Pendant que Togne, chef du monde, et la lumiere de Cipade, veut chanter
combien maintenant elle est grande, et quelle elle a esté, et quelle
elle sera à l’advenir, comme on peut voir par la perte et ruine qu’elle
a fait de ses crespes et beignets, et pendant qu’elle se prepare à
sonner les horribles batailles, la voicy venir en furie, la voicy venir,
et boira tout à l’Allemande. Gardez-vous, bouteilles? Escampez, barils,
flascons? Estans en cholere, elle vous brisera, et mettra en piëces. Or
oyez donc, Messieurs, laissant là le discours que je pourrois faire des
premieres et secondes causes.
Voicy Cingar, qui void de loing trois fustes voguer bien roides, et les
monstroit du doigt à ses compagnons. Quand un chien a fait partir une
oye sauvage, le Faucon ne se jette point dessus si roide (tombant à
plomb) sur sa proie, que ces fustes sembloient voler contre le vaisseau
de Balde, n’ayans leurs petits vaisseaux que des rameurs volontaires. En
iceux estoient des pirates corsaires et voleurs, lesquels, ne croyans en
Jesus-Christ, ou l’ayant renié, crioient de loing: «Ho, ho! tost baissez
les voiles! Vous estes nos prisonniers, descendez du navire: il est
nostre.» A grand’ peine avoient-ils achevé ces mots, que l’une de ces
fustes, qui estoit une galere bastarde, et une autre, viennent après le
navire pour l’affronter. En icelles y commandoit un grand Capitaine, et
sollicitoit fort les rameurs autant que faisoit la presence de Turne. Il
n’y avoit point au monde chose plus cruelle que ce Capitaine. Ce
voleur-cy entre les voleurs estoit nommé Lyron. Son regard estoit de
fer, sa barbe estoit tousjours soüillée de quelque nouveau massacre, et
se repaissoit de chair humaine comme d’autre beste.
Ces trois fustes viennent donc avec une grande hardiesse pour mettre à
fond le navire, et, à force de ramer, laissoient après eux de grosses
vagues. Balde prend promptement les armes, degaine son espée, et met au
bras son rondache, baisse la visiere de son heaume. Leonard se serre
auprès de Balde avec son bouclier et son estoc. Le patron s’asseure,
voyant ces seigneurs bien deliberez, et, ne craignant rien, tourne son
timon contre ces fustes, et se prepare à un combat plus dangereux que
pas un autre. Les Chiozois et Sclavons, qui sont gens duits à la marine,
prennent les armes et encouragent tous les autres: ils chargent leurs
harquebuses, et bandent leurs arbalestes. Aucuns montent en la gabie,
autres demeurent à bas. La force à tous redouble par la presence de
Balde, sur lequel les marchands mettent toute leur esperance.
Desjà l’une de ces fustes commençoit à tourner autour du navire, quand
le patron, bien expérimenté, tourne son timon et le manie comme une
bride. J’ay veu François Marie de Feltre souvent (au corps duquel,
encore qu’il fut bien petit, on voyoit de grands dons du ciel) manier
légèrement un jeune cheval d’Espagne, tirant tantost avec une grande
adresse la bride, tantost la laschant, et peu à peu le rendant obeissant
à son vouloir, tellement qu’il le faisoit manier en rond, et tourner si
court et si habilement, qu’à grand’peine pouvoit-on discerner la teste
de la crouppe. Ce patron manioit de mesme ce grand navire, opposant
tousjours la proüe au-devant de l’ennemy: et aussi-tost on destacha
d’une part et d’autre plus de trois cens volées d’harquebuses, et
lascherent plus de mille garrots et ciseaux, personne n’en eut sçeu
compter le nombre: et les voix d’une part et d’autre estoient si grandes
du premier assaut, qu’elles retentissoient jusques au ciel. On jette
pierres, traveteaux et grosses perches enflambées avec un feu
artificiel, qui brusle hommes et armes. Alors le courageux Balde,
ressemblant un sanglier, saute du haut de la proüe dedans la fuste au
milieu des ennemis, ensanglantant du premier coup son espée. Cingar le
suit, estant couvert d’une grande targe, et avec son cimeterre abbat de
toutes parts. Leonard se jette aussi comme eux, tombant droit sur un de
ces corsaires, lequel il fait tomber en l’eau, et en blesse un autre de
son estoc. Balde, comme un hardi Capitaine, s’adresse du premier au
patron de la fuste, et, luy fourrant son espée comme une tariere, luy
tire les trippes hors du ventre. Ces corsaires, avec grands cris et
hurlements, environnent Balde tout autour, et ce Baron, entrant en sa
furie accoustumée, tant plus que la presse estoit grande, plus ne
laissoit à frapper sur eux courageusement, et mettoit en pieces les
plastrons et armes des ennemis, lesquels, voyans un tel eschec,
estonnez, luy feirent belle place. A l’un il arrache le morion, à
l’autre le bouclier, à l’autre le heaume, à un autre la maille; à l’un
il rompt les espaules, et le jette par bas; aux autres il découppe la
chair bien menu, et n’y a cuirasse, ny habillement de teste, qui
puissent demeurer entiers aux coups qu’il donnoit aussi rudement qu’eut
sceu faire Roland. Il donne aux poissons belle pasture de testes et de
corps; et comme la flambe court à travers les roseaux, quand la
tramontane souffle: Balde faisoit pareille ruine sur l’ennemy avec son
espée. Aucun ne se pouvoit eschapper de luy; car, ou il mouroit de coup
d’espée, ou estoit contrainct se précipiter et noyer en la mer. La furie
poussoit si violemment l’enflambé Balde, qu’il n’eut eu aucun respect à
sainct François. Cingar le suit de mesme courage, comme aussi fait
Leonard, et eux deux donnent de merveilleux coups. Ces trois compagnons
monstrent qu’ils sçavoient bien que c’estoit de frapper, et comme il
falloit donner à droit, de revers, d’estoc et de taille; ils
ensanglantent tout le tillac, et font peur aux diables.
