Chascun avoit jà donné repos à son corps, lequel commençoit à estre plus
affamé qu’endormi, quand Boccal, par le commandement de Balde,
accoustroit la cuisine et préparoit un grand poisson, y faisant une
sausse d’Alleman: et lors Gilbert tire du sac sa viole, et accorde les
cordes d’icelle en tons propres. Car ce gentil personnage ne taschoit
qu’à complaire à ses compagnons, à fin qu’on luy donnast siege pour ouyr
les leçons de maistre Cingar preschant en chaire, et, après avoir
revisité toutes sortes d’Almanachs, devenir expert à dire les choses
passées. Davantage le naturel du plaisant Gilbert n’estoit point comme
aucuns chantres de ce temps, lesquels, estans bien musquez, peignez et
jolis, ne veulent chanter s’ils ne sont près d’un Roy ou grand Seigneur.
Nostre Gilbert, nostre nouveau Apollo, ne faisoit pas ainsi; car, si une
petite femmelette luy eust dit: «Chante!» il eust incontinent chanté, et
ne l’eust aucunement refusée. Ayant donc tendu ses cordes en tierces,
quintes, et octaves, commença en ceste sorte:
Ha! par combien de monstres effroyables
En ce gouffre mondain
Sommes poussez çà et là miserables
Sans un secours humain!
Ceste mer nostre
Est par un autre
Mal’heur suivie:
La langue hardie
L’esmeut par vents à tous impitoïables.
D’autre costé les vagues vagabondes
Des cynicques propos
S’enflans sur elle, ainsi que rudes ondes,
Ne luy donnent repos.
Raconteray-je,
Ou bien tairay-je
Les mers jazeuses
Les mers causeuses,
A mal parler du nom d’autruy fecondes?
Diray-je aussi les escueils de l’envie
Dessoubs la mer mussez?
Les chiens de Scylle, et Charybde alouvie
De cent vaisseaux froissez?
Qui a puissance
Et la science
De bien conduire
Le sien navire
Entre tels bancz, meine une heureuse vie.
Le long travail et la vertu maistresse,
La patience aussi,
Qui est tousjours des monstres dompteresse,
Vous a rendu ainsi
Aptes à fendre,
Sans perte prendre,
Les rudes ondes
Tant soyent profondes,
Hausser, baisser la voile chasseresse.
A grand’peine avoit-il achevé ceste chanson, que Boccal avoit dressé la
table, et chascun, après avoir lavé les mains, commençoit à disner.
Quatre s’assient à table, qui estoit quarrée, Balde, Leonard, Cingar, et
Boccal le maistre d’hostel: Gilbert, pour lors, n’avoit point encor
appetit. Balde, avec un semblant courtois, comme est la coustume
gentille, prie tous ceux qui estoient là de vouloir venir manger avec
eux. Chascun le remercie, fut par faute de civilité, ou fut à cause que
le vomissement les avoit desgoutez. On met au milieu de la table, en un
plat, un grand turbot, et eux quatre estoient autour d’iceluy. Cingar,
ayant un cousteau propre à bien trencher, divise ce poisson en trois
parts seulement à la guelfe, ne faisant que trois portions de tout: la
première vers la teste, la seconde estoit du corps, et la troisiesme
estoit de la queuë, quatre estoient assis où il n’en falloit que trois.
