Pendant que moy couronné de laurier en Bergame, et en la bonne ville de
Cipade, je me prepare pour chanter au son du gril, les Diables, les
proüesses de Fracasse et les horribles faicts de la Baleine, donnez
secours, ô Muses, à votre Coccaye. Je ne veux point pescher en ces eaux
froides de Parnasse, comme ce badaut de Maro, qui n’eust jamais en
badauderie son pareil, pendant qu’il fourre en son corps ces eaux gelées
de Helicon, avec lesquelles il refroidist et glace son estomach en
refusant l’usage du vin: dont une douleur le prend en la teste, et se
rompt les veines de la poitrine. Et pour quoy? pour quatre sols
seulement, pendant qu’en l’ombre il chante: _Dis-moy, Damete_, et sa
brague tomboit. Que de la malvoisie vienne m’abreuver! il n’y a point
meilleure manne, ny meilleure Ambroisie, ny autre plus plaisant Nectar.
Apollo avoit esveillé ses chevaux, et amenoit avec soy un jour si beau
et si luisant, que de long-temps il n’en avoit présenté au monde de tel.
De peur donc qu’un jour si gratieux se passast avec quelques affaires
melancoliques, Boccal ameine devant les compagnons Beltrasse comme un
escolier, lequel trembloit et chyoit des estoupes devant son magister.
Car ce grossier d’entendement ne pouvoit jamais accorder le cas avec le
nombre. Boccal le tance premierement, et puis le fait monter à cheval.
Cingar estoit le cheval, et Beltrasse le chevaucheur. Mais, afin que les
coups de foüet qu’il luy donnoit ne fussent donnez en vain, il luy avoit
retroussé tout le derriere, et, le presentant en ceste sorte devant la
compagnie, ce ne fut pas sans rire à bon escient. Boccal, puis luy
disoit: «O galant Beltrasse, _Poëta quæ pars?_» Beltrasse respond:
«_Amen._--Ha! dit Boccal, si je chantois la Messe, tu me respondrois
bien.» En ce disant, il donne de l’esguillon: «Ce n’est pas _Amen_,
dit-il, mais _Arri l’asne[91], pru, prout, chemine, vieille rosse_.» Ce
pauvre malotru, tremblant, disoit: «Pardonnez-moy, Magister; je ne sçay
pas la Grammaire.» Boccal redouble. Balde se print à rire; aussi feirent
tous les autres, et se couchent tous sur l’herbe, cependant que Boccal
continuoit ses coups, et en donna plus de cent sur le quadran nud de ce
pauvre miserable; et estant ainsi bien escorché, on le lascha par le
commandement de Balde, et s’enfuist par la forest, sans qu’on ouist plus
nouvelles de luy.
[91] Une pièce de vers, composée par un ardent calviniste et imprimée
en 1562, est intitulée _Chanson nouvelle contenant la forme et
manière de dire la messe sur le chant de Hari, Hari l’asne, Hari
bourriquet_; elle a été insérée par M. Leroux de Lincy dans son
_Recueil de Chants historiques français_, deuxième série, p. 266, et
par M. de Montaiglon, dans les _Anciennes poésies françaises_.
Paris, annet, t. VII, p. 46.
Or, quant à Pandrague, estant sa meschante vie assez notoire, et
verifiée, on ne la détache pas ainsi: mais est reserrée plus
estroitement. Falcquet, avec ses armes en la main, en avoit la garde,
pendant que les autres compagnons se preparoyent pour aller inhumer les
deux corps de Guy et de Leonard, pour là eux deux demeurer jusques à ce
que la trompette du Jugement sonnast. Gilbert et Cingar marchoient avec
torches en la main; Balde demeure derriere, seul, et range en la biere
les ossemens de son Pere, y respandant dessus des violettes et des lis,
et tout autour; et sur sa teste, luy met une couronne de laurier, et en
sa main une branche de Palme, luy appartenant droitement telles marques
pour les victoires qu’il avoit obtenues en plusieurs batailles et
combats.
Le Centaure avoit retrouvé le tombeau de marbre plus blanc que le laict,
lequel estoit construit en une grande et spatieuse caverne. Entre toutes
les montagnes que la trouppe noire des Diables noirs, conjurée par les
parolles de Pandrague, avoit icy apportées, Metrapas est l’une des plus
hautes, soustenant sur sa cime la lune. Icelle, pour chapeau, est
tousjours couverte d’une nuë. Au fond d’icelle est une obscure tombe; à
l’entrée y a une grande pierre, en laquelle on void un tel Epigramme
gravé:
Dedans ceste grande sepulture
Molcaël subtil magicien,
Et Bariel astrologien,
Ont eu leurs corps sans pourriture.
Le Centaure, après avoir leu cet escrit, dit: «Voicy bonne rencontre!
Que serviroit cecy, si en l’urne il n’y a plus ni l’un ni l’autre?
