LIVRE XVIII.

L’esprit de Balde, abbreuvé de la douce liqueur endormante, s’estoit

retiré là à part, où son bel astre clair et radieux l’avoit tiré,

s’estant joinct au beau Juppiter et à la benigne Venus, et l’avoit posé

au jardin secret de la Destinée. En ce lieu il apprint, entre autres

choses, combien estoit un travail inutile de s’attacher et appuyer à une

colonne branlante, qui est à dire, de fonder son espérance sur choses

caducques et transitoires. Pendant qu’il estoit ainsi endormi, il avoit

sa teste au giron de Cingar soubs un chesne, l’un veillant, l’autre

dormant. Cependant le Centaure, ayant bonne volonté d’exposer sa vie à

tous les perils pour l’amour de Cingar, chemine doucement et le plus

quoyement qu’il peut, pas à pas, vers la demeure de Pandrague, de peur

qu’elle entende sa venuë, et qu’elle s’enfuie pour éviter la mort qu’on

luy preparoit à cause du decez de Leonard. Comme nous voyons quelquefois

un chat allonger tout le corps, et se traîner baissé le long d’un

buisson ou d’une muraille, pour attrapper un petit oyseau, qu’il aurait

long-temps aguetté, se jouant et voltigeant sur des basses branches;

ainsi le Centaure s’advance peu à peu par ceste forest, et trouve (ô la

grande adventure!) ceste ribaude dormant, dormant, dis-je, auprès de son

jaloux Beltrasse. Il l’empongne soudainement et l’emporte avec une mesme

soudaineté, que feroit un loup quand il n’est chargé que d’une oye.

Mais, parce qu’icelle portoit tousjours un livre ensorcelé entre ses

mammelles et enveloppé de quelques linges de Molocque, le Centaure, qui

sçavoit bien cela, le cherche sur elle, remuant sans dessus dessous tous

ses habillemens. Enfin il le trouve caché entre ses cuisses, et, luy

ostant de là, icelle se prend à crier et enrage de plus belle. Virmasse,

avec un bouchon d’herbe, luy bouche le gosier, afin qu’elle ne peult

plus crier, craignant qu’elle appelast tous les diables à son ayde. Elle

s’estime desjà perdue; elle n’attend plus que le feu. Beltrasse la suit:

il se desespere, il laisse tomber ses brayes, il s’esgratigne le visage,

il s’arrache la barbe. Cingar oit ce bruit, et peu à peu il pose la

teste de Balde sur l’herbe, l’ostant de son giron. Il se leve, tire son

espée et regarde autour de soy. Il attend, pour voir l’occasion de tant

de bruit. Voicy le Centaure qui arrive vers luy, apportant sur son dos

Pandrague, comme feroit un espervier une caille entre ses ongles, ou

comme un renard emporte une poulle. Cingar va doucement au-devant de

luy, et luy fait signe d’approcher sans faire bruit, de peur d’esveiller

Balde. Mais Pandrague s’escrie, et se tourmente au possible. Cingar, luy

faisant par force ouvrir la bouche, la balongne avec un gros baston bien

lié, ensorte qu’elle ne pouvoit plus crier. Ils la despoüillent aussi

nuë que quand elle nasquit, et la veulent foüetter et bien revestir avec

un balay, comme on accoustre ordinairement telles putains. Pour faire

cet office, il n’y avoit alors aucun bourreau, si d’adventure ne se fut

là trouvé Boccal. «Voicy Boccal, dit Cingar, qui en fera gaillardement

l’office. O Centaure! si je ne vous suis envieux, je vous prie de

retourner vers le corps de Leonard et le portez à la maison de

Pandrague; et là, je vous prie de chercher partout, dessus, dessous,

afin de trouver une prison qui est dessous une grande pierre. Ouvrez-la

avec la clef, et, si vous ne pouvez en trouver la clef, faudra en rompre

la porte et hors d’icelle tirez un grand et vaillant personnage attaché

aux seps, lequel on nomme Falcquet: la figure duquel ressemble à la

vostre, sinon que le derriere est faict en forme de levrier, et non en

semblance de cheval, comme est le vostre: et en la mesme prison mettez

Leonard, de peur que les loups se repaissent d’un si noble corps.»

