LIVRE XX.

Après que les Diables furent ainsi deschassez par le seul signe, et par

la seule presentation qui leur fut faite du Crucifix, et que Balde eust

proferé beaucoup de choses en la loüange de Boccal, et qu’il eut mis son

Pere au tombeau que le Centaure avoit trouvé, et avec luy mis aussi le

corps de Leonard, ils engraverent au devant ces vers:

Icy gist Guy, Pere de Balde grand:

Leur beau renom le reste vous aprend.

Cest Epitaphe fut brief: mais, après que les armes de Leonard furent

posées sur le tombeau, et autour d’iceluy, en signe d’un trophée,

Gilbert, à la priere de Balde, chanta ces vers, lesquels aussi-tost il

grava en la pierre:

Les armes que tu vois icy haut attachées,

Je te prie, ô Passant, les vouloir admirer,

D’un pitoyable pleur les vouloir honorer,

Et qu’au fond de ton cœur tu les tiennes fichées.

Leonard, le nompareil d’honneur, les a chargées,

Elles luy ont donné dequoy son los parer:

Ensemble on les a veu en vigueur s’asseurer;

Ore ensemble en ce lieu à repos sont couchées.

Que Rome martiale, à ses fils belliqueux

Se rende gratieuse, et s’employe pour ceux

Qui ornent d’un costé de grands tours sa richesse,

Par colonnes d’ailleurs appuient sa hautesse.

Toutes telles ceremonies lugubres et funebres s’acheverent par ces

barons au mieux qu’il leur fut pour lors possible. Autrement, je vous

prie, quelle convenance y a-t-il entre des tarantatare de trompettes et

des sons de cloches? Et des _Kyrie eleisons_ entre le maniement de

picques? ou la brave assiette de beaux bataillons, avec _Requiem

eternam_, _Miserere_, et _De profundis_? Vous suffise qu’au moins

faisant en grande devotion leurs prieres, chascun dit à genoux son

chapelet.

Or Pandrague restoit à estre payée de ses bien-faits, laquelle estoit

encor attachée à un arbre. Ils feirent un petit taudis de bois sec

couvert de coppeaux et autres buchetes pour brusler en iceluy ceste

sorciere comme en une cage. Toutesfois Balde, qui avoit le cœur

genereux, se recula loing d’un tel office, ne voulant veoir un spectacle

si miserable. Ce fut là la fin de ceste putain. Ainsi puissent finir

toutes les courratieres, et villaines louves, qui sont parmi le monde.

Ceste meschante ne fut pas plutost descendue aux enfers, qu’incontinent

ceste isle commença à flotter sur l’eau, estonnant les esprits des plus

asseurez. Ils remettent en memoire ce que Guy avoit recité à Balde et

aux autres, leur comptant que ceste isle n’estoit point isle, mais une

baleine[98], laquelle, après que ceste putain seroit allée en l’autre

monde, ne seroit plus estimée isle. Icelle donc flottoit sur les ondes

de la mer si legierement, qu’elle faisoit plus de chemin que ne feroit

une bale sortant de la bouche d’une grosse bombarde, et avoit en un clin

d’œil fait trente mil de chemin. Cingar, tout desesperé, s’escrie: «Que

trente diables est cecy?» Le Centaure s’estonne, ce qui ne luy estoit

point encor arrivé. Falcquet encourage tous les autres de n’avoir peur,

leur disant que c’estoit chose plus louable de veoir et apprendre

tousjours quelque nouveauté, aller par le monde, endurer plusieurs

travaux, que de gratter toujours son ventre en son pays, et ne vouloir

abandonner son pain. Mais Balde, ne disant mot, masche en soy-mesme une

telle nouveauté; et enfin commande à tous de se tenir sur le bord. Le

bouffon Boccal leur dit: «Il est besoing de se resjoüir, compagnons, et

cecy nous admoneste par un certain mystere que nous nous devons tenir

joyeux. Car la terre ne defaudra point à nos pieds. Quelle tempeste

marine nous pourroit donner de l’ennuy, puisque, passant la mer, nous

sommes sur terre?» Tous se regaillardirent sur ces paroles de Boccal.

Ils voyent les ours, les onces, les leopards, et les lions se lancer

hors des forests, lesquels, estonnez d’un tel remuement de terre non

accoustumé, se jettoient en la mer. Puis Virmasse leur monstre comme

derrière eux demeuroit le sepulchre de Guy ferme et stable sur un rocher

au milieu de la mer, et aussi leur fuste demeuroit à l’ancre seule en la

campagne marine. Ils apperçoivent de loing une autre plus grande

merveille, qui estoit d’un haut geant, lequel paroissoit sur une grosse

navire, et se tenoit droit comme le mas d’un vaisseau, et estendoit les

bras au lieu de voiles. Car l’arbre par l’impétuosité de la mer, et par

les vents, estoit tombé en l’eau. Je dis que ses bras servoient au lieu

d’antenne, et son corps servoit de mas plus ferme qu’une grosse tour.

Que les vents soufflent tant qu’ils pourront souffler, qu’ils facent

gambader les ondes et sauter et danser les escumes de la mer resemblans

de loing un troupeau de bergeail blanc, ils esmouveront neantmoins ce

grand et puissant geant, autant qu’un coup de pied d’une mousche

sçauroit esbranler la forteresse et les murs de Trevise! «Ho! Diable,

dit Cingar, qu’est-ce là que je veoy? Ne voyez-vous, compagnons, ce

grand geant? Ne voyez-vous pas comme tenant la voile il demeure ferme?»

A quoy respond Boccal: «_Amen_. O malheureuse taverne, en laquelle un

tel ventre se va loger! A grand’peine un beuf entier pourroit remplir un

de ses boyaux.»