Cingar, donnant un clin de l’œil, fait signe à ses compagnons, qu’ils le
secondent au gentil traict qu’il vouloit faire. Iceux, bien advisez,
connoissent soudain l’intention de Cingar, qui estoit de tromper Boccal,
afin que le pauvre miserable ne mangeast point du tout de ce poisson,
combien qu’il eust servi de cuisinier, combien qu’il en eust fait la
sausse avec succre, orange et espice. Cingar commence le premier, et
tire sur son trenchoir la teste de ce turbot, disant à ses compagnons:
«L’Escriture dit: En la teste du livre, les prophetes ont escrit de moy;
ainsi ceste teste sera l’accomplissement de la saincte Loy.» Balde,
voyant cela, tourne son esprit vers les livres, et ne fut long temps à
prendre advis; il prend habillement, comme le chat, la seconde portion,
qui estoit le ventre du poisson, allegant le vers de Lucain: «Les
bienheureux ont choisi le milieu.» La queuë demeure seule en tout le
plat; le jeune Leonard ne perd temps, et la tire hors de la sausse, et
la met sur son assiette, y ayant desjà Boccal donné une œillade,
allegant Leonard Ovide: «La fin confirme l’action. Boccal pourra nager,
si bon luy semble, dedans les eaux, puis qu’il ne luy reste plus qu’une
mer de sausse et brouët.» Boccal, estonné, regarde çà et là. Que
fait-il, voyant qu’il n’y avoit rien pour luy, s’il ne vouloit, comme un
pourceau, se veautrer en telles sausses? Incontinent il prend le plat,
et, regardant au ciel, dit ces mots: «_Asperges me, Domine, et mundabor
hyssopo_;» et, en ce disant, il tourne, et en asperge le pain, et tous
les plus proches, souillant Balde et ses compagnons, de ceste eau
grasse, et leur en barboüille leur barbe. Qui n’eust ri? et qui n’eust
crevé de rire? Balde voit couler sa barbe, comme si elle eust esté
moüillée d’eau de pluye. Cingar essuye sa face avec sa serviette;
Gilbert en eust sa part, et aussi Leonard; chascun torche son visage,
son estomach et son sein. Ils se levent tous de table: le ris leur
empesche le manger. Balde, en riant, ne laisse d’approuver ce faict; car
il dit: «La sausse a eu raison de suivre le poisson: sans eau n’est
jamais le poisson, n’y l’eau sans poisson.--Nous mangerons donc, dit
Cingar, le poisson, puisque iceluy doit estre où l’eau abonde. Boccal
n’aura point du turbot; qu’il s’aille gratter le cul!» En ce disant, il
retourne à table, et fait moudre son moulin: autant en font les autres:
chacun mange son avoine.
Balde, toutesfois, en mangeant, disoit à Boccal: «Je m’esmerveille que,
pendant que nous nous esclattions de rire, ayant laissé là nostre
poisson, tu ne t’en saisissois, afin qu’au lieu de pain, il ne nous fust
resté que de la foüace.» Boccal luy respond: «Entre ses gentils
compagnons, il ne faut point faire une gaillardise et plaisanterie sans
grace: vous avez bien mocqué Boccal en partageant le poisson, passe; et
ceste mocquerie ne doit estre rompuë par aucune rumeur: aussi, moy je
vous ay bien baillé de l’aspergez, passe aussi cela, et qu’on le mette
aux chroniques. Toutes choses ont passé fort doucement, et celuy qui est
le moins saoul, fera l’oreille sourde.» Cingar luy dit: «Tu pourras
t’opposer à un tel danger; il est permis aux affamez de manger leur
cousteau avec leur pain.--J’en feray ainsi, respondit-il, pourveu que je
puisse attraper de bon pain, comme la mule de frere Stopin[85] fait
envers des chardons, quand elle en trouve.» Un certain pauvre homme, qui
estoit en ce Navire, esmeu de pitié, apporta je ne sçay quels petits
poissons enveloppez en du papier, et les donna à Boccal, lequel ne
refusa aucunement ce present, mais dit:
Un pauvre amy, quand un peu te presente,
Damet’ commente,
Que lentement Ulysse ores t’envoye.
[85] Ce nom fut adopté par un autre poëte macaronique, César Orsini,
de Ponzana, secrétaire du cardinal Bevilacqua, qui publia à Padoue,
en 1636, les _Cappricia macaronica magistri Stopini_; ce recueil fut
si bien accueilli du public, que des éditions augmentées se
succédèrent; le _Manuel du Libraire_ en indique douze, dont la
dernière est datée de Florence, 1818, et à cette liste nous pouvons
en ajouter quelques autres que nous avons rencontrées (Venise, 1651,
1716 et 1788; Milan, 1671).
Nous avons déjà dit qu’on trouvait des détails sur cet ouvrage dans
le curieux volume dû à M. Delapierre, _Macaroneana_, 1852; ajoutons
que quelques extraits de Stopinus ont été insérés dans
l’_Erotopægnion_, publié par Noël en 1798.