Virmasse reçoit cette charge de bonne affection, et s’en va où estoit

Leonard, lequel il enleve entre ses bras, et ne se peut tenir de

l’arrouser de ses pitoyables larmes.

Or Boccal, après que le Centaure s’en fut allé, faict un foüet d’osiers

et d’espines, et, se rebrassant le bras, commence, en cholere, à donner

de son foüet sur l’eschine de ceste bonne pièce, afin de purger le vieil

peché par une nouvelle penitence. Ainsi qu’un paysan, après avoir beu en

son baril, crache en ses deux mains pour mieux tenir son fleau, et

frapper plus fort sur ses gerbes estenduës en la place; Boccal de mesme

picque rudement avec sa poignée de verdes espines la cavalle de Satan,

et de toute sa force luy imprime sur la peau de belles marques. Icelle,

pour estre balongnée, ne peut faire sortir hors le gosier ses cris: dont

elle sent une plus grande douleur. Beltrasse enfin y arrive aussi avec

une grande peine. Cingar, le voyant de loing, se leve et commence à

courir vers ce vieillard: «O, dit-il, _Domine Pater_, comment vostre

jeunesse a-elle peu vous apporter si promptement jusques ici? Attendez,

j’ay beaucoup de choses à vous apprendre, et nous pourrons nous rendre

compte l’un à l’autre.» Cingar, en disant ces mots, le poursuivoit, et

l’autre taschoit à évader. Vous eussiez dit que c’estoit un cerf qui

couroit après un beuf. Cingar le prend en trois sauts par le col. Iceluy

luy demande pardon. Cingar luy fait l’oreille sourde et l’emmeine avec

soy, et dit: «O Boccal, je te recommande ce beau joyau! Il n’y a rien

mieux appartenant à l’office d’un bourreau, que de bien foüetter les

espaules des putains et les fesses des vieillards. Un vieillard aimant

les Dames d’un cœur trop amoureux ne mérite autre chastiement que de la

verge; car une vieille personne amoureuse et semblablement jalouse est

un enfant de cent ans, et qui ne demande qu’à estre monté sur un cheval

et avoir le foüet sur ses fesses nuës. Voicy, ô Boccal! un nouveau

escolier qui entre en ta nouvelle escole; il est tendre, il apprendra

incontinent toutes choses. Apprens luy les reigles du passif. Il n’y a

point si grande discordance, que cet enfant n’accorde au son de la

verge.» Boccal prend ceste charge, et est fait Pedant, Reformateur,

Pedagogue et Magister. Il se prepare d’endoctriner ce vieil barbasse et

ce lourdaut rajeuni, s’il y a aucune doctrine au foüet, et si une mere

peut apprendre quelque chose à son enfant, en luy donnant des verges sur

le cul.

Cependant le Centaure avoit osté de la bouche et entrée de la caverne

une grande pierre, et avoit tiré hors d’icelle avec une corde Falcquet.

Iceluy, voyant le corps mort de Leonard, se print à pleurer, et, ayant

entendu l’occasion de sa mort, se mordoit le doigt, estant tout en

cholere: «Que Pandrague, dit-il, prenne garde à soy! il faudra qu’elle

rende compte.» Or, ayans mis en ce lieu le corps de Leonard, jusques à

ce qu’on peult dresser un tombeau digne d’un si grand personnage, ils

s’en vont ensemble, et viennent trouver leurs compagnons. Phœbus

descendoit peu à peu du ciel, et à grand’peine restoient trois heures du

jour, lequel s’en alloit finir, quand ils arrivent au lieu où estoit

Boccal, s’employant fort et ferme après ceste louve, la battant et

rebattant à bon escient. Cingar, advisant Falcquet, court au-devant de

luy: ils s’embrassent l’un l’autre. Ils se serrent estroitement, et

pleurent Leonard. En après, Falcquet, pendant que Boccal foüettoit, dit:

«O! combien vous deviez l’escorcher, et luy arracher le poil un à un!»

Pandrague, engendrée de Satan, appelloit la mort, mais le Diable ne

daigne l’emporter.

