LIVRE XXI.

Nous venons enfin au port redoutable de Malamocque, lequel, au milieu de

la mer, a en soy cent mille diables, et menace d’engloutir ma petite

nacelle. C’est une grande folie de vouloir faire voguer sur mer son

esquif, quand il y a du bruit entre les ondes. Que feray-je donc? Il

vaux mieux abbattre la voile, et asseurer l’ancre avec plus fortes

cordes. Nous n’avons pas le courage d’outrepasser ce pas; ce pas,

dis-je, qui est si rude, si horrible, et si meschant, auquel souvent

plusieurs barques, plusieurs vaisseaux se perdent. Je n’ay point le cœur

si hardi, que je voulusse sonder un tel peril. Mon vaisseau est au fond

sans poix, est percé de toutes parts, perd sa bourre, et est

entr’ouvert. Que feray-je donc? M’en retourneray-je tout peureux? C’est

tousjours une chose difficile d’escorcher la queuë; mais, parce que je

ne recevrois pas une courte honte, ayant jà vogué plus de trois cent

mille mil, et n’ayant eu cy-devant peur des abbois de ceste chienne

Scylle, ni craint la rage enflée de Carybde, si maintenant je n’osois

essayer quels sont ces diables de Malamocque. Donne-moy courage, ma

sorciere Togne, et n’ayes aucunement frayeur. Certainement ce sera,

comme je le confesse, un grand travail à ton eschine, puis qu’il faut

alonger les bras contre des bestes. Il faut donc accompagner Balde soubs

les maisons infernales, ô Muses, et assaillir les peuples des sorcieres,

lesquelles Gelfore seul gouverne au fond de la mer.

Balde et ses compagnons cheminoient par l’obscurité de cette grande

caverne, et n’estoit de merveille, si souvent ils se congnoient la teste

contre les pierres, et choppoient des pieds contre les cailloux qu’ils

rencontroient: dont ils se rioient, et s’encourageoient les uns les

autres, prenant en gré et en patience tout ce qui leur arrivoit. Ceux

qui alloient après Fracasse n’estoient pas à deux traicts d’arbalestre,

que luy, qu’avoit la teste quasi rompue de coups qu’il se donnoit çà et

là, ouït le bat de quelques chevaux qui le suivoient. «Qu’est-là?

dit-il, hola, demeurez un peu; escoutez: j’oy le bat de quelques

chevaux: seroit-ce point le Centaure, qui a forme de cheval derriere

soy?» Comme il achevoit ces mots, Cingar, approchant, crioit: «O, ô

Falcquet! ô, ô, Fracasse, Boccal!» Gilbert, joyeux, dit: «Voilà la voix

de Cingar: attendons-le.» Tous alors s’arrestent; et s’amassent

ensemble, ne se pouvans congnoistre l’un l’autre. Fracasse voulant

donner une accolade à Balde, il se feit une grosse beigne au front,

contre une pierre de la voute. Aussi, Boccal voulant toucher Balde, il

luy cuida avec le doigt pocher un œil. Cingar dit: «Advancez-vous,

voyons cest abisme, et que Falcquet nous serve de guide?» Puis ils se

mettent quatre à chanter; car, comme quelquefois il arrive, ils se

trouverent quatre bons musiciens. Gilbert prend le dessus avec sa voix

douce et déliée; Philoforne prend la taille; Cingar, diminuant de sa

gorge les notes, chante la haute-contre; Balde est pour la basse-contre.