En ce disant, il les desveloppe, et les regarde de travers, comme fait
le chat le rosti: puis, il prend un de ces petits poissons par la queuë,
lequel il ne met en sa bouche, mais le fourre en son oreille: il en met
un autre de mesme en l’autre oreille; enfin, les prenant tous par la
queuë, il les attache à ses oreilles. Balde, voyant cela, dit à Cingar:
«A ce que je voy, un grand poisson se mange par la bouche, et le petit
par l’oreille, si je puis comprendre les enseignemens de Boccal.--Et que
sert cela? respond Cingar: qu’y a-il de commun entre les oreilles et les
poissons? Ce pauvre affamé se bouche les oreilles, et, estant d’esprit
subtil, il s’est fait des pendans d’oreilles avec des poissons, pour les
guarir de quelque surdité. Je n’y entends point autre raison;
toutesfois, s’il a quelque autre occasion de ce faire, en la forge de la
boutique de son entendement, qu’il la die, et qu’il mette ses amis hors
de doute?» Boccal leur dit: «Je vous osteray de ce doute. Il y a
aujourd’huy quatre sepmaines que j’envoyay en la mer ma femme, pour
apprendre à nager; maintenant j’ay une grande envie de sçavoir nouvelles
de son estat: et, pour ceste cause, j’esleve mes petits poissons à mes
oreilles, pour sçavoir d’eux si elle est du tout morte, ou si elle
s’esbat là bas avec ceux qui y sont; mais ils me respondent qu’ils sont
nais n’agueres, tellement qu’ils n’ont point de cognoissance dans ce
faict: mais ce turbot plus vieil, avec lequel ces trois compagnons
discourent avec la dent secretement, m’en pourroit mieux parler: et
partant je voudrois bien qu’il me fust permis d’en deviser un peu avec
luy.»
Chascun commença lors soudain à rire, et dire qu’il avoit raison, et que
sa demande n’estoit point inciville. Il faut à bon droit luy donner
ceste permission. La teste du poisson est celle qui seule peut parler,
le ventre ne peut dire mot, la queuë est muette; mais la teste en
pourroit discourir, la langue luy formant les parolles. Ainsi chascun
disoit, et tel estoit l’advis de Balde: et aussi-tost dit, aussi-tost
fait. On met la teste de ce turbot devant Boccal, laquelle Cingar avoit
prinse pour soy, et en estoit marri, et en rioit du bout des dents, et
disoit ces mots, en murmurant: «Et bien, on m’a osté la bouche de ce
turbot, la langue duquel peut accomplir le desir de Boccal? Soit, que la
bouche face l’office de parler. Mais pourquoy a-t-il des yeux, pourquoy
un front? pourquoy un derriere en la teste? On me fait un grand tort:
j’en appelle à Gilbert.--J’en suis content, dit Boccal. O mon cher
Gilbert! je prie, par ceste teste, que tu vueilles mettre fin à ce
différend.» Gilbert, avec une face joyeuse, entreprend cet affaire, et
s’assied; et, tous les autres escoutans, dit ainsi: «Du temps que la
grenoüille et la souris plaidoyent ensemble, le Milan appaisa ce procez,
comme j’appaiseray cestuy-cy.» Et, en disant ces mots, soudain gruppe
sur la table, et enleve ceste teste: toute la compagnie loüe ce faict,
en disant que c’estoit bien jugé selon les loix civiles.