[98] On trouve dans des écrits d’un genre fort différent de celui du

poëme de Folengo des exemples de baleines prises pour des îles. La

légende de saint Brandan, moine irlandais du neuvième siècle, auquel

on prête de longues pérégrinations à la recherche d’une île

imaginaire, contient un récit de cette espèce. Des auteurs

scandinaves assurent qu’un évêque officia sur le dos d’un _kraken_;

enfin, un volume peu commun, imprimé en 1621, contient, entre autres

gravures, une qui représente un missionnaire disant la messe sur le

dos d’un poisson. (_Nova typis transacta navigatio. Authore Honorio

Philipono._)

D’autre costé, ce geant, approchant, s’estonnoit grandement de ce que

ceste isle flottoit ainsi sur mer comme un navire. Iceux s’esmerveillent

de veoir cet homme haut comme un mas; et luy, d’autre part, admire ceste

terre n’agueres ferme courir à present sur l’eau. Enfin, se joignans les

uns les autres au milieu de la mer, comme il advient quand les vaisseaux

allans et revenans de Padouë sur le fleuve Brente, se saluent l’un

l’autre; ils commencent à s’envisager. Falcquet incontinent avec une

joyeuse parole dit: «O Dieu, resves-je? Est-ce là le phantosme de

Fracasse? Voicy, c’est Fracasse; c’est luy qui tient ceste voile

tenduë.» Mosquin confirme ce que dit Falcquet, et que c’est luy à la

vérité, disant: «Voilà sa propre personne: ô Dieu! en quelle sorte se

retrouvent les amis! Nous pourrons bien maintenant aller tous en enfer,

puisqu’avec nous est ceste montagne de geant.» Cingar, joyeux au

possible, l’appelle et le suble. Mais Fracasse, s’entendant nommer par

son nom, laschant sa voile, soudain saute du haut de son navire sur ce

terroir courant, et pour la pesanteur de son sauf, ceste isle de la

Baleine cuida estre abismée sous les ondes, et pour telle agitation elle

redoubla sa course; car ses costes furent froissées par un tel saut.

Aussi, ceste grosse navire Genevoise, de laquelle il avoit sauté, recula

en arriere bien cinq mil: car naturellement un batteau refuit derriere

soy, quand aucun de dessus son bord se jette en terre.

Aussi-tost Balde et Cingar l’embrassent, mais par les jambes, et à grand

peine par les genoux. Falcquet, Moscquin, et les autres en font autant,

et se font tous force caresses.

Boccal, estonné du tremblement de ceste terre advenu par le saut de

Fracasse, s’estoit allé cacher plus loing. Puis, il revient apportant

avec soy une longue eschelle. Les autres le voyans en rient, et ne

sçavent ce qu’il en vouloit faire. Estant venu devant eux, il va droit à

Fracasse, voulant dresser son eschelle contre ses espaules, n’y pouvant

monter sans eschelle. «Que veux-tu faire, dit Balde, ô gentil Boccal?

Veux-tu avec ceste eschelle escheller un chasteau?--Non, dit Boccal,

mais je luy veux dire un mot en l’oreille, et rien autre chose.» Le bon

Fracasse prend tout en patience, comme est la coustume entre compagnons

paisibles. Cependant, se ridant le front, s’estonne d’une chose si

merveilleuse, et y resve profondément en son esprit, et à grand’peine

peut-il croire ce qu’il veoit de ses propres yeux. Il desire de veoir la

cause d’une telle merveille, et veut mettre en effet son desir. Il se

despoüille tout nud, retenant seulement sa chemise, afin qu’il peust

nager plus librement s’il en estoit besoing. Ils sont tous en esmoy pour

sçavoir ce que veut faire Fracasse. Il les prie de se vouloir aussi tous

despouiller. Ce qu’un chascun volontiers fait, craignans aussi bien

d’estre noyez. Or Fracasse, grand et fort, et ne s’estimant pas moins

qu’Hercules, arrache de dessus le bord un vieil chesne, puis tire de sa

gaine un cousteau, duquel il avoit accoustumé coupper son pain, lequel

estoit long de cinq brasses. Avec iceluy il cure ce chesne de ses

branches et rameaux, et le rend comme est un osier, duquel on lie les

treilles, puis esguise le plus gros bout et le fiche contre le bord,

ainsi que l’oiseleur picque en terre ses estançons, quand il veut faire

la pipée, ou pour prendre perdrix, ou pour prendre cailles. «Ha! dit

Boccal, il est besoing de manger des porreaux.» Balde, avec les autres,

s’en rit: et Gilbert s’estonne fort de la force de ce geant.

La baleine s’efforce encor de singler plus fort, sentant ce pau entrer

par entre ses costes. Après cela, Fracasse couppe les rameaux à un

sapin, et puis l’arrache aussi aisement qu’on feroit une eschalotte d’un

jardin. Il l’accoustre en forme d’un grand aviron, et s’en veut servir

d’iceluy au lieu d’une rame, l’appuiant sur le chesne qui luy devoit

servir de fourchette. Or, affermant et asseurant bien ses pieds, et

estendant l’eschine, commence à ramer au contraire où voguoit la

baleine, et ne se repose la valeur d’une petite once, et s’efforce plus

en plus, remuant ses bras avec la fermeté de ses reins, en sorte qu’on

oyoit ses os cracquer le long de son corps nerveux, et de son visage

tomboit une grosse pluye de sa sueur: il confesse n’avoir jamais tant

travaillé. Balde, le voyant en telle peine, vouloit avec les autres luy

aider; mais Fracasse s’escrie: «Laisse, Balde, je te prie: ma fantasie

est à present d’ainsi conduire le monde: Je te prie, Balde mon ami,

recule-toy.» Balde se retient à la priere de Fracasse, lequel employe

toute sa force, et de bras, et de jambes, et de reins, suant

abondamment, et avec une merveilleuse respiration reprend haleine.

Par l’espace de trois heures, il ne peut alentir le cours de la baleine,

ny la destourner de son chemin, car, estant tourmentée, elle s’enforce

davantage en l’eau, et, se sentant forcée, plus tasche à s’advancer, et

ne peut estre retenuë. Ce que voyant, ce geant s’irrita fort, il donna

trois si grandes secousses de son aviron l’une après l’autre, qu’il meit

le nez en terre, tant il se baissoit et allongeoit. Enfin il parvint à

son attente, et selon son désir, tellement que la baleine s’arreste et

vogue à reculons. Chascun admira ceste grand force de Fracasse, ayant

esté assez puissant pour faire changer le chemin à un si grand poisson,

qui portoit sur soy un Royaume.