Balde estoit encore endormi, fantasiant beaucoup de resveries: voicy un

homme sauvage, qui soudain se presente devant eux, lequel saulte par le

bois: sa barbe estoit de diable, de laquelle découloit du sang, et avoit

d’iceluy le mufle tout barboüillé, et portoit par les pieds Gilbert,

comme un chevreau, ou comme une vieille, qui porte au marché son oye

liée par les pieds. «Voilà, dit le Centaure, Farabosque: iceluy est

frere de Molocque. Ha dieux! quelle puanteur!» Virmasse n’avoit plustot

achevé ces mots, et prins ses armes, qu’il void Moscquin, qui le suivoit

de près, et décochoit de son arc turquois des fleches après luy, disant:

«Hola, renegat, lasche cet agneau! Ce n’est pas viande pour tes dents,

meschant loup!» Et s’escriant ainsi, il tiroit tousjours ses fleches: la

neufviesme donna, et passa à travers les deux oreilles de cet homme

sauvage, lequel tombant mort par terre, Gilbert saulta promptement sur

ses pieds, et remercia Dieu d’estre eschappé d’un tel hasard. Balde, en

cet instant, s’esveilla, et se leva. Cingar, Falcquet, et tous les

autres s’en viendrent vers luy, et se meirent autour de luy en rond,

parlant à eux en ceste sorte: «O mes amis! combien Dieu est à loüer,

lequel congnoissant que les douleurs que je portois pour la mort de

Leonard estoient plus que humaines, il m’envoya, durant ce dormir, du

haut du ciel, Leonard. O qu’il estoit bien autre en forme, en gestes et

en parolles! «Que pleures-tu, ô Balde, me dit-il, pourquoy pleures-tu?

Es-tu marri, et t’ennuie-t-il de ce que maintenant je suis en un lieu

celeste? Ha! reserre ces larmes humides, lesquelles tu respands

inutilement! Il n’est point seant de pleurer ce qui nous doibt resjoüir.

La plus belle palme qu’on peut acquerir en combattant, est de se

surmonter soy-mesme. Ceste putain s’est estudiée de violer ma pudicité,

et eust fait sa volonté de moy, nonobstant mon contredict, si la grace

de Dieu ne m’eust esté soudain envoyée, moyennant laquelle elle eust

plustost applani les hautes montagnes, que de me soüiller, tant peu que

c’eust esté, par son lubrique attouchement. Il n’y a rien plus vilain

que de se mesler parmy les putains.» Ayant ainsi parlé à moy, il m’est

advis qu’il m’a prins par la main, et qu’il m’a emporté par tout le

ciel, et par tous les cabinets d’iceluy, et m’a fait veoir des choses,

lesquelles je pourrois reciter si j’avois cent langues et une voix

d’acier. Les dernieres parolles, lesquelles enfin il m’a dites, ont esté

telles: «Cherche ton pere! il ne demeure pas loing d’icy: lequel tu

enterreras avec moy en un mesme tombeau.» Soyons donc, mes freres, et

avec une bonne concorde, servons ensemble d’une tour contre les efforts

de fortune, lesquels ceste bande d’amis pourra souffrir. Par terre, par

mer, et par les abysmes, nous irons visiter les cavernes des diables

noirs. Mais, avant, il faut que nous allions prendre les sages advis de

celuy qui m’a mis en ce monde. Il fault chercher mon pere. Cherchons-le

donc, combien qu’il ne nous apparoisse d’aucun signal pour le pouvoir

trouver.» Cingar, avec une face joyeuse, respond soudain à cela: «Je

pense, Balde, mon amy, avoir trouvé ton pere: suivez-moy!» Il

s’achemine, marchant devant tous les autres, et çà et là passe à travers

les buissons de la forest, et parviennent enfin à la petite loge, en

laquelle estoit seul ce sainct Hermite, vers lequel Cingar vouloit

amener Balde, et lequel il conjecturoit estre cet homme, et le pere que

Leonard avoit conseillé à Balde de chercher. Ils entrent dedans.