Ils avoient mis fin à leur propos, et diferends joyeux, quand, après que
les tables et treteaux furent levez, Cingar, par le commandement,
retourna à ses discours d’Astrologues, auxquels Leonard prestoit
l’oreille attentivement. «Mars, dit Cingar, le tout puissant en armes,
demeure au cinquiesme ciel. Iceluy monstre tousjours un visage courroucé
et plein de menaces. Il regarde avec des yeux enflambez, de ses levres
tombe une bave sanglante. Il porte en teste un heaume accresté, et la
visiere fermée: il paroist tout couvert d’armes d’acier, ayant à droicte
une grande targe, et à gauche une espée, et a une masse penduë à
l’arçon, laquelle pese cent livres, et rien moins. Ce fort et vaillant
soustien des galans et vertueux jeunes hommes, Loüis de Gonzague[86] en
portoit une pareille, lequel aucuns maladvisez ont nommé Rodomont, et
l’eust-on mieux à propos surnommé Rogier, ou plustost Roland, s’il faut
accomparer la gaillardise du corps avec la vertu de l’esprit, et du
courage. Mars se fourre au milieu d’une presse, avec son gros cheval
gallopant, et apprend aux siens à dresser un camp, bastir des tours, des
casemates et eslever des remparts. Autour de luy, on ne sçauroit desirer
aucune sorte d’armes: là sont rondaches, halebardes, pertuisanes,
boucliers, morions, lances, picques, espées, dagues, corselets, heaumes,
chemises de maille, cuisseaux, gantelets, estendards, enseignes,
guidons, tabourins sonnans tousjours _pon, pon_, et les trompettes avec
leur _tara-tantare_. Là aussi ne manquent cornets à bouquin, fitres, et
haut-bois, et, en somme, tout ce qu’on a besoing en temps de guerre. En
telles choses Mars employe ordinairement tous ses pensemens: il ne se
delecte qu’à veoir des lambeaux de chair. Sa sœur est l’Homicide, sa
femme est la Contention, l’Ire est sa mere, l’Envie est son pere, la
Rage et la Cholere sont ses filles. Icy on n’oyt que cris et clameurs
d’hommes, et hannissemens de chevaux. On y voit toutes sortes de canons,
bombardes, passe-volans, sacres, basilics, coulevrines. Vous y voyez des
pavillons, des tentes, et cabannes. Les chevaux, avec leurs pieds,
eslevent en l’air de grosses nues de poudre. Les tronçons des lances
rompuës troublent le ciel: non pas qu’ils le troublent, mais semblent le
troubler. Vous voyez de gros esquadrons armez se choquer les uns les
autres sans aucun ordre, et, se poussans rudement, se donnent de grands
coups, brisans leurs jacques de maille avec masses, estocs, piques et
pertuisannes. Mars se resjouist de voir plusieurs morts renversez et
foulez soubs les pieds des chevaux.
[86] Louis de Gonzague, troisième fils de Frédéric II, cinquième
marquis et premier duc de Mantoue; il forma la branche des ducs de
Nevers. Folengo renouvellera plus loin (liv. XIX) l’éloge qu’il fait
des vertus guerrières de ce prince. Cieco d’Ascoli, l’auteur de
l’épopée romanesque de _Mambriano_, invoque également les Gonzague.
Au début de son troisième chant, il dit que, l’astre des Gonzague
(_il Gonzageno sole_) se levant plus brillant que jamais, il fait
produire des fleurs et des roses poétiques sous l’influence de ses
rayons.
«Le Roy de toutes les estoilles, Jupiter, fait sa résidence plus haut,
et a choisi le sixiesme ciel. Là, au milieu d’une campagne est une
grande et spatieuse ville, laquelle est environnée de murailles, dont
les pierres ont esté forgées et taillées sur l’enclume par les marteaux
de Sterops et Brontus avec un merveilleux artifice tiré de pyrotechnie.
Elle n’est point bastie de chaux et de pierre, comme Gennes, Naples,
Florence, Rome, et Milan: mais est faite de plusieurs et fins métaux,
ainsi qu’en Bresse on voit fondre des cloches. Les creneaux des
murailles sont de jaspe dur: et en chascun d’iceux s’y voit un beau
rubi. Il y a cent tours fort hautes, toutes de porphyres. Les fondemens
sont de bronze. Les frises et cordons sont tout autour de cristal; et
tout le haut qui est en accouldoir, de pur or, au-dessus duquel on voit
continuellement voleter des enseignes, esquelles sont brodées des Aigles
grifonnes. Là, vous verrez des colomnes d’argent soustenir des arceaux
elevez bien haut en l’air. Là se voient de beaux baings, et de grands
Palais, et de grandes et merveilleuses cuves. On y void des places à
courir et manier chevaux, plusieurs marchez, de grands Théâtres, lieux
propres à representer batailles navales, des conduits d’eau, des
colosses, des arcs, des pyramides, mille temples encrustez de marbre;
là, sont les maisons des Dieux, au dessus desquelles ont voit trois
cents mille cheminées tousjours fumantes à force de myrrhe et d’encens,
ayant leurs cuisines nettes, et parfumées de souëfves odeurs. Tous les
Dieux ont basti en ceste ville leur Palais, et au milieu d’iceux est
celuy de Jupiter. Icy Dedale, le premier Maçon, le premier Charpentier,
et le premier Architecte, a monstré parfaitement sa maistrise. Vous y
verrez cent fenestres çà et là tousjours ouvertes, par lesquelles ils
voyent tout ce qui vient de loing. Il y a une galerie qui tourne tout
autour du Palais, soutenuë de six cents piliers de bronze. En icelle on
void tousjours mille Dieux, autant de Deesses, et de braves Nymphes se
promenant en rond. La porte est superbe, laquelle ne se void jamais
fermée: et au devant d’elle est un large et spatieux porche, lequel est
fait et quarré sur huit pilastres. A l’entrée d’iceluy l’arceau est de
porphyre, et au milieu se voyent les trois foudres, qui sont fort à
craindre, lesquels servent d’armes propres seulement au grand Jupiter.