Lyron, d’autre costé, estant sur la galere bastarde avec une halebarde
en la main, estoit plus grand que tous les autres; il ne representoit
pas seulement un homme, mais sembloit un gros pilastre. Iceluy commande
de tourner sa galere vers la pouppe du navire, pendant qu’icelle se
defendoit contre les deux autres. Assaillant ainsi par derriere ce
navire avec sa halebarde, donne un si grand coup de toute sa force,
qu’il trencha en deux le timon et gouvernail, dont le patron se pensa
estre depesché, n’ayant plus son cheval aucune bride, ny aucun mords.
Lyron, avec main, se prend au navire, pour monter en iceluy, et n’est
point trompé en son courage; car combien que les Chiozois luy jettent
pierres, traveteaux, torches sulphurées, et perches de pin allumées, il
ne laisse pour cela, estant suivi de ses compagnons, de monter en la
pouppe, et se jetter parmy ses ennemis, ausquels avec son cimeterre il
abbat bras et jambes, ne se souciant d’harquebuses, arbalestes et dards;
d’un coup il met bas la teste au patron. Imaginez-vous, lecteur, un qui
entreroit en une boutique, pleine de pots, bouteilles, et escuelles de
terre, et avec un gros baston frapperoit dessus tout autour: ô! combien
cestui-cy feroit de pieces et de morceaux! Ainsi faisoit Lyron,
taillant, tuant, étrippant, escartellant, et assommant tout ce qui se
trouvoit devant luy.
Boccal, qui d’adventure estoit caché en un coing, et lequel, ayant grand
peur, tenoit son derriere bien bouché, ne sçavoit, et n’avoit pas grand
envie de sçavoir quel estoit ce combat: il estoit-là quoy, attendant ce
que la Fortune envoyerait, ou si le navire seroit victorieux, ou la
fuste. Et qu’esperoit-il de là? Il esperoit gaigner la grace du
victorieux, par son art de bouffonnerie; mais quand il veit ce grand
géant dedans le navire, et faire un tel abbatis de testes, incontinent
il devint à demy mort, et, tout estourdi, fantasioit en son cerveau ce
qu’il devoit faire. Il advise d’adventure l’esquif près de luy, avec
lequel les mariniers vont et viennent ordinairement pour chercher
vivres: il le jette dedans la mer, avec l’ayde que luy feit Gilbert, et
eux deux se separerent de la flotte.
Balde n’avoit pas prins effect au malheur qui estoit arrivé pour la
perte du navire, lequel estoit en la possession de Lyron; mais,
continuant ses coups, estoit aussi enragé à frapper, comme seroit un
Lyon, qui se seroit deschainé; et fait tant, qu’il les laisse tous morts
ou blessez: et ceux qui craignoient son furieux regard, se jettoient en
l’eau, comme font les poissons qui sautent hors la poisle: il taille, il
couppe, il pousse deçà delà, estant tout soüillé de sang. Je ne sçaurois
raconter d’autre part la force et le pouvoir de Lyron, lequel ne
frappoit en lieu que les marques n’y demeurassent, déchiquetant ses
ennemis avec son hallebarde sanglante, et tous s’enfuyent de devant luy,
tombans de leurs corps leurs poulmons, leur ratte, leurs boyaux, leur
foye, et leurs trippes. On n’oit que des cris, et plaintes des mourans;
les uns appelloient Jesus-Christ; les autres, sainct Nicolas[87];
autres, le cornu Mahomet; et autres, le diable. Depuis que les oreilles
furent faites, on n’ouit jamais un tel cry, un tel grincement, un tel
chamaillis. D’autre costé, Balde, comme un torrent enragé, qui descend
des hautes montaignes se précipitant en la mer, fend l’eau marine, luy
entr’ouvrant l’eschine; ainsi Balde se fourre parmi les ennemis de
l’Evangile, jusques à ce qu’avec Cingar et Leonard, il eut tué tous
ceux, qui estoient en la fuste, la rendant plus nette d’eux, que n’est
le bassin d’un barbier. Desjà aussi Lyron s’estoit fait maistre de tout
le navire. O! combien il estoit aise d’avoir fait un tel gain, et,
s’eslevant soudain un vent de midy, il commande à tous ces pirates de
monter dedans le navire; et y accommodant un autre timon, commence à
singler, ayant le vent favorable, et les deux autres fustes en chantant
le suivent, pensant que toutes les trois deussent tenir le mesme chemin:
car la jouye souventefois aveugle nostre entendement.
