LIVRE XVII.

Leonard, qui estoit le vray rayon de toute honnesteté, cheminoit par le

séjour et demeure des bestes sauvages, où la mort violente le portoit.

Iceluy, estant entré dans le plus espais de la forest, avoit,

mal-heureux, perdu les marques de son droit chemin. Il appelle souvent

ses compagnons, et double, et redouble _ho, ho_, laquelle voix la

ribaude Fortune espandoit par l’air; et, tracassant ainsi, il arrive en

un pré couvert de belles et diverses fleurs, lesquelles estoient

esbranlées par un doux et petit vent. Au milieu d’iceluy y avoit une

fontaine, sortant d’une petite roche, laquelle abreuvoit par ses

ondelettes l’herbe du pré. Autour d’icelle sont lauriers et myrthes

verds, des limoniers et orangiers. Les oyseaux se voyent volettans par

les arbres, et chantans melodieusement, invitans tous les passans, par

la douceur de leurs chants, à arrester leurs pas, ou pour boire de ceste

eau claire et fresche, ou pour jouir en dormant de la frescheur de si

beaux ombrages, lesquels agreent merveilleusement aux passans, n’estant

jamais outre-percez des rayons du Soleil.

Estant donc Leonard, d’avanture, arrivé en ce beau lieu, il se tourne

droict vers ce ruisseau cristalin, et se couche sur l’herbe verte et se

met là en proye au sommeil, son corps estant tout estendu. Cependant

voicy venir une jeune femme, laquelle void ce beau jeune homme dormir

ainsi seul. Icelle eut envie d’assouvir sa double soif; elle estoit

venuë pour boire, mais une autre soif la saisit. Cette femme estoit

putain, et pleine de cent piperies, et sçavante à conjurer les diables

par ses mots magiques. Les rufiens l’appelloient Pandrague. Elle n’avoit

pas bien jugé quelle estoit la beauté de ce Baron, ni sa belle face, ni

son corps bien composé, ni ses lèvres, imitans le beau coral.

Incontinent, elle donna son cœur à ce sale amour, et luy permit de le

démembrer: mais elle ne sçait ce qu’elle doit faire; la crainte la

retient d’un costé, et l’amour la pousse de l’autre. La crainte

l’admoneste de ne le réveiller: ce qui la rend glacée et gelée; l’amour

la provoque de ne perdre tel plaisir dont elle brusle. Elle parle

souvent à soy, et dit: «Je suis, à la verité, bien folle: le temps ne

revient point, lequel se passe avec sourdes oreilles.» Puis, reprenant

ce courage, s’approche de la bouche de ce jeune homme, et n’ose

toutesfois le toucher, mais cependant brusle comme une chenevotte: elle

s’arreste à la seule veuë: elle voudrait bien luy donner un baiser; et

pendant qu’elle s’approche pour luy baiser sa petite bouche, elle se

retire de rechef, craignant de luy rompre son sommeil. S’enhardissant

davantage, elle commence à luy mettre la main sur le front. Iceluy n’en

sent rien, estant fort accablé de sommeil, à l’occasion de sa lassitude.

Cependant ceste Louve cueille des fleurs, qui estoient auprès d’icelle,

et les met dedans le sein de Leonard estant debouttonné. Ainsi, peu à

peu s’estant renduë plus courageuse, ne veut plus perdre temps, n’y que

l’heure se passe si legierement: elle s’assied près de luy, pour

contempler mieux cet angélique jouvenceau, et ceste perle si precieuse,

voulant soüiller de bourbe une si belle rose, et jetter du fumier en une

fontaine si claire. Leonard aussi-tost sentit ces attouchemens non

accoutumez. Son ame très-chaste resveille du dormir ses sens naturels,

et s’esmeut d’entre ces fleurs, comme le serpent esleve sa teste, de

terre, en sifflant, s’estant couché et caché soubs l’herbe pendant la

chaleur du Soleil, lors qu’il se sent pressé du pied d’un passant.

Ce Baron advisant ceste jeune femme estre sur luy, comme l’aigneau fuit

le loup, et le lievre devant le levrier, ainsi ce jeune homme fuit de

devant ceste sorciere, ainsi un Ange fuit de devant une Diablesse.

Pandrague, furieuse, davantage est piquée par le freslon de luxure,

ainsi qu’une vache est espoinçonnée par le taon. «Ha! disoit-elle, jeune

fol, me refuses-tu? O tendron, me fuis-tu? Demeure, arreste-toy: regarde

quelle est ma charneure, uses-en librement, pendant qu’aucun ne te le

peut empescher, pendant que la belle fortune t’est favorable.» Leonard

ne l’escoute aucunement, mais recule tousjours au loing; une femme luy

plaisant moins que trente diables, et pense le genre humain est

misérable de ce qu’il faut qu’il sorte du ventre d’une femme. Il

s’enfuit donc, et s’eschappe d’un feu, par lequel mille Troies bruslent,

et seront toujours brulées: et pendant qu’il fuit ainsi, parloit en

soy-mesme, et disoit:

Les brefs plaisirs, et delices mondaines

Que recevons en ce monde lascif,

Pendant qu’encor avons nostre corps vif,

Font oublier les voluptez certaines,

Font oublier les beautez souveraines,

Avec le lieu d’où l’esprit est natif,

En se rendant d’iceluy fugitif,

Pour trop cherir les blandices humaines.

O Pere, ô Roy, soubz qui tremblent les lieux

Qui sont là bas, et aussi les hauts cieux,

Fais-moy ce don, par ta bonté isnelle,

Qu’en moy un cœur se voye ferme et fort,

Pour amollir de tels plaisirs l’effort:

En un beau corps la chasteté excelle.

Mais Pandrague crie après luy, disant: «Attens-moy, qui ne suis qu’une

fille! je ne suis point tigre; je ne suis point une lionne, ni une

ourse: je ne suis point un Dragon, mon beau Narcisse: ha! que fuis-tu?