Molcaël estoit disciple de Zoroastes au temps de Nine; depuis un si long
temps, ses os ne sont-ils pas pourris et devenus à neant? J’ay envie
d’en faire l’espreuve.» Et soudain prend les boucles de l’urne pour en
hausser le couvercle. Moscquin, qui avoit esté envoyé par Balde, luy
ayde, et font tant, que le couvercle, qui estoit grand et pesant, tombe
à costé. Il n’estoit pas à grand peine cheut, qu’aussitost voicy un
Diable noir qui sort et saute sur la crouppe du Centaure, et luy donne
de grands coups de poing sans aucune relasche. Moscquin le prend par les
cornes; mais ce Diable, remuant et secouant sa teste, s’eschappe d’entre
ses mains, et se retire legierement en l’air; puis, retournant, vient
encor’ tourmenter le Centaure, et luy commande de lascher le livre qu’il
avoit osté à Pandrague, s’il veut qu’il le laisse en repos. Le Centaure,
n’aimant point un combat contre les Diables, jette ce livre par terre,
et demande paix avec ce Diable, lequel se saisist soudain de ce livre,
et en fait grand feste, comme estant bien joyeux d’avoir en sa
possession ce qui l’avoit autrefois dompté, et pour l’amour duquel il
avoit receu tant de bastonnades. Les autres s’estonnent fort de le veoir
ainsi se resjoüir, et, s’arrestans avec un ferme courage, se resolvent
de veoir la fin de telles choses estranges.
Ce diable se plante sur une grand’ et haute pierre, avec ses legieres
ailes, lesquelles resemblent à celles de la chauve-souris. Il porte en
teste quatre grandes cornes, dont deux, faites et contournées comme
celles d’un Belier, couvrent ses oreilles: les deux autres se dressent
comme celles d’un toreau. Il a le mufle comme un chien: sortans de sa
gueule deux longues dens, l’un d’un costé, et l’autre de l’autre, le
rendant fort laid à veoir: un griphon n’a point le nez, ny une harpie le
bec si dur et si ferme que le sien, propre à percer cuirasses; sa barbe
de Bouc, tousjours grasse de sang, luy souille la poitrine, rendant bave
puante au possible. Il a les oreilles plus longues que celles d’un asne,
et de ses yeux enfoncez sortent deux charbons ardens, lesquels avec leur
regard obscurcissent le soleil, tant ils sont enflambez. Sa teste
eshontée resemble à celle d’un serpent trainant une queuë derriere soy;
ses jambes déliées sont soustenues par ses pieds faits comme les pattes
d’une oye, et jette par son fessier maigre une odeur sulphurée.
Virmasse dit lors à l’oreille de Moscquin, et le prie d’aller advertir
leurs compagnons de ceste nouveauté. Moscquin s’y en va; il trouve Balde
et luy racompte tout. Cingar estoit de retour alors, revenant de parer
Leonard. Gilbert aussi estoit revenu avec Cingar. On appelle Falcquet.
Ils s’en vont tous ensemble, bien resolus de veoir les diables, pour
sçavoir s’ils sont si laids comme communement on les peint. Ils entrent,
sans faire grand bruit, en ceste ample sepulture, ne trouvant l’entrée
bouchée de sa pierre. Le Centaure estoit là caché en un coing. Il se
leve, et, venant au-devant d’eux avec un pied legier, parla à eux fort
bas, leur disant: «Regardez, mes freres, regardez à main gauche; voylà
ce Diable noir.» Avec le doigt il leur monstre; et combien que ce soit
un esprit rusé et subtil, si ne pensoit-il point avoir esté apperceu de
Balde. Il fait gambades, il regarde, tourne sans dessus dessous ce livre
sacré de Pandrague, et le feüilletant bien, à grand’peine peut-il croire
que ce soit là ce livre tant redouté, par la vertu duquel le Roy Lucifer
et tout le peuple infernal soit lié, fait force tourdions et contrefait
une moresque. Les compagnons rient, maulgré qu’ils en ayent, et se
serrent les levres pour empescher le bruit de leurs ris. Balde avoit
bien de la peine pour leur imposer silence. Boccal ne rit gueres icy, et
a tousjours les yeux fichez sur Balde, retenant son vent le plus qu’il
pouvoit, et avoit le trou de son cul bien bouché.
Après tant de signes de resjouissance faits par ce Diable, en voicy
venir un autre, criant comme une corneille qui vient de se repaistre de
la chair d’un pendu; et parlant ainsi avec une voix raucque: «Que
fais-tu, dit-il, Rubican? Quelle entreprinse te retient icy? Esperes-tu
d’icy quelque chose à griffer!» Il luy repond: «Tu dis vray; viens,
gentil Libicocque: nous emporterons avec nous une ame, telle que nostre
chien n’en porta jamais de pareille. Voicy, vois-tu? C’est le livre
sacré, tant estimé des Nigromantiens, lequel cy-devant nous a donné tant
de peine. Tu ne sçais pas comment il en va; escoutte de grace, un peu.
Cinq vaillants chevaliers errans, qu’on dit de la Table Ronde, sont
arrivez en ces pays, et ont eu la puissance de rompre les ruses et
fraudes de nostre Pandrague. Icelle est maintenant fresche et a receu
trois mille poinçonades et coups de foüet toute nuë, en avancement de
paye; et la malheureuse aimeroit mieux estre bruslée, que d’estre ainsi
escorchée et dechiquetée par tout le corps. Elle a perdu ce livre, et,
pour ceste perte, elle se pense bien estre dépeschée: car nous
l’emporterons.» Alors Libicocque luy dit: «O Rubican, romps ce livre,
deschire-le, de peur que quelqu’autre Magicien le trouve, qui nous
feroit pâtir et endurer des travaux pires que les precedens.--Il ne faut
pas, dit Rubican, deschirer encor ce livre; mais il faut qu’avant le
rompre nous façions quelque galanterie. Je veux premierement conjurer
tous les diables d’enfer, ou, si nous ne les voulons tous avoir, qu’au
moins nous en ayons trente des principaux. O combien voicy de peintures!