[87] Rabelais s’est souvenu de ce passage lorsqu’il a montré les
assaillants de l’abbaye de Seuillé mis en déroute par le frère Jean
des Entommeures, et tombant sous les coups de ce _beau despecheur
d’heures_: «Les uns crioyent saincte Barbe, les autres sainct
George, les autres saincte Nitouche...»
Ils volent donc de plein vent, et chacun hennist après le butin; mais
Balde n’a aucun suject de penser à aucun gain qu’il peut avoir fait.
«Ha! dit Cingar, comment nous laissons-nous mocquer ainsi sans y penser?
L’envie de gaigner souvent nous trompe. Tu ne vois pas, Balde? Nostre
navire s’en va, on l’emmeine!» Balde, voyant cela, fait le signe de la
croix sur son visage renfrongné, et s’arreste sans parler, ne pouvant
dire un seul mot. Leonard se donnoit des coups de poings: «Ha!
disoit-il, meschante Fortune, tu nous es trop contraire: on emmeine mes
chevaux si beaux et si bons, que jamais ne s’en est veu de pareils,
lesquels si je ne trouve par eau, ou mesme aux abîmes, je jure tous les
Dieux, que je me feray mourir moy-mesme, et ne porteray jamais ceste
cuirasse sur le dos, jusques à ce que j’aye trouvé ces larrons, et ce
chef des voleurs, lequel je tueray, ou il me tuera.» Balde estoit
enragé, et brusloit de cholere; car il voyoit qu’il ne pouvoit suivre
ces corsaires. Il n’y avoit en ce vaisseau, où il estoit, aucuns qui
pussent manier la rame. Cingar luy dit: «Resjoüis-toy; j’espere
recouvrer les chevaux!» mais Cingar disoit cela pour reconforter
Leonard. Cependant il songeoit à autre chose, comment, et par quel moyen
ils pourroient sortir de ceste fuste, ou s’en aider, ne trouvans que
manger, ni que boire. Ils ne voyent aucuns rivages, ni aucune terre;
leurs yeux n’avoient aucun object que de la mer, et du ciel: et est
miserable qui n’a de quoy donner à digerer à ses boyaux. La faim les
prend, et la voudroient bien chasser; mais le soing de Cingar n’y peut
donner ordre.
Balde et Leonard ont un grand creve-cœur: toutesfois ils mettent à part
toute crainte, et esperent de regaigner autres chevaux, et qu’il se
pourroit trouver en ceste fuste quelque chose à manger. Ils ne furent
point desceuz: car Cingar, remuant partout en ceste fuste, trouve au
fond d’icelle plusieurs choses, qui premierement resjouirent leur
esprit, et puis consolerent leurs boyaux. Et pendant que Balde se
vouloit ressouvenir de ses compagnons, lesquels il estimoit perdus, il
voit venir vers eux le jeune Gilbert avec le bouffon Boccal, lesquels
avec l’aviron ramoient le plus qu’ils pouvoient; et la fuste voguant
plus viste, iceux s’escrierent: «Ho, ho, attendez-nous, mes freres!»
Balde et ses compagnons les attendent de bon cœur; car n’ayans aucuns
rameurs et des rames en abondance, que pensoient-ils faire seuls? Ayant
donc attiré ces deux avec leur esquif en leur fuste, Gilbert leur conte
avec quelle industrie ils sont eschappez; et pendant qu’ils discourent
des dangers passez, Cingar, furetant tousjours par tous les coings et
recoings du vaisseau, trouve enfin un jeune Jouvenceau, beau en visage,
qui dès le col jusques aux talons estoit lié et enchainé, et, pleurant,
prioit qu’on le detachast d’une si longue prison. Cingar, l’oyant ainsi
se plaindre, accourt à luy, et en pitié le regarde, et se ressouvient
avoir veu autrefois cet homme. Mais en quel bois, en quelle forest, en
quelle vallée, ni en quelle montaigne il ne sçait: et sur un tel doute
il recherche en son esprit ce qu’il en pourroit apprendre: «Dis-moy, luy
dit-il, qui tu es? De quel pays tu es? Et pourquoy tu es ainsi
enchainé?» Il luy respond: «Nous avons esté trois compagons, Falcquet,
le grand Fracasse, et moy qu’on nomme Moscquin, qui, avec six grandes
caracques chargées de Mores, venions avec bon vent en Italie; mais la
tempeste s’esleva si horriblement, que toute nostre armée en a esté
dissipée et fracassée, et une partie jettée à travers par tel malheur,
trois bons amis ont esté divisez; et après que le soleil nous eut rendu
la mer bonasse, ces vaisseaux de voleurs se sont presentez devant nous
et, en combattant, non sans leur perte, se sont faict maistres de mon
vaisseau, et moy qui en estois capitaine, m’ont ainsi lié, esperant
avoir une grande rançon de moy; les autres ont esté noyez, et mis à
fonds avec le navire. Je ne sçay où sont allez les autres Capitaines, ny
quelle route ils ont prins; mais je suis extremement marry de ce que
nous n’avons peu avoir la raison telle que nous l’esperions, pour venger
ce brave et illustre baron qu’on nomme Balde.»
