Mennon, expedié de par sa mere Aurore, chassoit avec son fouët devant
soy le Chien, le Bouc et une infinité d’autres estoilles hors du chemin,
par lequel devoit passer le chariot de son pere. Et la Nuict jà
s’eschappoit, ayant apperceu la splendeur et lueur de l’Aube. Balde,
voyant les chevaux du Soleil sortir hors l’horison et tirer son char
enflambé, considerant cecy, dit lors à Cingar: «O! Cingar, je
m’esmerveille grandement de ce que je voy, et ne sçay comment ces
choses-cy peuvent estre! Ne voy-je pas le soleil, quand il naist, estre
plus large et plus rond, que quand nous le voyons au plus haut du ciel?
Et aussi je luy vois à present un visage si rouge, qu’il semble avoir
bien beu au baril.» Cingar luy respond: «Vous me demandez, ô Balde! de
grandes choses, pour lesquelles nous donner à entendre les Astrologues
se travaillent fort, car icelles excedent les sens humains. Un Grec,
grand personnage, qui se nomme Platon, si bien m’en souvient, et un
autre Astrologue qu’on appelle Ptolomée, et Jonas le Prophete, Solon,
Aristote, Melchisedech, Og et Magog en ont traicté amplement en leurs
livres.» Quand Leonard eut entendu Cingar user de ces gros mots d’Og et
Magog pour Philosophes, il se print si fort à rire, qu’estant couché à
terre, il sembloit qu’il deust crever. Balde, qui sçavoit par experience
les bonnes coustumes de Cingar, n’en feit que sourire, et luy dit:
«Cingar, es-tu Astrologue? Comptes-tu quelquefois les astres? Si j’eusse
sçeu que tu eusses estudié en telles choses, tu m’eusses rendu
peut-estre grand maistre en icelles.» Cingar n’en rit point, mais se
contenoit en telle gravité, qu’on eust dit que ç’eust esté un Pythagoras
en chaire. «O! combien de fois, dit-il, ô Balde! je t’ay trompé! ô
combien de fois je t’ay pippé! Tu pensois que je me levasse la nuict
pour dérobber, ou pour crocheter des huys, ou pour monter par des
fenestres: mais (le cancre me vienne si je vous dis menterie!) je m’en
allois monter sur les hautes tours ou clochers pour contempler le ciel
de plus près. Je considerois la Lune blanche, tachée au front de grandes
taches, chasser les tenebres de dessus la mer et la terre. Tantost elle
a les cornes pointuës et ressemble à une escorce de melon, et, ayant les
cornes remplies, elle prend la forme d’un demy trenchoir, et, quand les
deux cornes se touchent, elle semble à un cul de chauderon. Icelle ne
laisse les personnes qui sont legiers d’esprits se reposer long-temps et
se tenir en cervelle. Valence, qui nourrist en Espagne plusieurs
milliers de fols, la sent piccoter souvent le cerveau de ses Citoyens.
Les paysans, encore qu’ils soyent de gros esprit, cognoissent et
remarquent bien sa vertu, quand il faut abattre du bois; autrement, il y
vient souvent des vers, qui se concreent soubs l’escorce. Les Medecins y
ont aussi esgard, quand ils veulent bailler une medecine à un malade:
autrement, elle feroit jetter hors trippes et boyaux. Pendant qu’elle
luist, les sorciers et sorcieres se resjouissent et dansent: à la lueur
d’icelle, ils se dépoüillent tout nuds, et puis se frottent par tous les
membres de certains onguens diaboliques, et soudain toute ceste nuict
chevauchent sur le balay, sur des treteaux, escabelles, et chaires. La
Lune met les larrons en desespoir; car elle les fait descouvrir et
recognoistre. Quand elle a le visage rouge, elle pronosticque aux
mariniers la tempeste prochaine, et, quand elle l’a obscur et tenebreux,
c’est signe de pluye. Elle gouverne la plus basse partie du ciel, et est
enluminée la nuict par les chevaux de Phœbus. Quelques fois Pluton
l’attire à soy en enfer, aïant esté autresfois deceuë et trompée avec
des grains d’une pomme de grenade. Je te voy aussi, ô Mercure! quelques
fois, toy, qui es voleur et larron, et le premier d’entre tous les
larrons. Tu crains fort que, pendant que tu chemines par le ciel, la
vistesse du chariot de Apollo t’attrape, et qu’il ne te face rompre le
col. Tu as dressé ton logis au dessus de celuy de la Lune entre plus de
six cens brebis beslant _bai bai_, et plus de mille chevres, autant de
beufs et d’asnes sommiers, mille porcs et chameaux bossus. Tu aguetes le
monde deçà delà et en tires de bon butin que tu amasses en ta caverne.