Vois-tu combien d’images? Je t’en prie, regarde un peu, Libicocque, en
voicy plus de cent, plus de mille. Vois-tu, en ce premier feüillet, le
Pentagone de Salomon[92]? Vois-tu combien de petites lignes passées
dedans les autres? Combien de quarrez, de poincts, de nombres? Voilà
Zoroastes Persien, depeint au premier cayer, lequel premier enchevestra
l’enfer. Tu le sçais, je le sçay aussi, fait Pluton, et les diables,
lesquels tantost il a rangez soubs la baguette, et mis à la cadene,
tantost les a bastonnez, et rendus miserables. Voilà le magicien
Thebite, destructeur de nostre Royaume. Voicy la table grande de maistre
Piccatrix[93], par le moyen de laquelle avec certains nombres chascun
est contraint d’aimer. Tien, voilà l’ouvrage de Michelasse
l’Escossois[94], lequel, avec six faces de cire et une de plomb, se fait
soubs l’influence de Saturne et de Mars, et avec lequel on fait de si
grands miracles. Voicy le mesme Escossois, qui, estant à l’ombre d’un
arbre, feit, en un petit cercle, mille caracteres, appellant avec une
haute voix quatre grands diables: l’un vient de devers le Couchant;
l’autre, de la part du Levant; un autre, de Midy, et le quart, de
Septentrion. Il leur fait consacrer un mords, avec lequel il bride un
cheval noir, invisible à tous autres, sur lequel montant, puis après il
vole çà et là plus viste que n’est poussée en l’air une flesche
Turquoise. Voicy, d’autre part, ce mesme magicien, qui compose un navire
de telle sorte, qu’estant eslevé en l’air, le porte voguant par iceluy
avec huict rames, et en trois heures tourne tout le monde. Il fait un
parfum de la moüelle de l’espine de l’homme, et avec mots magiques il
consacre une cappe, et pendant ceste consecration, ceste vapeur
penetrant jusques à nous, on oit en l’air un grand murmure des Esprits.
Car lors, nous sommes forcez, et nous tire à luy avec une grande
violence que nous sentons. Quiconque, soit masle ou femelle, porte cette
cappe, manteau, ou gabon, sur soy, quelque part où il aille, n’est
aucunement visible. Voilà le cousteau d’Artault, qui arreste les
fleuves, deseche les prez et pastoureaux, fait tomber la gresle sur les
fruicts, et tous les oiseaux; il faict perdre la vertu à la calamite, ou
aimant, de se joindre au fer, et nouë en amour les personnes. Vois-tu
Apollone Thianée? Vois-tu, après, le Sarazin de Granate, grand
enchanteur, et puis Magondat, comme, ayant appelé à soy les diables, il
a ce qu’il demande? Voicy le Padoüan: le vois-tu? Voilà Pierre Aban[95],
sçavant en la Physicque, mais plus sçavant en la Magie. Cestui-cy, pour
son manger, et pour toutes autres choses, dont il a besoing, ne craint
de bailler force escus et ducats: car, estant de retour à la maison, il
fait revenir en sa bourse tout ce qui en est sorti, et le vendeur ne
trouve pas en la sienne un seul denier; et s’il pense tenir son argent
en sa main bien close et serrëe, en l’ouvrant, il n’y trouve que du
charbon, ou des buchettes, ou des mousches. Vois-tu tout cela depeint
avec de belles figures? Mais que muse-je davantage? Je voys commencer ma
conjuration.»
[92] Salomon passe encore chez les Musulmans pour avoir possédé des
connaissances très-étendues en sorcellerie.
[93] Rabelais, liv. III, ch. XXIII, fait mention du «reverend père en
dyable Picatris, recteur de la faculté dyabolologique.»
[94] Il s’agit de Michel Scott, théologien et astronome du treizième
siècle, soupçonné par ses contemporains et accusé dans les siècles
suivants d’être en relations avec les esprits infernaux. Dante le
nomme dans le XXe chant de l’_Inferno_:
Michele Scote fu che veramente
Delle magiche frode seppe il giuoco.
Boccace, dans son _Décameron_ (journée VIII, nov. IX); Pic de la
Mirandole, dans son _Traité contre les Astrologues_, le
représenterent sous le même aspect.
En revanche, Scott a trouvé des défenseurs. Il est un des _grands
hommes accusés de magie_ dont Naudé a composé l’_Apologie_. Quelques
observations de Bayle tendent au même but sans dissimuler le
penchant qui entraînait le docteur écossais, comme tant d’autres de
ses contemporains, à assigner à tous les effets réels ou chimériques
des causes surnaturelles. En 1739, un Allemand, J. G. Schmutzer,
regarda comme nécessaire de disculper sérieusement Michel Scott de
sortiléges et de maléfices, et il écrivit à cet égard une
dissertation spéciale: _De Michaele Scoto veneficii injuste
damnato._ Presque tous les anciens auteurs qui ont parlé de Scott
disent que ses livres de magie furent enterrés avec lui,
circonstance à laquelle un poëte célèbre, qui s’est représenté comme
un petit-neveu de l’illustre enchanteur, a fait allusion dans le
_Lai du dernier menestrel_. Consulter d’ailleurs sur Michel Scott
l’_Histoire littéraire de la France_, t. XX, p. 43 et suiv.