Cingar, oyant cecy, se rejoüist, et se fasche: toutesfois il le
dissimule pour l’heure, et soudain tire de sa gibbetiere, laquelle luy
estoit fidelle compagne, des limes et tenailles, avec lesquelles il
détache incontinent ce prisonnier; puis il appelle Balde, lequel venu
avec Leonard ne sçavoient qu’on leur vouloit. Cingar leur presente
Moscquin, et, eslevant ses veux vers le ciel, parle à eux ainsi: «O la
louange! ô la gloire du monde! ô l’homme paladin, qui en ce temps
resplendist par dessus tous les autres! Ha! Balde, combien ta noblesse
t’acquiert de compagnons? quels personnages? quels Barons? lesquels, par
mer, par terre, çà et là te cherchent, t’estimans le miroir de
courtoisie, la force d’honneur, et lesquels n’ont craint les ondes de la
mer, ny Scylle, ny Charybde, ny les fustes des pirates, pour tascher à
te tirer hors de prison, ou bien mourir pour toy, qui es tant magnanime
et du tout Royal. Sans fraude aucune, je te dis, et te le replique,
deux, trois, quatre, voire huit fois, que trois compagnons te cherchent,
non point parmy les richesses de Crœsus, non parmy les délices du
pourceau Sardanapale, non colloqué en un haut siege; mais ces vrais
compagnons ne prennent ceste peine, que pour te delivrer d’une prison
obscure, ou de permettre au diable de leur faire perdre la vie. Ils
s’employent, par monts, par vaux, par mer, par terre, de toutes parts.
Penses-tu qu’ils se promeinent ainsi pour acquerir du bien, ou pour
obtenir de grandes faveurs des Papes et des Roys? Non, non; mais c’est
pour t’enlever de prison, ou emporter en l’air les seps et la tour: et
les voicy, pauvres miserables, enchainez, et mourans de faim! Qui
pourroit trouver tels amis? Si tu en trouvois de tels, tu les pourrois
compter avec le nez. On cognoit les vrais amis, quand on est tombé en
disgrace. Qu’y a-t-il plus heureux que l’amitié? Qui est plus agréable
au monde et au ciel, qu’elle? J’incague toutes choses, hormis les amis,
qui sont joyaux, et un thresor, qui peuvent achepter un cher compagnon,
et amy secret et fidele. Celuy-là est un faitneant, et non homme, mais
plustost beste, lequel a plus de soing de remplir son ventre, que de
chercher un homme, auquel il puisse dire ses pensées. Voicy, ô Balde,
ton Moscquin: doutez-vous à le recognoistre? Ha, Dieu! le temps
obscurcist le temps: la distance d’iceluy fait qu’on oublie les traicts
du visage.» Cingar, en disant cecy, pleuroit à bon escient, et faisoit
pleurer ses compagnons, et Balde embrasse Moscquin, luy disant: «Mon
Moscquin, est-ce toy? Est-ce toy, qui estois le repos et le doux secours
de tous mes ennuis?» Et, ne pouvant parler davantage, l’embrasse
estroitement, et baise ce jeune homme, auquel à grand’ peine la barbe
sortoit.
Enfin, après tant de larmes, Moscquin leur fait ample recit de la perte
de ses compagnons. Balde dit: «Je me delibere de retrouver mes freres;
mais qui nous ostera hors de ce vaisseau? Il n’y a ici personne qui
puisse lever les voiles.» Moscquin estoit expert en tel art, pour avoir
plus de mille fois vogué sur la mer de Pietole, et avoir passé le
destroit de sainct George, à Ceres[88], et leur dit: «Je fais peu de
compte de ceste mer, moy qui ay navigué le grand Ocean de Bugue, et le
golfe de Cipade, tant de fois: ne doutez! Pendant que le vent
d’Est-Suest nous souffle de devers l’Orient à souhait, nous irons a orce
par trente heures: partant, desployons les voiles: toy, Cingar, tire
ceste corde; Leonard, aide, et toy, hola, qui es icy, ô mon bon
compagnon, aides-moy à estendre ceste voile?» Auquel Boccal respond:
«Moy? Me voilà prest, soit fait!» Moscquin dit derechef: «Toy, Balde,
demeures icy au timon? Cingar, tire, tire, tire, Cingar, tire ainsi?
Leonard, ainsi donne secours? Gilbert, c’est assez accourci l’orce!
Pese, Balde, sur le timon! Ho, compagnon, assis-toy, tu es mal entendu à
ce mestier. Or sus, au nom de Dieu, Cingar, lasche un peu ceste corde?
Ha! compagnon, le vent nous dit bien. Et toy, Balde, assis-toy aussi,
laisse-moy estre au timon? J’ay les levres bien seiches! Où est ce
Boccal?» Boccal dit: «Me demandes-tu?» Les compagnons se prindrent fort
à rire; et par là Moscquin apprint que ce bon compagnon avoit nom
Boccal. Puis, il regarde le ciel: «O! combien, dit-il, l’Est-Suest donne
gaillardement dedans nostre voile! O sainct Nicolas, veuille nous estre
favorable, qui as tousjours soing des Nautonniers: et combien que ceste
fuste soit venuë des corsaires, toutesfois ne nous faillez au besoin;
mais nous delivrez de tout danger, et adressez nostre chemin!» Cingar
là-dessus luy dit: «Pourquoy appelles-tu tant sainct Nicolas? Pour te
donner bon vent? Pries-le plustost qu’il te donne du pain: car les
boyaux me crient au ventre pour la faim, et la face de Boccal semble une
maigre lanterne.» Boccal luy respond soudain: «Je ne vois point que la
graisse coule sur la tienne?» Cingar, selon sa coustume, cherchant
partout, trouve en un coing quelque biscuit caché, à demy moisi, et fait
du temps des grands-peres, ayant grande barbe moisie, et tout mangé de
teignes. Il trouve aussi un cacque d’eau douce, et un saloir plein de
lard tout jaune: tout cela neantmoins luy sembloit du laict, du succre
et miel, et juroient tous n’avoir jamais tasté de si bons morceaux. Ils
mangent tout, et ne demeure rien. Qui a faim, et a de quoy manger, s’il
parle, il perd temps.