Voicy je te suis, et me romps mes tendres pieds en te suivant: et tu

endures, par un desdaing, qu’une fille delicate se blesse? Tu es par

trop impitoyable: veüilles au moins me regarder? Jette tes yeux sur

celle que tu fuis, et juge si je suis à fuir, ou si mon visage te puisse

faire peur? Ha! retiens ta fuite; ha! regarde quelle est ma face, quel

est mon aage pueril, et quelle est mon ardeur?» Leonard, à telle

poursuite, a le cœur plus dur qu’un diamant. Tant plus qu’elle

l’appelle, plus sont ses oreilles sourdes. Alors Venus la débauchée et

le bardache Cupidon s’enflent, et tous deux ensemble esmeuvent une

grande flambe dedans la poitrine de Pandrague: et là forgent une cruelle

hayne excitée avec les serpents de Megere. Pandrague fait un quarré

diabolique, et, tournant à elle, fait venir des Ours, et leur commande

de desmembrer ce miserable jeune homme. Iceluy, les voyant, ne fuit

plus, mais s’arreste, met son escu au bras, et tient son espée nuë au

poing, et fait teste à ces bestes. La premiere, furieuse au possible,

fait un saut, bugle, et se herisse le poil de son dos. Pandrague, voyant

le combat commencé, toute irritée, s’en va de là.

Or Cingar cherche cependant tousjours Falcquet, et l’appelle souvent: il

suble, il jure, il blaspheme, il se met en cholere. Balde, d’autre

costé, voyant que personne ne revenoit, entre aussi en la forest, ayant

sa grande targe au bras, commandant à Moscquin de garder leur fuste

contre les voleurs. Avec luy demeure Gilbert, et le bouffon Boccal,

lesquels trois, vaincus du sommeil, se mettent à ronfler. Ces sept

compagnons, au temps qu’il estoit mestier de demeurer plustost ensemble,

et ne se separer aucunement les uns des autres, ces miserables, par un

malheureux destin, s’escartent.

Phœbus peu à peu descendoit en autre region, et alloit esclairer aux

Antipodes. La Lune nous faisoit paroistre hors de la mer ses cornes, et

nous apportoit la lumiere qu’elle avoit empruntée de son frere: c’estoit

lors que Falcquet sentoit en son ventre ses boyaux estre vuides, et eust

à telle heure engoulé un veau tout entier avec la peau, estans ses

compagnons repeus seuls de la prinse qu’il avoit faite. Il n’avoit point

envie de chanter, pendant que son estomac crioit: un loup affamé ne

chante point. Alongeant donc ses jambes, comme un mastin quand la cherté

contraint le païsan, il voit de loin durant la nuit une petite lumiere,

et tire droit celle part. Il arrive en la maison où estoit ceste

lumiere: icelle n’estoit qu’une chaulmine faite de pierres seiches. Sans

frapper à la porte, ny sans dire qui est là, il entre, tenant son espée

et son bouclier. Il trouve là un homme se jouant avec une femme,

laquelle neantmoins mesprisoit les caresses de ce villain et laid

vieillard. Ce vieillard estoit veritablement fort laid, et n’y avoit

bourreau si villain que luy. Il avoit l’eschine de Daulphin, et la

couleur de son visage estoit jaulne comme safran, et en ses machoires

n’y avoit aucune dent, et son nez tousjours couloit, distillant comme un

alambic. Neantmoins, quelquefois ceste rusée supportoit ce vieillard

jaloux, et enduroit ses baisers baveux, et cette louve entretenoit par

parolles emmiellées ce vieillard cornu, lequel elle tiroit comme un

bufle par le nez. C’est ceste mesme Pandrague, malheureuse et meschante

par sur toutes, laquelle te plante des cornes au front mieux qu’il n’y

en a és testes des vaches.

Quand donc icelle eut apperceu Falcquet, incontinent le reçoit avec une

embrassade, ainsi qu’une femme a accoustumé de caresser son mary.

Falcquet fut tout estonné d’une telle reception: le pauvre homme ne

sçait pas encore quelles sont les viandes de cette truye. «Donnez-moy,

dit-il, Madame, je vous prie, à repaistre, ayant grand faim; il y a

trois jours que je porte le ventre vuide: je vous prie, s’il y a aucune

compassion és belles dames, donnez-moy un peu de pain, j’en demeureray

vostre esclave.» Le vieillard luy respond: «Tu as assez de raison pour

faire telle demande. O Pandrague, apporte-luy à manger: il faut secourir

ce pauvre homme.» Icelle, vestuë proprement d’une cotte blanche, se meut

avec gestes, ris, et contenances de putain; et, aprestant dequoy manger,

se travaille çà et là, et, n’ayant encore couvert la table des viandes

qu’elle y vouloit mettre, Falcquet, estant encor’ debout, prend un pain:

soudain il l’avale comme une pillule, et après cestuy-cy deux autres, et

puis trois, et ne fait aucune pausade jusques à ce qu’il en eut avalé

sept: et toutesfois l’envie de boire ne le prenoit point encor; mais

donna l’assaut à un plat avec une dent prompte, auquel il trouve plus de

mille ossemens, autant qu’il en sçauroit avoir en la vallée de Josaphat:

c’estoit des cols, cuisses, et ailes de chappon, et autre telles viandes

legieres. Falcquet, ne parlant point, devore tout: puis, ayant ainsi son

ventre bien rempli de bons morceaux, prend à deux mains une grande

bouteille de vin, en laquelle, nonobstant qu’il eut un verre, il beut

son saoul. Mais le miserable, avalant une telle opiathe, incontinent

tombe par terre, assommé de sommeil, demeurant, ainsi estendu comme s’il

estoit mort, et se formant en sa teste plusieurs et divers resveries. Le

vieillard, nommé Beltrasse, s’en rit, et en riant descouvre en sa bouche

ses machoires edentées: car ce meschant vieillard de saincte Suzanne

fait feste et se resjouit, quand il void les passans estre prins, et

pipez par l’art et subtilité de ceste putain. Iceluy certes estoit plus

fort que trente poulains. Il estoit fils d’Envie, et plus jaloux qu’un

coq, tant il estoit enragé et espris de l’amour de ceste vesse, et d’un

seul regard sembloit l’engloutir. Si d’adventure il voyoit sur la jouë

d’icelle ou sur son front une mouche, laquelle elle ne chassoit point,

incontinent, s’imaginant un adultere, chassoit luy-mesme cette mouche,

et, en la chassant, disoit: «Garde diable! ce n’est pas une mouche:

est-ce une femme, meschante ribaude? Je me doute que tu me veux mettre

des cornes au haut de la teste.» Et en disant ces mots, soudain il

taschoit à prendre la mouche ou la pulce, et cherchoit entre leurs

jambes s’il y congnoistroit la marque du masle. Luy-mesme donc lie avec

des chaines les membres de Falcquet, et ne veut que la dame face tel

office, de peur qu’elle commette adultere avec un endormi. Icelle, ayant

esprouvé dès long-temps les folies de son lourd mari, se rit, et par un

tel ris donne à entendre à ce vieil fol que la lune et la planette Diane

nagent au puis. Beltrasse y guigne, y guignant aussi sa femme. Quiconque

aime trop, quand son amoureuse rit, il rit aussi, et quand elle pleure,

il pleure semblablement, tant il est miserable. On leve une grande

pierre, soubs laquelle est cachée une caverne; en icelle, avec une

longue corde, ils descendent Falcquet, et, remettans la pierre, l’entrée

de ceste prison se referme, et jamais aucun n’est retiré de là, et ne

doit penser estre deslié ni voir le jour.

Or, cependant que ces choses se passent ainsi, à sçavoir que Falcquet

est vif enterré, et que Leonard est mort, sans estre encor’ inhumé, par

la fraude et malice de ceste femme, reprenons ce que nous disions de

luy, mettons au devant des Ours une brebis. Ceste Ourse, sortie de la

rage de la diabolicque Megere, tourmentoit fort Leonard, estant aidée

par le masle. Ce Leonard, vray defenseur de pudicité, ne craignoit

d’exposer pour elle mille vies, si tant il en avoit. Avec son bras

gauche il presente à ceste beste son rondache, et de la droite il luy

donne plusieurs estocades, tantost se baissant, tantost se haussant,

tantost remuant les jambes legierement. L’Ourse cruelle, et plus maligne

pour avoir laissé ses petits en son repaire, non encor’ formez, s’avance

contre luy, et Leonard luy voulant donner de la pointe dedans le ventre,

icelle, faisant un saut à costé, évite le coup, et puis se leve droite

sur les jambes de derriere, ouvrant ses pattes et sa gueule: mais le

Baron, luy donnant un revers sur le meufle, l’atteignit rudement, et luy

feit tomber une de ses machoires. Le masle s’enflambe, voyant sa

compagne blessée, du sang de laquelle l’herbe et les fleurs

rougissoient; et s’efforçant davantage contre Leonard, et, eslevant ses

ongles, les fourre en l’aine de Leonard. Toutesfois, ce personnage

courageux ne s’estonne pour telle playe, et donne derechef sur l’Ourse;

mais icelle, plus legiere qu’un chat, fait un saut à costé, et le coup

ne portant point sur elle, l’espée entra dans le sablon jusques aux

gardes. L’Ours, prenant ce temps, soudain avec les ongles prend le bord

du heaume, et le tire fort, et eut depesché ce jeune homme, s’il n’y eut

soudain remedié; car ce vaillant champion, se retirant un peu, et

baissant son estoc, le luy fourra en la panse; demeurant toutesfois la

teste nuë de son heaume. Ha! dieux! quand l’Ourse void son mari rendre

les abbois, ne se soucie plus de vivre, se jette à gauche, à droit,

tantost s’approche, tantost se recule, rouant les yeux en la teste,

sautant si legierement et si furieusement, qu’à peine la peut-on voir.

Il est vérité qu’elle n’a aucune esperance en ses dents, ne pouvans

icelle mordre à faute d’une machoire. Tout son espoir n’est qu’en ses

ongles: elle s’efforce avec ses ongles, se montre enragée par ses

ongles. Cependant Leonard jettoit du sang par trois playes, et

neantmoins tout l’enclos du Monde n’avoit point un courage si ferme et

si asseuré; il se void mort, et toutesfois son cœur nompareil ne diminuë

en rien; ni son entendement, ni sa conscience droite et entiere ne luy

peut empescher d’exposer sa belle vie. Ceste fiere beste avoit toujours

ses yeux fichez sur la teste nuë de Leonard. Sur icelle elle lance ses

griffes, dresse ses ongles: Leonard s’en défend avec son bouclier et son

espée. Enfin, ne voulant plus souffrir que ce combat durast plus

longuement, jette là son bouclier, et, prenant son espée avec les deux

mains, tourmente ceste beste avec horribles coups. Icelle se lance deçà,

delà, et, se remuant habilement, evite la pesanteur de tels coups, et

pendant que le sang coule des veines de ce pauvre guerrier, tant plus sa

vertu courageuse s’augmente en luy. Son espée, n’ayant accoustumé de se

voir en tel eschec, ha! faut à ce coup, et fait un mauvais tour à son

maistre: elle se rompt dans la poignée, tombant la lame en terre, et cet

infortuné jeune homme se void la main sans armes. Ces deux combatans

courent l’un contre l’autre, et s’embrassent d’une grande ardeur et

violence; l’un presse, et l’autre serre estroitement, et plus que ne

sçauroient des tenailles, et par ce moyen s’estouffent l’un l’autre, et,

tombans ensemblement, ainsi embrassez, finirent leurs vies par une mesme

mort: toutesfois le sort dernier de l’un et l’autre ne fut pareil,

demeurant l’une un corps sans ame estendu sur la terre, et l’esprit de

l’autre volant au Ciel.