Tu as sur ta teste tousjours un chapeau aislé; tu as aussi tes
brodequins aislez, et en ta main as tousjours ta verge fée, quand tu vas
faire les ambassades de ton pere en plusieurs lieux. Tu trafiques en
marchandise allant et venant. Tu chantes les choses à venir. La musicque
te plaist grandement. Tu mets la guerre, si tu veux, entre deux peuples
associez. Tu mets la paix, s’il te plaist, entre deux peuples ennemis. O
mon patron! je qui suis petit larronneau me recommande à toy, et je te
prie qu’un las ne me retienne en un gibet de trois pieces. Mais il faut
maintenant parler de Venus. Je la voïois suivre les pas de Phœbus, quand
iceluy se va ranger au Royaume de Neptune. O quantesfois ell’a planté
des cornes à son mari boiteux, et luy a mis au front des fuzeaux! Vulcan
est mari de Venus; mais ell’ est le mari du peuple. Cependant que Vulcan
forgeoit son fer en sa caverne, Mars secrettement venoit becher en son
jardin. O combien il y a de Vulcans! Combien de Mars! Combien de mules
hennissantes à l’avoine d’autruy! Icelle a son sejour au troisiesme
ciel, par lequel elle se promene accompagnée de plusieurs Nymphes
cueillans des roses et violettes fresches, de la menthe, de la giroflée,
du marrochenin, du basilic, et en font des ghirlandes, des chappeaux,
des courronnes, des bouquets, et chantent ensemble des chansons et
sonnets, joüent de divers instrumens, harpes, manicordions, espinettes,
luths; sautent, balent, dansent, et se baignent toutes nuës dedans de
belles fontaines. Là se voyent les plaisans feüillages des myrthes, qui
avec leur ombrage entretiennent en frescheur les fleurs et la verdure
des herbes, et donnent un grand contentement à la lassitude de ces
Nymphes. Il y a aussi grand’ abondance de Fouteaux, de Pins, de Cedres,
de Citronniers, de Neffliers, estendans leurs ombres pour servir de
pausade aux Nymphes. Elles vont quelques fois à la chasse, portans arcs
et flesches, et renversans souvent des daims, cerfs, chevreulx. Il n’y a
point faute de bois et beaux buissons pour la chasse, qui sont de Cedres
et d’Orengiers, de Myrthes, de Lauriers, de Lentisques et de Genievres.
