L’esprit de Balde, abbreuvé de la douce liqueur endormante, s’estoit
retiré là à part, où son bel astre clair et radieux l’avoit tiré,
s’estant joinct au beau Juppiter et à la benigne Venus, et l’avoit posé
au jardin secret de la Destinée. En ce lieu il apprint, entre autres
choses, combien estoit un travail inutile de s’attacher et appuyer à une
colonne branlante, qui est à dire, de fonder son espérance sur choses
caducques et transitoires. Pendant qu’il estoit ainsi endormi, il avoit
sa teste au giron de Cingar soubs un chesne, l’un veillant, l’autre
dormant. Cependant le Centaure, ayant bonne volonté d’exposer sa vie à
tous les perils pour l’amour de Cingar, chemine doucement et le plus
quoyement qu’il peut, pas à pas, vers la demeure de Pandrague, de peur
qu’elle entende sa venuë, et qu’elle s’enfuie pour éviter la mort qu’on
luy preparoit à cause du decez de Leonard. Comme nous voyons quelquefois
un chat allonger tout le corps, et se traîner baissé le long d’un
buisson ou d’une muraille, pour attrapper un petit oyseau, qu’il aurait
long-temps aguetté, se jouant et voltigeant sur des basses branches;
ainsi le Centaure s’advance peu à peu par ceste forest, et trouve (ô la
grande adventure!) ceste ribaude dormant, dormant, dis-je, auprès de son
jaloux Beltrasse. Il l’empongne soudainement et l’emporte avec une mesme
soudaineté, que feroit un loup quand il n’est chargé que d’une oye.
Mais, parce qu’icelle portoit tousjours un livre ensorcelé entre ses
mammelles et enveloppé de quelques linges de Molocque, le Centaure, qui
sçavoit bien cela, le cherche sur elle, remuant sans dessus dessous tous
ses habillemens. Enfin il le trouve caché entre ses cuisses, et, luy
ostant de là, icelle se prend à crier et enrage de plus belle. Virmasse,
avec un bouchon d’herbe, luy bouche le gosier, afin qu’elle ne peult
plus crier, craignant qu’elle appelast tous les diables à son ayde. Elle
s’estime desjà perdue; elle n’attend plus que le feu. Beltrasse la suit:
il se desespere, il laisse tomber ses brayes, il s’esgratigne le visage,
il s’arrache la barbe. Cingar oit ce bruit, et peu à peu il pose la
teste de Balde sur l’herbe, l’ostant de son giron. Il se leve, tire son
espée et regarde autour de soy. Il attend, pour voir l’occasion de tant
de bruit. Voicy le Centaure qui arrive vers luy, apportant sur son dos
Pandrague, comme feroit un espervier une caille entre ses ongles, ou
comme un renard emporte une poulle. Cingar va doucement au-devant de
luy, et luy fait signe d’approcher sans faire bruit, de peur d’esveiller
Balde. Mais Pandrague s’escrie, et se tourmente au possible. Cingar, luy
faisant par force ouvrir la bouche, la balongne avec un gros baston bien
lié, ensorte qu’elle ne pouvoit plus crier. Ils la despoüillent aussi
nuë que quand elle nasquit, et la veulent foüetter et bien revestir avec
un balay, comme on accoustre ordinairement telles putains. Pour faire
cet office, il n’y avoit alors aucun bourreau, si d’adventure ne se fut
là trouvé Boccal. «Voicy Boccal, dit Cingar, qui en fera gaillardement
l’office. O Centaure! si je ne vous suis envieux, je vous prie de
retourner vers le corps de Leonard et le portez à la maison de
Pandrague; et là, je vous prie de chercher partout, dessus, dessous,
afin de trouver une prison qui est dessous une grande pierre. Ouvrez-la
avec la clef, et, si vous ne pouvez en trouver la clef, faudra en rompre
la porte et hors d’icelle tirez un grand et vaillant personnage attaché
aux seps, lequel on nomme Falcquet: la figure duquel ressemble à la
vostre, sinon que le derriere est faict en forme de levrier, et non en
semblance de cheval, comme est le vostre: et en la mesme prison mettez
Leonard, de peur que les loups se repaissent d’un si noble corps.»
