LIVRE XV.

Chascun avoit jà donné repos à son corps, lequel commençoit à estre plus

affamé qu’endormi, quand Boccal, par le commandement de Balde,

accoustroit la cuisine et préparoit un grand poisson, y faisant une

sausse d’Alleman: et lors Gilbert tire du sac sa viole, et accorde les

cordes d’icelle en tons propres. Car ce gentil personnage ne taschoit

qu’à complaire à ses compagnons, à fin qu’on luy donnast siege pour ouyr

les leçons de maistre Cingar preschant en chaire, et, après avoir

revisité toutes sortes d’Almanachs, devenir expert à dire les choses

passées. Davantage le naturel du plaisant Gilbert n’estoit point comme

aucuns chantres de ce temps, lesquels, estans bien musquez, peignez et

jolis, ne veulent chanter s’ils ne sont près d’un Roy ou grand Seigneur.

Nostre Gilbert, nostre nouveau Apollo, ne faisoit pas ainsi; car, si une

petite femmelette luy eust dit: «Chante!» il eust incontinent chanté, et

ne l’eust aucunement refusée. Ayant donc tendu ses cordes en tierces,

quintes, et octaves, commença en ceste sorte:

Ha! par combien de monstres effroyables

En ce gouffre mondain

Sommes poussez çà et là miserables

Sans un secours humain!

Ceste mer nostre

Est par un autre

Mal’heur suivie:

La langue hardie

L’esmeut par vents à tous impitoïables.

D’autre costé les vagues vagabondes

Des cynicques propos

S’enflans sur elle, ainsi que rudes ondes,

Ne luy donnent repos.

Raconteray-je,

Ou bien tairay-je

Les mers jazeuses

Les mers causeuses,

A mal parler du nom d’autruy fecondes?

Diray-je aussi les escueils de l’envie

Dessoubs la mer mussez?

Les chiens de Scylle, et Charybde alouvie

De cent vaisseaux froissez?

Qui a puissance

Et la science

De bien conduire

Le sien navire

Entre tels bancz, meine une heureuse vie.

Le long travail et la vertu maistresse,

La patience aussi,

Qui est tousjours des monstres dompteresse,

Vous a rendu ainsi

Aptes à fendre,

Sans perte prendre,

Les rudes ondes

Tant soyent profondes,

Hausser, baisser la voile chasseresse.

A grand’peine avoit-il achevé ceste chanson, que Boccal avoit dressé la

table, et chascun, après avoir lavé les mains, commençoit à disner.

Quatre s’assient à table, qui estoit quarrée, Balde, Leonard, Cingar, et

Boccal le maistre d’hostel: Gilbert, pour lors, n’avoit point encor

appetit. Balde, avec un semblant courtois, comme est la coustume

gentille, prie tous ceux qui estoient là de vouloir venir manger avec

eux. Chascun le remercie, fut par faute de civilité, ou fut à cause que

le vomissement les avoit desgoutez. On met au milieu de la table, en un

plat, un grand turbot, et eux quatre estoient autour d’iceluy. Cingar,

ayant un cousteau propre à bien trencher, divise ce poisson en trois

parts seulement à la guelfe, ne faisant que trois portions de tout: la

première vers la teste, la seconde estoit du corps, et la troisiesme

estoit de la queuë, quatre estoient assis où il n’en falloit que trois.

Cingar, donnant un clin de l’œil, fait signe à ses compagnons, qu’ils le

secondent au gentil traict qu’il vouloit faire. Iceux, bien advisez,

connoissent soudain l’intention de Cingar, qui estoit de tromper Boccal,

afin que le pauvre miserable ne mangeast point du tout de ce poisson,

combien qu’il eust servi de cuisinier, combien qu’il en eust fait la

sausse avec succre, orange et espice. Cingar commence le premier, et

tire sur son trenchoir la teste de ce turbot, disant à ses compagnons:

«L’Escriture dit: En la teste du livre, les prophetes ont escrit de moy;

ainsi ceste teste sera l’accomplissement de la saincte Loy.» Balde,

voyant cela, tourne son esprit vers les livres, et ne fut long temps à

prendre advis; il prend habillement, comme le chat, la seconde portion,

qui estoit le ventre du poisson, allegant le vers de Lucain: «Les

bienheureux ont choisi le milieu.» La queuë demeure seule en tout le

plat; le jeune Leonard ne perd temps, et la tire hors de la sausse, et

la met sur son assiette, y ayant desjà Boccal donné une œillade,

allegant Leonard Ovide: «La fin confirme l’action. Boccal pourra nager,

si bon luy semble, dedans les eaux, puis qu’il ne luy reste plus qu’une

mer de sausse et brouët.» Boccal, estonné, regarde çà et là. Que

fait-il, voyant qu’il n’y avoit rien pour luy, s’il ne vouloit, comme un

pourceau, se veautrer en telles sausses? Incontinent il prend le plat,

et, regardant au ciel, dit ces mots: «_Asperges me, Domine, et mundabor

hyssopo_;» et, en ce disant, il tourne, et en asperge le pain, et tous

les plus proches, souillant Balde et ses compagnons, de ceste eau

grasse, et leur en barboüille leur barbe. Qui n’eust ri? et qui n’eust

crevé de rire? Balde voit couler sa barbe, comme si elle eust esté

moüillée d’eau de pluye. Cingar essuye sa face avec sa serviette;

Gilbert en eust sa part, et aussi Leonard; chascun torche son visage,

son estomach et son sein. Ils se levent tous de table: le ris leur

empesche le manger. Balde, en riant, ne laisse d’approuver ce faict; car

il dit: «La sausse a eu raison de suivre le poisson: sans eau n’est

jamais le poisson, n’y l’eau sans poisson.--Nous mangerons donc, dit

Cingar, le poisson, puisque iceluy doit estre où l’eau abonde. Boccal

n’aura point du turbot; qu’il s’aille gratter le cul!» En ce disant, il

retourne à table, et fait moudre son moulin: autant en font les autres:

chacun mange son avoine.

Balde, toutesfois, en mangeant, disoit à Boccal: «Je m’esmerveille que,

pendant que nous nous esclattions de rire, ayant laissé là nostre

poisson, tu ne t’en saisissois, afin qu’au lieu de pain, il ne nous fust

resté que de la foüace.» Boccal luy respond: «Entre ses gentils

compagnons, il ne faut point faire une gaillardise et plaisanterie sans

grace: vous avez bien mocqué Boccal en partageant le poisson, passe; et

ceste mocquerie ne doit estre rompuë par aucune rumeur: aussi, moy je

vous ay bien baillé de l’aspergez, passe aussi cela, et qu’on le mette

aux chroniques. Toutes choses ont passé fort doucement, et celuy qui est

le moins saoul, fera l’oreille sourde.» Cingar luy dit: «Tu pourras

t’opposer à un tel danger; il est permis aux affamez de manger leur

cousteau avec leur pain.--J’en feray ainsi, respondit-il, pourveu que je

puisse attraper de bon pain, comme la mule de frere Stopin[85] fait

envers des chardons, quand elle en trouve.» Un certain pauvre homme, qui

estoit en ce Navire, esmeu de pitié, apporta je ne sçay quels petits

poissons enveloppez en du papier, et les donna à Boccal, lequel ne

refusa aucunement ce present, mais dit:

Un pauvre amy, quand un peu te presente,

Damet’ commente,

Que lentement Ulysse ores t’envoye.

[85] Ce nom fut adopté par un autre poëte macaronique, César Orsini,

de Ponzana, secrétaire du cardinal Bevilacqua, qui publia à Padoue,

en 1636, les _Cappricia macaronica magistri Stopini_; ce recueil fut

si bien accueilli du public, que des éditions augmentées se

succédèrent; le _Manuel du Libraire_ en indique douze, dont la

dernière est datée de Florence, 1818, et à cette liste nous pouvons

en ajouter quelques autres que nous avons rencontrées (Venise, 1651,

1716 et 1788; Milan, 1671).

Nous avons déjà dit qu’on trouvait des détails sur cet ouvrage dans

le curieux volume dû à M. Delapierre, _Macaroneana_, 1852; ajoutons

que quelques extraits de Stopinus ont été insérés dans

l’_Erotopægnion_, publié par Noël en 1798.