Le seüil et l’entrée sont jà cavez, et mangez pour les allées et venuës
des Dieux, combien qu’elles soit d’albastre fort dur. Les cadenats des
portes, les serrures, les cloux, les verroux sont d’argent doré.
Après avoir passé le porche, vous entrez dedans cent cloistres, lesquels
sont, de chasque costé, embellis de piliers faicts de diamants: et
chacun d’iceux est composé d’un arc très-excellent, lesquels Vulcan a
endurcis de son propre sang, les ayant premierement amollis avec sang de
bouc. La Sale du consistoire est très-ample, toute environnée de sieges
d’or, en laquelle les Dieux traictent de toutes affaires, des fatalitez
des hommes, des destinées, du brief temps, et de mille autres negoces.
Au haut bout de la sale est la chaire de Jupiter, plus eslevée que les
autres: laquelle le Dieu de l’argent, le Dieu de l’or, et l’inventeur et
rechercheur de toutes richesses, a fabriqué et y a employé tout ce qu’on
peut estimer riche et précieux abondamment, autant et plus qu’on ne
jette tous les ans d’ordures et immondices au canal de Venise. Pensez
donc combien telle chaire doit estre belle. Tous les Dieux et Deesses
viennent là recevoir les ordonnances de Jupiter, lequel leur pese le
destin et leur mesure la fatalité, et fait chevaucher la Fortune sur un
cheval tout folastre et fougueux. Les autres ne reçoivent aucune deité,
ny aucune puissance, si les briefs et les bulles (desquelles despend la
vraye et certaine raison pour disposer des affaires) ne sont signées du
consentement de Jupiter. Car iceluy est le supérieur de tous les Dieux,
auquel les Empereurs s’enclinent pour luy baiser les pieds, estant
autour de luy un troupeau de cent testes rouges. Il est courtisé tous
les jours par les Dieux, et les reçoit tous joyeusement, et ne sort de
luy jamais qu’une bonne chere, tant envers les pauvres, qu’envers les
riches. Quelquefois (et pourquoy non?) un Dieu est offensé par un autre.
Vulcan se plaint de Mars, et dit que Venus est une Ribaude. Juno regarde
de travers Ganimede. Cerès pleure sa fille ravie par Pluton, et chaque
Deesse accuse Priape de ce qu’il s’esbat avec les Nymphes tout nud.
Jupiter les escoute tous de l’une et l’autre oreille, et comme juge oit
l’une et l’autre cloche sonnant, entre lesquelles il prononce enfin un
jugement equitable. Si toutesfois il se trouve importuné de ces Dieux,
il commande d’apporter son foudre, et commande aux tonnerres de
bombarder, estonnant par ce moyen grandement les hommes, lesquels
estiment lors le ciel tomber. Mais, quand Ganimede se presente, et luy
baise le visage et le regarde d’yeux mignards, et qu’il luy presente sa
coupe d’or pleine de doux Nectar, incontinent sa cholere se passe, le
desdain s’enfuit de son cœur, il descharge le ciel de nues, le Soleil
paroist tout nouveau, et la fleur penchée par la pluye se redresse à la
clarté du Soleil. Ainsi quelquefois les grands personnages, les grands
maistres et Roys sont quelquefois plus esmeuz par la beauté d’une
jeunesse, que par le docte avis d’un sçavant Caton.