Virmasse reçoit cette charge de bonne affection, et s’en va où estoit
Leonard, lequel il enleve entre ses bras, et ne se peut tenir de
l’arrouser de ses pitoyables larmes.
Or Boccal, après que le Centaure s’en fut allé, faict un foüet d’osiers
et d’espines, et, se rebrassant le bras, commence, en cholere, à donner
de son foüet sur l’eschine de ceste bonne pièce, afin de purger le vieil
peché par une nouvelle penitence. Ainsi qu’un paysan, après avoir beu en
son baril, crache en ses deux mains pour mieux tenir son fleau, et
frapper plus fort sur ses gerbes estenduës en la place; Boccal de mesme
picque rudement avec sa poignée de verdes espines la cavalle de Satan,
et de toute sa force luy imprime sur la peau de belles marques. Icelle,
pour estre balongnée, ne peut faire sortir hors le gosier ses cris: dont
elle sent une plus grande douleur. Beltrasse enfin y arrive aussi avec
une grande peine. Cingar, le voyant de loing, se leve et commence à
courir vers ce vieillard: «O, dit-il, _Domine Pater_, comment vostre
jeunesse a-elle peu vous apporter si promptement jusques ici? Attendez,
j’ay beaucoup de choses à vous apprendre, et nous pourrons nous rendre
compte l’un à l’autre.» Cingar, en disant ces mots, le poursuivoit, et
l’autre taschoit à évader. Vous eussiez dit que c’estoit un cerf qui
couroit après un beuf. Cingar le prend en trois sauts par le col. Iceluy
luy demande pardon. Cingar luy fait l’oreille sourde et l’emmeine avec
soy, et dit: «O Boccal, je te recommande ce beau joyau! Il n’y a rien
mieux appartenant à l’office d’un bourreau, que de bien foüetter les
espaules des putains et les fesses des vieillards. Un vieillard aimant
les Dames d’un cœur trop amoureux ne mérite autre chastiement que de la
verge; car une vieille personne amoureuse et semblablement jalouse est
un enfant de cent ans, et qui ne demande qu’à estre monté sur un cheval
et avoir le foüet sur ses fesses nuës. Voicy, ô Boccal! un nouveau
escolier qui entre en ta nouvelle escole; il est tendre, il apprendra
incontinent toutes choses. Apprens luy les reigles du passif. Il n’y a
point si grande discordance, que cet enfant n’accorde au son de la
verge.» Boccal prend ceste charge, et est fait Pedant, Reformateur,
Pedagogue et Magister. Il se prepare d’endoctriner ce vieil barbasse et
ce lourdaut rajeuni, s’il y a aucune doctrine au foüet, et si une mere
peut apprendre quelque chose à son enfant, en luy donnant des verges sur
le cul.
Cependant le Centaure avoit osté de la bouche et entrée de la caverne
une grande pierre, et avoit tiré hors d’icelle avec une corde Falcquet.
Iceluy, voyant le corps mort de Leonard, se print à pleurer, et, ayant
entendu l’occasion de sa mort, se mordoit le doigt, estant tout en
cholere: «Que Pandrague, dit-il, prenne garde à soy! il faudra qu’elle
rende compte.» Or, ayans mis en ce lieu le corps de Leonard, jusques à
ce qu’on peult dresser un tombeau digne d’un si grand personnage, ils
s’en vont ensemble, et viennent trouver leurs compagnons. Phœbus
descendoit peu à peu du ciel, et à grand’peine restoient trois heures du
jour, lequel s’en alloit finir, quand ils arrivent au lieu où estoit
Boccal, s’employant fort et ferme après ceste louve, la battant et
rebattant à bon escient. Cingar, advisant Falcquet, court au-devant de
luy: ils s’embrassent l’un l’autre. Ils se serrent estroitement, et
pleurent Leonard. En après, Falcquet, pendant que Boccal foüettoit, dit:
«O! combien vous deviez l’escorcher, et luy arracher le poil un à un!»
Pandrague, engendrée de Satan, appelloit la mort, mais le Diable ne
daigne l’emporter.