[88] Pour comprendre ceci, il faut connaître la topographie de
Mantoue, entourée de divers lacs que séparent des digues.
Saint-Georges et Ceres sont des villages à l’extrémité de
quelques-unes de ces digues.
Après avoir consommé si bonnes viandes, Cingar, advisé, monte à la
gabie, rongeant un brin de fenoüil, jette sa veuë sur la mer, et
l’estend le plus loing qu’il peut, en reserrant le cil de l’œil, pour
mieux voir si en quelque endroit il pourroit descouvrir terre; mais il
ne void que de grandes plaines d’eau. Le vent estoit fort bon, et ceste
fuste tiroit grand pays. Moscquin ne songeoit qu’à gouverner son timon,
commandant souvent, tantost de roidir ceste corde, tantost de lascher
l’autre, à quoy Balde et Leonard s’employent dextrement. Cingar chantoit
des vilanesques, les fredonnant melodieusement de la langue, et en
chantant il advise de loin je ne sçay qui, tirant droit à leur fuste,
nageant par le milieu de l’eau. Au commencement, il pense que ce soit
quelque bois, puis un cheval; un autre dit que c’estoit un coffre, et
non autre chose; un autre estime que ce soit un bœuf. Enfin, voyant de
plus près, ils trouvent que ce n’est ny l’un ny l’autre; mais un homme
vif, et nageant sur l’eau.
Cestuy-cy, en nageant, ne gardoit point la commune usance de nager, à
sçavoir mener les jambes et les bras; il ne s’aidoit point des bras; il
ne souffloit l’eau; et, au contraire, tout le moule du pourpoint
paroissoit au-dessus de l’eau, et les ondes ne moüilloient point sa
barbe, ni ses cheveux. Il manie seulement les jambes, et des pieds seuls
nage, tenant en sa droite un dard, et un bouclier en la gauche, ayant
tout le reste de son corps en l’eau, laquelle il fendoit en deux, comme
fait une oye traversant le Pau, ou comme un canard se jouant au marez de
Conacque. Cet homme venoit contre la fuste, et, en approchant, menaçoit;
car il pensoit que ce fut un vaisseau d’aucuns pirates, qui lui avoient
n’agueres enlevé un gros butin. Balde s’estonna fort de ce qu’un homme
nageoit si aisément, sans s’aider aucunement des bras, estant mesme
chargé d’armes. Mais, après que Moscquin l’a envisagé, il s’escrie,
joyeux: «C’est Falcquet!» et, «ô Falcquet, viens! Balde, je dis, Balde
et ton amy Cingar sont icy. Hastes-toy, chemine.» Or pensez quand il
entendit ainsi nommer ses compagnons, desquels il pensoit aucuns estre
morsts, et autres encore prisonniers, quelle nouvelle ce luy fut? Il
quitte incontinent son bouclier et son dard, et se met à nager de ses
quatre jambes et de ses deux bras si roidement, qu’il sembloit voler,
estant moitié chien, moitié homme. Quand aussi Cingar veid Falcquet en
la mer, lequel pardessus tous les autres, excepté Balde, il avoit
tousjours aimé, aussi-tost il met la cuirasse bas, et sa chemise; et, se
bouchant le nez avec la main, se jette en l’eau, du mast, la teste la
premiere, descendant six brasses dedans l’eau, et puis soudain se
represente au-dessus, secouant les oreilles pleines d’eau, et repoussant
ceste eau salée en soufflant, et, battant avec la main et les pieds, il
fend l’eau, se portant sur sa poitrine. Ces deux amis enfin se joignent.
Cingar, le mieux qu’il peut, embrasse Falcquet, et viennent nageans et
devisans ensemble, et estans contre le vaisseau, Leonard, leur baillant
la main, les tire à soy. Ils se font mille caresses sans nombre. Ils
recitent les uns aux autres les fortunes et les perils passez, et les
miseres endurées haut et bas. Devisant ainsi, et se raillant, ils
descouvrent de loing la superficie d’une terre, y remarquant des forests
et hautes montaignes. Icelle estoit une Isle, laquelle verdoyoit de
pins, fouteaux et ormes. L’ayant tous apperceu, Cingar s’escria le
premier: «Terre, terre, ne la voyez-vous pas? La voilà!» Balde
promptement commande de tourner le timon vers ce quartier, et faire
surgir leur fuste au port.