Aussi-tost se leve de son siege ceste grande barbe, lequel ressembloit à

sainct Paul, l’hermite, ou à sainct Antoine, ou bien à sainct Macaire.

Il embrasse fort tendrement Balde, et les larmes coulent abondamment de

ses yeux. Il fut un long temps sans pouvoir parler; Cingar, Falcquet, et

tous les autres ne se peuvent tenir de pleurer, voyans devant eux un

acte si pitoyable. On ne doute plus que ce ne soit là le pere, et icy le

fils. Ces deux, se tenans ainsi embrassez, eussent attendri les pierres,

et non pas seulement les cœurs bien affectionnez d’aucuns hommes. Le

pere, enfin, s’efforçant de parler, s’assied, et fait asseoir Balde, et

tous les autres, et puis leur dit: «O! que les ames sont contrefaites en

ce monde! ô combien les hommes sont de peu de valeur! Ha, comme notre

face humaine est soüillée par nous! Ne sommes-nous pas vrais chiens, à

cause de l’envie qui nous maistrise? Ne ressemblons-nous pas aux

pourceaux, par la graisse que l’oisiveté nous fournist? La tromperie ne

nous fait-elle pas ressembler les renards? Mordans autrui,

n’imitons-nous pas la cholere des ours? Ne sommes-nous pas loups pour la

gloutonnerie, et rage de manger, qui nous accompagne? Quelle difference

y a-t-il entre nous et les lions superbes et orgueilleux? La luxure nous

fait semblables aux cinges et aux chats. Il n’y a personne qui cherche

les vestiges du chemin droit: chascun suit à plein ventre sa seule

volonté. O! que ceux ont bon nez en ce monde, qui sçavent fuir les

choses vaines et perissables, et qui conduisent bien leur entendement,

delivrez de la glus de ce monde! Je sçay, quant à moy, ce que le ciel

nous rayonne, ce que la terre nous verdoye, ce que la mer nous ameine,

ce que l’enfer nous cache. Vous ne voyez point ces cheveux gris, ni ces

longs poils de barbe blanche estre en moy sans cause. J’ay essayé le

froid et le chaud: le martel que m’a donné en teste mon destin, m’a

rendu plus sage et advisé. J’ay esté autrefois ce Guy, la grand’gloire

des François, Guy, sorti de la race de Renaut de Montauban. La France me

servira de tesmoin, l’Allemagne, la Suisse, l’Espagne, l’Hongrie, en

quelles batailles, en quels tournois j’ay esté réclamé, par tout le

monde victorieux, et le premier de tous. Les Italiens ont congneu, comme

aussi ont faict les fortunez Grecs, les asnes de Mores, les chiens de

Turcs, quelle prudence de Capitaine a esté autrefois en moy, quelle

force j’ay fait paroistre par mes armes, et quels ont esté les

stratagesmes et ruses dont j’ay usé en guerre. Que diray-je davantage?

En somme, il y a eu tant de graces en moy, que la fille du Roy de

France, aussi-tost qu’elle m’a veu, aussi soudain s’est esprise de moy,

et m’a prins pour mary. Mais il vaut mieux laisser le reste soubs

silence. Il suffit d’alleguer ce peu, pour en donner à cognoistre le

surplus. Cette fureur de rage, laquelle communement on appelle Amour,

qui reduit en pierres les sages et advisez, et dispose haut et bas à son

desir de toutes choses, traite, manie et remue le monde comme il luy

plaist, nous a de magnificques rabaissé à estre pitaux, estre du nombre

de paysans, et servir de pasture aux poux; et ainsi nostre gloire et

orgueil nous a rendu poltrons et faitneants. Par là, on peut sçavoir ce

que c’est de l’homme; c’est une giroüette; c’est un joüet exposé au plus

petit vent. L’homme est l’estouppe près d’un feu, est une neige au

soleil, et une bruine et gelée à la chaleur, et non pas, comme il se

vante, un Cesar, un Roy, un Pape, ou l’un de ceux qui en Rome portent un

surplis ou rochet sur leur robbe. J’ay toutesfois ainsi passé ma

miserable vie gaillardement. Au commencement, je ne voulus pas mener

avec moy ma femme grosse, et lasse du chemin; aussi, n’eusse-je peu.

