LIVRE XIV.

Mennon, expedié de par sa mere Aurore, chassoit avec son fouët devant

soy le Chien, le Bouc et une infinité d’autres estoilles hors du chemin,

par lequel devoit passer le chariot de son pere. Et la Nuict jà

s’eschappoit, ayant apperceu la splendeur et lueur de l’Aube. Balde,

voyant les chevaux du Soleil sortir hors l’horison et tirer son char

enflambé, considerant cecy, dit lors à Cingar: «O! Cingar, je

m’esmerveille grandement de ce que je voy, et ne sçay comment ces

choses-cy peuvent estre! Ne voy-je pas le soleil, quand il naist, estre

plus large et plus rond, que quand nous le voyons au plus haut du ciel?

Et aussi je luy vois à present un visage si rouge, qu’il semble avoir

bien beu au baril.» Cingar luy respond: «Vous me demandez, ô Balde! de

grandes choses, pour lesquelles nous donner à entendre les Astrologues

se travaillent fort, car icelles excedent les sens humains. Un Grec,

grand personnage, qui se nomme Platon, si bien m’en souvient, et un

autre Astrologue qu’on appelle Ptolomée, et Jonas le Prophete, Solon,

Aristote, Melchisedech, Og et Magog en ont traicté amplement en leurs

livres.» Quand Leonard eut entendu Cingar user de ces gros mots d’Og et

Magog pour Philosophes, il se print si fort à rire, qu’estant couché à

terre, il sembloit qu’il deust crever. Balde, qui sçavoit par experience

les bonnes coustumes de Cingar, n’en feit que sourire, et luy dit:

«Cingar, es-tu Astrologue? Comptes-tu quelquefois les astres? Si j’eusse

sçeu que tu eusses estudié en telles choses, tu m’eusses rendu

peut-estre grand maistre en icelles.» Cingar n’en rit point, mais se

contenoit en telle gravité, qu’on eust dit que ç’eust esté un Pythagoras

en chaire. «O! combien de fois, dit-il, ô Balde! je t’ay trompé! ô

combien de fois je t’ay pippé! Tu pensois que je me levasse la nuict

pour dérobber, ou pour crocheter des huys, ou pour monter par des

fenestres: mais (le cancre me vienne si je vous dis menterie!) je m’en

allois monter sur les hautes tours ou clochers pour contempler le ciel

de plus près. Je considerois la Lune blanche, tachée au front de grandes

taches, chasser les tenebres de dessus la mer et la terre. Tantost elle

a les cornes pointuës et ressemble à une escorce de melon, et, ayant les

cornes remplies, elle prend la forme d’un demy trenchoir, et, quand les

deux cornes se touchent, elle semble à un cul de chauderon. Icelle ne

laisse les personnes qui sont legiers d’esprits se reposer long-temps et

se tenir en cervelle. Valence, qui nourrist en Espagne plusieurs

milliers de fols, la sent piccoter souvent le cerveau de ses Citoyens.

Les paysans, encore qu’ils soyent de gros esprit, cognoissent et

remarquent bien sa vertu, quand il faut abattre du bois; autrement, il y

vient souvent des vers, qui se concreent soubs l’escorce. Les Medecins y

ont aussi esgard, quand ils veulent bailler une medecine à un malade:

autrement, elle feroit jetter hors trippes et boyaux. Pendant qu’elle

luist, les sorciers et sorcieres se resjouissent et dansent: à la lueur

d’icelle, ils se dépoüillent tout nuds, et puis se frottent par tous les

membres de certains onguens diaboliques, et soudain toute ceste nuict

chevauchent sur le balay, sur des treteaux, escabelles, et chaires. La

Lune met les larrons en desespoir; car elle les fait descouvrir et

recognoistre. Quand elle a le visage rouge, elle pronosticque aux

mariniers la tempeste prochaine, et, quand elle l’a obscur et tenebreux,

c’est signe de pluye. Elle gouverne la plus basse partie du ciel, et est

enluminée la nuict par les chevaux de Phœbus. Quelques fois Pluton

l’attire à soy en enfer, aïant esté autresfois deceuë et trompée avec

des grains d’une pomme de grenade. Je te voy aussi, ô Mercure! quelques

fois, toy, qui es voleur et larron, et le premier d’entre tous les

larrons. Tu crains fort que, pendant que tu chemines par le ciel, la

vistesse du chariot de Apollo t’attrape, et qu’il ne te face rompre le

col. Tu as dressé ton logis au dessus de celuy de la Lune entre plus de

six cens brebis beslant _bai bai_, et plus de mille chevres, autant de

beufs et d’asnes sommiers, mille porcs et chameaux bossus. Tu aguetes le

monde deçà delà et en tires de bon butin que tu amasses en ta caverne.