Tu vois, Seigneur, combien ce jouvenceau,

En pureté ressemblant à l’aigneau,

Pour t’obeir, perd librement sa vie,

Par un forfaict, par une injure impie!

Tu vois, ô Dieu, ce jeune homme innocent,

En te servant bien et fidellement,

Souffrir pour toy une mort très-cruelle!

N’estoit-il pas, de la chasteté belle,

Le vray soustien, et le fort expulseur

Des fols attraits de ce diable abuseur,

Dit Cupidon, chassant Venus arriere,

Pour conserver le corps, et l’ame entiere?

Tu l’as creé, pour servir parmy nous

Du vray chemin que tenir doivent tous,

Et de lumiere, à laquelle il faut tendre;

Si nous voulons ceste couronne prendre,

Que pour la vie vous nous avez promis.

Ce beau present a-il esté transmis,

De vostre Ciel, çà bas entre nous autres,

Pour si peu estre au nombre et rang des nostres?

Heureux le temps, et bien-heureux seroit

Aussi la vie, en laquelle on verroit

Un tel present descendre du haut temple,

Pour luy servir de miroir et d’exemple!

Or, Cingar cependant avoit tracassé par la forest et appelloit son

Falcquet avec une voix jà toute enrouëe, et se trouva lors près une

maisonnette d’un sainct Hermite, et, frappant à sa petite porte,

demande: «Ho, qui est logé icy?» Une voix de dedans luy respond: «_Ave

maria_.» Cingar dit: «Icelle soit tousjours louëe de par nous.» Sur

ceste response, on ouvre la porte de ceste petite cellule, et à icelle

se presente un vieillard, tout blanc, la barbe lui pendant jusques au

bas de l’estomach et sembloit une personne de bonnes et sainctes mœurs.

Cingar luy dit: «O mon pere venerable, je vous prie, dites-moy, pourveu

que ma demande ne vous soit ennuieuse, avez-vous point veu un homme

moitié homme et moitié chien? Je le cherche par ceste forest:

l’avez-vous point d’aventure veu?» L’Hermite en souriant, luy respond:

«O brave Cingar, encore que je ne vous voye point, ayant perdu la veuë,

toutesfois je vous voy au dedans, et vous cognois apertement: je vous

dis que vous travaillez pour neant à chercher Falcquet.--Ha! moy

miserable! luy dit lors Cingar: que dites-vous, mon pere? Est-il

d’aventure mort? Je mourrois s’il n’estoit plus en vie.--Non, dit le

vieillard, il n’est pas mort; mais Beltrasse le tient enchaisné en une

obscure prison, non mort, mais fort desireux de mourir, luy ayant la

paillarde Pandrague donné un breuvage pour dormir. Il est là enchaisné,

et bien garrotté au milieu de la prison: d’où vous ne le tirerez que

premierement n’ayez lié d’une corde ceste truye, moyennant que ne soyez

attrapé par les blandices de ceste putain. Icelle, avec un doux parler,

crache une telle puanteur, qu’elle debilite, aussi soudainement que

feroit une peste, ceux qui ne s’en donnent garde.--Je vous prie, mon

pere, monstrez-moy le chemin par lequel je puisse aller vers ceste bonne

piece: si elle me trompe, elle pourra dire avoir trompé un diable. Mais,

je vous prie, mon pere, par vostre barbe et par vostre teste, et s’il y

a aucune charité à porter le panier, veuillez-moy dire vostre nom; car

c’est une chose merveilleuse, et à moy un grand estonnement de ce que

vous me cognoissez, mon compagnon, et toutes autres choses. Estes-vous

Balaam? ou si bonne mule de Balaam vit encore, et repose en vostre

estable?» Le vieillard respond: «Si voulez avoir cognoissance de mon

nom, lequel dort en ces pierres, amenez-moy icy premierement Balde; et

puis, à vous et à Balde, je dirai mon nom.» Cingar s’esmerveille

grandement de tout ce que luy disoit ce bon homme, en luy nommant Balde,

Falcquet et son nom. Il croit que ce soit quelque grand Prophete, et se

delibere de luy amener Balde. Et puis se met au chemin que luy avoit

enseigné cette saincte ame; et enfin parvint au lieu où demeuroit ceste

putain.

L’Aurore peu à peu faisoit esvanoüir la luisante splendeur de la Lune,

et Eoé amenoit jà avec soy le clair jour. Pandrague ayant descouvert

l’arrivée de Cingar, incontinent sort hors de sa case, et le vient

recevoir avec un visage riant, et salutations courtoises, courant au

devant de luy avec les bras estendus. Cingar, recoignoissant les yeux

amoureux et putaciers de ceste femme, feit soudain trois fois le signe

de la croix, comme s’il eut veu devant soy un Diable, et ne s’en fallut

gueres, et fort peu et si petit que rien plus, qu’il ne fut attrapé en

la chargeoire, comme un vieil renard: mais, ayant tousjours en memoire

l’amitié grande qu’il portait à Falcquet, en baissant la veuë, il se

retire en arriere soudainement, et luy baille une rude moustache, et,

redoublant, luy donne un si fort revers, qu’il luy fait tomber deux

dents de la bouche, et la jette par terre, et luy arrache les cheveux.

Icelle, comme une enragée, crie tant qu’elle peut, et en fait fendre les

pierres des roches voisines. A ce bruit, voicy ce crevé de Beltrasse qui

accourt, si courir peut une tortuë, ou une limace, qui porte sur soy sa

maison. De pas en pas, il tousse, il lasche le ventre en ses chausses,

il barbote, et avec un bruit s’escrie, ainsi qu’il pouvoit: «Ha Satan!»