Ces quatre, marchans ensemble, gringuelotoyent divers motets, et, par

tels plaisans chants, adoucissoient la peine et le travail du chemin. La

gorge de Gilbert, imitant Phebus, triomphoit de chanter, et de ce _sol,

fa, ut_, montoit melodieusement jusques à _la_, diminuant legierement

les minimes crochues et demy-crochues, autant et aussi subtilement que

sçauroit faire Trinsant, de la main, sur son espinette. Philoforne fait

bien retentir les notes longues et brefves, et, relevant sa voix,

soustient avec icelle tout le chant. Aucune fois il attend quatre

pauses, huit, vingt, trente, comme est l’usage du Teneur; et pendant

qu’il se tait, la musicque ne se fait que de trois. Cingar ne chante pas

moins de la bouche, comme il est eloquent de la langue: tantost il va

avec sa voix trouver le Ciel; tantost il descend aux Enfers avec

l’eschelle d’Aré. La voix des autres n’est point si prompte, et n’y en a

point qui crible si menu que luy les minimes noires. Balde, de son

gosier tremblant, ameine de loing le bas, et vous diriez à l’ouir que ce

seroit un Flamand: car il forme son gosier, comme si c’estoit un gros

tuyau d’orgue. Ce ne luy est rien de chercher _ut_ en la game; mais

descend plus bas jusques au fond de la cave. Le dessus contente le plus

l’oreille des escoutans, et la taille est la conductrice des voix, et le

guide des chantres. La haute-contre orne la chanson, et la rend plus

melodieuse. La basse-contre nourrit les voix, les asseure, et les

augmente. Ils chantoient des chansons en langue Flamande, Italienne et

Allemande, passans ainsi le temps, qui autrement seroit inutile. Il y a

toutesfois quelques sots et lourdauts, ne representans rien qu’une

souche, et ne sentans que la fiente n’agueres mise en lumiere, lesquels

disent que cest art plein de doux accords n’est qu’une legereté et un

temps perdu, et veulent plustost estre chevaux ou asnes. Et neantmoins,

contrefaisans, avec leur front ridé, un Caton, et n’estimans rien que

leur folie, avec leur ventre plein, et les passages de la gueule bien

lardez, et ayant la face d’un bon biberon, veulent qu’on les estime de

grands Prelats, ne sçachans au reste comme il faut parler ou chanter:

ainsi qu’entre autres on voit un certain gros et gras beufle, nay tout

contrefait, excommunié, qui dès son premier laict a tous les diables en

sa bosse, un hypocrite, un flateur, et un vieil crevé. Cestuy-cy ne fait

que criailler sans cesse de cest art de Musique. La Musique est la

bouche des Dieux; la Musique, par une merveilleuse concorde, fait virer

le Ciel sur ses poles; la Musique lie ensemble les membres humains, avec

une belle concorde. Pourquoy les anciens Peres ont-ils ordonné ès

Eglises des Hymnes, des Pseaumes, des Cantiques? Pourquoy, dis-je, les

vieils Docteurs ont-ils orné et embelli leurs livres de Responds, de

Vers, d’Hymnes, de _Kyrie eleison_, d’Introite, et d’_Alleluia_? Allez,

race de pecore, ignares: allez, faitneants, qui, d’une dent cruelle et

sauvage, voulez mordre les Muses! Ils cesserent leurs chansons; car

l’asne de Cingar, avec une forte voix, commençoit sa chanson, voulant

monstrer qu’il n’avoit la voix moins bonne, ni la grace, ni la langue,

ni la gorge moins belle, qu’elle fut autrefois à Agricola et au grand

Bidon. La voix d’un asne est agreable aux asnes, et n’en pensent point

de plus douce, encore qu’elle fut de rossignol, gringuelottant à

l’ombrage.

Cependant ils oyent un grand bruit. «Oyez!» dit Falcquet. Lors chascun,

se taisant, ne bouge, et, ouvrant les oreilles, escoute. Cingar luy dit:

«Suis où le chemin te conduira? Peut-estre trouveras-tu la cause de ce

bruit.» Falcquet obeit à ce qu’on luy dit, et va tastonnant avec les

pieds; et, s’il choppe à quelque pierre, il en advertist ses compagnons.

