Neptune estoit assis en un haut siege, lequel au fond de la mer gouverne
son royaume, et au centre d’icelle a ses villes, chasteaux et palais. Il
tient là une court ouverte à tous ses peuples. Les uns vont et viennent
en ses palais, esquels logent les Nymphes et les Dieux humides, les
fleuves et lacs, venans tous au commandement de ce Roy. Là, dis-je,
estoit ce Dieu entre ces honorables Barons, ordonnant avec le conseil de
plusieurs affaires, quand Triton, fils de Neptune et d’Amphitrite, monté
sur un poisson, arrive en haste, donnant de l’esperon à sa monture.
Chacun luy fait place; on ne sait la cause de son voyage: chacun
s’approche pour sçavoir la nouvelle. Incontinent il descend de dessus le
dos courbé de son Dauphin, et, prenant son chappeau faict d’une dure
coquille, se presente devant les pieds de Neptune, luy faisant du
genouil grande reverence, et parla à luy ainsi: «O Roy du profond de la
mer, d’où vient ce nouveau tumulte? D’où est venu ce grand orgueil? Une
si grande présomption prend-elle telle audace soubs un cœur si vil? Veu
donc que tu es frere de Jupiter, et gouverneur de ceste haute mer, et
que tu as l’Empire sur tous les fleuves, endureras-tu que tes Royaumes
soient gastez et perdus par un faitneant, souillon et bourreau
poüilleux, et indigne, pour te dire vray, de lescher ton derriere? C’est
cest Æole mesme, duquel je vous parle, lequel par ce qu’il a eu cet
honneur d’espouser Deiopée, chambriere de Juno, du rang de celles qui
ont le soing et la charge de laver les pots et chauderons, et de bailler
l’augée aux pourceaux, leve la creste bien haut, et s’ingere souvent de
plusieurs affaires, lesquelles vous ne voudriez pas vous-mesme
entreprendre. C’est cest Æole, dis-je, qui se resjouist pour ce qu’il
possede je ne sçay quels rochers polis, nullement garnis d’herbes, et
sechez du soleil, et se paist de la fumée d’un rosti, et chastie ses
vents en façon de pedant ou Magister, et comme un escuyer donne la bride
et le mords pour dompter un poulain. Iceluy, ô Roy très-puissant, a
ouvert l’huis des grandes cavernes de la montagne des vents, sans ton
commandement, et ceste prison ouverte, et ayant deschaisné les pieds et
les mains de Nordoest, et de tous les autres vents, a lancé et jetté par
l’air tant d’eaux, tant d’ondes, tant de vagues, que les Dieux d’en haut
ont longtemps craint et craignent encore d’estre noyez; et ne s’en est
gueres fallu que Jupiter ne se soit osté de son siege, croyant que les
Geants voulussent encore lui enlever le royaume des Cieux, en mettant
montaigne sur montaigne. Il veut aussi à present entrer en nos maisons,
et ses vents ont ruinez et ruinent nos sales, nos jardins, nos estables,
nos logis, nos palais; et, si vous n’y pourvoyez, Sire, je vous avertis
pour le certain que vous et nous, avec tous les vostres, serons noyez.»
Neptune, oyant ce recit, s’emflambe tout de cholere, et par trois fois a
touché en terre de son trident, et commande de faire venir à soy son
trompette, lequel venu soudain il envoye à la montaigne Æolienne, et à
ce rocher pelé; et luy encharge d’aller trouver ce Roy tel quel, lequel
a receu cest office de Jupiter, d’estriller les vents et curer les
estables, et luy commande de luy dire de sa part toutes les injures
qu’appartiennent à gens de peu et faineants, et qui conviennent à un
gueux et à un lacquay piedau. Le trompette ne se fait faire ce
commandement deux fois; il s’en va incontinent et galoppe en poste. Il
porte sur son espaule en escharpe sa trompette, faite d’une dent de
baleine percée, et chemine en diligence par le fond de la campagne
marine; puis, dressant son chemin en haut, là part où les eaux se
bouleversoient davantage, et baignoient par leur hauteur les pieds de la
lune, et, cheminant ainsi sur ces vagues, dansoit par le branle des
ondes, comme fait une oye ou un merge agitez sur l’eau, quand elle est
esmeuë de quelques vents; et, sonnant de sa trompette, appelle de loing
le Roy Æole, lequel, oyant ceste voix, descend incontinent de sa
montaigne, du haut de laquelle il regardoit le jeu des ondes et des
vents, qui s’étoient attaquez l’un l’autre. Il loüoit tantost le Nord,
tantost le Sudest, tantost la puissance de la Tramontane, et la furie du
Nordest.