Ceste escrevisse allant ainsi en arrière, l’isle sembloit retourner d’où

elle venoit. Pour cela, Fracasse ne laisse tousjours de ramer, et en

dépit de nature veut demeurer victorieux: et, maniant son aviron,

bouleversoit la mer, faisant eslever de grandes et hautes ondes; mais la

baleine, impatiente pour se veoir contrainte de lascher son chemin, et

de ce que sa pouppe marchoit devant elle, fait sortir soudain sur l’eau

sa longue queue, et commence à la manier en battant l’eau avec des coups

si grands, si cruels et retentissans si haut, que ceste bataille

diabolicque n’avoit point fait un si grand bruit, et si la force du

geant n’y eust donné remede, nos barons n’eussent sçeu s’en sauver.

Ceste queuë (comme recitent nos annales de Cipade) estoit longue de

quatre cents brasses, et ne s’en falloit pas une. Elle la remue de costé

et d’autre, de droit et de travers, et la contourne en plusieurs nœuds,

comme quand un paysan prend un baston pointu, et assaut en trahison un

serpent endormi, luy pressant sur sa teste et avec son baston luy perce

la cervelle comme un œuf; et pendant qu’il tient ainsi son baston fiché,

ceste beste, ne pouvant retirer sa teste, demeine le reste du corps,

s’entortillant autour d’iceluy comme fait le lierre: ainsi ceste baleine

battoit l’eau, et avec sa queuë tiroit des revers terribles, abattant

des ormes et brisant des vieils ciprez, et le bruit s’en oit à plus de

octante mil de là.

D’autre costé, elle leve sa grosse teste du profond de l’eau et ouvre

une grande et enorme gueulle: Ho! que ses yeux estoient grands et ses

nazeaux larges! Sa teste sembloit une montagne, son front une campagne,

et ses dents sembloient en longueur à des hauts pins. Fracasse ne donne

cependant aucun repos à ses bras et se roidissoit davantage. Cingar

l’encourage, lui disant: «O gentil Fracasse, tu monstres bien que tu es

venu de la race de Morgant; sois ferme, ô vaillant Paladin!» Pendant que

Cingar l’encourageoit ainsi, ceste baleine vomit une grande quantité

d’eau, comme si c’eust esté un fleuve, et la lance d’une telle roideur,

qu’elle brise plus de trente Ciprez aussi facilement que des brins de

paille, et les tronçons verds en voloient en l’air. Ce mesme coup donna

sur les espaules de Fracasse qui luy feit chanceler l’ame en son grand

corps, et, quittant-là son aviron, prend incontinent ceste queuë, la

serrant bien estroit avec les mains, et la retient, luy donnant telles

secoüades, qu’il la contraint de bugler et de jetter de grands

vomissemens. «Retiens, dit Balde, tiens ferme ceste queuë, je te feray

veoir un beau coup.» En ce disant, donne dessus une grande taillade de

son espée, pensant la coupper net; mais il n’y feit aucun dommage,

l’espée rejalit en arriere, car icelle estoit couverte partout de dures

escailles. Soudain elle tourne sa teste et ouvre sa gueule creuse au

possible, et efforce d’attraper le geant, mais iceluy luy baille un si

grand coup de pied qu’il luy fait tomber trois dents de ses machoires.

Icelle, buglant estrangement, fait des cris si horribles, que l’Echo en

retentissoit jusques au ciel, et vomissant en haut des eaux en si grande

abondance que c’estoit chose merveillable, elle salit toutes les filles

de Juno. Derechef, sentant qu’on luy tenoit encor’ sa queuë, elle tourne

sa grosse teste pour engouler Fracasse; mais Virmasse, ayant le bras

levé et le dard au poing, soudain le luy lance, et le fiche en l’un de

ses yeux, et la pointe penetra jusques au fond de la cervelle. Cingar,

Falcquet et Moscquin amassent de toutes parts des festus, des pierres,

des tuilles, des fagots d’espines, des mottes de terre, se rians

ensemble d’une telle sorte d’armes et d’une telle guerre. J’ay veu

autrefois les païsans assaillir un loup, quand, poussé de faim, il

cherche quelqu’agneau pour se repaistre; il va traînant la queuë le long

des sillons ou le long d’une haie jusques à ce qu’il aye prins ce qu’il

demande: lors il fuit emportant sa proye, et ne craignant plus à se

monstrer. Les païsans, selon leur coutume, espars çà et là, font de

grandes huées, remplissent l’air de leurs cris effroyables, et avec

leurs fourches-fieres l’arrestent sur cul. Quel tintamarre ils font, et

courant et criant! Tel ces barons en font contre ce monstre marin,

s’esclattans de crier.

Balde avoit bonne envie de coupper en deux ceste queuë; mais tant plus

qu’il y touche et moins en vient-il à bout. Il jette de colere par dépit

son espée et se prepare pour quand ceste beste monstreroit sa teste.

Elle ne faillit de l’eslever derechef, pensant avaler tout d’un coup ce

geant. Mais Balde, qui estoit pour lors encor’ tout nud, saute soudain

en l’eau et luy prend un de ses oreillons avec les deux mains. Falcquet

saute aussi de l’autre costé, et se saisist de l’autre oreillon, estant

secouru et aidé par Moscquin. Icelle hurle tant qu’elle peut, et de son

cri estourdist le ciel et s’efforce de se retirer en l’eau; mais elle ne

peut à cause que Fracasse la retenoit par la queuë, et sa teste n’avoit

plus telle liberté qu’elle souloit. Elle tire en haut, elle tire à bas

iceux resistans entierement à ses efforts. Cecy vous sembleroit ne se

pouvoir faire; toutesfois les anciens registres contiennent cela estre

ainsi arrivé.

Comme Balde et ses compagnons estoient en ces entrefaites, voicy le

Pirate Lyron qui se presente. Iceluy, aussitost qu’il eut congneu avoir

perdu sa demie galere, laquelle Balde et ses compagnons luy avoyent

enlevée, il se meit à les chercher, jurant qu’il leur mangeroit le cœur.