Berthe, homme plein de belles et vertueuses caresses, la receut en son

logis, comme en un port seur; et estant deliberé de conquerir par force

ou par amour quelque ville, ou pays, ou bien perdre la vie, je fus

incontinent adverty par l’excellent Seraphe, vray prophete, qu’il

m’estoit nay un bel enfant, avec tout bon augure. On ne sçauroit

imaginer quelle joye m’apporta ceste nouvelle, si on n’a esté autrefois

enflambé d’amour paternel. Mais la fermeté des biens de ce monde est

inconstante et fragile; après la malvoisie, bien souvent on boit de

l’arsenic. Voicy Seraphe, qui d’une voix fascheuse m’annonce ma femme

estre morte. Ha! quelles injures et reproches ne fey-je lors au ciel! O

mort! disois-je, ô mort, couratiere du Diable, et postillon de Satan,

plus viste qu’aucune autre chose, et qui maintenant me semble estre plus

longue qu’un Caresme! que tardes-tu! Qu’avec ta faulx ne me tires-tu un

revers, ou que ne me donnes-tu une corde, avec laquelle tout desesperé

je m’estrangle? Ayant donc ainsi perdu ma femme, je m’en allois çà et

là, comme un gueux et orphelin, passant ma vie à travers mille travaux

et perils. Mais la bonté divine, ayant pitié de la douleur que je

portois pour toy, Balde, orphelin, et pour ma femme, feit que mon desir

se changea en mieux. Je remarquay que ce monde n’estoit qu’une cage de

plusieurs fols; et que la plus grande vertu estoit de sçavoir bien

mourir; et puis me retiray en ce lieu, où vous m’avez trouvé seul, mon

fils, fuyant toutes compagnies des hommes: je me nourris de racines,

d’herbes, et de pure eau. Le vieil aage, les pleurs, les veilles, m’ont

fait perdre la veuë: la veuë, dis je, du corps, mais non les yeux de

l’esprit. Tant moins on veoit les choses terriennes, plus nostre

entendement penetre les astres. Seraphe m’a enseigné les secrets de

prophetiser, lesquels on n’apprend que par jeusnes, par longues prieres

et par veilles, et lors Dieu met et descouvre tout ce qui est du monde

devant les yeux de tels personnages. Ayant receu de Dieu un tel don,

j’ay tousjours eu devant mes yeux tous tes faicts, et ay congneu, mon

fils, tous tes ennuis. La ville de Mantouë t’a retenu en sa prison un

long temps. Par la violence des vents, tu as pasti sur la mer de grandes

tempestes, après lesquelles les corsaires t’ont fait la guerre, et

enfin, tu es venu aborder au sejour de ton pere. Ne vous estonnez point

de veoir icy de mocqueries de sorcieres. Croyez que ce sont, à la

verité, mocqueries; ce sont des bourdes et enseignes de sorcieres. Ce

n’est pas icy une Isle, laquelle neantmoins vous semble Isle. Ce n’est

point montagne, ni rocher; mais une longue eschine de balaine, laquelle

la sorciere Pandrague a ainsi affermie et arrestée par ses enchantemens

magicques; et dessus ses espaules et dos ample et spacieux, a fait venir

un terroir par art diabolicque, des montagnes, des campagnes, des bois,

des animaux, des fontaines. Quand j’estois seul en une caverne des

montagnes d’Armenie, je me sentois porté en l’air avec ma grotte, avec

la forest, et la montagne, le tout eslevé ensemble, et puis, estre posé

icy peu à peu aussi doucement qu’on mettroit bas un panier plein d’œufs,

ou plein de verres. Il y a trois pestes, par lesquelles l’air, la mer,

et tout le monde est infecté: trois sorcieres, trois diablesses. Cette

Pandrague en est une; Smirande l’autre; et la troisiesme est Gelfore,

qui est la pire lie de toutes les sorcieres. Icelles se vantent estre