Balde estoit encore endormi, fantasiant beaucoup de resveries: voicy un
homme sauvage, qui soudain se presente devant eux, lequel saulte par le
bois: sa barbe estoit de diable, de laquelle découloit du sang, et avoit
d’iceluy le mufle tout barboüillé, et portoit par les pieds Gilbert,
comme un chevreau, ou comme une vieille, qui porte au marché son oye
liée par les pieds. «Voilà, dit le Centaure, Farabosque: iceluy est
frere de Molocque. Ha dieux! quelle puanteur!» Virmasse n’avoit plustot
achevé ces mots, et prins ses armes, qu’il void Moscquin, qui le suivoit
de près, et décochoit de son arc turquois des fleches après luy, disant:
«Hola, renegat, lasche cet agneau! Ce n’est pas viande pour tes dents,
meschant loup!» Et s’escriant ainsi, il tiroit tousjours ses fleches: la
neufviesme donna, et passa à travers les deux oreilles de cet homme
sauvage, lequel tombant mort par terre, Gilbert saulta promptement sur
ses pieds, et remercia Dieu d’estre eschappé d’un tel hasard. Balde, en
cet instant, s’esveilla, et se leva. Cingar, Falcquet, et tous les
autres s’en viendrent vers luy, et se meirent autour de luy en rond,
parlant à eux en ceste sorte: «O mes amis! combien Dieu est à loüer,
lequel congnoissant que les douleurs que je portois pour la mort de
Leonard estoient plus que humaines, il m’envoya, durant ce dormir, du
haut du ciel, Leonard. O qu’il estoit bien autre en forme, en gestes et
en parolles! «Que pleures-tu, ô Balde, me dit-il, pourquoy pleures-tu?
Es-tu marri, et t’ennuie-t-il de ce que maintenant je suis en un lieu
celeste? Ha! reserre ces larmes humides, lesquelles tu respands
inutilement! Il n’est point seant de pleurer ce qui nous doibt resjoüir.
La plus belle palme qu’on peut acquerir en combattant, est de se
surmonter soy-mesme. Ceste putain s’est estudiée de violer ma pudicité,
et eust fait sa volonté de moy, nonobstant mon contredict, si la grace
de Dieu ne m’eust esté soudain envoyée, moyennant laquelle elle eust
plustost applani les hautes montagnes, que de me soüiller, tant peu que
c’eust esté, par son lubrique attouchement. Il n’y a rien plus vilain
que de se mesler parmy les putains.» Ayant ainsi parlé à moy, il m’est
advis qu’il m’a prins par la main, et qu’il m’a emporté par tout le
ciel, et par tous les cabinets d’iceluy, et m’a fait veoir des choses,
lesquelles je pourrois reciter si j’avois cent langues et une voix
d’acier. Les dernieres parolles, lesquelles enfin il m’a dites, ont esté
telles: «Cherche ton pere! il ne demeure pas loing d’icy: lequel tu
enterreras avec moy en un mesme tombeau.» Soyons donc, mes freres, et
avec une bonne concorde, servons ensemble d’une tour contre les efforts
de fortune, lesquels ceste bande d’amis pourra souffrir. Par terre, par
mer, et par les abysmes, nous irons visiter les cavernes des diables
noirs. Mais, avant, il faut que nous allions prendre les sages advis de
celuy qui m’a mis en ce monde. Il fault chercher mon pere. Cherchons-le
donc, combien qu’il ne nous apparoisse d’aucun signal pour le pouvoir
trouver.» Cingar, avec une face joyeuse, respond soudain à cela: «Je
pense, Balde, mon amy, avoir trouvé ton pere: suivez-moy!» Il
s’achemine, marchant devant tous les autres, et çà et là passe à travers
les buissons de la forest, et parviennent enfin à la petite loge, en
laquelle estoit seul ce sainct Hermite, vers lequel Cingar vouloit
amener Balde, et lequel il conjecturoit estre cet homme, et le pere que
Leonard avoit conseillé à Balde de chercher. Ils entrent dedans.