En ce lieu, les païsans ne marrent la terre, et n’y void-on les vieilles
filer. On n’y plante point de raves, de porreaux, ny ciboules, ny de
l’ail ennemy de la teste, et qui neantmoins sert de theriaque aux
païsans. Il n’y a point, soubs des orties, espines et ronces, des
serpens, couleuvres et villains crapaux. Icy est tousjours le repos
gratieux; icy est la paix; icy se void la volupté entiere. On n’y void
que gentils esprits et cœurs gaillards. Et, pendant que la belle Venus
se resjouit avec tel maintien, ell’attend que le soleil veüille
s’acheminer par le monde, laquelle desirant preceder son chariot,
commande aux plus belles de sa compagnie de la suyvre. Icelles portans
en teste belles ghirlandes, et tenans en main de frais rameaux et des
roses fraisches, accompagnent leur dame en dansant et chantant. Icelle
va la première, recrée les poles, et, pleine de roses, s’en va veoir le
Royaume de l’Ocean, de l’escume duquel elle est née, son chariot estant
tiré par des blanches colombes; et, quand elle apperçoit Phœbus estre
fort proche d’elle, soudain couvre sa face de l’eau tremblante de la
mer, et oste son beau visage de la veuë des hommes, et chasse quant et
quant toutes les autres estoilles du ciel, et engendre une petite ombre
soubs une lueur mediocre. C’est assez parlé de Venus, venons au cercle
du Soleil, lequel gouverne son Royaume au milieu des autres cercles, et
a fondé et establi son Palais au quatriesme siege, tenant tousjours Cour
ouverte, n’ayant aucune crainte d’y entrer. Là demeure un vieil
barbasse, qu’on appelle le Temps, outre lequel ne se passe chose plus
prompte, tant il se dérobbe viste en peu d’heure, lequel tousjours fait
des actions diverses, et ne demeure jamais arresté en une pensée;
tantost veut cecy, tantost veut cela; tantost fait une chose, tantost
l’autre, comme un joüeur de tours de passe-passe, et est plus legier
qu’une paille, ou une feüille poussée par le vent. Iceluy tient sa
boutique à part, et fabrique des horloges de sable, et autres pleines de
petites roües. Il a pour sa femme une belle dame appelée Nature,
laquelle engendre plus de cent mille enfans, et ne tend à autre chose le
plus qu’à exciter son homme au lict pour procreer et faire sortir de son
ventre fecond des hommes, des moutons, des chevaux et autres choses.
Entre autres elle a eu deux filz et deux filles du Soleil, en faisant
des cornes à son mari, pensant toutesfois ce bon-homme tels enfans estre
à luy, desquels les noms sont tels: Primevere, l’Esté, l’Automne et
l’Hyver. La Primevere fut mariée au filz de Venus, lequel porte des
aisles à ses espaules, et se tient nud, ne couvrant aucunement ses
parties honteuses. Il porte tousjours un arc bandé et une trousse pleine
de flesches, et si subtiles et deliées, que des vers à soye ne filent
pas plus delié. Ses flesches sont diverses en effect, lesquelles ce
pippeur lance sur nous, espandant divers ennuis, et rompt par chascun an
plus de cent mille cordes, et le fer de ses flesches n’est tiré en vain.
L’une d’icelles a la pointe de plomb, qui est sujette à reboucher, et ne
peut percer le cœur, ny penetrer l’estomach, ne le voulant Cupidon: de
là vient que ceux qui sont nais soubs un astre penible se pendent ou se
tuent de quelque glaive. Car qui est l’homme, qui, desesperé, ne se
pende ou se rompe le col en se precipitant du haut en bas, s’il est si
miserable, si mal’heureux, que d’estre méprisé de celle, laquelle il
desire, il louë, il honore, à laquelle il ne fait que penser, et pour
laquelle il brule? Ceste disgrace vient de la flesche, qui est ainsi
garnie de plomb, estant, toy, pauvret, haï de celle mesme que tu aimes,
d’où par necessité il te faut pendre toy-mesme. L’autre sorte de flesche
reluist, pour estre garnie d’or, laquelle, estant descochée, entre dans
les yeux, penetre les remparts de l’esprit, rompt et abbat les murailles
de raison. Par le coup d’icelle, le courage d’une bonne volonté se
laisse tomber; par son coup, incontinent on lasche la bride à
l’entendement: par son coup, on jette derriere le dos les bons conseils:
par son coup, on refuit les bonnes compagnies: par son coup, Paris fut
la ruine de son pays: par son coup, Scylla couppa le poil à son pere:
par son coup, Hercules, laissant sa massuë, se meit à filer avec la
quenoüille: par son coup, Europe chevaucha sur Jupiter cornu, et Io,
vache feinte, devint vache tout à fait. De là viennent les courroux, les
choleres, les indignations, les desdaings, et tous les maux du diable.