Et, voyant son amie couchée soubs Cingar, lequel, avec poings et pieds,

prenoit sa mesure, et la chargeoit comme un asne de melons, ce vieillard

s’avance au-devant de son ennemy, trotinant comme un pourceau, et

grinçant les dents, dont il n’en avoit plus gueres, eut bien voulu

avaler Cingar en trois morceaux. Mais Cingar, le poussant rudement en

l’estomach, le jette par terre à la renverse, luy faisant rompre ses

hemorrhoïdes, et sortir par sa brayette les hernies, qui le

tourmentoient, et ce pauvre vieillard fait la combreselle. Cependant

ceste femme, comme une chienne enragée, se leve, et, comme un chat, à

beaux ongles se jette sur le visage de Cingar, et, le mordant à belles

dents, luy arrachoit du poil de la barbe; mais Cingar la print par les

cheveux, et la tire par les fanges et sur les cailloux, comme on voit un

larron trainé à la queuë d’un cheval. Beltrasse le poursuit: «Bourreau,

disoit-il, ha larron, veux-tu ainsi desmembrer ma fille! Que mille

caguesangues se puissent engendrer en ton ventre! O ma Pandrague! ô ma

beauté! Ha, comme les pierres cassent ta tendre teste! Je ne puis t’en

empescher, je ne puis te defendre! Ha! quel deuil et ennuy me presse

maintenant! Les ronces et espines deschiquettent tes blanches jouës; les

cailloux pochent tes beaux yeux. Demeure, larron cornu, demeure,

pendard. Ha! misérable que je suis! Ha! je suis mort; je suis perdu, et

je me voy sans secours: je suis las; ce voleur s’efforce de plus en

plus: ce Diable ne cesse. Ha! cruelles espines! ha! cruelles pierres,

rougissez-vous ainsi du sang d’une si belle femme?» Pendant qu’il jette

ainsi sa cholere, il est contraint de s’arrester, ne pouvant aller plus

avant; car son âge decrepit luy avoit accourci le pas, et les gouttes

luy avoient retiré les pieds.

Voicy, sur tel fait, se presenter la personne d’un geant estrange,

lequel à l’improviste sortoit de l’obscur ombrage, de la forest. Iceluy,

oyant les miserables cris de Pandrague ne scavoit encor’ ce que

c’estoit. En tout le monde, il n’y avoit beste plus mordante, et plus

rapace, ny mieux ressemblant à un asne. Il ne cachoit aucunement ses

parties honteuses, et estoient toutes descouvertes; cheminant il faisoit

mourir et assechoit les belles fleurs avec sa semence noire. Les anciens

ont appelé ce monstre Molocque, lequel est composé de la puanteur des

rufiens, et des louves villaines, desquels ensemble se fait une

corruption parmi l’air grossier d’où ce difforme animal naist. Il est

semblable à un homme autant qu’il se tient avec la face en haut, et

chemine droict: mais tout le reste tient de la beste brute. Il a les

dents comme un pourceau, il est velu comme un chien, et vomist par sa

bouche du venin, ainsi que le serpent; et, par le fondement, lasche des

vesses enflambées. Beltrasse, voyant de loin ce geant, se dresse à

peine, se pensant plus legier qu’un bœuf, et crie: «Ha, ha! mon cher

Molocque, secourez-moy; je vous recommande, mon cher Molocque, vostre

maistresse! Voyez comme ce pendard la traite, comme il la tourmente,

comme il l’estrangle, comme il la coigne?» Molocque, entendant ce cry,

accourt, et ouvrant la bouche jette dehors une haleine veneneuse, et

pousse du derriere une matiere enflambée. Cingar, affoibli par une si

grande puanteur, laisse ceste putain; et, tirant son espée, marche au

devant de ce monstre, à la teste duquel il n’eust sçeu toucher sans

eschelle; mais, comme on abbat un arbre par le pied, ainsi s’adresse-il

aux jambes, et, chamaillant sur icelles, l’autre fait tomber de sa

bouche si grande quantité de salive envenimée, que, pour l’odeur

d’icelle, Cingar tombe tout lourd en terre, et, comme mort, s’estend de

son long sur l’herbe. Ce mastin soudain l’enleve entre ses bras, et le

met legierement sur son espaule. Il s’en va, emmenant ceste proye, pour

la devorer et en lecher ses doigts. Cependant Beltrasse embrasse son

amie, et la pleure comme estant quasi morte, et, en la plorant, la

cherit: il luy baise la bouche, le front, et son blanc sein, et, comme

un enfant de cent ans, essaye ce qu’un vieillard de trente ans auroit

honte de faire.