Aussi-tost se leve de son siege ceste grande barbe, lequel ressembloit à
sainct Paul, l’hermite, ou à sainct Antoine, ou bien à sainct Macaire.
Il embrasse fort tendrement Balde, et les larmes coulent abondamment de
ses yeux. Il fut un long temps sans pouvoir parler; Cingar, Falcquet, et
tous les autres ne se peuvent tenir de pleurer, voyans devant eux un
acte si pitoyable. On ne doute plus que ce ne soit là le pere, et icy le
fils. Ces deux, se tenans ainsi embrassez, eussent attendri les pierres,
et non pas seulement les cœurs bien affectionnez d’aucuns hommes. Le
pere, enfin, s’efforçant de parler, s’assied, et fait asseoir Balde, et
tous les autres, et puis leur dit: «O! que les ames sont contrefaites en
ce monde! ô combien les hommes sont de peu de valeur! Ha, comme notre
face humaine est soüillée par nous! Ne sommes-nous pas vrais chiens, à
cause de l’envie qui nous maistrise? Ne ressemblons-nous pas aux
pourceaux, par la graisse que l’oisiveté nous fournist? La tromperie ne
nous fait-elle pas ressembler les renards? Mordans autrui,
n’imitons-nous pas la cholere des ours? Ne sommes-nous pas loups pour la
gloutonnerie, et rage de manger, qui nous accompagne? Quelle difference
y a-t-il entre nous et les lions superbes et orgueilleux? La luxure nous
fait semblables aux cinges et aux chats. Il n’y a personne qui cherche
les vestiges du chemin droit: chascun suit à plein ventre sa seule
volonté. O! que ceux ont bon nez en ce monde, qui sçavent fuir les
choses vaines et perissables, et qui conduisent bien leur entendement,
delivrez de la glus de ce monde! Je sçay, quant à moy, ce que le ciel
nous rayonne, ce que la terre nous verdoye, ce que la mer nous ameine,
ce que l’enfer nous cache. Vous ne voyez point ces cheveux gris, ni ces
longs poils de barbe blanche estre en moy sans cause. J’ay essayé le
froid et le chaud: le martel que m’a donné en teste mon destin, m’a
rendu plus sage et advisé. J’ay esté autrefois ce Guy, la grand’gloire
des François, Guy, sorti de la race de Renaut de Montauban. La France me
servira de tesmoin, l’Allemagne, la Suisse, l’Espagne, l’Hongrie, en
quelles batailles, en quels tournois j’ay esté réclamé, par tout le
monde victorieux, et le premier de tous. Les Italiens ont congneu, comme
aussi ont faict les fortunez Grecs, les asnes de Mores, les chiens de
Turcs, quelle prudence de Capitaine a esté autrefois en moy, quelle
force j’ay fait paroistre par mes armes, et quels ont esté les
stratagesmes et ruses dont j’ay usé en guerre. Que diray-je davantage?
En somme, il y a eu tant de graces en moy, que la fille du Roy de
France, aussi-tost qu’elle m’a veu, aussi soudain s’est esprise de moy,
et m’a prins pour mary. Mais il vaut mieux laisser le reste soubs
silence. Il suffit d’alleguer ce peu, pour en donner à cognoistre le
surplus. Cette fureur de rage, laquelle communement on appelle Amour,
qui reduit en pierres les sages et advisez, et dispose haut et bas à son
desir de toutes choses, traite, manie et remue le monde comme il luy
plaist, nous a de magnificques rabaissé à estre pitaux, estre du nombre
de paysans, et servir de pasture aux poux; et ainsi nostre gloire et
orgueil nous a rendu poltrons et faitneants. Par là, on peut sçavoir ce
que c’est de l’homme; c’est une giroüette; c’est un joüet exposé au plus
petit vent. L’homme est l’estouppe près d’un feu, est une neige au
soleil, et une bruine et gelée à la chaleur, et non pas, comme il se
vante, un Cesar, un Roy, un Pape, ou l’un de ceux qui en Rome portent un
surplis ou rochet sur leur robbe. J’ay toutesfois ainsi passé ma
miserable vie gaillardement. Au commencement, je ne voulus pas mener
avec moy ma femme grosse, et lasse du chemin; aussi, n’eusse-je peu.