La Primevere, estant une vraye bouillie feminine, ne regarde pas plus
loing que le bout de son nez, et est bien aise d’avoir Cupidon pour
mari, pour auquel plaire elle peigne tous les jours ses cheveux, et
frise ceux de devant, et se met sur la teste un beau chappeau de roses,
et de belles violettes avec lesquelles elle embellit ses tresses. Elle
se vest d’une robbe changeante, et d’un cotillon de soye, sur lesquels
sont attachées plusieurs fleurs et herbes odoriferantes. Elle porte
tousjours sur soy du musc, de la civette, et autres parfums et odeurs,
par lesquelles le bastard de Venus est alleché: et, en telles voluptez,
ce paillard s’afoiblit moins. Et, par ce qu’elle est belle, et plus
belle que toutes les autres, elle ne se soucie de tirer avec le fuseau
la fillace d’une quenoüille ny d’en devider le fil au roüet; mais se
delecte seulement soubs verdes ramées, ou se promene pour passer le
temps parmi les champs fleuris, estant suivie tousjours par une infinité
de plaisans oiseaux, lesquels ne font que chanter avec toute sorte de
melodie. Le rossignol n’y manque aucunement, lequel joyeux, avec son
chant, louë les meurs et la beauté de son amoureux, et gringuenotte cent
façons de chants. Le chardonneret y est aussi, lequel fait son nid
dedans l’arbre d’un bois, et est doux à l’ouye, mais plus doux et
plaisant à la veuë, et lequel, retrouvant ses petits enfermez en cage,
les nourrit. On y voit aussi des linottes, des gorges rouges, des
aloüettes, des perrocquets, lesquels sublent merveilleusement haut, et
s’efforcent d’imiter la voix humaine; là, les pies et les geais y
chantent. La Primevere est fort contente, se voyant ainsi joyeusement
accompagnée, et nourrit ce poltron, ce faitneant et ce personnage de
peu, nommé Soulas, et le paist de panade, de chappons escorchez, de
viandes delicates, et s’en fait enfin un gros et gras plaisanteur.
«L’autre fille de Nature, qui est certes bonne femme, est l’Esté. Icelle
aime à suer soubs le travail. Elle ne porte aucune robbe, mais est toute
nuë en chemise, de peur de bruler par la trop grande chaleur du Lion.
Icelle, en travaillant, remplit les greniers de fruit, et sans icelle
les hommes n’auroient du pain. Elle fait suer à bon escient les villains
poltrons, et toutesfois ce travail est agreable à tels marrouffles, car,
combien que l’eschine d’un asne se plaigne pour la charge ordinaire des
poches, et que la peau du larron vienne à s’estendre, toutesfois ils
endurent tout, se ressouvenans qu’au temps froid la neige ne donne point
de pain, et la glace ne leur apporte aucune foüace. Icelle travaille à
la chaleur d’Apollon, devenant toute haslée et noire, et appaise souvent
sa soif avec la bouteille, pendant que le soleil la brule, pendant
qu’elle abat les bleds avec la faucille, pendant qu’avec le fleau elle
bat les gerbes pleines de bled, et pendant que les cigales ne cessent de
chanter, estans perchées sur les verges des vignes. Lors le vent est
tousjours debile, et ne voit-on aucune feüille esbranlée par aucun vent,
tant petit soit-il; et les herbes ne se peuvent tenir droictes, n’ayans
aucune humeur qui les substente et abreuve. Nous avons assez dit du
temps et de la grand’chaleur: faut à présent parler du troisiesme filz
de Nature.