Tu as sur ta teste tousjours un chapeau aislé; tu as aussi tes

brodequins aislez, et en ta main as tousjours ta verge fée, quand tu vas

faire les ambassades de ton pere en plusieurs lieux. Tu trafiques en

marchandise allant et venant. Tu chantes les choses à venir. La musicque

te plaist grandement. Tu mets la guerre, si tu veux, entre deux peuples

associez. Tu mets la paix, s’il te plaist, entre deux peuples ennemis. O

mon patron! je qui suis petit larronneau me recommande à toy, et je te

prie qu’un las ne me retienne en un gibet de trois pieces. Mais il faut

maintenant parler de Venus. Je la voïois suivre les pas de Phœbus, quand

iceluy se va ranger au Royaume de Neptune. O quantesfois ell’a planté

des cornes à son mari boiteux, et luy a mis au front des fuzeaux! Vulcan

est mari de Venus; mais ell’ est le mari du peuple. Cependant que Vulcan

forgeoit son fer en sa caverne, Mars secrettement venoit becher en son

jardin. O combien il y a de Vulcans! Combien de Mars! Combien de mules

hennissantes à l’avoine d’autruy! Icelle a son sejour au troisiesme

ciel, par lequel elle se promene accompagnée de plusieurs Nymphes

cueillans des roses et violettes fresches, de la menthe, de la giroflée,

du marrochenin, du basilic, et en font des ghirlandes, des chappeaux,

des courronnes, des bouquets, et chantent ensemble des chansons et

sonnets, joüent de divers instrumens, harpes, manicordions, espinettes,

luths; sautent, balent, dansent, et se baignent toutes nuës dedans de

belles fontaines. Là se voyent les plaisans feüillages des myrthes, qui

avec leur ombrage entretiennent en frescheur les fleurs et la verdure

des herbes, et donnent un grand contentement à la lassitude de ces

Nymphes. Il y a aussi grand’ abondance de Fouteaux, de Pins, de Cedres,

de Citronniers, de Neffliers, estendans leurs ombres pour servir de

pausade aux Nymphes. Elles vont quelques fois à la chasse, portans arcs

et flesches, et renversans souvent des daims, cerfs, chevreulx. Il n’y a

point faute de bois et beaux buissons pour la chasse, qui sont de Cedres

et d’Orengiers, de Myrthes, de Lauriers, de Lentisques et de Genievres.