«Mais quel chemin, dit Cingar, faut-il prendre?» Car quelquefois il en

trouve de faict comme un Y. Tant plus ils s’advancent, ils oyent de

mieux en mieux le retentissement de ce bruit: et desjà à grand’ peine

l’un pouvoit-il entendre son compagnon, tant ce bruit estourdissoit

leurs oreilles. Tous s’effroyent encore qu’ils eussent un courage franc,

et pensent estre parvenus jusques aux ombres du noir Pluton. Il leur

apparoist par une fente un feu clair, lequel avec peu de clarté leur

monstroit le chemin. Balde commande à tous de s’arrester, et eslevant

ses yeux autant que ceste lumiere luy pouvoit eclairer, il advise une

porte, laquelle estoit forgée de divers metaux. Tous accourent. L’envie

les prend d’y entrer. Fracasse avec le pied heurte contre icelle par

trois fois; mais on en n’oyoit rien dedans, pour le trop grand martelage

qui s’y faisoit. Fracasse, mal patient, la pousse si rudement avec son

eschine, que, rompant les courrois, il l’ouvre sans clef. Tous ceux qui

manioient ces marteaux se teurent tout à coup, tellement qu’on n’oit

plus _tic toc_ rejaillir de l’enclume. Il y a là dedans cent compagnons

forgerons, et autant de coquins qui portent sur leur dos des sacs pleins

de charbon, et autres maroufles, qui, avec des soufflets, allument le

charbon. Ces forgerons avec tenailles et marteaux accommodent le fer.

Alors on voit debout un gros homme, monstrant en soy une lentitude de

tortue, et qui, comme un vaisseau à succre, emplissoit bien sa panse. Il

avoit soubs la gorge trois mentons, qui luy devaloyent jusques à la

fourchette. On l’appeloit Baffel, et estoit le premier forgeron de la

bouticque. Il estoit sorty boiteux de la race de Vulcan le boiteux.

Balde entre avec une grande braverie, et tous les autres le suivent,

ainsi que font les soldats entrant dedans les maisons en temps de

guerre. Baffel luy dit: «O compagnons, vous estes trop hardi: osez-vous

ainsi entrer en ma forge?» Balde, le guignant, lui dit: «Hastez-vous,

Maistre, et nous accommodez de bonnes armes? Nous les achepterons.»

Baffel appelle ses gens. Iceux aussi-tost, estans tout nuds, commencent

les uns à donner sur le fer avec leurs marteaux; autres font joüer les

soufflets, et font voler les estincelles et bluettes; autres, avec le

charbon bien enflambé, rendent le fer tout rouge. Aucuns polissent des

heaulmes, autres s’employent sur des cuirasses; autres enlassent des

mailles, et autres forgent des fers pour les pieds des chevaux. A un tel

labeur, Baffel préside, et quelquefois leur donne bien estroict de son

baston. Tous ces gens sont noirs, enfumez, mal peignez, nuds, pleins de

poux. Baffel ne laisse chommer la bouteille; car tous forgerons ne

frappent guères un marteau sans icelle.

Pendant qu’ils sont ententifs à veoir faire cest ouvrage, et que

d’amour, ou par force, comme ils disent l’un à l’autre, ils se garniront

de ces plus fines armes, Balde oyt hennir son cheval, et Lyron, le sien,

lesquels ils avoyent attachez dehors. L’asne aussi par six fois avoit

repeté son _hin hen_. On ne sçait que c’est; ils courent pour veoir qui

en est la cause. Brisechaine hennit plus fort et gratte la terre.

Rochefort fait aussi un beau bruit, et le Parde avec le pied fait

retentir les pierres. Balde veut sortir dehors avant tous les autres;

mais aussi-tost qu’il eut mis le pied sur le seuil de l’huis, un grand

vent le repoussa au-dedans, dont tous s’esmerveillerent grandement. Il

veut derechef passer la porte, qui estoit ouverte; mais le vent, plus

fort que devant, le rejette encore, et renverse tous ses compagnons. Par

trois fois il feit cest essay, et par autant de fois il fut rebutté.

Alors Baffel leur dit: «Vostre disgrace est bien grande, ô malheureux!