Il avoit jà bien fait six cents lieuës de chemin par mer et passé le

destroit de Gibaltar, s’enhardissant de voguer sur le grand Ocean,

malgré les vents de midi, et tournant la prouë vers l’Afrique à main

gauche, il s’en vint sur ceste mer qui n’avoit jamais esté couruë par

aucun; à l’opposite de laquelle est une montagne seche et aduste,

laquelle est surnommée de Lune, parce que sur elle est fondé le plancher

d’icelle: elle est toute creuse. Sur ceste mer, Lyron flotte, cherchant

ses ennemis. Il maudit le ciel à l’occasion qu’il ne les peut trouver.

Il avoit avec soy trente vaisseaux armez, dedans lesquels il avoit mis à

la cadene mille Genevois qu’il avoit prins aux rives de Calicut,

lesquels Philoforne, Prince de Mutine, y avoit conduits, et par la

trahison d’iceux, leur chef avoit esté prins par ces pirates et avoit

païé sa rançon pour mille ducats qui estoyent de la forge de Prejan.

Lyron toutesfois se monstroit courtois envers luy, et esventoit

cruellement les autres avec un nerf de beuf. Il estoit accompagné de si

grand nombre de vaisseaux à l’occasion de son entreprise, qui n’estoit

pas de chercher seulement ses ennemis, mais aussi pour decouvrir

plusieurs contrées çà et là. Plusieurs Roys, avec un grand nombre de

deniers, taschoient à le prendre à la pippée en quelqu’endroit que ce

fust, car c’estoit un Diable ne laissant vivre aucun. Commandant donc à

ses galeriens de tourner les proues en ceste isle, il s’estonne voyant

une queuë si estrange et une teste si pleine d’effroy, et le merveilleux

corps et la force de Fracasse, lequel tenoit avec les mains ceste

demesurée queuë. L’envie le prend de veoir de plus près ce que c’en est.

Il descend le premier et commande aux autres de le suivre, et de luy

amener son cheval Brisechaine. Ce cheval avoit esté autrefois à Leonard

et l’avoit prins par combat naval à Balde. Il saute dedans la selle

legerement, sans mettre le pied à l’estrier, et sans esperon manioit ce

brave cheval à son plaisir. Cingar dit lors à Balde: «Il m’est advis que

je veois Brisechaine, le veois-tu, Balde? Est-ce songe ou chose

veritable? Voilà certes ce voleur, ce pirate, qui avoit emmené nostre

navire; voilà ce bourreau de Diable!» Balde, resolu contre tout peril et

impatient, soudain s’advance et arreste ce cheval par la bride, encor’

qu’il se veit nud. «Demeure, voleur! dit-il. Je ne te sçaurois nommer

autrement: tu es un voleur et digne d’un gibet: ce cheval cy n’est tien,

il est à moy! Mets pied à terre!» Lyron, voyant la bride de son cheval

ainsi saisie, s’estonne au commencement et pense un peu à soy,

s’esmerveillant de ce qu’un homme tout-nud entreprenoit une telle

braverie; enfin il donne lors de l’esperon à son cheval pour le faire

sauter des quatre pieds sur ce Paladin. Mais Balde, dispos comme un

chat, se tire à quartier en faisant un sault, et donne quant et quant un

estoccade en la poitrine de Lyron si rudement, qu’il luy feit perdre

l’haleine, ne la pouvant reprendre aisement. Là dessus plusieurs de ces

pirates se viennent à la foule jetter sur Balde; et devant eux marchoit

un Capitaine nommé Hippolite, qui estoit frere de Lyron et se meslant

d’un mesme mestier. Il estoit homme rusé, accort, et qui aimoit la

guerre et à faire parler de soy. Quand le Centaure veit le combat

eschauffé, s’arma incontinent de ses belles et luisantes armes, et s’en

alla vers les vaisseaux de ces corsaires, lesquels estoient desgarnis de

soldats qu’Hyppolite avoit amenez, exceptez cinquante. Fracasse,

songeant de plus loing, n’ose abandonner la queuë de la Baleine,

craignant que, comme l’oye, elle se meit entre deux eaux.

Balde s’estoit prins au fort Lyron, lequel il trouva rusé à combattre,

et rude guerrier. Il tourne tout autour comme fait le Lion, et, encor’

qu’il fust nud, si feit suer la chemise à l’autre, et bien que son corps

ne fust aucunement vestu, si ne perdoit-il courage: sa dextre n’estoit

nuë, mais estoit garnie de sa bonne espée, n’estimant rien le monde

soubs le garentage d’un tel baston. Cingar craint que quelque mal’heur

n’arrive par ce combat; il maudit la meschante fortune; mais Falcquet le

reprend, et luy remonstre que c’est un grand honneur de mourir en

bataille: et tout soudain s’estant bien armé, va vers ces voleurs, ne

les estimant pas mille oisillons, et se poussant ainsi de furie, crie:

«Tue, assomme! Retirez-vous maudits, qui n’estes que la merde du Diable:

moy seul, je ne vous prise pas un poil.» Et, lançant son dard, en

outreperce trois, puis il en jette un autre, et de ce coup en tue deux

autres, qui avec le sang vomissent leur ame. En après, prenant la

massue, avec laquelle il avoit accoustumé de combattre, il commença à

rompre les os, mettre la cervelle au vent, briser les heaumes, enfoncer

les cuirasses. Il se fourre où il voit ses ennemis en plus grand nombre

luy tendre leurs picques, lesquelles il met soudain en pieces. Personne

n’ose attendre la cheute de sa massue. Aucun ne veut recevoir ny se

baigner en telle rosée; personne n’a envie de telles nefles. Cingar se

joint avec luy, et font couler le sang sur la terre comme ruisseaux.

Moscquin n’est pas loing, et donne de terribles revers, ensanglantant

son espée jusques à la poignée.