«Les anciens souloient appeler l’Automne Silence, la teste duquel ils
disent avoir esté par les taons picquée. Iceluy a la superintendance des
maisons et de toute la famille de Bacchus, lequel autrement nous
appelons Receveur, et plusieurs le nomment Procureur et Facteur. Et,
parce que le Soleil boit volontiers du vin doux, le voyant au matin
estre chargé de vin rouge, il aime Bacchus et son receveur. Ce Silence a
une certaine Nymphe pour sa femme, laquelle a la teste grande comme un
tonneau, et la panse grosse comme une cuve: tousjours sent le vin, dont
a esté dite Vendange. Tous deux sont si gras et si pleins, qu’un
pourceau mis à l’auge ne sçauroit devenir plus gras, et semblent devoir
crever, tant ils paroissent estre enflez de vents. Ils ont tousjours à
l’entour d’eux, devant, derriere et à costé, mille flascons, bouteilles
et barils sonnans, avec lesquels, marchans, sautans, dansans et
chantans, ils se recréent et emplissent leurs testes de plusieurs
fumées. Ils s’accoustument aussi à chanter plusieurs sonnets, et, à
chaque sonnet achevé, ils avalent une gorgée de vin; après avoir beu,
ils dansent; après la danse, ils vuident les pots, et continuans en
ceste façon, et renouvellans souvent ceste practique, ils s’enyvrent à
bride abbatuë, et lors ils volent environ les montagnes, sont
transportez en plusieurs maisons et païs; non pas qu’ils aillent ainsi
tournans, mais il leur est advis qu’icelles choses tournent et courent
si fort, qu’elles lasseroient des chevaux barbes. Ils ne cessent de
boire et trinquer, et ce jusques à ce qu’ils ayent mis toutes les
bouteilles renversées contre terre. Le sommeil enfin se presente, lequel
s’il ne lioit leurs membres, iceux, plus cuits que cruds, moiennant
qu’ils peussent s’aider des jambes, prendroient une partie du ciel. Sur
iceux nuds, mille enfans nuds font la garde, pendant qu’ils reposent
ronflans comme pourceaux. Ces jeunes enfans chantent, dansent, font
plusieurs moresques, estans grassets, propres et habiles à pastisser.
Chascun d’eux porte la teste droicte, la couronnent de pampre; chascun
tient en sa main des grappes de raisins; chascun a pendu à son costé un
petit flascon. Ils se delicatent, ils rient, ils celebrent en l’honneur
de leur pere la feste du vin, puis eux-mesmes s’enyvrent soubs les
treilles chargées de raisins. La mere est yvre, le pere est yvre, aussi
sont les enfans, et estans ainsi tous yvres, chascun ronfle à bouche
ouverte. Or Bacchus a un grand Palais à part, auquel y a cent tonneaux,
pippes, cuves, et autres vaisseaux arrangez soubs terre comme chevaux en
une escuyrie. Là vous voyez tousjours relier plusieurs grands tonneaux,
et resserrer de grandes cuves; et là se vuident, de vaisseaux en
vaisseaux, des vins dignes de la table des Dieux; car icy se viennent
charger les mulets d’iceux. Les formis ne vont et reviennent si souvent,
quand ils ont rencontré un monceau de mil, s’esmouvans fort et ferme à
porter de gros fardeaux pour remplir leurs greniers. Ainsi fait-on en ce
Palais de ce Roy porte-vin, y venans souvent plusieurs lacquais et
garçons avec pots vuides, s’en retournans chargez les uns sur le dos
avec hottes, autres sur leurs espaules avec barils pendus devant et
derriere, remplis de bons vins muscats, grecs et autres. Icy aucuns
mettent bas les charges, autres en remplissent les cuves, autres foulent
la vendange avec les pieds, et entonnent le vin pissant par la canelle
fort loing; puis, on pressure le marc sous la pesanteur du fust du
pressoir, pour en tirer le plus gros vin, lequel communement on vend aux
pauvres. L’Automne y est present, lequel, vestu de sa camisolle souillée
et marquée de taches de vin, commande à tout cet ouvrage, et tasche à
contenter les Dieux par le commandement du patron. Les Allemans disent
iceux estre leurs patrons, et les Lansquenets ne recognoissent point
d’autres Dieux. Si tu ne le veux croire, l’effect t’en monstrera la
preuve. Regarde, quand ils s’emploient à la table garnie de vivres,
comme ils vuident le verre à chaque morceau qu’ils mangent: lors tu
verras comme Mangeguerre se rue par les bouteilles et gobelets, et comme
il se fait un grand fracassement des vaisseaux pleins de bon vin. L’eau
