anguilles au fleuve de Phlegeton, et de grosses et grasses

grenouilles: si tu as faute là, pauvre homme, de vivres, que

mangeras-tu? En quelle façon penserois-tu escorcher ces anguilles et ces

grenouilles? Et, pour ce, ceste dague nous servira, qui sçaura bien les

despouiller de leur belle robbe. Il y a là des chaudrons pleins d’huile

boüillante, ainsi que nous ont dit Barillete et frere Robert en leurs

predications. Qui nous empeschera de fricasser là nos grenouilles et de

faire rostir nos anguilles?»

[101] Il y a là un mélange de paladins imaginaires et de braves

capitaines italiens.

[102] Il s’agit de Louis Pulci, dont nous avons déjà signalé le poëme

sur Margute.

Cependant que ces compagnons se donnoient ainsi du plaisir, soudain

Balde se lance en l’air, et, estant dispos et gaillard, desgaine son

espée, commence à escrimer et autour de soy combat les vents à grands

coups, sans leur faire mal. Cingar à l’instant oste son espée de son

costé, et, la tenant en main, se tient abbaissé et tout courbé soubs sa

rondache qu’il portoit sur son bras gauche: «Que braves-tu? dit-il. Tu

t’en repentiras possible. J’estime peu les braveries d’un rufien. Garde,

demeure.» Et, en ce disant, il donna trois coups d’un traict: il

s’advance pour donner une taillade; soudain tire une estocade, puis

Balde pare l’un et l’autre, et ne s’esbranle aucunement: il rit, et

tourne autour de Cingar, sans faire contenance de tirer aucun coup, et

prend garde seulement si Cingar advance un pied: ce que s’il fait, il

l’arrestera, comme il advint. Car Cingar advançant un pied, soudain

Balde y met le sien dessus, et Cingar ne faut de tomber, et donner du

cul en terre; car, pensant retirer son pied de dessoubs celuy de Balde

pour tirer un revers, il ne peut sitost, estant retenu plus ferme qu’il

ne pensoit, et Balde levant son pied promptement, l’autre, tirant encore

à soy pour ravoir son pied, tomba soudain à la renverse: dont tous se

prinrent fort à rire. Cingar se releve, et, regardant ses compagnons,

s’escrie à eux: «Or sus, freres, tost, que faites-vous là? Arrestez!

mettez l’espée au poing, et tous ensemble chargeons sur Balde.» Alors

tous, tirans incontinent leurs espées, assaillirent Balde. L’un le prent

à costé, l’autre devant, un autre derriere. Mais le fuseau d’une femme

quand elle file, ou une toupie, ou la meule d’un moulin, ne tourne point

si viste que faisoit Balde, tantost çà, tantost là: il chassoit avec son

espée ces mouches, et leur donna à tous une atteinte, sans qu’il en peut

recevoir une; remportant ainsi l’honneur de l’escrime. Alors Cingar

detache de la muraille ceste belle pierre precieuse, laquelle luisoit

comme le Soleil, et l’attache au haut du heaume de Balde: «Nous

t’offrons, dit-il, cest honneur comme au victorieux, et avec une telle

lumiere tu nous guideras par les manoirs d’Enfer.» Balde le consent, et

leur commande de monter à mont. Ils s’en viennent ainsi armez, et se

representent devant Merlin, lequel leur dit en peu de parolles: «O

Balde, tu seras le conducteur et le Pere de ces compagnons! Aucune

superstition ne te pourra vaincre, encor que tu sois seul: ainsi l’a

ordonné pour toy le sage Seraphe. Achevez vostre voyage, je vous laisse:

adieu.» Et, fermant ceste caverne, demeura seul en icelle.