Le Centaure, d’autre part, precipitoit en la mer ces miserables pirates,

et avoit vuidé trente vaisseaux de tels voleurs; non pas que luy seul

eust pu fournir à tel eschec; mais Philoforne, qui avoit esté

prisonnier, considerant la fortune pouvoir succéder bien pour soy et

pour les siens s’il donnoit aide à Balde et à ses compagnons, met

l’espée au poing, et donne courageusement sur ces voleurs, se declarant,

et de bouche et par effect, vray et fidelle compagnon du Centaure,

etripant et crevant ces meschans. Puis destache les Genevois et leur

oste les fers des pieds. Iceux, se voyant en liberté, crient: «Arme,

arme!» et se saisissans des bastons des morts ou noyez, assomment ces

larrons comme pourceaux. Car, se resouvenans des coups de latte et de

nerfs de beuf qu’ils avoient reçeu d’eux, ils leur rendoient bien la

pareille. Car Philoforne les avoit amenez en terre, et combattoient

mille Genevois contre mille autres.

Cingar avoit en main le fer de sa pertuisanne, lequel n’estoit garni de

sa hampe. Voyant ce secours venu à son party, s’encourage plus fort, et

avec son fer ouvroit le ventre à tous ceux qu’il rencontroit, et le

sang, rejalissant contre luy, l’avoit rendu tout rouge, et remet en

memoire les beaux faits et vaillantises par luy commises en sa Cipade.

Mais Boccal s’estoit caché en un creux, et, comme le lievre, s’estoit

couché contre terre, ayant ceste opinion que cestuy-là estoit un pauvre

malotru qui s’eschappoit de la mort, par quelque maniere que ce fut.

Hippolite avoit longuement consideré telle meslée, et s’esmerveilloit de

veoir des guerriers si braves et n’avoit voulu ce Capitaine desgainer

son espée, ny mettre sa rondache au bras. Car, en son cœur, il prenoit

grand plaisir, voyant Balde et ses compagnons combattre contre les siens

de si grand courage, et avec telle adresse, qu’ils sembloyent tous estre

des Rolands, ou des Renauds, tant ils avalloyent de testes, de bras, de

mains, faisans de terribles monceaux de corps morts, et sembloit toute

la campagne couverte d’iceux. Chascun fait preuve merveilleuse de sa

vaillantise, purgeant le monde miserable de telle ordure de larrons. Si

aucun eust veu tant de cuirasses, tant de heaulmes, morions, et telles

armeures esparses çà et là, en pieces, certainement il eut dit qu’il n’y

avoit rien au monde de plus horrible, non pas mesme les tremblemens de

terre, ny les foudres, ny les tonnerres. Hippolite cependant voyoit

qu’il tardoit trop: il pousse promptement son cheval Rochefort, et

tenant en main son espée, et son escu au bras, il sembloit un torrent

descendant de la montagne. Cingar le voyant venir: «Garde, Falcquet,

s’escria-il; voicy un lourd jouëur! Tien ferme, je ne te faudray point.»

Comme le pilote advisé, voyant la vague avec un grand bruit des vents

venir vers luy, la reçoit en lui mettant au devant la proue de son

vaisseau: ainsi Cingar, contre le furieux assaut d’Hippolite, se roidist

pour l’attendre: mais il ne peut eviter le coup d’Hippolite, lequel luy

donna sur la teste si rudement, qu’il oublia s’il estoit jour ou nuict.

Falcquet voyant son amy en tel hazard, s’enflambe de colere outre

mesure, et de sa massue donne sur le heaulme d’Hippolite, et redouble

derechef, donnant plus asprement qu’à la premiere fois, et luy fait

tomber le pennache à bas, et à la tierce, luy donne en mesme endroit un

tel coup, qu’il le contraint d’embrasser le col de son cheval. Le

mont-Gibel ne paroist si en feu comme Hippolite brusloit de colere. Il

bouffe de furie, et de despit, bruiant comme une tempeste, et, prenant

son espée avec les deux mains, vouloit fendre Falcquet en deux; mais

iceluy feit un saut à costé, evitant ce coup. L’autre ne cesse de

redoubler ses coups. Falcquet ne peut éviter ceste cerise, qui fut si

brusque, et si gaillarde, qu’il ne se peut tenir de tomber, estant sa

visiere emportée. Cingar, soudain tout furieux, s’advance, et donne un

grand coup sur le bras droit d’Hippolite, pour luy faire sortir du poing

son espée. Falcquet incontinent se releve, et, pendant qu’Hippolite

estoit empesché avec Cingar, Falcquet d’un autre costé luy donne un coup

de sa massue. Hippolite, laissant Cingar, et se revirant vers Falcquet

pour le charger, Cingar le reprend, et luy fait tomber une partie de son

harnois. Comme un lion se monstre terrible en combattant contre deux

Ours, se jettant tantost sur l’un avec ses pattes, tantost sur l’autre

avec la dent, n’ayant pas loisir de pouvoir reprendre haleine, recevant

un coup de dent de l’un, pendant qu’il s’amuse à l’autre: ainsi se

comportoit, entre ces deux, le vaillant Hippolite. Il estoit espris de

si grand’ rage, et d’une telle furie, que le feu, pour une telle colere,

luy sortoit de la teste. Pendant que Cingar s’advançoit trop devant luy,

il reçoit une telle taillade, non sur l’eschine, mais sur l’oreille,

qu’il luy semble oüir cent mille tintouïns, et tombe tout estourdi à

terre, alongeant les cuisses, et s’estandant tout à plat comme une

grenoüille. Le sang luy couloit des narines, de la bouche, et des

oreilles, abreuvant de sang la terre tout autour de soy. «Ha! voleur,

dit Falcquet, meschant ribaut, as-tu tué un si vaillant homme?» Et, en

se disant, il prend à deux mains sa massue, fait un saut en l’air, comme

feroit un Leopard, et donne sur le heaulme d’Hippolite avec telle

puissance, qu’il met en pieces son escu, lequel il avoit jetté sur sa

teste pour se garentir d’un tel coup, et neantmoins Hippolite ne peut si

bien s’en sauver, qu’il ne donnast, à la renverse, de la teste sur la

croppe de son cheval, lequel l’emportoit çà et là, estant demeuré en

selle, et les bras étendus et pendans.