[95] Pierre de Abano, médecin et alchimiste italien, né en 1246, mort
vers 1320 dans les prisons de l’Inquisition, où il avait été jeté
comme sorcier. Son trépas le préserva du supplice du feu. Ses
nombreux ouvrages sur la physique et les sciences naturelles, fort
en réputation à l’époque où écrivait Folengo, sont aujourd’hui
complétement oubliés.
Il marque un cercle à la façon des magiciens, au milieu duquel il
commande à Libicocque de se mettre. Puis, ouvre son livre, lit et relit
en iceluy, et après fait plus de trois mille figures, et avec une
hardiesse, il invocque Semiphore: _Agla, ya, ya_: et fait toutes les
prieres accoustumees aux magiciens. Voicy un grand, et merveilleux bruit
qui se fait par les bois, et par la forest, rompant et fracassant tout,
la terre tremblant tout autour.
Barbarisse se presente lors le premier, avec Cagnasse, clabaudant: «Que
veux-tu? crient-ils. Que veux-tu maintenant, ô Pandrague?» Mais, se
voyans mocquez par Rubican, laschent soudain de villains vents de leur
cul: ce ne fut qu’une belle risée par entr’eux. Rubican poursuit à
feüilleter son livre. Voicy venir trois autres diables, avec un terrible
bruit. Calcabrin estoit le premier, lequel estoit suivy par Gambator, et
l’autre estoit Malatasque, qui jettoit du feu par les naseaux. «Que nous
veux-tu commander, Pandrague? disoyent-ils; que demandes-tu de nous?»
Uriel, et Futiel, avec de grands cris, y accourent. «Pourquoy nous
appelles-tu, Pandrague? Pourquoy faire, nous demandes-tu?» Voicy venir
Farfarel, et Draganisse, lesquels se voyans mocquez ne s’en feirent que
rire. Aussi-tost furent suivis par Malacod, dit la Ruine, et par le
furieux Marmot, et par Satan avec ses trois cornes. «Que demandes-tu,
Pandrague? Pourquoy nous tourmentes-tu, Pandrague?» Mais ne voyant point
Pandrague, ains seulement Rubican, faisant le maistre de Magie, or
pensez s’ils se rient, et se mocquent les uns des autres. Astarot y
accourt à grand haste, et aussi Belzebut, apportant en main un fourgon.
Malebosse le suivoit, et Graphican, tenant une fourche à trois dents.
«Que veux-tu savoir, Pandrague? A qui en veux-tu, Pandrague?» Voicy
Asmodée, Alchin, Molecan, Zaphe, Tarata, et Siriel. Tous ceux-cy
brailloyent ensemble: «Qui a-il de nouveau, Pandrague? Pourquoy nous
appelles-tu?» Stissafer, Melloniel, et Acheron, y viennent, et sont
suivis par Malabranc accompagné de Ciriat. Chascun, par l’air tenebreux,
s’escrie: «Que te faut-il, Pandrague? Qui te fasche, Pandrague?» Zaccar,
Scarmile, Paimon, Bombarde, Minos, achevent la feste, et chantent de
mesme: «Qu’as-tu à nous commander, Pandrague? Que veux-tu de nous?»
Ayans puis après cogneu la tromperie de Rubican, ils se prinrent tous à
faire telles risées, qu’il sembloit que la terre tremblast, et que le
tonnerre fust en l’air, et que le Ciel deust tomber.
Balde, oyant un tel tintamarre, se leve soudain, et avec un grand
courage, tenant l’espée nue au poing, se jette au milieu de ces diables.
Belzebut, comme Prince des autres, abboye en l’air comme un chien, et
ramasse les siens en un villain esquadron. Le bossu Garapel leur servoit
pour lors de tambour, et, au son d’iceluy, chascun crie: «Arme, arme!»
Belzebut, avec un seul son de son cornet, tire des tombes six cent
milles diables armez. Lucifer, ignorant la cause, cherche partout, et
veut sçavoir pourquoy on fait un si grand amas. On luy fait response
qu’il n’y a point autre occasion plus grande que celle-cy, qui puisse
faire amasser tant de diables ensemble, et faire un si grand tumulte.
«C’est ce brave et ce vaillant Balde, redouté de si longtemps çà bas, et
dont la memoire est assez cogneü par ces païs tenebreux. Iceluy, comme
la Parque nous en menace par les livres de Seraphe, doit par force
abbattre les murs d’enfers. Il faut maintenant par force le repousser de
tout l’enfer, et empescher qu’il ne descende çà bas, s’il trouve
d’aventure des eschelles pour descendre icy, où il nous ruineroit tous.»