Il y a des degrez grands et magnifiques, montans jusques au haut, faits
de coral, et de marbre, et de jaspe. Chascun d’iceux a nonante marches,
par lesquelles montent et descendent, vont et reviennent les Dieux et
Déesses, passant par des chambres d’or et sales d’or: le plancher
desquelles n’est point fait de bois; mais les soliveaux et carreaux sont
d’or et d’argent, et y void-on reluire plusieurs Saphyrs. Çà et là les
serviteurs des Dieux et servantes des Deesses sement et couvrent de
diverses fleurs les licts bien accomodez, les garnissans de beaux
linceux blancs, et de riches couvertures tissuës, bordées et enrichies
par les Nymphes avec un merveilleux artifice. Car Minerve, née du
cerveau de Jupiter, tient là des escholieres pour apprendre le mestier
de l’aiguille et de la quenouille.
Il reste maintenant à parler de Saturne, qui est situé en la plus
loingtaine region. Iceluy a une femme, laquelle a eu trois enfans
ensemble, et tels, qu’il se plaignoit de les avoir engendrez. Car ils
coupperent à leur propre pere ses parties genitales, et luy enleverent
par force le sceptre de son Royaume. Iceluy est de corpulence fort
maigre, vieil, et bave tousjours, et a la roupie penduë au nez. O! qui
est plus maladif que luy? Qui est plus pourry que luy? Ses machoires
n’ont pas une seule dent, et avec sa mauvaise et puante haleine il
infecte un chascun. Sa barbe grise mal peignée est vilaine et pleine de
poux. Sa teste, avec le poil hérissé, est chargée de lendes. Il marche
tout vouté, s’appuyant sur un baston, comptant ses pas, et de pas en pas
ne fait que toussir et cracher de gros flegmes. Il a les yeux tous
chassieux, et l’ordure n’en bouge. Il se couvre le corps jusques aux
talons d’une grande robbe fourrée, et en tout temps est tousjours
tremblant. Sa maison basse pleure sans cesse d’une humidité facheuse:
les murailles y pleurent, les planchers y pleurent, tout ce qui est de
luy pleure, et n’y a rien plus Saturnien que luy. Toutes ses viandes
sont moisies; car en icelle Apollo n’envoye jamais ses beaux rayons. La
nuict y apporte tousjours ses noires tenebres. En icelle resident les
choüettes, les chat-huans, les chauves-souris, qui n’aiment que la
nuict, durant laquelle on y oit aussi les matoux chanter _gnao, gnao_.
La tristesse demeure avec luy, la maigreur, toute espece de maladie, le
mal de costé, la squinancie, la fiebvre quarte, l’epidemie, l’apostume,
le charbon, la male-peste, le flegme, l’apoplexie, l’hydropisie, les
vers, la colique, la pierre, le chancre, les glandes, les pustules, la
grosse verole, la cague-sangue, la petite verole, la foiblesse de
cerveau, la rage frenetique, la rage de chien, les cloux, la douleur des
dents, les escroüelles, les fistules, l’hernie enflée du coüillon
pendant, la teigne, la ladrerie, l’asthme, la goutte, les fiebvres
phthisiques. Je ne sçaurois nommer toutes les maladies, lesquelles sont
ordinairement avec Saturne, et lesquelles l’accompagnent et luy font
service, mais avec peu de fidélité, car elles vuident tous les jours sa
bourse, et c’est ce que les medecins aiment. Saturne donc commande au
plus haut ciel, duquel tombant il se puisse rompre le col. Nous avons
descrit les sept cieux, lesquels ont esté mal déchifrez par les anciens,
et plus mal par les modernes, soit Aristote, soit Higine, soit Macrobe.
Il reste que nous venions au huictiesme Cercle.
«Mais qu’est-ce que je voy? Vous ne voyez pas? Voyez là!» Comme Cingar
disoit ce mot, on crie du haut de la gabie: «Fustes!» Ce sont fustes.
Aussi-tost on court aux armes: l’Astrologue Cingar dit: «Il faut
autrement astrologuer à present, et ne s’amuser à contempler de nuict le
Chariot.» Et toy, Mafeline, tu as assez chanté, avec ton aloüette aux
Astrologues, les estoilles à eux longtemps cachées. Icelles maintenant
pourront mieux tromper la compagnie.