Il faudra que vous mouriez! Avez-vous esté si temeraire d’entrer au

sacré cabinet des Dieux? Et n’avez eu crainte de vous fourrer ainsi dans

les manoirs des Déesses? Il n’est pas loisible que les humains apportent

icy leurs pieds, si la Deesse Smiralde ne le vous permet.» Fracasse luy

dit: «Quels Dieux? Quelle merdole? Quelle permission? Dieu est au ciel,

où la lumiere luist toujours sans tenebres. Vous estes plustost, vous

autres, villains diables et salles sorciers, qui fuyez les rayons du

jour, qui vivez tousjours en l’ombre et obscurité, comme les

chats-huants, chauve-souris, et vous vous appellez Dieux et Déesses! Je

te jure que je ne partiray point d’icy, jusques à ce que j’aye trouvé le

chemin, qui nous conduise en enfer. Je veux escorner Lucifer ton pere et

les diables tes freres et les laisser bien frottez. Dis-moy, quel est

ton nom?» L’autre luy respond: «Es-tu Tiphée? Es-tu Briarée? Penses-tu

me deposseder de la deité, dont je suis asseuré? Je suis celuy qui forge

les foudres au grand Dieu Jupiter, et je preside à ces cavernes-cy. Je

jure les Dieux, je vous feray repentir de vos folies. Sors d’icy

vistement! Que tardez-vous? Voulez-vous que je vous le die encore deux

fois? Sortez dehors! autrement, je vous changeray en porcs ou en

chevaux, comme les Dieux ont accoustumé de transformer les meschans en

choses salles et villaines.» Fracasse luy replicque: «Tu as grande

raison, je le confesse, moyennant que nous puissions trouver tout

presentement ceux qui la font. Toustefois, trouve des Dieux ou des

diables qui puissent te defendre, et ta cause; nous n’avons point, quant

à nous, autre droit ni autre divinité, qu’un cœur magnanime, une massue

et une espée bien trenchante. Que muse-je donc? Le grand parler

descouvre les couards. Donne des armes à mes compagnons? Pourquoy me

regardes-tu de travers? Donne vistement des armes?» Et, en disant cecy,

il lui donna un si grand coup de pied, qu’il le brisa comme un tendre

raifort, et se conchia par tout. Puis, un autre, voulant braver et

estonner ces Barons: «Sus, compagnons, dit-il, viste, prenez les armes

et chassons ces fols icy hors de nostre forge! Allez meschans aspics et

malheureuses personnes!» Et comme il achevoit de proferer de telles

parolles, il print un marteau, dont il donna un coup bien lourd sur la

teste de Balde. Les forgerons voyans qu’on venoit aux mains, chascun

prend en main quelque ferrement, des marteaux, des tenailles, de grosses

limes, de grands clous, des pieces de fer toutes rouges de feu: avec de

telles armes, ils prennent la hardiesse d’attaquer ceux qui estoyent

maistres guerriers. Balde s’en rioit, et ne daignoit tirer son espée du

fourreau, combien qu’il eust jà receu une nefle molle sur la teste.

Boccal soudain les assaut et se monstre vaillant entre personnes nues.

Mais en peu de temps tous ces forgerons perirent; car, estans nuds, on

les tailloit comme beurre frais, et n’en demeura un seul en vie.

Cependant Brisechaine entre par la porte, qui estoit ouverte, et la

longe de son licol rompu luy pendoit du col, et se tire à quartier avec

le Parde. Rochefort estoit encore dehors, lequel on oyoit se remuer

asprement sur les pierres, qui estoyent contre terre, souffloit et

hennissoit, comme font les chevaux quand ils se battent ensemble.

Fracasse, ayant envie de sçavoir à qui il en vouloit, ce cheval, et le

secourir si besoin estoit, veut sortir dehors. Mais un fort vent le

vient assaillir, qui le contraint de reculer. Balde dit: «Certes, ce

cheval là se gastera.» Cingar respond: «La Fortune nous est contraire;