On jette incontinent l’ancre en l’eau, et tous sautent en terre, de la
fuste, avec les armes: chascun est aise de se voir sur terre, et
maudissent la mer. Ils entrent en ces bois et cherchent de quoy manger,
se contentans avoir mangé du biscuit par trois jours, et d’avoir graissé
leur gorge de lard jaune. Il apperçoivent deux chevres sauvages, suivies
de deux chevreaux blancs, courants legierement, et, en faisans leurs
sauts, monstrer leur cul blanc. Falcquet se met à la course comme un
levrier, fait voler le sable avec les pieds à force de courir, et
soudain attrape les deux chevreaux, lesquels il estrangle et laisse à
terre: cependant il poursuit une de ces chevres, laquelle il prend,
l’autre s’eschappant et se sauvant. Il apporte, joyeux, la mere et les
deux enfans, et les escorche tous trois.
Boccal ne manque à luy ayder. Il fait cecy, il fait cela, il met le nez
partout, bouffonnant tousjours à sa mode accoustumée. Balde coupe une
branche d’un fresne, laquelle il cure des feüilles, l’aiguise par le
bout. Boccal la prend, et embroche en icelle, par quartiers, ces
chevreaux, pour les faire rostir. Leonard avoit apporté du vaisseau un
fuzil, avec lequel, frappant du carreau d’acier plusieurs coups, il fait
tomber quelques estincelles de feu, lesquelles se prennent à l’emorche,
et puis, avec un peu de souphre ou allumettes, il fait de la flambe avec
laquelle il allume le feu, ayant Moscquin dressé et ajancé du bois sec.
Cingar cependant apporte plusieurs instruments de cuisine. Il met les
trippes et fressures, lavées trois et quatre fois, en un pot, lequel il
avoit eschaudé avec eau chaude, et les fait cuire avec sel et huille,
pour en faire une bonne mangeaille. Boccal tourne la broche: le rosti
commence à fumer. Balde le flambe avec du lard. Cependant Gilbert
prepare une belle feüillée, sous laquelle ils peussent manger plus
joyeusement, et plus à leur aise, leur disner.
La Cigale commençoit à chanter, estant le mois de Juin lors venu avec
une grande chaleur: en somme, tous commencent à se refaire avec ce
rosti. Cingar fait le premier moudre son moulin. Boccal avoit jà devoré
la moitié de la chevre. Balde ne disoit mot (Qui parle perd temps): il
donne à Leonard et à Gilbert du meilleur endroit de la beste, lequel
Boccal souvent grippe. Moscquin rompt la viande, laissant son assiette
nette, laquelle il avoit fait du fond d’une boëtte. Chascun remplist
bien ses boyaux, et ne voyent Falcquet avec eux.
La faim souvent nous contraint tellement, que nous oublions quelquefois
nos amis. Balde toutesfois ne se laissoit transporter à un tel vice.
Mais tousjours songeoit à ses amis, et lors ainsi dit: «O compagnons,
Falcquet n’est point icy: où est-il allé? Certainement, c’est une honte
à nous: il a prins la chevre et les chevreaux, la plus grande et
meilleure part luy en est due, et nous mangeons le tout, iceluy n’y
estant point! Leve-toy, Cingar; Moscquin, prends une picque, vas par ces
bois, cherche nostre compagnon, chemine!» Cingar se leve, jette son
trenchoir, prends une picque et va en la forest. «Hola, crioit-il, ho,
Falcquet!» Mais «ho, Falcquet!» luy respondoit l’escho. Cependant le
jeune Leonard laisse aussi soudainement le disner, et, se ceingnant son
espée et prenant son bouclier, suit Cingar dans ce bois espais. Il
s’estoit fait un chappeau de feüilles, à cause de la chaleur. Cingar
marchoit fort loing de luy: ha! le miserable Leonard ne savoit suivre!
On peut bien dire miserable, à qui, en sa jeunesse paisible, pure, et
semblable à un rubi, on prepare une cruelle mort. Et qui a esté la cause
de sa mort? Une femme. Et eut esté merveille, si aucun autre monstre
qu’une femme eut peu rompre un entendement si sainct, si chaste et si
plaisant à Dieu. Ha! Dieu! combien la Terre est engraissée de tels
fumiers! et combien pleure-t-elle, estant oppressée de si grand nombre
de Louves! Or sus, Togne, qui es la puissance de mon flascon, dis, et
nous recite les pieges des rufiennes, et leurs rets araigneux, et le
putanisme de nostre chiarde Venus? Que cela ne te fasche de nous en dire
ce qui en est, encore que tu sois femme.
Car il faut te mettre à part, et celles qui te ressemblent.
Pardonnez-moy, Messieurs? La force de la cholere me transporte, et me
contraint de lascher quelques sales paroles. Ha! c’est une chose de trop
grande importance, en laissant perdre une si belle fleur. Ne croyez pas
moins à Togne, pour ce qu’elle se prépare de dire, que si elle,
répondant au prebstre, proferoit ce mot: _Amen_. La merde ne fasche
point tant le nez, ou une puante charongne, que fait une femme, qui se
veut embellir par une beauté fardée, et veut qu’on l’appelle Courtisanne
et aussi Signore. O! meschanceté sale, et vilaine, et qui ne peut estre
jamais blanchie par aucuns lavemens, n’y par mille savons! Hé, que font
ces Louves et ces Truyes? O jeunes gens, je vous prie, escoutez Togne,
laquelle, poussée par l’ardeur de sa bouteille, devine ce qui est vray,
et prophetize une chose assez cogneuë.