Cingar, estant ainsi emporté sur l’espaule de ce geant comme est une

poule par un renard, n’en sçeut rien, à cause de la force du venin. Ce

miserable avoit perdu pour lors tout sentiment, et Molocque s’estoit

retenu en bon appetit, se deliberant bien de manger en trois coups sa

proye, ainsi qu’il avoit accoustumé d’avaler tous ceux qui tomboyent en

la fosse de Pandrague, laquelle les luy gardoit, et bien souvent en

remplissoit son ventre, si bien qu’il s’en saouloit, et en demeuroit

encor’ de reste pour assouvir mille loups, mille chiens et mille

corbeaux. Mais Molocque ne pouvoit aucunement la saouler de sa propre

chair, laquelle estoit presentée jour et nuict devant cette louve, qui

s’en lassoit bien, mais ne s’en saouloit jamais. Cingar estoit donc,

pour lors, depesché, soit qu’il eust servi de disner ou de souper à ce

geant, si aussi-tost, et au mesme instant, le Centaure ne l’eust

secouru. Ce Centaure est moitié homme, et moitié cheval, ainsi qu’estoit

Ignare, et le fort Tarrasse, qui furent vaincus par la Paladine Ancroye,

suivant ce qu’en a escrit Berose[90]. Iceluy porte en main deux dards et

une targe couverte d’acier, et garnie d’une peau de Dragon; à son costé

gauche, luy pend une massuë de fer, d’où on le nommoit Virmasse. Quand

iceluy veit Molocque, lequel il cognoissoit, passé long temps, et avoit

combattu contre luy plusieurs fois: «Lasche cet Aigneau, ô loup,

s’escrie-il, lasche ce poulet, vieil Renard! Ce n’est pas une viande

pour ton estomach, meschant renegat! Hola? à qui est-ce que je parle,

poltron? Ce soupper te sera vendu cher.» Et, en disant ces mots, il luy

lança un de ses dards, lequel donna droit de la pointe dedans le flanc

velu. Molocque feit un grand cri pour une telle playe, et, mettant

Cingar à terre, s’enflambe de cholere, et s’evertue contre le Centaure

avec ses armes accoustumées. Il jette du derriere une vilaine matiere

enflambée; il ne se soucie point de cracher sa puante salive, parce

qu’il sçavoit qu’icelle n’avoit pas grand’ vertu contre le Centaure,

lequel contre un si meschant venin se munissoit le nez, le pouls, les

temples, le cœur, d’un certain oignement, dont il avoit souvent esprouvé

la vertu, et lequel luy avoit esté donné par Seraphe, très-sçavant en la

medecine, lequel travaille tousjours à mettre par escrit les gestes des

Chevaliers Paladins. Le Centaure lance rudement son second dard, et le

pousse d’une telle violence, qu’en volant on diroit que ce seroit la

foudre et le tonnerre du Ciel. Le coup fut entre les deux espaules. Ce

geant tombe mourant, comme quand un païsan, entendu au labourage,

contemplant en son champ un vieil poirier sec ne portant plus que

dommage à ses bledz. Avec la hache, il assault cet arbre, et, en

l’abbattant, fait voler en l’air les copeaux. Iceluy enfin tombe par

terre, et ne porte plus aucune nuisance aux semences. Ainsi est-il de

notre beste conceuë d’un vilain fumier: elle tombe morte à bas, et, en

mourant, jette par le derriere toute sa meschanceté, comme il advient

quand on a pris un clistere: et de ceste vilaine ordure, une goutte

donna jusques à la barbe du Centaure.

[90] Folengo veut désigner l’ouvrage intitulé _Antiquitates variæ_,

publié en 1498 sous le nom de Berose, par Annius de Viterbe, et

souvent réimprimé au commencement du seizième siècle; c’est une

supposition qui aujourd’hui ne fait plus l’objet du moindre doute.

Ginguené a donné de longs détails à cet égard dans la _Biographie

universelle_, tom. II, et Eusèbe Salverte (_Essai sur les noms

propres_, t. II, p. 363) a défendu la bonne foi d’Annius.

Deux écrivains de l’antiquité ont porté le nom de Berose; l’un fut

un historien chaldéen qui paraît avoir vécu du temps d’Alexandre;

l’autre un astronome, prêtre de Bélus et mentionné par Vitruve.

On comprend d’ailleurs que c’est par raillerie que notre poëte

invoque l’autorité de Berose au sujet de l’histoire de la paladine

Ancroia, contemporaine de Charlemagne selon les romans de

chevalerie.

Cingar n’estoit point encor’ resveillé de son profond sommeil. Ce bon

Centaure le print et le meit sur son eschine de cheval, ayant

premierement ramassé ses dards; et puis s’en va chercher çà et là

quelque fontaine, pour, après s’estre lavé en icelle, s’en retourner

chez soy. Il arrive à un petit ruisseau, le long duquel y avoit une

belle plaine verdoyante, en laquelle gisoit l’infortuné Leonard et les

Ours. Le Centaure, tournant les yeux celle part, regarde et releve ses

sourcils contremont, comme font ceux qui s’estonnent de quelque chose,

et se ridde le front. Il contemple ce beau jeune homme ayant le gosier

tout deschiré et ouvert, lequel tenoit encore embrassée l’Ourse morte.

Il met à bas Cingar sur l’herbe près le bord de la fontaine, et s’amuse

à considerer la forme de ce beau garçon, et son âge: et s’estant

grandement estonné de ce qu’il voyoit, ne se peut tenir de pleurer. Il

l’embrasse, et le leve, desirant luy bailler sepulture, se resouvenant

avoir veu un ancien tombeau, et, le cherchant, va en plusieurs endroits

de la forest. Cependant le cœur revient peu à peu à Cingar, et jà estoit

comme celuy qui, esveillé de somme, ne se leve pas du premier coup; et,

à demy esveillé, se leve sur les pieds, et pense Molocque estre encor’

devant luy, et pensant aussi tenir en la main son espée, escrime çà et

là, ne frappant que du vent et semble un fol. Puis, revenant à

soy-mesme, regarde autour de soy, et ne void rien de Molocque, ny de

Pendrague, ny de Beltrasse, et ne peut deviner pourquoy: s’en allant à

la fontaine, il trouve l’espée de Leonard, et void auprès d’icelle deux

Ours morts. Soudain se pasme, quasi pense que c’est l’espée de Leonard à

la verité, et tantost pense que ce ne l’est pas, et, cherchant partout,

advise ces vers escripts au haut de la fontaine:

Cestuy est mort cruellement,

Pour ne vouloir villainement

Soüiller son corps, soüiller son ame.

O combien peut la chasteté,

En mesprisant la femme infame,

Pour se tenir en pureté!

Les Nymphes ont dit Seraphe avoir esté autheur de ces vers: lequel se

monstre avoir esté nourrisson de Phœbus et de Zoroastes, et lequel

embellist la renommée des anciens Barons. Je l’ay cy devant nommé, et le

nommeray souvent, comme estant grand vaticinateur de plusieurs choses à

venir, et ministre du Demon. Cingar ne doute plus et congnoist desjà

apertement la mort de Leonard, en donne toute la coulpe à ceste putain,

sçachant bien les mœurs et les arts de telles mal-heureuses. «Ha! Dieu,

s’escrie-il, Leonard est-il mort! La meschante Fortune l’a-t-elle ainsi

emporté? Ha! Balde mourra d’ennui et de cholere, pour l’amour de luy?