Le trompette estant près de luy, tout enflambé de cholere, fait son
ambassade pleine d’ire et de courroux. Æole, comme estant le plus petit
des Dieux, et un bouchon seulement d’iceux, a peur du Roy, qui commande
à la mer, et fait telle reponse au trompette: «Ne doubte point, dit-il,
que ce que je fais est par le commandement de Juno: je ne faudray tout à
present de renfermer mes vents en la prison de ceste montaigne. Va viste
et sonne deux ou trois fois par la mer, de ta trompette; ce pendant je
pourvoieray à tout.» Et, ayant dit cecy, remonte en haut de ce rocher,
et, entrant dedans, il destache ce vent, lequel plusieurs appellent
Oest, et plusieurs autres le nomment Maëstral, lequel peut oster et
chasser de la mer ses autres freres et la remettre en sa premiere
bonace. Ce Maëstral donc avec une face joyeuse se descouvre, ayant une
guirlande ou chappeau de fleurs sur la teste: par une douce parole
appaise ses freres; et leur grand débat cesse incontinent. Ils oyent
aussi le son aigu de la trompette, par lequel advertissement iceux
balient et nettoyent le pays.
Estant donc telle rage appaisée, voicy Balde, qui descouvre de loing un
rocher pointu, lequel pour sa hauteur portoit le fardeau du ciel comme
un second Atlas. Le patron tend à cet endroit, et tourne le timon de son
navire, si navire se doit maintenant appeller, lequel sembloit plustost
une tour ou bastion, contre lequel la furie des canons eust joüé. Sur
ceste roche ne s’y void aucune verdure, ny aucun arbre; personne n’y
paist brebis, ny bœufs: on n’y void que de grosses pierres pendantes,
soubs lesquelles airent les faucons, esperviers, aigles, esmerillons, et
laviers. En icelle neantmoins ce vaisseau quasi tout desarmé arrive,
afin que les mariniers, et ceux qui estoient dedans, peussent faire
secher leurs chemises aux rayons du soleil, et avec de la mousse et
estoupes boucher les ruptures du navire, qui estoit par les flancs
entr’ouvert. Cingar se jette le premier sur le bord, du haut de la
prouë: il se resjouist de se voir en terre, et se monstre gay et
gaillard, jettant derriere le dos tous les vœux, et promesses qu’il
avoit faictes. Balde le suit; aussi faict Leonard: et celuy qui
n’agueres avoit jetté sa laide femme en la mer, disant qu’il n’y avoit
fagot ny fardeau à l’homme plus fascheux, ny plus pesant que d’avoir une
femme attachée à son costé, laquelle eut un esprit d’oyson, et un visage
de ramonneur de cheminée. Iceluy estoit de Bergame, descendu de la race
des Marans, de laquelle nous avons honte de parler, et les femmes de la
nommer. Son nom estoit Boccal, et n’y avoit aucun qui fut plus sçavant
en l’art de bouffonnerie que luy. Tous les autres sortent aussi du
vaisseau, et chascun cherche place à l’escart, pour se despouiller, et
se revestir. Cingar, selon sa coustume, va cherchant partout, et vint en
une obscure caverne, en laquelle il craint d’entrer; mais ouvre les
oreilles pour escouter s’il oyroit là dedans quelque bruit. Comme par
les boutiques des artisans il se fait un bruit, les uns frappans du
marteau, autres joüans de la lime, autres soufflans les charbons avec
les soufflets et les rendans plus rouges qu’une escrevisse cuite, ainsi
qu’on oyt à Bresse ou à Milan: Cingar oyt resonner un pareil bruit: et,
voyant qu’aucune lumiere ne luisoit en ceste caverne, fait signe à ses
compagnons. Ils accourent: ils se déliberent d’entrer dedans: ils y vont
tous. Ceste maison sembloit toute noire de suye autant qu’ils en
pouvoient veoir par le moyen d’un tison que Boccal portoit. Tant plus
ils entroient avant, tant plus ils oyoient le _tic toc_ des marteaux, et
le _bouf bouf_ des soufflets.
Après avoir passé environ cent pas, ils trouvent une grande place
quarrée, laquelle en chaque costé avoit trente pas de long. Il y avoit
autour huict galeries soutenuës de colonnes formant en chasque costé un
cloistre admirable, lequel tourne en rond comme la sphere, qui tourne
autour des poles, ou comme on voit à Modene ou à Boulongne le rouët des
filandieres tourner et pirouëter, devidans mille boubines de soye.
Chacune de ces colonnes est double et est faite de bronze. Les arceaux
sont d’argent, et les voutes basties à la Mosaïque, esquelles se voyent
les beaux gestes des grands et vertueux personnages. Apelle, le plus
grand peintre de tous les peintres, avoit peint en icelles tout ce que
la Fée Manto luy avoit commandé. Ceste Manto estoit descenduë de
Tyresias, femme de Folet. On y voit la guerre tousjours memorable
faicte, quand Pompée feit sortir par force Barigasse hors du chasteau de
Cipade, et quand il rompit Alexandre le Grand ayant envoyé contre luy à
la haste plusieurs gens de guerre, et quand il meit en peine soubs le
capitaine Grandovie, près la ville de Nine, la canaille de Xerxes[81].