Cependant Balde, avec son espée, hardi, et courageux, renversoit çà et
là ces diables et sergens d’enfer, crians, hurlans, braillans, et
tonnans. Iceux, avec fourches, fourgons, tenailles, crochets, grifes,
ongles, et cornes enflambées, donnent sur Balde. Incontinent le Centaure
se donne à soy-mesme un coup de foüet (car par le derriere il estoit
cheval, et par le devant un brave et vaillant Paladin), et s’advance
pour donner vistement secours à Balde, tenant en main un grand soliveau
pour baston. Falcquet y court, Cingar, et Moscquin; mais Gilbert se
haste d’aller autre part faire la garde à Pandrague, ayant ses cheveux
en teste tous dressez de peur. Boccal, despourveu de courage pour donner
secours à autruy, par une trop grande frayeur, avoit remply ses chausses
de musc; çà et là il cherche à se cacher, et ne peut trouver lieu assez
commode pour ce faire, et combien qu’il en trouvast, il luy estoit advis
qu’il estoit tousjours descouvert: de pas en pas, il faisoit sur soy
signes de la Croix; il eut bien voulu avoir de l’eau beniste, laquelle
chassast de loing ces diables: il barbottoit mille Patinostres, et
autant d’_Ave Maria_, et des _Salve Regina_; mais il ne sçavoit dire le
_Credo_.
Or, est-il besoin que je descrive quelques coups de Balde, avec lesquels
il feit voler en haut plusieurs cornes des diables. Ce grand esquadron
d’iceux combattoit autour de luy: les uns frappent sur luy de costé,
autres devant, autres derriere. Mais il ne craint leurs ongles, leurs
dents, ny leurs grandes grifes, ny leurs fourches à trois cornes, ny
tous leurs engins, avec lesquels ils jettent leurs glifoirées
sulphureres, et leurs pots pleins d’une puante charongne, qui sont
forgez par Malebosse. La force de Balde s’augmente de plus en plus, et,
avec son espée donnant de taille, et de revers, et de toutes sortes de
traits accoustumez en guerre, et principalement de coups d’estoc,
perçant les bras et jambes de ces soldats infernaux, leur fait voler les
testes cornues en l’air, lesquelles, à ceux qui les voyent de loing,
semblent non testes, ny bras, ny jambes, mais corneillaux et noirs
corbeaux. Cagnasse, abboyant de sa grosse teste de Chien, voulant avec
les dens attrapper par derriere la ceinture de Balde; iceluy luy bailla,
en se tournant, un si grand revers, qu’il luy feit tomber avec le devant
du front deux cornes; et Malatasque, se rencontrant à ce coup, receut en
la teste une playe fort grande. Ces deux s’enfuient remplissans l’air de
cris. Barbarisse se presente devant Balde avec un grand fourgon, lequel
il luy lascha de loin, mais Balde le prend soudain de la main gausche,
et, le serrant bien estroit, le rompt en pieces, luy donnant quant et
quant un revers de son espée, et le faisant saigner grande abondance de
sang. Uriel et Futiel voulans escamper, Balde les attrappe, leur
taillant les jambes. Farfarel, les voulant venger, jette son crochet sur
la creste du heaulme de Balde, pensant le terrasser, ou au moins mettre
sa teste à nud. Balde luy donne un estocade à travers le ventre,
laquelle, passant outre la vessie, alla respondre jusques au boiau
culier.
Mais que fait Cingar? Que font Falcquet, Virmasse, et Moscquin? Iceux
n’avoyent si forte partie. Car Lucifer n’en vouloit par ses gens qu’à
celuy-là, lequel, s’il eschappoit, luy devoit bien donner de grandes
affaires. Cingar se collete avec Rubican: luitent longtemps ensemble, se
donnans l’un à l’autre le croc en jambe, et à force de reins, taschans à
mettre son compagnon dessous. Tous deux sont rusez, et de fine laine,
laquelle ne s’escarde (comme on dit) qu’avec pierres. Falcquet paist
Libicocque de bons oiseaux de bois, lequel, s’en sentant assez saoul,
veut faire retraite. Mais Falcquet ne luy en donne pas grande commodité,
le tenant de la gauche, et le sassant fort et ferme de la droite, et
avec un gros baston, luy faisant tomber la farine. Satan luy veut donner
secours; mais, voyant qu’on luy faisoit sortir la poudre hors le poil,
autant qu’il peut il se tient loing des coups. Zaphe attacque le
Centaure à beaux ongles; mais Virmasse n’estime pas une prune si deux
diables ne l’assaillent. Calcabin le prend par derriere en trahison, et
se saisist de sa queuë, laquelle il tient ferme, et non sans raison; car
pendant qu’on tire la queuë à un cheval, il ne peut ruer. Comme
ceslui-cy tenoit ainsi le Centaure, Zaphe l’assailloit par devant.
Gamberot y vint encor faire le tiers, ayant aux mains des tenailles,
avec lesquelles il tenailloit et pinçoit de tous endroits Virmasse.
Iceluy, pour se delivrer de telles mouches, pousse du derriere une
matiere assez puante, qui, prenant Calcabin par le nez bien asprement,
luy feit lascher prinse, et retirant sa queuë, et se tournant court, luy
donna un bon coup de baston, et prenant Zaphe par la corne, le jetta
fort rudement contre terre, restant seul celuy qui jouoit des tenailles.