En ce lieu, les païsans ne marrent la terre, et n’y void-on les vieilles

filer. On n’y plante point de raves, de porreaux, ny ciboules, ny de

l’ail ennemy de la teste, et qui neantmoins sert de theriaque aux

païsans. Il n’y a point, soubs des orties, espines et ronces, des

serpens, couleuvres et villains crapaux. Icy est tousjours le repos

gratieux; icy est la paix; icy se void la volupté entiere. On n’y void

que gentils esprits et cœurs gaillards. Et, pendant que la belle Venus

se resjouit avec tel maintien, ell’attend que le soleil veüille

s’acheminer par le monde, laquelle desirant preceder son chariot,

commande aux plus belles de sa compagnie de la suyvre. Icelles portans

en teste belles ghirlandes, et tenans en main de frais rameaux et des

roses fraisches, accompagnent leur dame en dansant et chantant. Icelle

va la première, recrée les poles, et, pleine de roses, s’en va veoir le

Royaume de l’Ocean, de l’escume duquel elle est née, son chariot estant

tiré par des blanches colombes; et, quand elle apperçoit Phœbus estre

fort proche d’elle, soudain couvre sa face de l’eau tremblante de la

mer, et oste son beau visage de la veuë des hommes, et chasse quant et

quant toutes les autres estoilles du ciel, et engendre une petite ombre

soubs une lueur mediocre. C’est assez parlé de Venus, venons au cercle

du Soleil, lequel gouverne son Royaume au milieu des autres cercles, et

a fondé et establi son Palais au quatriesme siege, tenant tousjours Cour

ouverte, n’ayant aucune crainte d’y entrer. Là demeure un vieil

barbasse, qu’on appelle le Temps, outre lequel ne se passe chose plus

prompte, tant il se dérobbe viste en peu d’heure, lequel tousjours fait

des actions diverses, et ne demeure jamais arresté en une pensée;

tantost veut cecy, tantost veut cela; tantost fait une chose, tantost

l’autre, comme un joüeur de tours de passe-passe, et est plus legier

qu’une paille, ou une feüille poussée par le vent. Iceluy tient sa

boutique à part, et fabrique des horloges de sable, et autres pleines de

petites roües. Il a pour sa femme une belle dame appelée Nature,

laquelle engendre plus de cent mille enfans, et ne tend à autre chose le

plus qu’à exciter son homme au lict pour procreer et faire sortir de son

ventre fecond des hommes, des moutons, des chevaux et autres choses.

Entre autres elle a eu deux filz et deux filles du Soleil, en faisant

des cornes à son mari, pensant toutesfois ce bon-homme tels enfans estre

à luy, desquels les noms sont tels: Primevere, l’Esté, l’Automne et

l’Hyver. La Primevere fut mariée au filz de Venus, lequel porte des

aisles à ses espaules, et se tient nud, ne couvrant aucunement ses

parties honteuses. Il porte tousjours un arc bandé et une trousse pleine

de flesches, et si subtiles et deliées, que des vers à soye ne filent

pas plus delié. Ses flesches sont diverses en effect, lesquelles ce

pippeur lance sur nous, espandant divers ennuis, et rompt par chascun an

plus de cent mille cordes, et le fer de ses flesches n’est tiré en vain.

L’une d’icelles a la pointe de plomb, qui est sujette à reboucher, et ne

peut percer le cœur, ny penetrer l’estomach, ne le voulant Cupidon: de

là vient que ceux qui sont nais soubs un astre penible se pendent ou se

tuent de quelque glaive. Car qui est l’homme, qui, desesperé, ne se

pende ou se rompe le col en se precipitant du haut en bas, s’il est si

miserable, si mal’heureux, que d’estre méprisé de celle, laquelle il

desire, il louë, il honore, à laquelle il ne fait que penser, et pour

laquelle il brule? Ceste disgrace vient de la flesche, qui est ainsi

garnie de plomb, estant, toy, pauvret, haï de celle mesme que tu aimes,

d’où par necessité il te faut pendre toy-mesme. L’autre sorte de flesche

reluist, pour estre garnie d’or, laquelle, estant descochée, entre dans

les yeux, penetre les remparts de l’esprit, rompt et abbat les murailles

de raison. Par le coup d’icelle, le courage d’une bonne volonté se

laisse tomber; par son coup, incontinent on lasche la bride à

l’entendement: par son coup, on jette derriere le dos les bons conseils:

par son coup, on refuit les bonnes compagnies: par son coup, Paris fut

la ruine de son pays: par son coup, Scylla couppa le poil à son pere:

par son coup, Hercules, laissant sa massuë, se meit à filer avec la

quenoüille: par son coup, Europe chevaucha sur Jupiter cornu, et Io,

vache feinte, devint vache tout à fait. De là viennent les courroux, les

choleres, les indignations, les desdaings, et tous les maux du diable.