que cherchons-nous davantage pour nous rompre la teste?» En disant cela,

la maison commence à tourner sans dessus dessous. Gilbert met des

charbons au fourneau, souffle le feu avec les soufflets, et, avec des

pieces de fer rouges, esclairoit çà et là. Lyron rencontre une grande

pierre de marbre, laquelle il leve, pensant avoir trouvé soubs icelle un

grand tresor. Voicy soudain un grand tremblement de terre qui se faict,

et toute ceste caverne retentist de toutes parts, dont ces Barons

s’estonnent merveilleusement. Lyron, embrassant ceste pierre, la jette

hors de la forge, et alors voicy un Dragon (j’ai horreur en recitant

cecy) qui estoit long à merveille, lequel entre, et tendoit à Lyron,

comme pour le desmembrer, pour avoir esté trop hardi de descouvrir ceste

grotte, où estoit caché le prix des grands personnages et la palme des

Duchesses. Alors on congneut pourquoy cy-devant ces trois chevaux

sautoient d’effroy, estans tourmentez par ce serpent, et, estans encore

eschauffez, s’adressoient à luy, et des dents et des pieds

l’assailloient courageusement. Le Dragon ne se deffendoit point contre

eux, mais ne taschoit qu’à terrasser Lyron avec sa dent veneneuse,

pendant qu’iceluy vouloit entrer en ceste grotte qu’il avoit

descouverte. Balde et Hippolyte luy donnent secours, mais cependant tout

le feu meurt, et s’esteint par la violence du vent, et la caverne devint

toute tenebreuse et sans aucune lumiere, et les compagnons ne se

pouvoient plus congnoistre en visage. Balde leur dit tout haut: «Sus,

sus, ne craignez rien, compagnons! Nostre vertu n’a aucune peur des arts

magiques, mais je vous prie, puisque nous ne voyons goutte, qu’aucun ne

manie son espée, afin que nous ne nous entreblessions point. Que le

combat demeure seul aux chevaux contre ce Dragon!» Et quant et quant

encourage avec sa voix les chevaux, comme on a accoustumé d’agacer les

chiens contre des pourceaux. Iceux, tantost mordant, tantost ruant,

donnoient bien des affaires au Dragon, combien qu’ils ne le peuvent

veoir. Ils le recherchent seulement en le flairant; car autrement les

chevaux, durant la nuit, ne peussent rien discerner. Le Parde à coups de

pieds faict son devoir, ne laissant de reprendre haleine. Rochefort est

au-devant de la porte, empeschant ce Dragon de sortir, et le retient

dedans par force. Iceluy, jettant et vomissant son noir venin, siffle

horriblement, et se tourne en plusieurs tours avec un ventre enflé.

Chascun avoit l’oreille bien ententive à luy, et quelquefois le

sentoient entre leurs jambes, et Fracasse d’un coup de pied le chassa

bien loing. Tous sont contraints de boucher bien leur nez, et n’ont le

loisir de pouvoir dire _pou pouf_. La puanteur les affaiblissoit tant,

qu’enfin Brisechaine ne peut plus retenir ce serpent, et le laissa

sortir. Les chevaux le suivent, l’un l’assaillant à ruades, l’autre à

belles dentées, et le tourmentent tant, que, sentant son haleine

s’engrossir, il se prend à voler avec ses ailes basses. Fracasse auroit

bonne envie de joüer de son baston, mais il craint de faire tort à ses

compagnons ou aux chevaux. Le Parde, ayant un courage furieux contre son

ennemy, et tirant un coup de pied, en donna à Cingar, le faisant tomber

par terre. Puis, leve le devant sur les espaules de Boccal, lequel

soudain s’escria: «Secourez-moi! Ce Dragon m’a jetté soubs luy!» et

pense plustost que ce soit un diable. Cingar luy respond: «Patience!

Contre vérité, contre ma volonté, la patience m’est une chere compagne.

Il m’a aussi tantost rompu le cropion.» Gilbert s’en rit. «Ris-tu, dit

Cingar, de ceste meslée icy? Je n’ay pas, quant à moy, grand envie à

present de ricaner. Je n’ay pas icy des ventoses et des ciroesnes pour

remedier à mon eschine.» Sur telles goguenardies, le serpent s’en va

hors de cette forge, siblant, lequel Rochefort ne peut empescher de

sortir avec ses ruades, et s’en va ainsi siblant par les destours de

ceste caverne, et, comme ces guerriers le vouloient suivre, les portes,

qui estoient ouvertes, se referment.