Cependant tout le fort des ennemis s’approche, et Cingar estoit déjà

revenu à soy, et estoit sus bout. Un Lion rugissant, blecé par le

veneur, ne s’acharne point plus sur les dogues et mastins de Molosse ou

de Corse, deschirant les uns et les autres avec ses ongles, que faisoit

lors Cingar sur ses ennemis, estant accompagné de Falcquet, qui, d’un

costé et d’autre, donnoit des coups orbes avec sa massue. Ces deux, bien

serrez ensemble, faisoient fuïr de devant eux plusieurs personnes,

lesquels n’avoyent honte de leur montrer le dos.

Balde cependant donnoit bien des affaires à Lyron, et l’avoit mis en

blanc de ses armes: et si Fracasse se fut mis de ceste meslée, sans

doubte Lyron y eust fini la vie. Moscquin, le Centaure et Philoforne, se

tenans ensemble, font rougir la terre de sang, et font voler les trippes

en l’air à plusieurs. Personne pour lors n’estoit demeuré sur les

galeres et navires; tous, tant Mores que Genevois, combattoyent sur

terre: et le Centaure, ayant fait sauter en l’eau ceux qui y estoient

restez, estoit aussi venu donner secours aux siens. Gilbert, se

pourmenant sur le bord tout seul, s’en va vers les navires, entre

dedans, et n’y trouvant personne, se tient en l’une d’icelles, se

contentant de veoir de loing une telle et si furieuse escarmouche,

n’ayant aucune expertise de la guerre. Il a horreur de veoir tant de

tronçons de picques, et autres tels bastons de guerre voler en l’air, et

tant de voix lamentables retentir sur la mer, et tant de membres

retrenchez et laissez çà et là, tant de ruisseaux de sang, et tant de

monceaux de corps morts. Il luy sembloit que ce fust une boucherie,

voyant tant de poulmons, d’entrailles, de trippes, de fressures, de

panses, de rattes, pendre aux arbres et ensanglanter les herbes. O les

cruels coups! ô playes dignes d’un Renauld, et d’estre chantées par cent

doctes Virgiles! L’un frappe, l’autre pare; l’un taille, l’autre est

fendu; vous eussiez veu les mailles, les cuirasses, les plastrons, les

rondaches voler par pieces comme oiseaux. Les corneilles et corbeaux,

voyans tant de sang, estoyent en terre criant, et s’amassoient ensemble.

Les connils, lievres, quittoient d’effroy les bois. Les poissons

estonnez sauteloient sur l’eau. Ces pirates commencent à monstrer les

talons; les nostres les chassent vivement.

Cependant Fracasse ne lasche la queuë de la Baleine, et commande à ses

compagnons de se saisir des navires, qui estoyent vuides; parce qu’il

vouloit faire un beau trait, et digne d’une belle fin. Alors, tous

pensans qu’il ne pouvoit plus tenir ceste queuë, laquelle estoit

coulante comme est une anguille, se hastent, comme font des passagers,

qui, voulans aller à Padouë par le fleuve de Brente, viennent à la foule

se rendre à une barcque, de laquelle le barcquerolier crie: «Apave!»

Balde, toutesfois, ne se souciant de l’advertissement de Fracasse, ne

veut point quitter sa prinse, et, comme un hardi champion, et comme un

conquerant d’honneur, s’estoit resolu d’avoir la victoire de Lyron. Le

Geant tourne la queuë de ceste baleine avec si grande violence, que, de

douleur qu’elle sentoit, elle esleve derechef la teste contre luy,

pensant l’engloutir comme fait le levrier, le levraut. Il quitte la

queuë, et soudain se saisist de la teste, laquelle il tort comme on fait

le col d’une oye, et en quatre tours il l’arrache et la separe du corps.

Aussitost, peu à peu, les bords tout autour commencent à s’escouler au

fond de la mer, en sorte que ceste isle, qui estoit portée sur le dos de

ceste beste, se perd, et chascun sent la terre defaillir sous ses pieds,

et, de peur d’estre noyé en l’eau, desire avoir des aisles, se sentant

avoir desjà l’eau jusques aux fesses.

Desjà la baleine estoit au fond de la mer, et avoit attiré avec soy plus

de six mille journaux de bois, par dedans lesquels les poissons se

promenoyent, se resjouissans d’une telle nouveauté: aucuns estoient

perchez sur des arbres, et sur la sommité d’iceux mangeoient le gland,

s’esmerveillant de veoir tant de chevreuls, lievres et cerfs noyez, et

de rencontrer tant de corps et de membres humains, tant d’armes, tant de

merrain, tant de tables, de cloches et mille autres choses. Auparavant,

ces Barons avoyent gagné le dedans des vaisseaux de mer, et ce qui

estoit resté des Genevois. Iceux avoyent occupé tous ces vaisseaux,

ausquels comme ces miserables corsaires vouloyent à nage entrer,

demandans pitoyablement qu’ils fussent receus, on les repoussoit

cruellement, exceptez quelques-uns qu’on print pour fournir aux rames,

et ausquels on meit les fers aux pieds, leur apprenant à manier des

plumes mal taillées.

Fracasse, en nageant, remue les bras avec telle force, qu’il fait de

grosses ondes, pliant les jambes, et de la plante des pieds poussant

l’eau. Il ne faisoit tempester la mer moins que lorsque la Tramontane et

le Nord-Est sont repoussez par Nord-Ouest; et, comme il nageoit ainsi,

il rencontre de bonne fortune Boccal, qui n’avoit rien mangé, mais

beuvoit sans fin, et en avoit quasi pleine mesure. Il le prend et le met

sur sa teste, sur laquelle Boccal alors ne se trouva moins asseuré que

le Castelan de Musse ou de Salei. Hippolite estoit gaillardement porté

par son cheval. La mer portoit le cheval, et le cheval portoit le

maistre, qui n’avoit que les jambes en l’eau.