La Primevere, estant une vraye bouillie feminine, ne regarde pas plus

loing que le bout de son nez, et est bien aise d’avoir Cupidon pour

mari, pour auquel plaire elle peigne tous les jours ses cheveux, et

frise ceux de devant, et se met sur la teste un beau chappeau de roses,

et de belles violettes avec lesquelles elle embellit ses tresses. Elle

se vest d’une robbe changeante, et d’un cotillon de soye, sur lesquels

sont attachées plusieurs fleurs et herbes odoriferantes. Elle porte

tousjours sur soy du musc, de la civette, et autres parfums et odeurs,

par lesquelles le bastard de Venus est alleché: et, en telles voluptez,

ce paillard s’afoiblit moins. Et, par ce qu’elle est belle, et plus

belle que toutes les autres, elle ne se soucie de tirer avec le fuseau

la fillace d’une quenoüille ny d’en devider le fil au roüet; mais se

delecte seulement soubs verdes ramées, ou se promene pour passer le

temps parmi les champs fleuris, estant suivie tousjours par une infinité

de plaisans oiseaux, lesquels ne font que chanter avec toute sorte de

melodie. Le rossignol n’y manque aucunement, lequel joyeux, avec son

chant, louë les meurs et la beauté de son amoureux, et gringuenotte cent

façons de chants. Le chardonneret y est aussi, lequel fait son nid

dedans l’arbre d’un bois, et est doux à l’ouye, mais plus doux et

plaisant à la veuë, et lequel, retrouvant ses petits enfermez en cage,

les nourrit. On y voit aussi des linottes, des gorges rouges, des

aloüettes, des perrocquets, lesquels sublent merveilleusement haut, et

s’efforcent d’imiter la voix humaine; là, les pies et les geais y

chantent. La Primevere est fort contente, se voyant ainsi joyeusement

accompagnée, et nourrit ce poltron, ce faitneant et ce personnage de

peu, nommé Soulas, et le paist de panade, de chappons escorchez, de

viandes delicates, et s’en fait enfin un gros et gras plaisanteur.

«L’autre fille de Nature, qui est certes bonne femme, est l’Esté. Icelle

aime à suer soubs le travail. Elle ne porte aucune robbe, mais est toute

nuë en chemise, de peur de bruler par la trop grande chaleur du Lion.

Icelle, en travaillant, remplit les greniers de fruit, et sans icelle

les hommes n’auroient du pain. Elle fait suer à bon escient les villains

poltrons, et toutesfois ce travail est agreable à tels marrouffles, car,

combien que l’eschine d’un asne se plaigne pour la charge ordinaire des

poches, et que la peau du larron vienne à s’estendre, toutesfois ils

endurent tout, se ressouvenans qu’au temps froid la neige ne donne point

de pain, et la glace ne leur apporte aucune foüace. Icelle travaille à

la chaleur d’Apollon, devenant toute haslée et noire, et appaise souvent

sa soif avec la bouteille, pendant que le soleil la brule, pendant

qu’elle abat les bleds avec la faucille, pendant qu’avec le fleau elle

bat les gerbes pleines de bled, et pendant que les cigales ne cessent de

chanter, estans perchées sur les verges des vignes. Lors le vent est

tousjours debile, et ne voit-on aucune feüille esbranlée par aucun vent,

tant petit soit-il; et les herbes ne se peuvent tenir droictes, n’ayans

aucune humeur qui les substente et abreuve. Nous avons assez dit du

temps et de la grand’chaleur: faut à présent parler du troisiesme filz

de Nature.