Berthe, homme plein de belles et vertueuses caresses, la receut en son
logis, comme en un port seur; et estant deliberé de conquerir par force
ou par amour quelque ville, ou pays, ou bien perdre la vie, je fus
incontinent adverty par l’excellent Seraphe, vray prophete, qu’il
m’estoit nay un bel enfant, avec tout bon augure. On ne sçauroit
imaginer quelle joye m’apporta ceste nouvelle, si on n’a esté autrefois
enflambé d’amour paternel. Mais la fermeté des biens de ce monde est
inconstante et fragile; après la malvoisie, bien souvent on boit de
l’arsenic. Voicy Seraphe, qui d’une voix fascheuse m’annonce ma femme
estre morte. Ha! quelles injures et reproches ne fey-je lors au ciel! O
mort! disois-je, ô mort, couratiere du Diable, et postillon de Satan,
plus viste qu’aucune autre chose, et qui maintenant me semble estre plus
longue qu’un Caresme! que tardes-tu! Qu’avec ta faulx ne me tires-tu un
revers, ou que ne me donnes-tu une corde, avec laquelle tout desesperé
je m’estrangle? Ayant donc ainsi perdu ma femme, je m’en allois çà et
là, comme un gueux et orphelin, passant ma vie à travers mille travaux
et perils. Mais la bonté divine, ayant pitié de la douleur que je
portois pour toy, Balde, orphelin, et pour ma femme, feit que mon desir
se changea en mieux. Je remarquay que ce monde n’estoit qu’une cage de
plusieurs fols; et que la plus grande vertu estoit de sçavoir bien
mourir; et puis me retiray en ce lieu, où vous m’avez trouvé seul, mon
fils, fuyant toutes compagnies des hommes: je me nourris de racines,
d’herbes, et de pure eau. Le vieil aage, les pleurs, les veilles, m’ont
fait perdre la veuë: la veuë, dis je, du corps, mais non les yeux de
l’esprit. Tant moins on veoit les choses terriennes, plus nostre
entendement penetre les astres. Seraphe m’a enseigné les secrets de
prophetiser, lesquels on n’apprend que par jeusnes, par longues prieres
et par veilles, et lors Dieu met et descouvre tout ce qui est du monde
devant les yeux de tels personnages. Ayant receu de Dieu un tel don,
j’ay tousjours eu devant mes yeux tous tes faicts, et ay congneu, mon
fils, tous tes ennuis. La ville de Mantouë t’a retenu en sa prison un
long temps. Par la violence des vents, tu as pasti sur la mer de grandes
tempestes, après lesquelles les corsaires t’ont fait la guerre, et
enfin, tu es venu aborder au sejour de ton pere. Ne vous estonnez point
de veoir icy de mocqueries de sorcieres. Croyez que ce sont, à la
verité, mocqueries; ce sont des bourdes et enseignes de sorcieres. Ce
n’est pas icy une Isle, laquelle neantmoins vous semble Isle. Ce n’est
point montagne, ni rocher; mais une longue eschine de balaine, laquelle
la sorciere Pandrague a ainsi affermie et arrestée par ses enchantemens
magicques; et dessus ses espaules et dos ample et spacieux, a fait venir
un terroir par art diabolicque, des montagnes, des campagnes, des bois,
des animaux, des fontaines. Quand j’estois seul en une caverne des
montagnes d’Armenie, je me sentois porté en l’air avec ma grotte, avec
la forest, et la montagne, le tout eslevé ensemble, et puis, estre posé
icy peu à peu aussi doucement qu’on mettroit bas un panier plein d’œufs,
ou plein de verres. Il y a trois pestes, par lesquelles l’air, la mer,
et tout le monde est infecté: trois sorcieres, trois diablesses. Cette
Pandrague en est une; Smirande l’autre; et la troisiesme est Gelfore,
qui est la pire lie de toutes les sorcieres. Icelles se vantent estre
Fées pour un temps perpetuel, Demogorgon leur donnant un breuvage, par
le moyen duquel ceste vie mortelle se peut passer exempte de la mort; et
disent Falerine et Medée, estre ainsi éternelles, et autant de
Dragontine, de Circé, et d’Alcine, seur de Morgane, En ce nombre, elles
mettent Sylvaine, qu’on dit avoir esté femme de Folet, et autres telles
mille sorcieres, qui ont merité le feu, lesquelles Seraphe combat
tousjours avec la vertu et puissance des Paladins, estans aussi
combattues par iceux, comme par Thesée, Roland, Jason, Tristan, et cet
Hector, qui portoit pour enseigne l’aigle noire; et Roger, qui portoit
l’aigle blanche, lesquels tous sont du nombre des Chevaliers de la Table
Ronde. Seraphe a prins plaisir à la peine qu’ont prins tous ceux-cy
après telles sorcieres. Seraphe est un sainct Demon, grand persecuteur
de ceste magie trompeuse, mais un vray rempart, et bastion de la vraye.