Cingar estoit au haut de la pouppe du plus grand vaisseau, et n’avoit

les yeux tendus que pour veoir Balde. «Ha! miserable que je suis!

s’escrie-il. Balde, seroit-il d’aventure soubs l’eau pour servir de

pasture aux poissons? Ha Dieux! qui guidez les destins, est-ce là vostre

justice? La destinée des hommes est-elle conduite avec telle raison?

J’incague les malheureuses estoiles: j’incague Mars, Phœbus et toute

telle canaille. Il me fasche que je ne puis escrire vos meschancetez,

j’en composerois un bien ample volume. Vous n’estes point Dieux, mais

plutost la merde et lie des diables. Le peuple qui vous adore est fol et

sans cervelle; vous, qui n’estes que coquins, rabioleux, yvrongnes,

homicides, rufiens et putaciers. Venus est-elle pas une vraye putain

publique de tout le monde? Juno, la sœur de Juppiter, n’est-elle pas

ennemie de Troye? et toutesfois Juppiter l’a prinse pour son espouse! De

mille filles cinquante ne pouvoyent suffire à Juppiter, voire cent,

voire trois cent. Ç’a esté une lourde beste, laquelle neantmoins à tort

Homere a tant loüée, et ce lasche gode de Virgile et toute la bande des

Poëtes. Je te fais la figue et t’embrene d’estrons. Que le cancre te

mange, et qu’il n’en demeure rien, qui as rempli le monde de tant

d’ordures! Dis-moy, ô Juppiter, merde puissante, pourquoy tout le peuple

t’a-il estimé autheur du ciel, veu que tu es un adultere, un avaricieux,

un violeur et bourreau des chastes filles? Tu as, voleur, couppé a ton

Pere ses sonettes, afin qu’il ne feit point plus de trois fils. Tu as,

puis après, bourreau, violé ta sœur: tu as forcé Alcmene pour forger un

Geant, qui emportast la palme de toutes grandes entreprinses, et

toutesfois une petite femmelette, par un simple regard, l’a renversé et

l’a contraint de filer et tirer à la quenouille. Toutes celles qui

plaisoyent à tes yeux, fussent tes parentes ou non, tu les corrompois en

asne desbasté. Si tu es encor’ en vie, que tu te puisses rompre le col,

puisque tu nous envoye des morts si cruelles, puisque la lumiere de

toute vertu, Balde, est esteinte!»

Pendant que Cingar mettoit au vent telles folles parolles et renioit son

baptesme, Fracasse, levant les yeux au Ciel, bravoit aussi de mesme: «Je

jure, dit-il, par ce saint Baptesme que je porte sur ma teste, par ce

ventre qui m’a mis au monde, je chercheray tant par monts et vallées,

par les cavernes, par les bois et forests, par terre et par eau, par les

manoirs obscurs de Diables, et, s’il est besoin, par les hautes demeures

du Ciel, que je trouveray mort, vif ou malade, Balde, avec lequel je

suis resolu de vivre au Ciel ou en enfer! Mais, avant cela, j’osteray à

ce marroufle de Pluton son Royaume, et luy jetteray à bas sa foible

couronne, et gouverneray sous mon sceptre toute ceste race de diables.»

Puis dit: «O compagnons, laissez cet ennui, vengeons Balde! il ne nous

reste plus que cela. Suivez-moy, je vous prie, et allons là bas à cet

enfer?» Il appelle tous les capitaines en la plus grande galere, et

commande à tous les autres de la suivre.

Enfin, ayant prins terre, Fracasse, avec son grand maz en la main, se

met en chemin. Moscquin le suit, Falcquet et tous les autres. Cingar

veut demeurer seul, pour prendre garde, si, entre les corps que la mer

pourroit jetter à bord, il y verroit point celuy de Balde. Le Centaure

demeure avec Cingar. Tous les autres vont après Fracasse, non sans

pleurer; chascun n’estimoit pas sa vie deux souppes. Là où le chemin

sembloit plus rude, tous le prennent, ne se soucians ni d’espines, ni de

ronces, ni de pierres, ni des tempestes, des pluyes, ni du froid, ni du

chaud. Les tigres, les lions, les sangliers, les serpens, les voleurs ne

leur font peur. Ils combattent tout ce qu’ils trouvent, ils mangent ce

qu’ils peuvent trouver; s’ils ne trouvent rien: «Patience!» disent-ils.

Enfin, ils arrivent au pied d’une montagne, au haut de laquelle à grand’

peine des chevres pouvoient-elles monter. Ils n’y montent point, mais,

sans aucune frayeur, entrent au commencement d’une caverne, et penetrent

dedans le creux de ceste montagne. Falcquet va le premier, sondant le

chemin, et apprend aux autres où il falloit qu’ils assisent leurs pieds.

Fracasse n’y pouvoit cheminer que tout vouté, car autrement il se fut

donné de bonnes lorgnes en la teste, contre le haut de la voute.

Cependant, Cingar, se promenant seul le long de la mer, et regardant à

ses pieds, pleuroit amerement son amy, sans lequel il n’esperoit pas

pouvoir vivre quatre heures. Il se fust souvent tué de son espée, s’il

n’eust esté empesché par la presence de Virmasse. Mais enfin, voicy

venir de loing un cheval, qui estoit le meilleur de tous: c’estoit

Brisechaine, lequel (qui ne diroit cecy estre menterie) portoit sur son

dos deux vaillans corps; à sçavoir, Balde en croppe, et Lyron en la

selle; car, Balde, quand il sentit l’eau croistre, et Lyron eut tourné

la bride de son cheval, ne l’un ne l’autre, ne se soucierent de mettre

fin à leur combat, ne voulans se noyer. Balde sauta en trousse derriere

Lyron, et l’embrassa, et Lyron luy bailla la main, usa envers luy de

parolles gratieuses, et luy donna courage, et, d’ennemis, se rendent

bons amis; car, un peril commun faict devenir freres ceux qui estoient

ennemis. Brisechaine nage le mieux qu’il peut, ne monstrant sur l’eau

que le nez, et au-dessus se voyoient seulement les testes de deux

hommes, et quelquefois font le plongeon, comme fait le canard, ou l’oye.