En ce disant, il les desveloppe, et les regarde de travers, comme fait

le chat le rosti: puis, il prend un de ces petits poissons par la queuë,

lequel il ne met en sa bouche, mais le fourre en son oreille: il en met

un autre de mesme en l’autre oreille; enfin, les prenant tous par la

queuë, il les attache à ses oreilles. Balde, voyant cela, dit à Cingar:

«A ce que je voy, un grand poisson se mange par la bouche, et le petit

par l’oreille, si je puis comprendre les enseignemens de Boccal.--Et que

sert cela? respond Cingar: qu’y a-il de commun entre les oreilles et les

poissons? Ce pauvre affamé se bouche les oreilles, et, estant d’esprit

subtil, il s’est fait des pendans d’oreilles avec des poissons, pour les

guarir de quelque surdité. Je n’y entends point autre raison;

toutesfois, s’il a quelque autre occasion de ce faire, en la forge de la

boutique de son entendement, qu’il la die, et qu’il mette ses amis hors

de doute?» Boccal leur dit: «Je vous osteray de ce doute. Il y a

aujourd’huy quatre sepmaines que j’envoyay en la mer ma femme, pour

apprendre à nager; maintenant j’ay une grande envie de sçavoir nouvelles

de son estat: et, pour ceste cause, j’esleve mes petits poissons à mes

oreilles, pour sçavoir d’eux si elle est du tout morte, ou si elle

s’esbat là bas avec ceux qui y sont; mais ils me respondent qu’ils sont

nais n’agueres, tellement qu’ils n’ont point de cognoissance dans ce

faict: mais ce turbot plus vieil, avec lequel ces trois compagnons

discourent avec la dent secretement, m’en pourroit mieux parler: et

partant je voudrois bien qu’il me fust permis d’en deviser un peu avec

luy.»

Chascun commença lors soudain à rire, et dire qu’il avoit raison, et que

sa demande n’estoit point inciville. Il faut à bon droit luy donner

ceste permission. La teste du poisson est celle qui seule peut parler,

le ventre ne peut dire mot, la queuë est muette; mais la teste en

pourroit discourir, la langue luy formant les parolles. Ainsi chascun

disoit, et tel estoit l’advis de Balde: et aussi-tost dit, aussi-tost

fait. On met la teste de ce turbot devant Boccal, laquelle Cingar avoit

prinse pour soy, et en estoit marri, et en rioit du bout des dents, et

disoit ces mots, en murmurant: «Et bien, on m’a osté la bouche de ce

turbot, la langue duquel peut accomplir le desir de Boccal? Soit, que la

bouche face l’office de parler. Mais pourquoy a-t-il des yeux, pourquoy

un front? pourquoy un derriere en la teste? On me fait un grand tort:

j’en appelle à Gilbert.--J’en suis content, dit Boccal. O mon cher

Gilbert! je prie, par ceste teste, que tu vueilles mettre fin à ce

différend.» Gilbert, avec une face joyeuse, entreprend cet affaire, et

s’assied; et, tous les autres escoutans, dit ainsi: «Du temps que la

grenoüille et la souris plaidoyent ensemble, le Milan appaisa ce procez,

comme j’appaiseray cestuy-cy.» Et, en disant ces mots, soudain gruppe

sur la table, et enleve ceste teste: toute la compagnie loüe ce faict,

en disant que c’estoit bien jugé selon les loix civiles.