Fées pour un temps perpetuel, Demogorgon leur donnant un breuvage, par

le moyen duquel ceste vie mortelle se peut passer exempte de la mort; et

disent Falerine et Medée, estre ainsi éternelles, et autant de

Dragontine, de Circé, et d’Alcine, seur de Morgane, En ce nombre, elles

mettent Sylvaine, qu’on dit avoir esté femme de Folet, et autres telles

mille sorcieres, qui ont merité le feu, lesquelles Seraphe combat

tousjours avec la vertu et puissance des Paladins, estans aussi

combattues par iceux, comme par Thesée, Roland, Jason, Tristan, et cet

Hector, qui portoit pour enseigne l’aigle noire; et Roger, qui portoit

l’aigle blanche, lesquels tous sont du nombre des Chevaliers de la Table

Ronde. Seraphe a prins plaisir à la peine qu’ont prins tous ceux-cy

après telles sorcieres. Seraphe est un sainct Demon, grand persecuteur

de ceste magie trompeuse, mais un vray rempart, et bastion de la vraye.

C’est ce Seraphe, auquel l’entendement souverain a donné le pouvoir de

vivre long-temps, auquel ont esté infuz d’en haut les secrets de la

prophetie, et divination approuvée, auquel a esté commis le soin de la

renommée des Paladins, estant aussi iceux prests à combattre pour luy,

comme c’est raison de rompre la lance, pour ce qui est de droict et

d’équité. Roland est mort, Ajax, Tristan et autres, lesquels j’ay

cy-dessus dit avoir esté vrais Chevaliers. Ainsi, aussi, maintenant je

seray couvert d’un habillement et pourpoint de bois, et m’en iray soubs

terre, laissant et abandonnant ce monde. Et parce que j’estois le

guerrier Baron, et champion de Seraphe, ceste œuvre demeurera à Balde.

Qu’il te soit permis, ô Balde, de defricher le pays de telles ribaudes

sorcieres! Il n’y a qu’une seule Manto, qui est l’entiere et vraye

Sibille de Seraphe, lequel ne se pourra monstrer à toy, jusques à ce que

je m’en sois allé de ce monde au ciel: icy tu le verras, icy tu seras

fait, entre les corps et simulachres des Barons, le champion de raison,

de justice, de foy, de la patrie, et de la Table Ronde: tu descouvriras

avec ton espée les Royaumes des sorcieres, mieux que six mille

inquisiteurs et maistres du Palais avec leurs cent massues. Sus donc,

prens courage, et ne crains point d’exposer ta teste à tous perils:

fourres-toy par feu, par eau, et à travers les armes, pour l’amour de la

vertu. Voilà tout ce que je puis te dire, pour l’heure presente, sentant

les forces de ce foible corps me defaillir, et, en mourant, je m’en vois

au ciel: adieu, mon fils!» Achevant ces mots, et se levant les mains

jointes, il demeura debout comme une statuë, et son ame s’envola en

l’air.

Il estoit nuict pour lors, et neantmoins une si grande lumiere fut veuë

autour de ce corps, aucun d’entr’eux dit que c’estoit une nuict sans

nuict. Tous furent bien estonnez, et regardoient Balde en visage,

lequel, revenant un peu à soy, profera ce peu de parolles: «O Pere

très-sainct! qu’au moins j’eusse peu vous dire pendant vostre vie ces

dernieres parolles!» Et, ayant ce dit, se courbant sur le corps de son

pere, le baisa par tous ses membres, le lavant avec ses larmes. Et de

quel embrassement serra-t-il pour lors son pere? Alors Gilbert chanta

avec un chant lugubre ces vers:

Nous naissons, et nous mourons,

Aussi-tost que nez nous sommes:

Un temps prefix est aux hommes.

Contre iceluy que ferons?

Cil meurt miserablement,

Et a fortune ennemie,

De qui le corps et la vie,

Se perd soubs un monument.