C’est ce Seraphe, auquel l’entendement souverain a donné le pouvoir de
vivre long-temps, auquel ont esté infuz d’en haut les secrets de la
prophetie, et divination approuvée, auquel a esté commis le soin de la
renommée des Paladins, estant aussi iceux prests à combattre pour luy,
comme c’est raison de rompre la lance, pour ce qui est de droict et
d’équité. Roland est mort, Ajax, Tristan et autres, lesquels j’ay
cy-dessus dit avoir esté vrais Chevaliers. Ainsi, aussi, maintenant je
seray couvert d’un habillement et pourpoint de bois, et m’en iray soubs
terre, laissant et abandonnant ce monde. Et parce que j’estois le
guerrier Baron, et champion de Seraphe, ceste œuvre demeurera à Balde.
Qu’il te soit permis, ô Balde, de defricher le pays de telles ribaudes
sorcieres! Il n’y a qu’une seule Manto, qui est l’entiere et vraye
Sibille de Seraphe, lequel ne se pourra monstrer à toy, jusques à ce que
je m’en sois allé de ce monde au ciel: icy tu le verras, icy tu seras
fait, entre les corps et simulachres des Barons, le champion de raison,
de justice, de foy, de la patrie, et de la Table Ronde: tu descouvriras
avec ton espée les Royaumes des sorcieres, mieux que six mille
inquisiteurs et maistres du Palais avec leurs cent massues. Sus donc,
prens courage, et ne crains point d’exposer ta teste à tous perils:
fourres-toy par feu, par eau, et à travers les armes, pour l’amour de la
vertu. Voilà tout ce que je puis te dire, pour l’heure presente, sentant
les forces de ce foible corps me defaillir, et, en mourant, je m’en vois
au ciel: adieu, mon fils!» Achevant ces mots, et se levant les mains
jointes, il demeura debout comme une statuë, et son ame s’envola en
l’air.
Il estoit nuict pour lors, et neantmoins une si grande lumiere fut veuë
autour de ce corps, aucun d’entr’eux dit que c’estoit une nuict sans
nuict. Tous furent bien estonnez, et regardoient Balde en visage,
lequel, revenant un peu à soy, profera ce peu de parolles: «O Pere
très-sainct! qu’au moins j’eusse peu vous dire pendant vostre vie ces
dernieres parolles!» Et, ayant ce dit, se courbant sur le corps de son
pere, le baisa par tous ses membres, le lavant avec ses larmes. Et de
quel embrassement serra-t-il pour lors son pere? Alors Gilbert chanta
avec un chant lugubre ces vers:
Nous naissons, et nous mourons,
Aussi-tost que nez nous sommes:
Un temps prefix est aux hommes.
Contre iceluy que ferons?
Cil meurt miserablement,
Et a fortune ennemie,
De qui le corps et la vie,
Se perd soubs un monument.