Ils avoient mis fin à leur propos, et diferends joyeux, quand, après que

les tables et treteaux furent levez, Cingar, par le commandement,

retourna à ses discours d’Astrologues, auxquels Leonard prestoit

l’oreille attentivement. «Mars, dit Cingar, le tout puissant en armes,

demeure au cinquiesme ciel. Iceluy monstre tousjours un visage courroucé

et plein de menaces. Il regarde avec des yeux enflambez, de ses levres

tombe une bave sanglante. Il porte en teste un heaume accresté, et la

visiere fermée: il paroist tout couvert d’armes d’acier, ayant à droicte

une grande targe, et à gauche une espée, et a une masse penduë à

l’arçon, laquelle pese cent livres, et rien moins. Ce fort et vaillant

soustien des galans et vertueux jeunes hommes, Loüis de Gonzague[86] en

portoit une pareille, lequel aucuns maladvisez ont nommé Rodomont, et

l’eust-on mieux à propos surnommé Rogier, ou plustost Roland, s’il faut

accomparer la gaillardise du corps avec la vertu de l’esprit, et du

courage. Mars se fourre au milieu d’une presse, avec son gros cheval

gallopant, et apprend aux siens à dresser un camp, bastir des tours, des

casemates et eslever des remparts. Autour de luy, on ne sçauroit desirer

aucune sorte d’armes: là sont rondaches, halebardes, pertuisanes,

boucliers, morions, lances, picques, espées, dagues, corselets, heaumes,

chemises de maille, cuisseaux, gantelets, estendards, enseignes,

guidons, tabourins sonnans tousjours _pon, pon_, et les trompettes avec

leur _tara-tantare_. Là aussi ne manquent cornets à bouquin, fitres, et

haut-bois, et, en somme, tout ce qu’on a besoing en temps de guerre. En

telles choses Mars employe ordinairement tous ses pensemens: il ne se

delecte qu’à veoir des lambeaux de chair. Sa sœur est l’Homicide, sa

femme est la Contention, l’Ire est sa mere, l’Envie est son pere, la

Rage et la Cholere sont ses filles. Icy on n’oyt que cris et clameurs

d’hommes, et hannissemens de chevaux. On y voit toutes sortes de canons,

bombardes, passe-volans, sacres, basilics, coulevrines. Vous y voyez des

pavillons, des tentes, et cabannes. Les chevaux, avec leurs pieds,

eslevent en l’air de grosses nues de poudre. Les tronçons des lances

rompuës troublent le ciel: non pas qu’ils le troublent, mais semblent le

troubler. Vous voyez de gros esquadrons armez se choquer les uns les

autres sans aucun ordre, et, se poussans rudement, se donnent de grands

coups, brisans leurs jacques de maille avec masses, estocs, piques et

pertuisannes. Mars se resjouist de voir plusieurs morts renversez et

foulez soubs les pieds des chevaux.

[86] Louis de Gonzague, troisième fils de Frédéric II, cinquième

marquis et premier duc de Mantoue; il forma la branche des ducs de

Nevers. Folengo renouvellera plus loin (liv. XIX) l’éloge qu’il fait

des vertus guerrières de ce prince. Cieco d’Ascoli, l’auteur de

l’épopée romanesque de _Mambriano_, invoque également les Gonzague.

Au début de son troisième chant, il dit que, l’astre des Gonzague

(_il Gonzageno sole_) se levant plus brillant que jamais, il fait

produire des fleurs et des roses poétiques sous l’influence de ses

rayons.

«Le Roy de toutes les estoilles, Jupiter, fait sa résidence plus haut,

et a choisi le sixiesme ciel. Là, au milieu d’une campagne est une

grande et spatieuse ville, laquelle est environnée de murailles, dont

les pierres ont esté forgées et taillées sur l’enclume par les marteaux

de Sterops et Brontus avec un merveilleux artifice tiré de pyrotechnie.

Elle n’est point bastie de chaux et de pierre, comme Gennes, Naples,

Florence, Rome, et Milan: mais est faite de plusieurs et fins métaux,

ainsi qu’en Bresse on voit fondre des cloches. Les creneaux des

murailles sont de jaspe dur: et en chascun d’iceux s’y voit un beau

rubi. Il y a cent tours fort hautes, toutes de porphyres. Les fondemens

sont de bronze. Les frises et cordons sont tout autour de cristal; et

tout le haut qui est en accouldoir, de pur or, au-dessus duquel on voit

continuellement voleter des enseignes, esquelles sont brodées des Aigles

grifonnes. Là, vous verrez des colomnes d’argent soustenir des arceaux

elevez bien haut en l’air. Là se voient de beaux baings, et de grands

Palais, et de grandes et merveilleuses cuves. On y void des places à

courir et manier chevaux, plusieurs marchez, de grands Théâtres, lieux

propres à representer batailles navales, des conduits d’eau, des

colosses, des arcs, des pyramides, mille temples encrustez de marbre;