A peine eut-il achevé de chanter piteusement ces vers par quatre fois,

comme les manes et infernaux se delectent d’un nombre pair,

qu’aussi-tost tout le lieu se met à trembler par l’espace de demie

heure, et toutesfois l’endroit où se tenoit Balde ne trembla point,

tenant iceluy un regard asseuré. Tous les autres, ne pouvant imaginer la

raison de ce tremblement, se regardoient les uns les autres sans dire

mot, se monstrant fort estonnez. Ils oyent tous un petit guichet, en un

coing de la chambrette, où ils estoient, faire un bruit en s’ouvrant, ne

voyant aucune personne sortir par iceluy. Balde, voulant descouvrir ce

qui en estoit, entre par ceste porte tout seul, et soudain le

tremblement de terre cessa, et Balde se trouva enfermé, l’huis se

refermant de soy-mesme, demeurant tous ses compagnons avec le corps de

l’Hermite. Balde ne s’estonne point; mais se tient ferme sur ses pieds,

et avec une grande asseurance attend pour sçavoir si ce sont oracles, ou

songes, ou responces de Phœbus, regardant tout autour de soy. Ce lieu,

où il estoit ainsi enclos, estoit quarré, fait en forme d’une petite

sale, au milieu de laquelle pendoit une lampe ardente par la clarté de

laquelle on pouvoit remarquer les sieges, qui estoient autour: et y en

avoit trente, desquels un paroissoit plus haut eslevé. En iceluy il voit

Guy, ou plustost son simulachre, tout armé, lequel, après s’estre assis,

feit asseoir tous les autres Barons chacun en son siege. Guy estoit au

milieu, et tous ces guerriers à ses environs; ils estoient aussi tous

vestus de cuirasses, et devisoient ensemblement de plusieurs affaires.

Balde se tient de bout, et ne bouge aucunement le pied: s’il estoit

estonné, vous le pouvez penser, voyant son pere vivant et armé, lequel

il venoit de laisser mort entre ses compagnons, soubs un habit de

Hermite. Il contemple tout autour les corps des très-vaillans Capitaines

et Chevaliers, qui estoient la fleur de toute vaillantise et de

fidelité, lesquels ornoient leurs armes blanches de la seule vertu, et

faisoient reluire leurs semblances pour servir de miroüer à Balde: celui

d’entr’eux qui est encore plein de vie est fait leur Roy, non pas en

effect, mais par imagination de la chose. Comme quand Hector, ou Thesée,

ou Ferrand de Gonzague, vivoient encore en chair humaine, ils

guerroyoient veritablement avec leur corps vif, et n’advençoient aucunes

entreprises sans raison, et cependant leur image ou representation

estoit assise, comme Prince, et superieure, entre les simulachres et

images des Chevaliers illustres, lesquels combattent seulement pour

l’équitté et contre le tort. Jusques à present avoit ainsi regné la

representation de Guy: maintenant qu’il a fini ses jours et accompli

tous ses travaux, il faut qu’il descende de son haut siege et se mette

au rang des autres; et qu’un autre nouveau champion de droicture et

équité luy succede, selon qu’il sera choisi par l’advis et chois des

Paladins. Mais ce conte de balloter dépend seulement de l’entendement de

Seraphe, lequel leur en propose un, et iceluy obtient la principauté du

consentement de toutes ces heureuses ames, et tout ce qu’il trouve bon

est approuvé par elles.

Balde estoit entré en ce lieu, ne sçachant rien de toutes ces façons de

faire, y estant conduit par Seraphe invisiblement. Il contemple

attentivement cestui-cy, puis cestui-là, tantost l’un, tantost l’autre.

Là estoit Hector, large d’espaules, et les flancs serrez, ayant une

barbe forte et rouge. Il estoit assis le plus près de la haute chaire.

Ænée estoit auprès de luy, lequel a esté, est, et sera tousjours joyeux,

et content pour avoir merité la trompe de Virgile, qui n’a point encore

trouvé sa pareille. Thesée, Jason, et le fort Ajax, estoient assis l’un

après l’autre. Là se voyoit Torquat tenant en sa main une hache

tranchante, par laquelle le renom de justice durera éternellement. Brute

n’est pas loing de luy, triomphant avec une mesme loüange; lequel n’a

point tant fait perir les enfans degenerans de leurs peres, comme il a

donné exemple pour chasser les tirans, lesquels ne songent qu’à saouler

leur panse et contenter leurs paillardises en volant et pillant autrui.