A peine eut-il achevé de chanter piteusement ces vers par quatre fois,
comme les manes et infernaux se delectent d’un nombre pair,
qu’aussi-tost tout le lieu se met à trembler par l’espace de demie
heure, et toutesfois l’endroit où se tenoit Balde ne trembla point,
tenant iceluy un regard asseuré. Tous les autres, ne pouvant imaginer la
raison de ce tremblement, se regardoient les uns les autres sans dire
mot, se monstrant fort estonnez. Ils oyent tous un petit guichet, en un
coing de la chambrette, où ils estoient, faire un bruit en s’ouvrant, ne
voyant aucune personne sortir par iceluy. Balde, voulant descouvrir ce
qui en estoit, entre par ceste porte tout seul, et soudain le
tremblement de terre cessa, et Balde se trouva enfermé, l’huis se
refermant de soy-mesme, demeurant tous ses compagnons avec le corps de
l’Hermite. Balde ne s’estonne point; mais se tient ferme sur ses pieds,
et avec une grande asseurance attend pour sçavoir si ce sont oracles, ou
songes, ou responces de Phœbus, regardant tout autour de soy. Ce lieu,
où il estoit ainsi enclos, estoit quarré, fait en forme d’une petite
sale, au milieu de laquelle pendoit une lampe ardente par la clarté de
laquelle on pouvoit remarquer les sieges, qui estoient autour: et y en
avoit trente, desquels un paroissoit plus haut eslevé. En iceluy il voit
Guy, ou plustost son simulachre, tout armé, lequel, après s’estre assis,
feit asseoir tous les autres Barons chacun en son siege. Guy estoit au
milieu, et tous ces guerriers à ses environs; ils estoient aussi tous
vestus de cuirasses, et devisoient ensemblement de plusieurs affaires.
Balde se tient de bout, et ne bouge aucunement le pied: s’il estoit
estonné, vous le pouvez penser, voyant son pere vivant et armé, lequel
il venoit de laisser mort entre ses compagnons, soubs un habit de
Hermite. Il contemple tout autour les corps des très-vaillans Capitaines
et Chevaliers, qui estoient la fleur de toute vaillantise et de
fidelité, lesquels ornoient leurs armes blanches de la seule vertu, et
faisoient reluire leurs semblances pour servir de miroüer à Balde: celui
d’entr’eux qui est encore plein de vie est fait leur Roy, non pas en
effect, mais par imagination de la chose. Comme quand Hector, ou Thesée,
ou Ferrand de Gonzague, vivoient encore en chair humaine, ils
guerroyoient veritablement avec leur corps vif, et n’advençoient aucunes
entreprises sans raison, et cependant leur image ou representation
estoit assise, comme Prince, et superieure, entre les simulachres et
images des Chevaliers illustres, lesquels combattent seulement pour
l’équitté et contre le tort. Jusques à present avoit ainsi regné la
representation de Guy: maintenant qu’il a fini ses jours et accompli
tous ses travaux, il faut qu’il descende de son haut siege et se mette
au rang des autres; et qu’un autre nouveau champion de droicture et
équité luy succede, selon qu’il sera choisi par l’advis et chois des
Paladins. Mais ce conte de balloter dépend seulement de l’entendement de
Seraphe, lequel leur en propose un, et iceluy obtient la principauté du
consentement de toutes ces heureuses ames, et tout ce qu’il trouve bon
est approuvé par elles.
Balde estoit entré en ce lieu, ne sçachant rien de toutes ces façons de
faire, y estant conduit par Seraphe invisiblement. Il contemple
attentivement cestui-cy, puis cestui-là, tantost l’un, tantost l’autre.
Là estoit Hector, large d’espaules, et les flancs serrez, ayant une
barbe forte et rouge. Il estoit assis le plus près de la haute chaire.
Ænée estoit auprès de luy, lequel a esté, est, et sera tousjours joyeux,
et content pour avoir merité la trompe de Virgile, qui n’a point encore
trouvé sa pareille. Thesée, Jason, et le fort Ajax, estoient assis l’un
après l’autre. Là se voyoit Torquat tenant en sa main une hache
tranchante, par laquelle le renom de justice durera éternellement. Brute
n’est pas loing de luy, triomphant avec une mesme loüange; lequel n’a
point tant fait perir les enfans degenerans de leurs peres, comme il a
donné exemple pour chasser les tirans, lesquels ne songent qu’à saouler
leur panse et contenter leurs paillardises en volant et pillant autrui.