là, sont les maisons des Dieux, au dessus desquelles ont voit trois

cents mille cheminées tousjours fumantes à force de myrrhe et d’encens,

ayant leurs cuisines nettes, et parfumées de souëfves odeurs. Tous les

Dieux ont basti en ceste ville leur Palais, et au milieu d’iceux est

celuy de Jupiter. Icy Dedale, le premier Maçon, le premier Charpentier,

et le premier Architecte, a monstré parfaitement sa maistrise. Vous y

verrez cent fenestres çà et là tousjours ouvertes, par lesquelles ils

voyent tout ce qui vient de loing. Il y a une galerie qui tourne tout

autour du Palais, soutenuë de six cents piliers de bronze. En icelle on

void tousjours mille Dieux, autant de Deesses, et de braves Nymphes se

promenant en rond. La porte est superbe, laquelle ne se void jamais

fermée: et au devant d’elle est un large et spatieux porche, lequel est

fait et quarré sur huit pilastres. A l’entrée d’iceluy l’arceau est de

porphyre, et au milieu se voyent les trois foudres, qui sont fort à

craindre, lesquels servent d’armes propres seulement au grand Jupiter.

Le seüil et l’entrée sont jà cavez, et mangez pour les allées et venuës

des Dieux, combien qu’elles soit d’albastre fort dur. Les cadenats des

portes, les serrures, les cloux, les verroux sont d’argent doré.

Après avoir passé le porche, vous entrez dedans cent cloistres, lesquels

sont, de chasque costé, embellis de piliers faicts de diamants: et

chacun d’iceux est composé d’un arc très-excellent, lesquels Vulcan a

endurcis de son propre sang, les ayant premierement amollis avec sang de

bouc. La Sale du consistoire est très-ample, toute environnée de sieges

d’or, en laquelle les Dieux traictent de toutes affaires, des fatalitez

des hommes, des destinées, du brief temps, et de mille autres negoces.

Au haut bout de la sale est la chaire de Jupiter, plus eslevée que les

autres: laquelle le Dieu de l’argent, le Dieu de l’or, et l’inventeur et

rechercheur de toutes richesses, a fabriqué et y a employé tout ce qu’on

peut estimer riche et précieux abondamment, autant et plus qu’on ne

jette tous les ans d’ordures et immondices au canal de Venise. Pensez

donc combien telle chaire doit estre belle. Tous les Dieux et Deesses

viennent là recevoir les ordonnances de Jupiter, lequel leur pese le

destin et leur mesure la fatalité, et fait chevaucher la Fortune sur un

cheval tout folastre et fougueux. Les autres ne reçoivent aucune deité,

ny aucune puissance, si les briefs et les bulles (desquelles despend la

vraye et certaine raison pour disposer des affaires) ne sont signées du

consentement de Jupiter. Car iceluy est le supérieur de tous les Dieux,

auquel les Empereurs s’enclinent pour luy baiser les pieds, estant

autour de luy un troupeau de cent testes rouges. Il est courtisé tous

les jours par les Dieux, et les reçoit tous joyeusement, et ne sort de

luy jamais qu’une bonne chere, tant envers les pauvres, qu’envers les

riches. Quelquefois (et pourquoy non?) un Dieu est offensé par un autre.

Vulcan se plaint de Mars, et dit que Venus est une Ribaude. Juno regarde

de travers Ganimede. Cerès pleure sa fille ravie par Pluton, et chaque

Deesse accuse Priape de ce qu’il s’esbat avec les Nymphes tout nud.

Jupiter les escoute tous de l’une et l’autre oreille, et comme juge oit

l’une et l’autre cloche sonnant, entre lesquelles il prononce enfin un

jugement equitable. Si toutesfois il se trouve importuné de ces Dieux,

il commande d’apporter son foudre, et commande aux tonnerres de

bombarder, estonnant par ce moyen grandement les hommes, lesquels

estiment lors le ciel tomber. Mais, quand Ganimede se presente, et luy

baise le visage et le regarde d’yeux mignards, et qu’il luy presente sa

coupe d’or pleine de doux Nectar, incontinent sa cholere se passe, le

desdain s’enfuit de son cœur, il descharge le ciel de nues, le Soleil

paroist tout nouveau, et la fleur penchée par la pluye se redresse à la

clarté du Soleil. Ainsi quelquefois les grands personnages, les grands

maistres et Roys sont quelquefois plus esmeuz par la beauté d’une

jeunesse, que par le docte avis d’un sçavant Caton.