Non loing de là, Moscquin combattoit contre Draganisse, avec grands
efforts d’une part et d’autre. Cependant Balde tuë Malatasque; lequel,
estant mort, court cy, court là, fuïant sans sa fressure, et portant en
main sa teste que Balde luy avoit avallée de dessus les espaules. Puis,
prend Malacod par la queuë, et le tournoit autour de soy comme un
plumail, et puis ouvrant la main, le laisse escamper à travers l’air, et
à huict mil de là, s’en alla tomber à bas; et, pour une telle cheute,
Marmot s’enfuit; aussi feit Astarot et Belzebut, qui le premier des
trois s’enfuit belle erre. Voicy Malebosse se presenter devant Balde,
estant chargé d’une bissachée de grosses balles de fer, luy lançant
cruellement telles noisettes de son bissac. Toutefois, ce bourreau n’ose
se tenir en place devant Balde, et se contente de le frapper, ou de le
tuer de loing: comme aujourd’huy on porte à la guerre des arquebuses et
mosquets, un coquin, un gueux, un pouilleux, un avaleur de miches,
estant caché derriere une muraille, et aguignant comme un chat, mirant
de loing, et serrant sa malheureuse main, et faisant un bruit, _tuf,
tof_, en l’air, percera luy seul le cœur[96], et fera mourir ou toy,
Jehannet de Medicis, le plus fort et robuste qu’on puisse trouver à
present au monde; ou toy, Bourbon, la gloire premiere des François, par
le conseil et par les armes duquel nostre aage fleurist; ou toy, Louys
de Gonzague, dont la magnanimité et la force leonine (d’icelle les
preuves sont plus que suffisantes, et comparables par dessus tous les
Rolands, et mesme par dessus tous ces Sansons, qui portent sur leurs
espaules des montagnes et des rochers), est assez congneue par Charles
et par ses Lieutenans, et mesme par le diable, auquel souvent en esprit
tu as envoyé le Cartel. Ainsi Malebosse, volant tantost haut, tantost
bas, lançoit d’un bras fort et roide ses bales de fer contre Balde,
aussi rudement que feroient des bombardes bracquées devant un chasteau.
Balde se voulant garantir d’un tel fol, et se preparant à en prendre la
vengeance, et se depestrer d’une telle peine, ce bourreau escampe, et,
en courant, monstre par mocquerie les jouës de son cul; puis, soudain
retournant, tire une bale de son bissac, la lance, et ne lasche jamais
coup en vain; mais donne tousjours sur la teste de Balde, tellement
qu’il ne luy donne loisir de dormir. Balde, pour eviter tels coups,
tantost saute en avant, en arriere, à costé, tantost se baisse, et se
repent bien de n’avoir apporté une rondache. Belzebut esperoit avoir la
victoire par ceste façon de combattre, et en estre bien tenu à
Malebosse. Balde advisé, voyant qu’il ne pourroit longtemps resister à
telles canonnades sans se remparer de quelque chose, se jette
habillement sur Belzebut, et avec la main gauche, le prend et retient de
toute sa force par le poil long de son petit ventre, et, l’eslevant en
l’air, s’en servoit d’un bon bouclier, et s’en paroit contre les balles
de Malebosse. Par ce moyen, Belzebut, le Prince de tous les capitaines
de Lucifer, et l’Archidiable, recevoit en l’eschine ou en la panse,
malgré qu’il en eust, tous les coups que laschoit Malebosse, les sentant
plus durs que pommes d’oranges. Soudain on commande à cet arquebuzier de
prendre garde à la personne d’un tel prince; mais Malebosse ne pense à
ce commandement, et, en continuant ses coups, prend la pomme avec
laquelle il avoit autrefois terrassé Adam, et la jette, non en la façon
que la jeunesse de Naples jette les uns contre les autres des oranges,
mais comme fait une coulevrine de Milan. Ceste pomme bruit en l’air, et
porte avec elle un grand feu. Belzebut reçoit ceste cerise, s’estant mis
au devant du coup, et le pauvre malheureux en eut deux costes rompues.
Ceste temerité en un simple capitaine sembla à tous les soldats ne
devoir estre endurée tellement que tous se bandent, et tournent leurs
armes contre Malebosse, et l’eussent desjà mis en cent mille morceaux si
Balde, prenant son party, ne luy eust donné secours. Balde, se voyant à
repos de Malebosse, remet son espée au fourreau, et prend Belzebut avec
les deux mains par les deux jambes pour s’en servir de massue. Tous donc
(à la belle feste et le plaisant jeu!) s’efforcent de mettre bas ce
capitaine des diables avec leurs cornes, leurs fourgons, leurs crochets,
et le dechirer à belles dents; mais Alchin, Siriel, Malebranc et Minos,
braves et vaillans capitaines, prennent les armes, et font armer leurs
soldats pour secourir Malebosse leur cousin: car il estoit cousin
germain à ces quatre. Plus de trente mille s’assemblent, crians: «Arme,
arme!» et en moins de rien, chascun se met en ordre, en sorte que toute
ceste armée diabolicque se divise en deux. Chascun se range soubs son
enseigne; chascun suit son caporal; chascun tient le party de son
capitaine. La renommée de telle esmotion court viste aux Enfers, et,
estant fort adeulee, se pleint aux oreilles de Lucifer, criant que ses
gens s’estoyent bandez les uns contre les autres, estans mesme les chefs
divisez.