Ha! moy, miserable, que feray-je? Où me retireray-je? O! malheureux

compagnons, qui avons esté agitez par tant de malheurs, Leonard est-il

mort? A-t-il d’adventure servi de pasture aux bestes cruelles? Ne le

pouvons-nous voir au moins mort? Falcquet est-il detenu en obscure

prison. Je ne voy point Balde; Moscquin est loing. Les astres

donnent-ils si grand’force à ces meschantes? Les destins sont-ils si

propices et favorables à ces chiennes? Je ne te pardonne point,

villaine, non, non; je suis deliberé de m’exposer à tous perils; je

n’estime la mort un rave.»

Après telles plaintes, Cingar prend ceste espée, se met en la forest la

plus espaisse, et où estoit le repaire des lievres et autres bestes. De

pas en pas, il resve, ne faisant que songer à Leonard, et, le cherchant

par tout, il entr’oit de loing un terrible bruit au-dedans de ceste

forest: la terre en tremble. Cingar, n’ayant plus aucune peur en soy, et

desirant mourir, tire droit la part d’où il oyoit ce bruit, et espere

trouver là ceste ribaude. Mais il aperçoit approchant de là que

c’estoient deux Barons qui combattoient l’un contre l’autre à outrance.

L’un estoit Balde enragé de cholere, lequel, ayant rencontré le

Centaure, qui emportoit Leonard, pensoit qu’iceluy en estoit le

meurtrier, et pour cela manioit son espée avec une merveilleuse force,

ayant resolu de tuer le Centaure, et puis se faire mourir soy-mesme sur

le corps de Leonard; car, se voyant privé de la presence d’un tel

compagnon, il n’estimoit rien cent morts. Le Centaure donnoit bien de la

peine à Balde; toutesfois il avoit dardé contre luy en vain ses dards,

et sans aucun effect s’aydoit de sa masse; neantmoins il soustenoit d’un

grand courage l’effort de Balde. Le corps de Leonard estoit là posé en

terre, Balde le voyant avec un œil pleurant, tant de fois qu’il jettoit

sa veuë sur luy; puis s’efforçoit contre le Centaure, et sans cesse luy

tiroit de cruelles estocades. Cingar là-dessus arrive. Balde, le voyant,

jette du fond de la poitrine de grands soupirs, et, la douceur du cœur

le surmontant, il ne s’arreste pas; mais, comme la passion presse nos

sens, il se laisse tomber en terre comme demy mort, ne sentant plus

rien. Le Centaure, pour un tel accident estrange, se contient et

s’arreste, n’estimant, comme il estoit genereux, estre un bel œuvre de

blesser son ennemy cheu en terre. Cingar dresse ses yeux pleins de

larmes au Ciel, et dit: «O! Dieux de là haut, qui semblez n’avoir aucune

pitié, qu’il vous suffise de nous avoir ravi nostre cœur, et la perle de

toute vertu, et le tresor de toutes bonnes et honnestes mœurs!

Voulez-vous aussi perdre ce vaillant Balde? Estes-vous si cruels?

Aimez-vous tant la cruauté? Or sus, qu’attendez-vous? Que musez-vous

tant? Ostez-moy de ce monde, et Falcquet aussi! Qui vous retient? Que

votre rage s’assouvisse!» Puis, se tournant tout troublé vers le

Centaure, luy dit: «Quelle reputation, ô Centaure! Quelle gloire te fera

d’avoir tué un aigneau, qui n’avoit son pareil en douceur?» Le Centaure

luy respond: «Moy! tu te trompes, mon amy: la coulpe n’est point mienne;

mais la faut rejetter sur ceste ribaude Pandrague, comme tu pourras

sçavoir cela estre vray, à la fontaine, à laquelle t’ayant porté pour te

baigner en icelle, afin de laver le venin qui t’avoit empoisonné, j’ay

trouvé ce jeune homme mort, massacré cruellement, lequel pendant que je

m’apprestois à le mettre en un tombeau, ce nouveau Roland, ce nouveau

Hector (si par telles forces humaines je puis nommer sa puissance),

s’est icy renconstré.» Cingar, resvant, s’arreste un peu, et puis parle:

«O Centaure! quelle adventure m’a fait tomber entre vos mains?» Alors

Virmasse lui compta tout par ordre. Cingar, avec une affection

fraternelle, l’alla embrasser et luy donna plus de cent baisers en la

poitrine. «Ha! dit-il, par toy la vie m’est donnée, combien qu’icelle me

soit fort ennuyeuse, ne desirant autre chose que d’estre séparée de ces

miens ossemens, puisque nous sommes privez d’un tel amy. Ce vaillant

personnage, que l’ennuy a jetté par terre, est Balde. Je sçay que tu as

esprouvé sa proüesse, laquelle est cogneue par les Poles, par toute la

terre et par la mer profonde. Il n’est possible d’en trouver un

semblable par tout le monde, je dis, semblable en courage et en sage

gouvernement, et lequel je te rendray amy, frere, et compagnon fidelle.