Lors, Fracasse, courant à cloche-pied, comme les Gascons, renverse tout

sens dessus dessous, et, avec une forte voix retentissant là-dedans

comme un tonnerre, dit à tous ses compagnons: «Suivez-moy! Où est allée

nostre force contre ces couards? Où diable est nostre prouesse?» Et,

disant cecy, il se signe, et se jette hors de ceste forge, n’en ayant

plus esté empesché par la violence du vent. Alors tous mettent leurs

boucliers au bras, desgainent leurs espées, et se presentent tous bien

armez. Les chevaux les suivent aussi avec l’oreille levée: ce serpent

pestiféré, s’escoulant par les tenebres de la caverne, remplist de ses

horribles sifflemens toutes les concavitez. Les compagnons vont

tousjours vers luy, et le cherchent par tout, desirans le rendre mort,

ou y perdre la vie. Lors il se leve un si grand bruit, et se fait un tel

tintamarre, qu’on eust jugé y estre plus de cent mille diables. On oyt

redonder de loing, et en lieux tenebreux, une voix confuse, laquelle peu

à peu s’approchoit d’eux, et s’augmentoit. C’est une concion et meslange

enragée de la voix de toutes sortes de bestes, comme proferant toutes

leurs voix, particulierement et ensemblement. Le lion rugist

horriblement; le loup hurle; le bœuf resonne _beu beu_; le mastin dit

_bau bau_; le cheval hennist, souffle des naseaux, et bat du pied en

terre; le chat miaulde, l’ours courroucé crie, la mule et le mulet

ensemble brayent, l’asne dit, _hin han, hin han_; en somme, toute beste

exerçoit la proprieté de sa voix.

Tous ces animaux se preparoient contre ces braves champions, sans qu’ils

y pensassent, et avec les pieds et les dents les assailloient. Mais

iceux n’osoient, sans grand danger, s’aider de leurs espées. Chascun

sentoit de cruelles dentées sur soy, et, pendant une telle obscurité, ne

sçavoient d’où icelles procedoient, oyans seulement, par les longs

destours et concavitez de ceste caverne, un grand retentissement de

leurs voix. Cingar avoit longtemps minuté en son esprit plusieurs moyens

pour lever quelque lumiere, qui leur peut esclairer tant soit peu.

Enfin, se grattant la teste, il s’advisa de prendre des cailloux en

terre, et les battre sur son espée, qui estoit de fin acier: de laquelle

estant une lame Espagnolle, il faisoit sortir des estincelles de feu,

qui esclairoyent, et rendoyent une lueur par ce lieu obscur, pour le

moins telles qu’ils pouvoient juger si leurs compagnons estoient devant

ou derriere les diables; car ces diables avoyent prins la forme et

figure de bestes. Balde se met au milieu d’iceux, et avec son espée nue

commence à les decouper. Fracasse, ayant laissé son baston, ne s’aidoit

que de ses mains, avec lesquelles il les serre, les estouffe, et à beaux

ongles, et avec les dents met en pieces ces ours enragez, et se

barboüille entierement en sang. Virmasse et Philoforne commencerent une

grande meslée contre deux taureaux. Cingar ne faisoit que battre son

espée avec des cailloux, pour tousjours en tirer du feu. Le Dragon

l’assaut par derriere, le voulant empescher de donner plus telle clarté

à ses compagnons. Cingar crie à l’aide: Moscquin le vient secourir, et,

laissant là son espée, il se met sur le dos de ce serpent, et le serrant

avec les mains par le col, se tenoit dessus luy comme s’il eust esté à

cheval. Ce Dragon l’emporte: Falcquet, l’appercevant, vient à luy pour

le secourir, et crie: «ô Moscquin, où est ce diable? Ce diable de dragon

t’emporte? Descens, miserable, car j’ay peur de toy: saute vistement à

bas.» Moscquin ne l’entend point, et ne faisoit que congner ce serpent

entre les deux oreilles à grands coups de poing. Falcquet, courant

legierement, se joint à Moscquin, et l’admoneste derechef de sauter à

bas. Moscquin, voyant son amy près de soy, doublant et quadruplant ses

forces, serre si fort le ventre de ceste beste, qu’icelle fut contrainte

s’estendre contre terre à faute d’haleine, Falcquet la prend par une

oreille, le tirant de costé et d’autre; Moscquin ne bouge de dessus luy,

et avec coups de pied, et à coups de poing le congne à bon escient. Mais

ce serpent se retire en soy, et ne fait compte de s’advancer: comme une

vache qu’un boucher traîne, plus recule en arriere, qu’on ne la sçauroit

faire aller devant, voyant de loing ses compagnes escorcher, et leurs

membres pendans à des crochets ensanglantez.