Là aussi estoient Fabrice et Cincinnat, se resjouissans tous deux en
leur pauvreté, et ayant l’argent à contre-cœur, et lesquels se
contentent plus de porter un meschant manteau deschiré, et des guestres
rapetassées, et manger une rave cuite entre les cendres, que se vestir
de velours et manger à leur table des viandes exquises venans de loing.
Camille, gaillard et bon compagnon, estoit là aussi, lequel portoit les
aigles noires avec S. P. Q. R. Iceluy monstra aux Gaulois qu’il leur
estoit meilleur ne bouger delà les monts, que de passer deçà avec leur
perte et dommage. Les deux Catons le suivoient avec leur trongne
renfrongnée et austere, lesquels ne parloient jamais s’il n’en estoit
besoing. Corneille Scipion s’y voyoit aussi, haussant son enseigne
d’Espagne, devisant avec son frere tout bas. Fabie le Grand estoit là,
qui avec un visage ridé pesoit et contrepesoit toutes choses, et sous sa
targe couvroit Rome, Dame du Monde. Marcelle estoit à costé de luy,
tenant en main son espée nuë. Æmile le suivoit, mespriseur de la vie. On
y voyoit le premier de tous les Capitaines, ce jeune homme Scipion, qui,
poussant à grand’ peine ses premiers poils du menton, avoit despoüillé
toute l’Afrique, qui se vantoit avoir mis en blanc Rome, Dame de toutes
choses mondaines. Après cestui-cy, Pompée tient son siege, lequel a
cy-devant allegué, et alleguera tousjours pour son excuse, que les
Romains n’ont tourné la pointe de leurs armes contre eux-mesmes pour son
occasion particuliere; mais pour la seule ambition de Cesar. Aussi,
Cassie et Brute s’y veoyent, accusans de mesme la meschante volonté de
Cesar, qui renversa le Senat, et lesquels en recompense luy donnerent
vingt-trois coups de poignard. Là Tristan reluist, Lancelot flambe,
lesquels se plaignent de leur sort pour avoir eu faute en leur temps de
quelques escrivants habiles, qui comme ils manioient vaillamment leurs
lances et espées, iceux eussent peu manier leurs plumes en composant de
beaux livres de leurs vaillantises et actes genereux, espuisans, en ce
faisans, souvent leurs escritoires d’encre. O que nous lirions de belles
choses, si Renaut et Rolant eussent rencontré, du temps de Charlemagne,
un Plutarche, un Tite-Live, un Saluste! Iceux toutesfois ne laissent à
se monstrer icy avec une contenance haulte, ayans les espaules et les
reins couverts de longs pennaches d’autruche. Auprès d’eux est Ferrand
de Gonzague, et Roger d’Est, tous deux braves et vaillans Chevaliers,
lesquels l’Afrique redoutera tousjours soubs la bonne conduite de
Charles. Là aussi estoit assis Sordelle, le plus notable personnage de
la famille des Godiens, les admirables prouesses duquel sont cogneues
partout.
Or, estant ainsi present en ce lieu Balde, le vieil, le venerable
Seraphe entre en iceluy: il prend Balde, et l’assied au plus haut siege,
et Guy se met au-dessous de Sordelle. Balde, se voyant ainsi assis entre
ces honorables Seigneurs, combien qu’il cogneut que ce n’estoient point
personnages vifs, mais seulement des ombres, il se print neantmoins à
parler à eux, et harangua devant eux presque une heure, s’accusant de
n’estre digne d’un tel honneur. Aussi-tost qu’il eut mis fin à sa
harangue, ce lieu commença à trembler derechef, et ces ombres, et ces
sieges s’en vont soudain en fumée, emportans avec eux Balde, pour leur
Roy esleu, et creé, mais en image seulement; car le vray Balde demeure
entier au corps de Balde, n’estant qu’un Balde feint, qui s’envole soubs
l’image de Balde, lequel s’en revint à ses compagnons, et leur feit
recit de tout ce qu’il avoit veu, et se vantoit avoir veu les faces
luisantes de tant de braves Seigneurs et Chevaliers, et avoir porté par
entr’eux le spectre.