Cingar chemine, allegre et dispos, et ne fait que sauter, ayant

deschargé ses espaules d’un lourd fardeau par sa confession. Il gausse,

il plaisante, il chante de sa tirelire, il tire l’oreille à Falcquet, le

nez à Boccal, lequel avoit derobbé à Merlin un demy jambon salé, encor

qu’il vint lors de confesse. Et, combien que leurs chevaux fussent

demeurez derriere, ausquels Merlin avoit promis donner du foin et de

l’avoine de Demogorgon, ou de l’orge de Pinfer; Boccal avoit bien voulu

amener son asne chargé de ce qui estoit besoing. Balde le tanse de ce

qu’il avoit desrobbé à ce bon hermite. Boccal luy respond: «Mange en

paix ton pain! Tu ne portes pas bien un moulin en ta bouche? Penses-tu

trouver un cabaret en enfer?» Mais Balde luy dit: «C’est assez d’avoir

la sacosse pleine de pain.--Ouy, respond Boccal; mais ne sçais-tu pas

bien que l’homme ne peut vivre au monde de seul pain? La chair ne

fait-elle pas de la chair, comme nous enseigne le Pedant doctrinal,

quand tu declines les noms de la tierce declinaison? J’ay eu le cul

assez foüetté, pour apprendre: _Rectis, as es a_: Qui naist fol jamais

n’en guerira, encor que Galien se mesle de le medeciner.» Avec telles

gaudisseries, les compagnons cheminoient joyeux par ces ombres: chascun

se donnoit du plaisir de Cingar et de Boccal; car tous deux estoient en

l’art de bouffonnerie aussi grands maistres que Bufamalque, Nele et

Symon. Ils racomptoient les uns aux autres mille folies, lesquelles leur

faisoient trouver plus court le chemin qui estoit bien long. Balde,

portant au haut de son habillement de teste cest escarboucle, chassoit

par la lueur d’iceluy les obscures tenebres.

Ils avoient desjà cheminé par plusieurs mils, quand ils entendirent

derriere eux un nouveau bruict. Balde s’arreste: aussi font tous les

autres et tiennent leurs oreilles ententives à ce bruit. Ils entendent

ces mots: «Demeure, garde, va, retourne!» ainsi que nous oyons, quand un

grand nombre de halebardiers et gentilshommes accompagnent le Roy,

faisans arrester le peuple d’un costé et d’autre, disans: «Place, place,

serrez-vous!» On oyoit pareilles voix approcher de Balde et de ses

compagnons, non pas venans au devant d’eux, mais les suivans. «Je

m’estonne fort, dit Balde, d’où vient ce nouveau bruit! Desgainez vos

espées et tenez le rondache au bras?» Puis, les fait separer des deux

costez du chemin. En ce faisant, ils font place à ceste trouppe

invisible, tenans la pointe de leurs espées tenduë vers le chemin,

prestes à la percer s’ils vouloyent passer outre, comme quand il faut

qu’un miserable Suisse ou Lansquenet passe les picques. Voicy enfin

arriver une foule de personnes nullement rangez soubs une enseigne, mais

se poussant à la Françoise pesle mesle. Ces gens, icy cheminans ainsi à

la foule, ne sont montez sur genestz, ni sur courtauts, ni sur roussins:

mais, le diray-je? Qui le croira? Pour leurs montures, ils chevauchent

des bancs, des escabelles, la naye du four, des saz, et bluteaux, des

pots, des coquilles, des toupies, des chaires, des quaisses, des

paniers, des corbeilles, des barils, des seilles, des balais, et tels

autres meubles. Ils font par le chemin contre les pierres un merveilleux

bruit, tirant après eux des tables, des ais, des coffres, et autres

telles choses. Ils passent ainsi, sans parler, entre ces compagnons.

Cingar le premier ne se peut plus tenir de rire; puis dit: «Quels gens

sont cecy? Hola! hola! Où allez-vous? Qui vous haste ainsi? Parlez à

nous?» Mais personne ne luy respond, et toujours passent. Tous les

compagnons se prennent aussi à rire; ils prennent toutesfois bien garde

à eux, se tenans prests à joüer des coustaux, si d’adventure on vouloit

faire quelque effort contre eux. Falcquet dit: «Voicy une longue suite:

je croy que c’est la tiritanteine des sorciers. Il est aujourd’huy jeudi

et font le triomphe de Juppiter; ils s’en vont veoir Demogorgon:

toutesfois ce n’est pas asseurance; demande-leur, Boccal?--Non feray,

respond Boccal. Demande-leur toy-mesme; souventes fois il arrive du mal

à ceux qui veulent tenter la fortune: quand un mastin dort, ne le faut

resveiller[103].» Le dernier qui passoit de ceste trouppe, postoit tant

qu’il pouvoit sur une maigre cavalle, à sçavoir sur le dos d’un grand et

gros tonneau. Cestuy-cy, passant entre ces espées nues, toucha le nez de

Cingar du bout du doigt: chose merveilleuse incontinent apparut; car le

nez de Cingar commença à s’enfler comme quand on souffle dedans une

vessie de pourceau, et descendoit desjà jusques sur le menton et

sembloit le nez d’un Alembic, avec lequel les Apoticquaires distillent

leurs eaux. Cingar est bien estonné, et ne sçait plus parler. Il pense

que ce soit quelque chose qui luy fasse ombre; le voulant reculer avec

la main, et y touchant, aussitost ce nez pend jusques à bas. «O

miserable que je suis, s’ecrie-t-il, quelle queuë! Quel boyau est cecy?