Cingar avoit fait à son espée plusieurs dents avec ses cailloux,

tellement qu’elle ne sembloit plus une espée, mais une scie: si ne

laissoit-il toutesfois de continuer ce fusil, et de donner un peu de

clarté à ses compagnons. Le Dragon, se sentant desjà mort, se change en

une autre forme; et, chose merveilleuse, ce qui estoit n’agueres serpent

se presente comme une belle jeune fille, et se nommoit Smiralde, de la

race des louves. Moscquin se trouve par terre, n’ayant plus entre ses

cuisses ceste longue eschine; Falcquet s’estonne grandement. Tous

admirent ceste femme vestuë de blanc depuis les pieds jusques à la

teste, et portoit en ses mains un livre, et marmonnoit quelques

parolles, et se cachoit, fuyant de peur d’estre prinse par ces Barons.

Falcquet toutesfois la print hastivement par la cotte; mais aussi-tost

elle luy eschappa. Il la prend derechef par les cheveux, et quant et

quant luy arrache du sein son livre. Cecy sembla à tous une chose

merveilleuse; car, aussi-tost que Falcquet l’eust ainsi arrestée, et luy

eut prins ce livre, chasque animal se perdit dedans ces tenebres, et

s’en vont tous à grand haste. Mais Smiralde crie, et se plaint

amerement, et prie et supplie Falcquet, le flattant, et le gagnant par

douces parolles: «Ha pitié! Ne me souciant de la compagnie des hommes,

je passe icy en ces grottes et cavernes ma vie en toute chasteté,

gardant ma virginité. Aye pitié de ta reputation, Falcquet, et ne pense

point que cette soit une belle louange d’offencer une tendre fillette!

Que feras-tu de moy, qui ne suis qu’une petite femmelete? de moy, qui

suis une des Nymphes de Pallas? Partant, je te prie que tu veuilles me

rendre le livre que tu m’as osté, et me permets de m’en aller mon

chemin?» Ceste truie, abusant par telles caresses Falcquet, luy print

avec les deux doigts la main, ainsi qu’est la coustume de prendre et

pipper les simples et idiots. Balde estoit là present Cingar, tous les

autres s’estonnans de la beauté de ceste fille, l’un dit: «Ce seroit une

grande meschanceté de tuer une si belle fille!» Un autre dit: «Est-ce

une meschanceté d’assommer une vilaine putain?» Pendant toutesfois que

Falcquet esmeu de pitié vouloit la laisser, et luy permettre d’aller où

elle voudroit, et qu’il souhaittoit de la tenir auprès de soy en quelque

autre lieu, voicy de loing une voix, qui tonne, et avec icelle apparoist

une lumiere, jettant de loing ses rayons, laquelle s’escrie: «Prenez

derechef, ô Barons, ceste orde et sale putain; car tout le monde est

ruiné par une telle peste.» Lyron la reprend soudain par le collet, et

la tient plus ferme que n’avoit fait Falcquet: et lors arriva un

barbasse de vieillard, qui en gravité ressembloit à Caton. Iceluy, avec

un joyeux regard, saluë tous ces compagnons; puis leur commande de luy

bailler ce livre magique. Icelle incontinent crie: «Ne donnez point mon

livre, ô Falcquet? Ce meschant vieillard a envie de vous tromper.» Ce

bonhomme, se tournant vers elle, luy dit: «O meschante sorciere, desjà

le temps s’approche, auquel tu doibs rendre compte de tant d’ames qui se

sont perdues en enfer pour l’amour de toy, et pour tes sembles, issus de

la race des sorcieres! Dis-moy, putain de Satan, dis-moy, concubine de

Chiapin, dis-moy maintenant, qui es-tu? Tu dis que tu es une des Nymphes

de Pallas; veu que tu es ceste vilaine truye Comasne de Milan, pour

laquelle tant de gens vont et reviennent si souvent. Ha! la vengeance

divine a trop patienté de toy, qui maintenant doibs estre punie, et qui

devrois desjà estre au fond de l’enfer! Jette le livre, ô Falcquet:

jette maintenant ceste peste, et ceste charongne de tout le monde, et

l’infection de l’air.» Falcquet regarde Balde, lequel luy fait signe

d’obeir à ce vieillard. Falcquet jette à terre ce livre, et aussi-tost

qu’il l’eust jetté, incontinent advint un grand bruit et tremblement de

terre, accourans tous les diables, pour gripper et enlever ceste

ribaude, laquelle miserable, en criant horriblement, fut entrainée en

enfer, et, avec six mille autres putains, à chaque heure sert de viandes

aux diables.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 45 / 53 题