Là aussi estoient Fabrice et Cincinnat, se resjouissans tous deux en

leur pauvreté, et ayant l’argent à contre-cœur, et lesquels se

contentent plus de porter un meschant manteau deschiré, et des guestres

rapetassées, et manger une rave cuite entre les cendres, que se vestir

de velours et manger à leur table des viandes exquises venans de loing.

Camille, gaillard et bon compagnon, estoit là aussi, lequel portoit les

aigles noires avec S. P. Q. R. Iceluy monstra aux Gaulois qu’il leur

estoit meilleur ne bouger delà les monts, que de passer deçà avec leur

perte et dommage. Les deux Catons le suivoient avec leur trongne

renfrongnée et austere, lesquels ne parloient jamais s’il n’en estoit

besoing. Corneille Scipion s’y voyoit aussi, haussant son enseigne

d’Espagne, devisant avec son frere tout bas. Fabie le Grand estoit là,

qui avec un visage ridé pesoit et contrepesoit toutes choses, et sous sa

targe couvroit Rome, Dame du Monde. Marcelle estoit à costé de luy,

tenant en main son espée nuë. Æmile le suivoit, mespriseur de la vie. On

y voyoit le premier de tous les Capitaines, ce jeune homme Scipion, qui,

poussant à grand’ peine ses premiers poils du menton, avoit despoüillé

toute l’Afrique, qui se vantoit avoir mis en blanc Rome, Dame de toutes

choses mondaines. Après cestui-cy, Pompée tient son siege, lequel a

cy-devant allegué, et alleguera tousjours pour son excuse, que les

Romains n’ont tourné la pointe de leurs armes contre eux-mesmes pour son

occasion particuliere; mais pour la seule ambition de Cesar. Aussi,

Cassie et Brute s’y veoyent, accusans de mesme la meschante volonté de

Cesar, qui renversa le Senat, et lesquels en recompense luy donnerent

vingt-trois coups de poignard. Là Tristan reluist, Lancelot flambe,

lesquels se plaignent de leur sort pour avoir eu faute en leur temps de

quelques escrivants habiles, qui comme ils manioient vaillamment leurs

lances et espées, iceux eussent peu manier leurs plumes en composant de

beaux livres de leurs vaillantises et actes genereux, espuisans, en ce

faisans, souvent leurs escritoires d’encre. O que nous lirions de belles

choses, si Renaut et Rolant eussent rencontré, du temps de Charlemagne,

un Plutarche, un Tite-Live, un Saluste! Iceux toutesfois ne laissent à

se monstrer icy avec une contenance haulte, ayans les espaules et les

reins couverts de longs pennaches d’autruche. Auprès d’eux est Ferrand

de Gonzague, et Roger d’Est, tous deux braves et vaillans Chevaliers,

lesquels l’Afrique redoutera tousjours soubs la bonne conduite de

Charles. Là aussi estoit assis Sordelle, le plus notable personnage de

la famille des Godiens, les admirables prouesses duquel sont cogneues

partout.

Or, estant ainsi present en ce lieu Balde, le vieil, le venerable

Seraphe entre en iceluy: il prend Balde, et l’assied au plus haut siege,

et Guy se met au-dessous de Sordelle. Balde, se voyant ainsi assis entre

ces honorables Seigneurs, combien qu’il cogneut que ce n’estoient point

personnages vifs, mais seulement des ombres, il se print neantmoins à

parler à eux, et harangua devant eux presque une heure, s’accusant de

n’estre digne d’un tel honneur. Aussi-tost qu’il eut mis fin à sa

harangue, ce lieu commença à trembler derechef, et ces ombres, et ces

sieges s’en vont soudain en fumée, emportans avec eux Balde, pour leur

Roy esleu, et creé, mais en image seulement; car le vray Balde demeure

entier au corps de Balde, n’estant qu’un Balde feint, qui s’envole soubs

l’image de Balde, lequel s’en revint à ses compagnons, et leur feit

recit de tout ce qu’il avoit veu, et se vantoit avoir veu les faces

luisantes de tant de braves Seigneurs et Chevaliers, et avoir porté par

entr’eux le spectre.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 42 / 53 题