D’où m’est venu un si grand nez en si peu de temps? Voyez-vous,

compagnons, d’où vient ceste longueur de nez? De quel pays m’est venu ce

maistre-nez? Deviendray-je à la fin tout nez, croissant ainsi cestuy-cy

à veuë d’œil? Ha! pour l’amour de Dieu, ha! ne permettez point, mes

freres, qu’il faille que je me trouve chargé d’un si pesant nez.» Balde

ne se peut tenir de s’attrister de l’ennuy de son compagnon: «Ne crains

point, dit-il, ne pleure point? Nous l’osterons, et luy rendrons sa

premiere forme.» Boccal luy dit: «Tu ne sçais, fol que tu es, la

commodité qui t’en viendra; je te porte envie d’un tel present de nez

qu’on t’a faict: ne pourras-tu pas, estant tout debout, flairer les

melons au cul, et tu n’auras plus que faire de te baisser contrebas?»

Cingar fut encor contraint de rire, et dit: «Patience, tu me tireras

maintenant comme un beufle par le nez: mais, parce qu’il a desjà trente

pieds de long, et qu’il m’empesche de cheminer se broüillant par entre

mes jambes, je le veux entortiller à l’entour de mon col, et m’en faire

trois tours comme une belle chaine d’or.» Il le met ainsi autour de son

col: mais, parce que par la continuelle humeur il croissoit tousjours,

il l’incommodoit fort par la pesanteur, et ne le pouvoit plus porter sur

ses espaules sans aide. Falcquet, ayant compassion de son amy,

incontinent destourne ce nez d’autour le col de Cingar, et le charge sur

son espaule, chascun des compagnons prenant ceste fatigue l’un après

l’autre.

[103] C’est le proverbe italien. En français on substitue un chat au

mâtin, et ceci rappelle un singulier adage du seizième siècle: «Il

est esveillé comme un chat qu’on chastre.»

Cependant le pere Seraphe vient de loing amenant avec soy deux jeunes

garçons. L’un estoit mulet engendré d’un pere Grec et d’une mere

Calabroise: pensez, je vous prie, quelle meslange, quelle sausse et

quelle salade ce pouvoit estre: il estoit trompeur, pippeur, larron,

voleur, pendard, meschant. Quoy plus? il estoit Albanois: puis-je dire

pis? Mais, parce que usance Albanoise est d’escarmoucher et esbourrer la

meslée, et puis se retirer à quartier après avoir donné l’alarme, on

l’appelloit Resveilleguerre. Seraphe se servoit d’une telle espece

d’homme et meit à effet nouvelles entreprinses pour l’amour de luy.

L’autre estoit jeune, et Narcisse ne fut jamais plus beau que luy, ny

Josephe plus chaste. Cestuy-cy ne mange rien de tout: aussi, n’a-il

besoin de descharger aucunement son ventre; mais est tousjours sustenté

d’un heureux amour. Estant beau, il aime un beau et est aimé d’un bel

amant, et n’est jamais dechiré par les dents de jalousie: car, par une

bonne conjonction des estoilles, il est certain d’estre aimé, et telle

complexion est fort agreable à Seraphe et en fait de belles espreuves

selon le temps. Son nom estoit Rubin et son surnom Ubalde. Or, Seraphe

tira un livre de son sein, et, le lisant, soudain comparurent trois

grands cerfs. Ils estoyent bridez et sellez comme chevaux. Seraphe

commande à ces deux de monter avec luy dessus ces bestes; et, les

conduisans par les resnes et leur commandant de serrer les talons et

fermer la bouche, se mettent au trot par ces lieux tenebreux, et le trot

est si viste, qu’ils semblent voler estans ainsi portez sur le dos de

diables, et vont droict selon qu’ils guident leurs montures, et en un

clin d’œil viennent derriere Balde. Alors dit Seraphe: «Arrestez vos

cerfs; le heaume de Balde m’esclaircit ces cavernes.» Ils mettent pied à

terre, et Seraphe commande aux cerfs de s’en retourner. Puis, chascun

met en sa bouche des pierres merveilleuses marquées d’une puppe, et

soudain iceux ne se voyent plus et demeurent invisibles. Ils marchent

ensemble, pouvans comprendre les autres, mais ne peuvent estre aperceus

d’aucun. Ils entrent entre les compagnons de Balde, ne parlans, ne

faisans bruit et n’estans veus d’aucun. Ils commencent de manier les

mains et de jouer des poings. «Ha! crient-ils, quelle nouveauté est

cecy?» Seraphe, en se riant, tire l’oreille à Boccal: «Ha! dit-il, qui

est icy si mal advisé de me vouloir arracher les oreilles de la teste?»