Balde avoit du pire, estant sur la croppe, et estoit contraint d’avaler

souvent des gorgées d’eau salée. Toutefois il prend courage, esperant le

secours divin. Cingar, appercevant de loing ce cheval, appelle son

compagnon, et luy monstre ce qu’il voyoit sur l’eau, ne sçachant à la

verité ce que c’estoit, parce que la veuë humaine ne peut penetrer si

longue espace d’air. Le Centaure se jette soudain en l’eau, nageant fort

bien, à cause qu’il estoit en partie cheval, et, s’estant advancé bien

avant en la mer, arrive près de Brisechaine, qui commençoit à perdre son

haleine, ayant sur soy une trop grande charge. Il prend incontinent

Balde, et le met sur son eschine de cheval, donnant, par ce moyen, grand

allegement au cheval de Lyron.

Cingar, qui voyoit cela, sent une joye couler par toutes ses moüelles,

comme une cire, qui font au feu; car il sent en soy une si grande

douceur, qu’il n’eut pas voulu avoir le derriere en des braisches de

miel. Enfin, ils parviennent tous à bord et prindrent terre. Là, se feit

soudain une nouvelle feste, force baisers, fort caresses plus douces que

sucre. Balde, avec une façon si courtoise et gratieuse, gagna tant

Lyron, qu’iceluy se resolut de suivre Balde partout. Hippolyte estoit

aussi arrivé à bon port sur son cheval Rochefort, qui l’avoit bien sceu

tirer du danger. Lyron le va trouver, l’embrasse, le prie de ne vouloir

plus apprehender aucun travail, et d’estre content de se soumettre comme

luy à ce brave chevalier Balde. «J’en suis content, respond Hippolyte,

et je feray tout ce que tu me commanderas.» Aussi-tost, les bras tendu,

s’en accourt à Balde, lequel le reçoit en grande alegresse, et avec un

bon lien d’amitié, s’unissent ensemble, comme vrais freres, reputans

leur force, ainsi unie, estre telle, qu’ils n’estimeroient pas tout le

monde une gousse d’ail. Hippolyte monte sur le cheval Parde; Balde, sur

Rochefort, et Lyron, sur Brisechaine. Philoforne, à la priere du

Centaure, monte sur sa croppe. Cingar, ne s’en souciant point, alloit à

pied comme un estaffier. Ils s’en alloient ainsi equippez, quand il leur

ressouvint des trente galeres et navires qu’ils avoient laissées. Balde

pria fort Lyron et son frere Hippolyte, de n’abandonner point tant de

vaisseaux, qui leur pourroient servir, et aux leurs; mais Lyron, ni

Hippolyte, n’y voulurent aucunement entendre. Philoforne en voulut aussi

peu prendre la charge, tant la calamite, et pierre aimantine, qui est

tousjours en une bonne compagnie, les tiroit à elle. Ils s’en vont donc,

et laissent leurs galeres et leurs gens, estimans que ce leur estoit une

trop grande importance de ne suivre Balde.

Le seul Cingar tenoit l’estrier, et marchoit à pied comme un lacquais,

jusques à ce qu’il veit un paysan, qui menoit deux asnes. Mais cest

asnier, appercevant ces soldats, incontinent prend un autre chemin, et

touche ses asnes dedans des buissons de la forest. Cingar crie après

luy: «Ho, demeure, escoute, villain, escoute un mot: arreste, te dis-je,

bon homme?» Iceluy respond: «Ba, ba, chiz, chiz, chiz, va là, hai.» En

disant ces mots, faisoit doubler le pas à ses asnes. «Où diable vas-tu?

dit lors Cingar: je te feray recognoistre maintenant ta folie.» Il court

après luy, criant: «Villain tangar, si tu ne mets pieds à terre, tu t’en

repentiras: descends, marouffle! Nostre loy nous commande, que quiconque

a deux casaquins ou manteaux, en doit donner l’un ou l’autre à celuy qui

n’en a point; autant est-il de celuy qui a deux asnes: il en doibt

bailler un à celuy qui va à pied.» Le Paysan s’escrie, et ne veut

descendre, et, feignant n’entendre rien, dit à ses asnes: «Euz, peut,

chiz, hai, ira-t-il.» Cingar, enfin, l’attrappe et le pousse si

rudement, qu’il le jette avec son asne en un fossé, et saute sur

l’autre, l’enjambant gaillardement, et le faisant marcher si doucement,

qu’il n’eust pas voulu avoir une hacquenée françoise, ni une mule de

Rome; car c’est asne embloit si legerement, qu’avec les pieds il

deschicquettoit menu les feüilles qui estoient par le chemin, ticque

ticque, ticque ticque, ticquetoc, resonnoient les pierres sous ses

pieds: jamais ne bronchoit, et ne luy falloit donner aucun coup

d’esperon; car lors, il ne failloit de ruer d’un pied et se fascher, car

c’est un grand miracle, si un asne, en luy donnant de l’esperon, ne tire

deux ou trois coups de pied. Ce ne fut pas un petit plaisir entre ces

Messieurs, voyant ceste petite beste ne faillir, quand Cingar le

talonnoit et luy bailloit de l’esperon, de se reserrer le ventre, et

mettre la teste entre les jambes en levant le derriere, en sorte que

Cingar, en faisant rire la compagnie, estoit contraint mettre main à

terre, et tomber plus rudement que s’il fut cheut de dessus un cheval.

Avec ce passe temps, tous ces compagnons arrivent au pied d’une haute

montagne: montagne, dis-je, si extremement haute, qu’elle sembloit

servir d’une colonne au pole, estant sa cime en la plus haute region de

l’air. Icelle est surnommée de la Lune; et au pied d’icelle, ils

rencontrent une grande caverne, laquelle, par plusieurs destours,

s’estend partout. Le Centaure y remarque les pas de Fracasse, dont un

chascun se resjoüit, et tous se deliberent de suivre ce train. Balde met

pied à terre: aussi, font Lyron et Hippolyte. Cingar, qui venoit après,

dit: «Qui demeurera derriere, ferme la porte, comme dit le proverbe.»

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 44 / 53 题