Il y a des degrez grands et magnifiques, montans jusques au haut, faits

de coral, et de marbre, et de jaspe. Chascun d’iceux a nonante marches,

par lesquelles montent et descendent, vont et reviennent les Dieux et

Déesses, passant par des chambres d’or et sales d’or: le plancher

desquelles n’est point fait de bois; mais les soliveaux et carreaux sont

d’or et d’argent, et y void-on reluire plusieurs Saphyrs. Çà et là les

serviteurs des Dieux et servantes des Deesses sement et couvrent de

diverses fleurs les licts bien accomodez, les garnissans de beaux

linceux blancs, et de riches couvertures tissuës, bordées et enrichies

par les Nymphes avec un merveilleux artifice. Car Minerve, née du

cerveau de Jupiter, tient là des escholieres pour apprendre le mestier

de l’aiguille et de la quenouille.

Il reste maintenant à parler de Saturne, qui est situé en la plus

loingtaine region. Iceluy a une femme, laquelle a eu trois enfans

ensemble, et tels, qu’il se plaignoit de les avoir engendrez. Car ils

coupperent à leur propre pere ses parties genitales, et luy enleverent

par force le sceptre de son Royaume. Iceluy est de corpulence fort

maigre, vieil, et bave tousjours, et a la roupie penduë au nez. O! qui

est plus maladif que luy? Qui est plus pourry que luy? Ses machoires

n’ont pas une seule dent, et avec sa mauvaise et puante haleine il

infecte un chascun. Sa barbe grise mal peignée est vilaine et pleine de

poux. Sa teste, avec le poil hérissé, est chargée de lendes. Il marche

tout vouté, s’appuyant sur un baston, comptant ses pas, et de pas en pas

ne fait que toussir et cracher de gros flegmes. Il a les yeux tous

chassieux, et l’ordure n’en bouge. Il se couvre le corps jusques aux

talons d’une grande robbe fourrée, et en tout temps est tousjours

tremblant. Sa maison basse pleure sans cesse d’une humidité facheuse:

les murailles y pleurent, les planchers y pleurent, tout ce qui est de

luy pleure, et n’y a rien plus Saturnien que luy. Toutes ses viandes

sont moisies; car en icelle Apollo n’envoye jamais ses beaux rayons. La

nuict y apporte tousjours ses noires tenebres. En icelle resident les

choüettes, les chat-huans, les chauves-souris, qui n’aiment que la

nuict, durant laquelle on y oit aussi les matoux chanter _gnao, gnao_.

La tristesse demeure avec luy, la maigreur, toute espece de maladie, le

mal de costé, la squinancie, la fiebvre quarte, l’epidemie, l’apostume,

le charbon, la male-peste, le flegme, l’apoplexie, l’hydropisie, les

vers, la colique, la pierre, le chancre, les glandes, les pustules, la

grosse verole, la cague-sangue, la petite verole, la foiblesse de

cerveau, la rage frenetique, la rage de chien, les cloux, la douleur des

dents, les escroüelles, les fistules, l’hernie enflée du coüillon

pendant, la teigne, la ladrerie, l’asthme, la goutte, les fiebvres

phthisiques. Je ne sçaurois nommer toutes les maladies, lesquelles sont

ordinairement avec Saturne, et lesquelles l’accompagnent et luy font

service, mais avec peu de fidélité, car elles vuident tous les jours sa

bourse, et c’est ce que les medecins aiment. Saturne donc commande au

plus haut ciel, duquel tombant il se puisse rompre le col. Nous avons

descrit les sept cieux, lesquels ont esté mal déchifrez par les anciens,

et plus mal par les modernes, soit Aristote, soit Higine, soit Macrobe.

Il reste que nous venions au huictiesme Cercle.

«Mais qu’est-ce que je voy? Vous ne voyez pas? Voyez là!» Comme Cingar

disoit ce mot, on crie du haut de la gabie: «Fustes!» Ce sont fustes.

Aussi-tost on court aux armes: l’Astrologue Cingar dit: «Il faut

autrement astrologuer à present, et ne s’amuser à contempler de nuict le

Chariot.» Et toy, Mafeline, tu as assez chanté, avec ton aloüette aux

Astrologues, les estoilles à eux longtemps cachées. Icelles maintenant

pourront mieux tromper la compagnie.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 39 / 53 题