[96] Un poëte français du dix-septième siècle avait dit: «Un peu de
plomb peut casser la plus belle tête du monde», pensée que Voltaire
a exprimée de son côté:
Et un plomb dans un tube entassé par un sot
Peut casser d’un seul coup la tête d’un héros.
Cervantes met dans la bouche de Sancho Panza une idée analogue à
celle qu’exprime ici notre poëte macaronique.
Lucifer monte promptement sur sa mule vieille de Nul-Temps, et eut tost
fait que dit, s’il s’acchemine; il oit de loing le son des tambours, des
trompettes et des cornets, troublant en haut l’air et en bas le fleuve
de Phlegeton. Cependant Asmodée, resemblant un sanglier, Melloniel à un
Ours, avec six mille loups Stygiens, et autant de cruels sangliers, s’en
viennent au combat d’une grande roideur, et commencent à joüer des
mains. Acheron, Paymon et leurs compagnons, les reçoivent courageusement
avec leurs becz de corbin, leurs faux et leurs groins dentelez, avec
lesquels ils rompent et brisent une infinité d’ossemens. Taratat, avec
ses hautes cornes, s’esleve plus que les autres, et s’advance demandant
hardiment à ses ennemis s’ils avoient envie de se venir gratter.
Stislafer ouvre bien cinq empans de sa bouche, et, en colere, vomist une
bave meslée d’un villain et infect sang. Molcan ne tarde gueres, ni
Zaccar, ny Graphican, et font haster leurs enseignes, estans suivies de
huit mille diables. Malabranc les assaut le premier, et est secondé par
Ciriat. Enfin vient Bombarde, faisant un terrible eschec. Il s’estoit
desjà fait une terrible meslée. On oit le _tron tron_ des cornets, le
grognement des pourceaux, le hennissement des chevaux, l’abboy des
mastins, le muglement des toreaux, le hurlement des loups, le sifflement
des tygres, le grincement des lyons, le sifflement des dragons: tous
tels bruits s’oioient entre ces Diables.
Balde s’estoit retiré un peu à part, aucun ne luy donnant empeschement,
ny par fourches ny par bales; car toute ceste querelle s’estoit divisée
en deux autres parts. Il ne tenoit plus rien en main: son espée se
reposoit, et ne vouloit sortir de sa gaine, et, s’estant servi une heure
de Belzebut au lieu d’une massuë, il l’avoit mis en cent septante mille
morceaux, ne luy estant resté en la main que le pied d’oye seulement, et
tous ses membres estoyent demeurez en partie pendus à des arbres, comme
la ratte, le cœur, les boyaux; partie avoient esté rompus et brisez par
la force de Balde, aspergeant la face noire de chasque diable de la
sanie et sang d’iceux, d’où le miserable alloit çà et là cherchant les
morceaux de ses membres. Certainement il avoit assez d’occasion de
pleurer sa perte; mais quels membres a-t-il pour faire telles plaintes?
Il n’a point d’yeux qui puissent baigner sa face de larmes pitoyables;
il n’a point de langue, qui avec grands cris puisse proferer _haâ_; il
n’a point de mains, avec lesquelles il puisse, en gemissant, frapper sa
poitrine. Cingar, avec ses compagnons, se retirent près Balde, et se
tiennent tous ensemble serrez, contemplans cette obscure bataille.
Comme quand, pour apprester le souper à des païsans affamez, on emplist
un chaudron de favottes de Cremone, ou quand on emplist un grand bassin
de febves le jour des Mors, et que le feu est allumé dessoubs, lors se
veoit un grand broüillement de ces favottes et de ces febves, tournans,
virans sans dessus dessous, les unes sur les autres. Ainsi, l’enfer
estant ouvert, durant ce combat diabolicque, on veoit une semblable
meslée; comme si estoient ensemble pesle mesle des renards sans queuë,
des ours avec des cornes, des mastins à trois pieds, des pourceaux et
truies à deux cornes, des toreaux à quatre cornes, des loups ayant leurs
gueules fichées derriere les espaules, des moutons et chevres maigres,
des guenons, des tartarins, des sagouins, des lions à demi griphons, des
aigles à demi dragons, des civetes, des barbazanes, des chathuans avec
bras de grenouilles, et des asnes ayant des cornes de bouc soubs les
oreilles[97]. Tous ces monstres de diables estoient embrouillez par
semblable meslange, et font par entre eux un tel son et retentissement,
que peut estre ne s’en est ouï de pareil par le passé, à present, et ne
s’en verra à l’advenir; et de six mille voix ne s’en fait qu’une; et, si
le Roy d’enfer et ce grand monarque infernal n’y venoit bien-tost, pour,
par sa presence, par sa majesté et par sa splendeur imperiale, amortir
ce feu, ce seroit fait de luy et des siens; sa Cour prendroit fin et son
empire, et la chose publique s’en iroit en ruine. Voicy donc venir ce
grand, ce haut de quarante mille pieds, cet horrible, ce sale et rude
Lucifer, qui fait courir la poste à sa mule, et huit des principaux
seigneurs de sa Cour gallopent après luy. Groindefer est un des
premiers, lequel avoit espousé la fille du Roy. Les autres sont Moscque,
Cutifer, Dragamas, Ursasse, et ces trois secretaires Calacrasse,
Cesmelie et Pophe. Ils entendoient bien l’horrible chamallis des
combattans, et, en s’y acheminant, ils se rencontrent où d’aventure
estoit Boccal, non gueres loing de la maisonnette de Guy, estant caché
soubs un gros fagot d’espines, tremblant fort et ferme au mois de Juin.