Il y a, à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Milan, à Gennes, à
Bresse, et à Boulogne, de si grands troupeaux de telles vaches, que
toute la mer, les fleuves, les estangs, les lacs, et toutes les bourses
sont espuisées par elles, et lesquelles par les sots sont appelées et
nommées en leurs escrits: Deesses, Dames, Maistresses, et Signores; et
leurs baillent telles appellations, les invitans par les fenestres, par
leurs madrigales, ou plustost merdigales. Ils chantent leur beauté, avec
leur voix, en joüant du Luth, et toutesfois icelles les méprisent, et se
mocquent de leurs flatteries, estimans peu leurs sonnets, leurs
chansons, par lesquelles neantmoins aucunes obstinées, comme mules, sont
enfin domptées. Mais l’amour des simples jouvençaux, et leur face
gentille et sincere, ressemblant à des purs aigneaux, et à des blanches
colombelles, fait enrager de grande concupiscence et luxure ces
chiennes. Ha! qui est celuy, qui, escoutant leurs menées et pratiques,
ne bouche son nez et ses oreilles? Estant donc ainsi icelles touchées au
vif, pour joüir de leurs amours, elles mettent la main à l’œuvre, et
cherchent çà et là, plusieurs et divers chemins, pour parvenir à leurs
desseins: tantost se servent de presens, tantost de sonnets, et telles
autres escrits. Enfin, ne pouvant fleschir ce à quoy elles prétendent,
et ne pouvant esbranler des tours si bien fondées, pour saouler leurs
abymes dévorant tout; elles vont à conseil à des vieilles pourries,
lesquelles ont accoustumé de donner des instructions de pipperie et de
sorcelerie. Icelles sont des beghines, lesquelles se vantent estre
bigames, et sont sœurs du troisiesme ordre, et se nomment sainctes,
dignes d’estre citées et honorées, sur leurs sepultures, de cinq
fuzeaus: ne faisans telles vieilles que lecher et gouster les bonnes
viandes. Je les voy courir, deçà, delà, par les Eglises, tenans des
chandelles allumées en leurs mains, pour estre mieux veues par le
peuple, marmonnant entre leurs dents telles quelles patinostres, et
baisent souvent la terre, et lechent les pierres: souvent frappent
rudement de la main leur estomach, et font sonner leur poitrine _don
don_, comme un tabourin, et, à force de frotter, font rougir leurs yeux,
et en tirent des larmes, lesquelles elles laissent seicher sur leurs
joues, et estendent leurs bras en haut, faisant le crucifix. Elles
remuent leur dentier barbu, comme font les chèvres, quand elles sont
après des chardons et gratteculs. Maintenant, elles entrent és Eglises
en public, se monstrans à un chacun, ne voulans faire leurs prieres en
quelque lieu obscur au commencement, afin que la chandelle donne clarté
au chandelier: puis, se vont retirer en quelques trous, tanieres, et
coings obscurs et reculez, ou derriere quelque pillier ou sepulture.
Estans-là, ces tigresses et vieilles mules se tiennent quoies, pendant
qu’on celebre la Messe. Et que font-elles là, ces poltronnes? Que
chuchent-elles? A quoi pensent ces vieilles moizies et pourries? Par
leurs nivelleries et menteries, elles cherchent à soüiller une belle
fille, qui est encore saine et entière, ou de corrompre un jeune garçon.
«Ha, disent-elles, mon fils ou ma fille mal-née, ne puis-je pas songer
pour vous, comme je fais souvent, vous voyant en tel estat, que vous
n’avez (suivant le bonne coustume), aucune amoureuse, ou que vous,
fille, n’avez aucun amoureux? Vous tenant ainsi comme sennée, vous vous
allongez au lict la nuict pour neant. Pensez que les hommes ont grand
soing de vous, si vous faictes ce que vous vous repentirez, puis après,
n’avoir fait: vous semblerez, avec le temps, plusieurs fois n’avoir esté
qu’une folle beste. Que vous sert ceste belle face? Quel contentement
vous revient de ce beau front de Calcedon? Que vous vient-il de la
beauté de vos yeux, lesquels tirent à eux les cœurs des personnages,
comme fait le gresset le moucheron en sa bouche? Que vous amenent ces
dents plus blanches que perles, et aussi ces petites lèvres coralines,
lesquelles il semble que Nature vous ayt donné en vain, et ensemble vos
jouës plus blanches, que neige entremeslée de rouge, tellement que
vostre face semble estre laict et vin vermeil, meslez ensemble? Pourquoy
te voyons-nous si beau, si galand en vain, et pour néant, sans en tirer
aucun profit? car, à ce que je voy, tu ne veux aimer les filles. Tu es
beau, pour plaire, pour aimer, pour estre aimé, pour enflamber, et aussi
pour estre bruslé, non pas dans les fournaises du mont d’Etna; mais
plustost sur une douce, emmielée, sucrée, et pleine de Nectar, poitrine
d’une belle et tendre Nymphe. Veux-tu en ta jeunesse perdre ta fleur,
sans en recevoir aucun fruict? Veux-tu te laisser tomber en une
melancholie fascheuse, sans joye? Mesprises-tu à aimer, mon fils? Sois
certain que tu aimeras, estant devenu vieil. Mesprises-tu, ma fille, à
aimer? Tu deviendras la mule du diable. Veux-tu te rendre moine
_Frater_, ou du nombre de ceux qui ne sont que gros bufles, et gens de
peu, lesquels, ou par desespoir, ou pour ne recevoir aucune pitié, se
laissent ainsi rendre moines et hermites? Tu te lasseras, pauvret,
d’estre ainsi enfermé entre de grosses murailles, et eslevées fort haut,
pourrissant sur la paille comme une neffle. Il n’y a personne de sainct
au monde? Les saincts sont en paradis. Nature nous a fait chair, afin
que joüyssions de la chair, et que remplissions nostre ventre de
voluptez charnelles. Dieu et Nature ensemble n’ont rien créé pour neant.