ne s’apporte point à telles tables; laquelle, en estant bannie, ne sert
qu’à laver les pieds des saules, et est par entre eux un vieil proverbe:
Meschanceté est d’estrangler le vin. Après qu’ils ont vuidé le baril,
ils donnent furieusement sur iceluy coups de pieds et coups de poing, et
le mettent en tel estat, qu’il n’y a moyen de le racoustrer. Ils se
choquent l’un à l’autre le front du cul du verre, jettant de leurs
gorges des rots puans, et parlans sans cesse et plus qu’ils ne faisoient
avant boire: mais leur devis n’est que de vin; car l’Allemand ne songe
qu’après le vin et ne parle que d’iceluy, engage sa picque, son espée,
ses chausses, pour du vin, les vend, et soy-mesme aussi: et si, de
toutes ses armes il veut garder quelquechose, ce sera son morion pour
s’en servir de tasse à boire, pendant qu’ils font _trincq_. Se levant de
table pour s’en aller, ils ne peuvent, leur ayant esté mis par le vin
des fers aux piedz. Vous ne les verrez gueres abandonner les murailles:
ils se montrent semblables au soleil, quand il se leve le matin,
tournant les yeux flambans en la teste, et ont cent mille pensées au
cerveau. Et, combien qu’ils soient debout, ils ne peuvent remuer les
jambes: ils ne sont conduits par aucune raison, et vont tastonnans,
comme nous faisons, marchans de nuict; et, encore qu’il n’y ait en leur
chemin aucune pierre ny aucun bois, ils ne laissent neantmoins de
trebucher, et enfin se prennent des mains à la muraille, ou à un banc,
ou à un bois, ou à quelque pilier, jusques à ce qu’ils se soient couchez
sur de la paille, ou contre terre, ou dedans de la fange, se veautrans
comme pourceaux.
«Or maintenant voicy l’Hyver, le dernier fils de Nature, et, pendant que
je discourray d’iceluy, donne-moy, Boccal, ma robbe fourrée, car sans
doute la glace me galeroit à bon escient, moy qui suis maigre. L’hyver
est maigre, et le Caresme n’est plus maigre que luy: il n’a aucune
humeur en ses veines, et a un rasteau attaché à l’eschine; a les jouës
creuses et le col delié, et, depuis les pieds jusques à la tête, on luy
compteroit les os, comme Gonnelle faisoit à sa cavalle. Il a tousjours
les yeux humides cachez dans le front. Il est pasle et comme mort,
estropiat, et si mélancholique, qu’il semble tousjours pleurer. La glace
luy pend de son menton gelé, et les glaçons souvent pendent à ses
cheveux: sa chair maigre se hérisse par le trop grand froid, et luy sert
peu d’avoir deux fourrures. Si l’Esté et l’Automne ne luy donnoient,
l’un à manger, et l’autre à boire, le miserable mourroit de maigre faim.
Il est tousjours auprès du feu, estendant ses cuisses, et n’a l’esprit
de tirer après soy sa chaire: il attize le feu, et fait boüillir le pot;
il va en paresseux et bien ceint de sa ceinture. Quand il se met à
l’air, lors se tient si serré, qu’il pourroit passer par le trou d’une
aiguille. Sa maison est tousjours couverte de frimas blancs, et du bas
de la couverture pendent des chandelles de glace. Il ne prend gueres de
plaisir, sinon quand paresseux il gratte sa gale avec ses ongles
pointus. Toute la bande des oyseaux qui ont accoustumé de chanter
melodieusement le refuit, comme aussi fait tout ce qui depend de la
Primevere. Il est seulement accompagné des corneilles chantans _qua,
qua_, et des corbeaux avec leur _cro, cro_, et aussi des choucas. En ce
temps, le prevoïant formi ne sort de sa maison; le limace s’enferme en
sa coque et muraille son entrée; les abeilles ne bougent de leurs
ruches; vous n’y verrez promener les petites lezardes; les bergers
gardent leurs troupeaux reclus en leurs bergeries; seulement, se voyent
les gueux en ce temps froid, contrefaisans les tremblans, n’estans
couverts d’aucun habillement. Les heures toutesfois de l’Hyver sont
agreables aux escholiers ayant par le moyen d’icelles plus grand repos
durant si longues nuicts.
«La famille du Soleil s’exerce par ces quatre maisons, esquelles se fait
tous les ans grande despence pour tant de bouches qu’il faut contenter.
«Mais, ô Leonard! je voy, par tes yeux que le sommeil te veut venir: tu
as mal dormy ces trois nuicts; et toy, Balde, il semble que tu ayes une
teste de plomb? Reposons donc; je vois Boccal desjà ronfler.»