Et oyant un bruit nouveau derriere soy, comme il regardoit à travers ses
espines, il avise un grand diable, touchant de ses cornes jusques aux
estoiles, courir la poste sur une grande mule. Or, pensez où en estoit
ce pauvre Boccal, voyant un si grand monstre, si horrible, si hideux, si
diforme, sur une telle vieille mule si grande, si laide et si
epouvantable, laquelle en passant son amble advançoit si fort les pieds,
qu’il sembloit qu’elle les jettast sur son dos, et que de son ventre
elle essuyast la terre. Comme soudain se leve un levraut de sa forme,
quand il sent le bracque avec son _bau bau_ approcher près soy, et tout
estonné cherche à se perdre à travers les buissons, ainsi se leve
soudainement Boccal d’entre son fagot d’espines, et de malheur tiroit
après soy ces espines attachées à son manteau en fuïant, et ne pensoit
pas avoir loisir de se despatroüiller d’un tel embarassement, et faisoit
comme une fois il m’advint estant sur mon mulet, mal sanglé par la
lourderie de mon lacquais, et lequel avoit assez bien repeu de son
avoine, les serviteurs en sont coustumierement larges; quand je voulus
sauter un fossé en luy donnant de l’esperon, ceste meschante beste se
leva contre mont, et la selle se tourna soubs le ventre, et, tombant
contre terre, ma teste se meit en forme dedans la fange; mais cependant
le mulet, ayant son bas dessous soy, couroit tant plus viste qu’il se
sentoit estre ainsi embroüillé, et, alongeant le col, et tenant les
oreilles droites, couroit de toute sa force. Ainsi Boccal, tirant après
soy telle empestroire, s’embroüilloit de plus en plus, la peur luy
servant d’esperon, et cherche quelque lieu de retraite au privé, ne
craignant de s’y fourrer; il ne se soucie de se mettre dedans de la
civete intestinale, ou soubs de l’ambre de chien, moyennant qu’il puisse
descharger ses espaules d’une telle peur. Groindefer l’apercevant, donne
de l’esperon à son cheval, qui estoit sans teste et maigre comme un
haran soret, les flancs duquel se pouvoient coudre ensemble. Boccal
s’enferme dedans la chambrette, où estoit estendu mort le corps de Guy,
et ce fagot d’espines demeura dehors, ne pouvant passer par la porte.
Groindefer ne laisse d’entrer dedans. Boccal, se voyant surprins, prend
vistement le crucifix, qui estoit, selon la coustume, posé au pied de la
biere; non pas pour s’en vouloir defendre, mais je ne sçay quelle bonne
fortune donne sans y penser à un bon homme souvent quelque bon secours.
O Dieu! quelle plus grande merveille se peut presenter? Quelle chose
plus digne pour estre mise parmy les histoires? Quelle œuvre plus noble
se peut proposer aux graveurs, aux peintres et aux Poëtes? Groindefer,
aussi-tost qu’il eut veu la saincte representation qui estoit en ceste
croix du grand Dieu tout-puissant, qui perpetuellement le chastie, et
ses compagnons, en un feu eternel, tourne son cheval, et donne de
l’esperon tant qu’il peut, braillant avec une forte voix, et demandant
secours. Boccal, à qui la fortune se presentant à propos, avoit bien
reussi, tenant en main ce signe de la vraye croix, court après ce
Diable. Il rencontre Lucifer, lequel aussi tourne bride, et s’enfuit
avec une grande furie. Boccal le poursuit, et en criant le menace, et
chasse enfin le Roy d’enfer par le moyen d’enseigne et estendart de
Dieu. Ursasse picquant sa Giraphe cornuë, Moscque le suit tout
tremblant, donnant coups de baston à son herisson, sur lequel il estoit
monté. Cutifer talonne aussi le plus qu’il peut sa Chimere, et Minotore
emporte Calacrasse; Briarée, Esmilié, et Gerion porte Pophe; le dernier
est Dragamas, lequel foüette à bon escient son crocodile qu’il
chevauchoit. Ainsi tous s’enfuient à grand haste; et ces pauvres
malheureux aimeroyent plutost endurer tous les tourmens, que de veoir
Jesus-Christ. Boccal, les voyant ainsi bien fuir, ne cesse de courir
après, jusques à ce qu’ils arrivent au champ de bataille, auquel on
voyoit desjà de grands ruisseaux couler de sang noir. Mais les diables,
voyans de loing le Crucifix, aussi-tost et en un moment crians et
hurlans, s’en vont en fumée à plus de mille mil de là, et après eux
demeura une si grande puanteur, que rien ne servoit de boucher son nez.
Tous s’en vont à la mal-heure, et ne fut plus veu là aucun malin esprit,
par le bienfait de Boccal. Vive donc Boccal, vive la bouteille, et vive
l’insigne maison de l’ancienne Folengue!
[97] Ne dirait-on pas que Callot avait lu la description de ces
monstres lorsqu’il a retracé ceux qui figurent dans sa célèbre
_Tentation de saint Antoine_?