Les oiseaux, les poissons, les bestes sauvages ont esté faictes, afin
qu’il y eut des chasseurs et pescheurs, et afin de repaistre nostre
appetit de diverses viandes. On a planté des bois et forests, il y a des
roches de marbre et autres pierres, et c’est pour faire navires,
batteaux, maisons, et couvertures. La laine a esté baillée aux brebis,
la plume aux poulles et aux oyes, afin que nous eussions des licts plus
mols, et des vestemens plus chauds. Ainsi, aussi, ils ont fait de belles
et delicates filles, lesquelles vous autres jeunes garçons vous devez
aimer.» Voilà les enchantemens que font ces gouges mal-heureuses, par
les coings secrets et autres lieux à elles commodes pour gaigner, et
afin de prendre à la pipée ces jeunes garçons et fillettes, leur faisans
par ce moyen tomber souvent leur blanche rose avec leur haleine puante.
Et si elles ne peuvent abbattre leur jugement ferme et solide, et
qu’elles rencontrent estre fer, ce qu’elles pensoient estre plomb; elles
se retirent lors vers les arts magiques, et invoquent les diables. Elles
apprennent de Satan et de Bellial mille façons et mille voyes, pour
parvenir à leur but, ou pour gaster ces misérables par leurs
ensorcelemens, courant çà et là, cherchant secrettement de la cervelle
d’un chat, le cœur d’une taupe, la fiante d’un renard, de la terre de la
sepulture d’un mort, deux jambes de grenoüille, de la toilette d’un
enfant naissant. Mais je laisse pour briefveté plusieurs autres telles
fadeseries, ayant autres perles à enfiler: seulement reste cecy à dire,
qu’elles ont si grand’ envie de nuire, qu’elles cherchent du laict de
poulles, de la semence de champignon, du son de cloche[89], du
hannissement d’un asne, du talon d’une tanche, des costes d’un
moucheron, de l’urine d’oye, de l’oreille d’une gruë, du miel de taon.
[89] Des plaisanteries semblables se lisent dans d’autres auteurs
italiens. Dans les _Lettere facete_ de Cesar Rao (Venise, 1619, p.
48) on rencontre une recette contre la stérilité: _Recipere in prima
del polmone de pulci et delle code di ranocchi, il suon della
campana d’un convento, latte di cappone_, etc. Un auteur facétieux,
dans un recueil d’écrits plus piquants et plus singuliers
qu’édifiants, Vincenzo Belando (_Lettere facete e chiribizzose_,
Paris, 1588), indique (feuillet 78) un remède analogue contre le
même mal: _Recipe quattro uove de Finisse, quattro pié d’una
anguilla, un brazzo de silentio de donne_, etc., Bruscambille a
imité ces passages dans ses _Fantaisies_ (édit. de Lyon, 1634, p.
418): «Prenez à jeun la quintessence d’un poumon de puce, demi-aune
de queue de grenouille, le son d’une cloche de couvent, broyez le
tout dans une pantoufle.» Le _Nouveau Panurge_, attribué à Reboul,
1616, p. 284, indique de son côté une recette pour faire un
hérétique: «Prenez les os d’un ciron, la cervelle d’une enclume, les
plumes d’une chauve-souris, une douzaine de langues de limaçons, les
pieds de l’oiseau dit manusque et le poil d’un œuf.» Avant
l’impression du poëme de Folengo, on trouve des exemples de facéties
de ce genre; une pièce de vers, intitulée _Médecine pour les dents_,
publiée au commencement du seizième siècle à la suite du _Débat de
l’homme et de la femme_, s’exprime ainsi:
Prenez...
Le cinquiesme pied dung mouton
Avec de lhuylle de coton,
Le cry d’une corneille,
Puis me prenez dun caillou bis
Le sang, et le seing d’un vieulx huys,
Et les mettez ensemble
Détremper en un seul pertuis
Où le soleil raye de nuict.
Odde de Triors, dans ses _Joyeuses recherches de la langue
toulousaine_ (Toulouse, 1578), a dit de son côté:
«Le mot hestre se peut prendre pour le cerveau d’une mouche, pour
les dents d’une puce, pour le laict d’une pucelle, pour la virginité
d’une nourrice.»
Or, ma Togne, il faut que tu retournes à la maison, et que reprennes le
chemin que tu as laissé; nous avons assez et trop parlé de ces vaches.
La chambriere m’a desjà appellé de mon estude: «O maistre, laisses
soudain ta plume, ton escritoire, et ton papier; le soupper est prest,
la souppe se refroidist; les compagnons ont jà mangé la salade.» Ce
livre-cy prendra fin avec vous, Messieurs, et le soupper commencera pour
moy.