Mais cependant, je te prie, pour lien de nostre nouvelle amitié, de me

faire un plaisir, et ne m’estime point, pour cela, villain.» Le Centaure

luy fait response: «Je feray tout ce que tu me commanderas: mande,

commande, dis-moy ce que tu voudras? estime que ce que tu auras dit sera

aussi-tost fait.» Cingar le prie de vouloir trouver incontinent le logis

de Pandrague, et faire en sorte qu’elle n’eschappe nos mains: «Je te

prie de la retenir pendant que je viendray et seray incontinent à

toy.--Je le feray ainsi!» respond le Centaure. Et aussi-tost s’en va à

travers la forest, et Cingar va vers Balde, lequel, avec une voix basse,

gemissoit; et ayant iceluy apperçeu Cingar, haussa sa voix avec plus de

pleurs, disant: «O, jeune Leonard! que me sert de vivre plus sans toy! ô

jeune Leonard! pourquoy la mort te retient sans moy! ô Leonard, je suis

seul cause de ta perte! ô Leonard, ta mort est cause de mon ennuy! ô

Leonard, ô Leonard! les destins iniques et meschans t’ont bien

bouleversé! ô Leonard, la vie est par trop odieuse à moy, malheureux et

miserable! La main cruelle qui t’a envoyé à la mort, icelle non moins

cruelle en mon endroit me face mourir!» Se levant soudainement sur ses

pieds, et prenant son espée à deux mains, pensant le Centaure estre

encore-là present, tiroit de grands coups; car la force et violence de

sa douleur luy faisoit perdre tout jugement, et manioit ainsi son espée,

comme feroit un paysan, qui avec sa coignée abattroit un vieil chesne,

lequel par un long temps auroit resisté aux efforts du vent Borrée.

Cingar, le voyant ainsi transporté, croit qu’il aye l’esprit perdu, et

luy dit pour le consoler: «O Balde! mon amy, Leonard estoit vassal de la

mort; aussi sommes-nous, aussi est cestuy-cy, et cestuy-là, un tiers, un

quart, Martin, Philippes. Si les larmes lui peuvent rendre la vie,

jettons des larmes abondamment, or sus, et ne nous-y espargnons.

Toutesfois tu n’ignores point que tout ce qui naist au monde ne demeure

vif, non plus que le bruit et murmur de ceste eau, qui tombe en temps de

pluye. Icelle incontinent se void, incontinent en tombant fait _buf,

baf_, et ce qui estoit d’elle en moins de rien ne se voit plus. La

poudre à canon allumée ne s’esvanoüist pas plus tost, que toutes choses

créées courent à la mort. La mort ne pardonne à personne; icelle

n’excepte personne; elle est si hardie qu’elle n’a respect à aucunes

personnes. Elle condamne un chascun, indifferemment tuë, prend, emporte

Papes, Empereurs, Roys, grands Seigneurs, faitneans, soüillons de

cuisines, sergens et autres telles canailles. La mort meine tout au

marché, et fait sa charge de toutes sortes d’herbes, ne se repose point,

n’estant jamais lasse. Ne pleures point les morts, mon amy Balde, car,

tesmoing Cocone, ce sont des pleurs jettez en vain. Nous ne sçaurions

éviter ce passage. Nous sommes obligez à la mort, et tout ce qui nous

appartient. La mort frappe d’un mesme pied les chasteaux des grands et

les petites bouticques des pauvres. Nos ans en ce monde ne sont

perpetuels: notre pays est estably là haut au ciel. Les larmes qui

maintenant sortent de tes yeux, ne peuvent estre agreables à Leonard.

Ces souspirs, poussez d’une poitrine gemissante, ne peuvent plaire à un

cœur joyeux. Pleurer est chose feminine: il faut que l’homme se monstre

viril, fort et robuste. La mort est la vie de Leonard, laquelle ne

mourra jamais: lequel pour n’obscurcir la clarté de son vierge soleil, a

receu la vie céleste et a tué la mort. Qu’il vous suffise maintenant de

ces raisons! Le Centaure, Balde, mon amy, n’a point tué ce jeune homme

comme vous pensez, et avez tort pour ceste opinion.» A ces mots, Cingar

adjousta tout du long comme tout ce faict s’estoit passé, luy declarant

comme Pandrague n’estoit qu’une meschante ribaude et le Centaure homme

de bien et bon amy.

Balde tenoit ses yeux fichés en terre, comme s’il eust esté une statuë

de cuivre ou de marbre, qui est et seroit mille ans sur un autel ou sur

un pilier. Le beau parler de Cingar penetra les oreilles de Balde et ne

perdit pas une once de ses parolles: et Balde par icelles s’appaisa un

peu; mais toutesfois, les pleurs revenans soudainement, il ne peut

dissimuler sa douleur; car qui est le visage franc et loyal, auquel on

ne voye les pensées du cœur imprimées? Et la voix, qui de honte estoit

auparavant retenuë, sortit enfin dehors, et ainsi Balde commença à dire:

«O cœur, qui es fait la seule et entiere veine de mes cruels ennuis, et

aussi de ces miennes larmes, jusques à ce que tout ce mien corps s’en

aille en pleurs! ô cœur perdu, pleure, pleure, et que jamais ne puisses

cesser de te plaindre! Ne cherchons plus les confins de la mer, les

dernieres colonnes de la terre: vivons-nous donc? vivons-nous, ayans

receu en vain la playe de la mort? Mon esperance, ma lumiere, ma gloire,

m’ont esté ravies: pleure, pleure, ô cœur, et que l’interieur de toy ne

cesse de pleurer! O malheureux compagnons, que sert de vivre, puisque la

mort meschante a emporté le soulagement de nostre vie? O Leonard, qui

estois mon honneur et repos, ne me responds-tu point? Je suis Balde; je

suis ce tien; je suis ce pauvre miserable coffre de toutes douleurs, le

Phlegethon des peines, le fleuve et la mer de pleurs! Ha, Dieux! quel

personnage vous avez voulu perdre! Ha, quel, ô Destin, vous avez tué!

Ha, douleur! ha, douleur! ha, quel ennuy!» Et là-dessus Balde, ce

faisant, avoit mis contre son estomac la pointe de son espée. Mais

Cingar, le prenant par les deux espaules, luy arrache soudain l’espée

d’entre les mains, et cependant icelui tombe par terre, luy venant au

visage une soudaine couleur pasle, ressemblant à la mort: mais,

s’endormant, son esprit print quelque repos.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 41 / 53 题