«Les anciens souloient appeler l’Automne Silence, la teste duquel ils

disent avoir esté par les taons picquée. Iceluy a la superintendance des

maisons et de toute la famille de Bacchus, lequel autrement nous

appelons Receveur, et plusieurs le nomment Procureur et Facteur. Et,

parce que le Soleil boit volontiers du vin doux, le voyant au matin

estre chargé de vin rouge, il aime Bacchus et son receveur. Ce Silence a

une certaine Nymphe pour sa femme, laquelle a la teste grande comme un

tonneau, et la panse grosse comme une cuve: tousjours sent le vin, dont

a esté dite Vendange. Tous deux sont si gras et si pleins, qu’un

pourceau mis à l’auge ne sçauroit devenir plus gras, et semblent devoir

crever, tant ils paroissent estre enflez de vents. Ils ont tousjours à

l’entour d’eux, devant, derriere et à costé, mille flascons, bouteilles

et barils sonnans, avec lesquels, marchans, sautans, dansans et

chantans, ils se recréent et emplissent leurs testes de plusieurs

fumées. Ils s’accoustument aussi à chanter plusieurs sonnets, et, à

chaque sonnet achevé, ils avalent une gorgée de vin; après avoir beu,

ils dansent; après la danse, ils vuident les pots, et continuans en

ceste façon, et renouvellans souvent ceste practique, ils s’enyvrent à

bride abbatuë, et lors ils volent environ les montagnes, sont

transportez en plusieurs maisons et païs; non pas qu’ils aillent ainsi

tournans, mais il leur est advis qu’icelles choses tournent et courent

si fort, qu’elles lasseroient des chevaux barbes. Ils ne cessent de

boire et trinquer, et ce jusques à ce qu’ils ayent mis toutes les

bouteilles renversées contre terre. Le sommeil enfin se presente, lequel

s’il ne lioit leurs membres, iceux, plus cuits que cruds, moiennant

qu’ils peussent s’aider des jambes, prendroient une partie du ciel. Sur

iceux nuds, mille enfans nuds font la garde, pendant qu’ils reposent

ronflans comme pourceaux. Ces jeunes enfans chantent, dansent, font

plusieurs moresques, estans grassets, propres et habiles à pastisser.

Chascun d’eux porte la teste droicte, la couronnent de pampre; chascun

tient en sa main des grappes de raisins; chascun a pendu à son costé un

petit flascon. Ils se delicatent, ils rient, ils celebrent en l’honneur

de leur pere la feste du vin, puis eux-mesmes s’enyvrent soubs les

treilles chargées de raisins. La mere est yvre, le pere est yvre, aussi

sont les enfans, et estans ainsi tous yvres, chascun ronfle à bouche

ouverte. Or Bacchus a un grand Palais à part, auquel y a cent tonneaux,

pippes, cuves, et autres vaisseaux arrangez soubs terre comme chevaux en

une escuyrie. Là vous voyez tousjours relier plusieurs grands tonneaux,

et resserrer de grandes cuves; et là se vuident, de vaisseaux en

vaisseaux, des vins dignes de la table des Dieux; car icy se viennent

charger les mulets d’iceux. Les formis ne vont et reviennent si souvent,

quand ils ont rencontré un monceau de mil, s’esmouvans fort et ferme à

porter de gros fardeaux pour remplir leurs greniers. Ainsi fait-on en ce

Palais de ce Roy porte-vin, y venans souvent plusieurs lacquais et

garçons avec pots vuides, s’en retournans chargez les uns sur le dos

avec hottes, autres sur leurs espaules avec barils pendus devant et

derriere, remplis de bons vins muscats, grecs et autres. Icy aucuns

mettent bas les charges, autres en remplissent les cuves, autres foulent

la vendange avec les pieds, et entonnent le vin pissant par la canelle

fort loing; puis, on pressure le marc sous la pesanteur du fust du

pressoir, pour en tirer le plus gros vin, lequel communement on vend aux

pauvres. L’Automne y est present, lequel, vestu de sa camisolle souillée

et marquée de taches de vin, commande à tout cet ouvrage, et tasche à

contenter les Dieux par le commandement du patron. Les Allemans disent

iceux estre leurs patrons, et les Lansquenets ne recognoissent point

d’autres Dieux. Si tu ne le veux croire, l’effect t’en monstrera la

preuve. Regarde, quand ils s’emploient à la table garnie de vivres,

comme ils vuident le verre à chaque morceau qu’ils mangent: lors tu

verras comme Mangeguerre se rue par les bouteilles et gobelets, et comme

il se fait un grand fracassement des vaisseaux pleins de bon vin. L’eau

ne s’apporte point à telles tables; laquelle, en estant bannie, ne sert

qu’à laver les pieds des saules, et est par entre eux un vieil proverbe:

Meschanceté est d’estrangler le vin. Après qu’ils ont vuidé le baril,

ils donnent furieusement sur iceluy coups de pieds et coups de poing, et

le mettent en tel estat, qu’il n’y a moyen de le racoustrer. Ils se

choquent l’un à l’autre le front du cul du verre, jettant de leurs

gorges des rots puans, et parlans sans cesse et plus qu’ils ne faisoient

avant boire: mais leur devis n’est que de vin; car l’Allemand ne songe

qu’après le vin et ne parle que d’iceluy, engage sa picque, son espée,

ses chausses, pour du vin, les vend, et soy-mesme aussi: et si, de

toutes ses armes il veut garder quelquechose, ce sera son morion pour

s’en servir de tasse à boire, pendant qu’ils font _trincq_. Se levant de

table pour s’en aller, ils ne peuvent, leur ayant esté mis par le vin

des fers aux piedz. Vous ne les verrez gueres abandonner les murailles:

ils se montrent semblables au soleil, quand il se leve le matin,

tournant les yeux flambans en la teste, et ont cent mille pensées au

cerveau. Et, combien qu’ils soient debout, ils ne peuvent remuer les

jambes: ils ne sont conduits par aucune raison, et vont tastonnans,

comme nous faisons, marchans de nuict; et, encore qu’il n’y ait en leur

chemin aucune pierre ny aucun bois, ils ne laissent neantmoins de

trebucher, et enfin se prennent des mains à la muraille, ou à un banc,

ou à un bois, ou à quelque pilier, jusques à ce qu’ils se soient couchez

sur de la paille, ou contre terre, ou dedans de la fange, se veautrans

comme pourceaux.

«Or maintenant voicy l’Hyver, le dernier fils de Nature, et, pendant que

je discourray d’iceluy, donne-moy, Boccal, ma robbe fourrée, car sans

doute la glace me galeroit à bon escient, moy qui suis maigre. L’hyver

est maigre, et le Caresme n’est plus maigre que luy: il n’a aucune

humeur en ses veines, et a un rasteau attaché à l’eschine; a les jouës

creuses et le col delié, et, depuis les pieds jusques à la tête, on luy

compteroit les os, comme Gonnelle faisoit à sa cavalle. Il a tousjours

les yeux humides cachez dans le front. Il est pasle et comme mort,

estropiat, et si mélancholique, qu’il semble tousjours pleurer. La glace

luy pend de son menton gelé, et les glaçons souvent pendent à ses

cheveux: sa chair maigre se hérisse par le trop grand froid, et luy sert

peu d’avoir deux fourrures. Si l’Esté et l’Automne ne luy donnoient,

l’un à manger, et l’autre à boire, le miserable mourroit de maigre faim.

Il est tousjours auprès du feu, estendant ses cuisses, et n’a l’esprit

de tirer après soy sa chaire: il attize le feu, et fait boüillir le pot;

il va en paresseux et bien ceint de sa ceinture. Quand il se met à

l’air, lors se tient si serré, qu’il pourroit passer par le trou d’une

aiguille. Sa maison est tousjours couverte de frimas blancs, et du bas

de la couverture pendent des chandelles de glace. Il ne prend gueres de

plaisir, sinon quand paresseux il gratte sa gale avec ses ongles

pointus. Toute la bande des oyseaux qui ont accoustumé de chanter

melodieusement le refuit, comme aussi fait tout ce qui depend de la

Primevere. Il est seulement accompagné des corneilles chantans _qua,

qua_, et des corbeaux avec leur _cro, cro_, et aussi des choucas. En ce

temps, le prevoïant formi ne sort de sa maison; le limace s’enferme en

sa coque et muraille son entrée; les abeilles ne bougent de leurs

ruches; vous n’y verrez promener les petites lezardes; les bergers

gardent leurs troupeaux reclus en leurs bergeries; seulement, se voyent

les gueux en ce temps froid, contrefaisans les tremblans, n’estans

couverts d’aucun habillement. Les heures toutesfois de l’Hyver sont

agreables aux escholiers ayant par le moyen d’icelles plus grand repos

durant si longues nuicts.

«La famille du Soleil s’exerce par ces quatre maisons, esquelles se fait

tous les ans grande despence pour tant de bouches qu’il faut contenter.

«Mais, ô Leonard! je voy, par tes yeux que le sommeil te veut venir: tu

as mal dormy ces trois nuicts; et toy, Balde, il semble que tu ayes une

teste de plomb? Reposons donc; je vois Boccal desjà ronfler.»

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 38 / 53 题