Et, voulant dire qu’il vienne, on le picque en une fesse: «Ha, meschant,

dit-il, je ne sçaurois ainsi vivre. Le cancre te vienne, ô Balde! A quoy

m’as-tu icy amené?» Ce Resveilleguerre passe entre les jambes de Lyron

et le fait tomber par terre, et luy fait rompre le genoüil. Hippolyte

dit: «Que nous sert d’avoir icy une lumiere, veu qu’il y a autre chose

qui nous oste la vertu de veoir? Je suis icy, ô Balde, congné à coups de

poing, et neantmoins je ne voy rien du tout, mais je sens seulement les

coups: je croy que tu penses que je suis fol.» Entrant en colere,

pendant que Rubin le cognoit, il escrime des poings çà et là, ne faisant

que frapper le vent, et des pieds et des dents se defendoit, ne sçachant

contre qui. Fracasse manie ses jambes tantost haussant l’une, tantost

haussant l’autre, sentant qu’on les luy picquoit asprement; et sembloit

un païsan, lequel, ayant les jambes nues en esté, ne peut fournir à

chasser les mousches de dessus icelles et defendre sa peau. Seraphe

avoit osté le nez de Cingar de dessus les espaules de Falcquet et le

menoit comme un aveugle. Cingar crie: «On me meine par le nez comme un

beufle et ne sçay qui est celuy qui ainsi me conduit, ny où il me meine.

O quelle chose est cecy? Bien fols sont ceux qui telles choses

cherchent!» Moscquin, le voulant secourir, reçoit un grand coup au

costé, et, voulant s’en venger, estend la main comme pour bailler un

soufflet si rudement qu’il eust bien pensé avoir fait tomber avec

iceluy, trois dents de la bouche de tels esprits invisibles, mais il fut

payé de mesme et reçeut son salaire; car, de la colere et force qu’il y

alloit, il donna si asprement sur une pierre, qu’il fut contraint

soudain, pour la douleur, de souffler sur ses doigts, comme faict celuy

qui se haste de manger sa souppe encor’ trop chaude. Gilbert saute deçà,

saute delà, ainsi qu’il se sent picqué de costé et d’autre. Philoforne

n’en reçoit pas moins, et pendant qu’il sent d’estranges coups, il se

tourne de toutes parts. Enfin, après qu’ils se furent donné tels

passe-temps, l’un et l’autre, par le commandement de Seraphe, oste de sa

bouche sa pierre, et aussi-tost furent veus d’un chacun. Or, pensez

s’ils rioyent et s’ils ne se resjoüissoient pas ensemblement? Ils

recognoissent Seraphe, et Balde luy fait la reverence et embrasse

Resveilleguerre et le jeune Rubin. Puis, supplie Seraphe, s’il y a

aucune vertu és livres magicques contre les enchantemens des sorcieres,

de vouloir oster du visage de Cingar un si grand nez. Seraphique luy

dit: «Si je considere bien la chose, Cingar a tort et ne regarde point à

son proffit particulier, demandant qu’on luy oste son nez bien fourni:

s’il sçait bien retenir en sa cervelle tout ce qu’il fait, qu’il face

trois, quatre ou huict nœuds à son nez.» Cingar luy dit: «O Pere

Seraphe, je ne me soucie pas pour un liard, si je n’ay gueres de memoire

et si je monstre que j’ay une cervelle de chat, moiennant qu’on me

descharge de ce fardeau de nez; car qui est le Rinoceros qui ait le nez

plus grand que cestuy-cy? Je vous prie pour l’amour de Dieu, faisons

ceste paction ensemble: emportez avec vous ce nez et toute ma cervelle,

et que seulement me demeurent en la bouche les dents que j’ay, afin que

je puisse manger. Si je n’ay souvenance, et bien que m’en adviendra-il?»

Alors Seraphe, ayant une grande gibbeciere, tire d’icelle, comme fait un

chirurgien, une boëte pleine d’un onguent fort merveilleux, avec lequel

il se frotte les deux mains, et puis avec icelles prend le nez de Cingar

et le presse legerement tirant contrebas, comme on tire le pis d’une

vache. Iceluy, peu à peu se perd, ainsi que fait une chandelle allumée;

et ce nez s’escoulant en ceste sorte goute à goutte et estant revenu à

son poinct, Cingar joyeux et gaillard s’eschappe des mains de Seraphe,

et n’y eut plus de moyen de toucher, puis après, à son nez, craignant de

tomber en tel danger, duquel il estoit sorti par le bienfaict de

Seraphe, auquel il rendit graces avec belles paroles. Seraphe prenant

congé de la compagnie s’en retourne en haut, et Balde descendit à bas.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 46 / 53 题