Là voit-on le guerrier Roland furieux, pendant qu’il defait le fort
Annibal, et jette par terre le soldat Achille, luy avalant la teste de
dessus la selle du grand cheval Bucephale. D’un autre costé, on voit
Cæsar, menant avec soy Renaud, rompre, et froisser aux Alpes près
Foligny de Ferrare une armée navale composée d’un grand nombre de
navires, galeres, fustes, et autres vaisseaux de mer, laquelle Darie,
prince du monde et de la moitié de Milan, avoit envoyée en bon equipage
pour destruire Cipade.
[81] Pompée combattant contre Alexandre et mettant en déroute les
bandes de Xerxès, Roland luttant contre Achille, César ayant Renaud
pour compagnon, voilà de ces anachronismes dont s’amusaient les
poëtes badins de l’Italie.
Telles et plusieurs autres choses avoit dépeint ce soustien des
peintres, ceste lumiere, Lune et Soleil, du pinceau. Au milieu de ce
cloistre est posé un grand coffre ou caisse sur huit piliers, au dessus
duquel est une voute de plomb: iceluy est long de dix brasses, et haut
de trente, s’eslevant en pointe et en forme de pyramide. Il est tout
taillé de sculpture en pur or, et s’y voyent plusieurs joyaux precieux
engravez en marbre poli, reluisans comme font les estoilles au ciel.
Chaque pilier est de cristal beau et luisant: et au dedans de chascun y
a un beau et grand rubi, qui reluit là dedans comme une lumiere fait
dans une lanterne. Les murailles sont enrichies de porphyre et
d’albastre blanc, de Calcidoine, et de coral. Là on oyt plusieurs tours
et contours de rouës, lesquelles sont guidées par contrepoids comme une
horloge: et, pour ceste cause, toute ceste machine tourne tousjours en
rond, comme fait un fuzeau quand une femme file. Le coffre seul demeure
immobile, ces luisans pilastres, pendu comme la Terre est entre les sept
ciels. Ces Seigneurs estoient fort estonnez de veoir tant de belles
choses, par la splendeur et clarté que leur rendoient les pierres
precieuses. Iceux aussi se rioient, se voyant tourner avec ceste
machine: mais, quand ils venoient au centre, où le coffre se tenoit
ferme, ils demeuroient arrestez, voyant devant eux toutes ces galeries
et portiques tourner à l’entour d’eux. Ils s’esmerveilloient davantage,
voyant les planchers tourner, comme fait toute la machine du monde,
estant iceux poussez et agitez par diverses rouës dentelées. Ils ne
voyent là aucun homme, ny aucune mouche, tant petite soit-elle, et
n’oyent qu’un bruit qui se fait à cause du contournement de cet’œuvre si
beau.
Balde veut aller vers le lieu d’où il entend venir le bruit des
marteaux: et rencontrant une montée, qui tournoit en forme de limace, il
monte par icelle, et neantmoins luy-mesme tourne, et se fait un double
tour: car toute ceste machine tourne tousjours en rond, et tire la
montée après soy, laquelle est suivie des degrez. Après avoir monté
plusieurs marches, ils trouverent une demeure, laquelle par plusieurs et
frequens tours environne ce coffre immobile. Il y a en icelle sept
spheres composées de diverses sortes de metail, desquelles la derniere
est plus petite que toutes les autres, et celle qui est la plus haute
est la plus spacieuse. La derniere est faite d’argent, et de souffre de
blanc fixe, meslé avec du mercure, s’accouplans ainsi par nature, et
lequel peut convertir l’estaing en fin argent. Là ils voyent fumer
plusieurs bouteilles pleines d’Athalac et de vinaigre, par laquelle
vapeur la matière d’argent perd sa blancheur, et se vest de couleur du
ciel, pour se monstrer plus agreable à la veuë des personnes.
Ceste machine, composée de pur argent, va ainsi tournant, et en icelle
est taillée la face cornuë de Diane. En après ils montent cinquante
marches, et là trouverent la sphere gelée de Mercure. Alphatar couleroit
instable et sans arrest, et n’opereroit rien, si avec iceluy n’estoit
meslé du Dragant, et du sel de Bocchus, et le tout distillé par
l’alambic. Et, par ce moyen, le serf fugitif se tourne en or, si la
medecine, comme il faut proportionnée, retient bien ses vapeurs. Tu ne
sçaurois muer les metaux sans Mercure: d’où vient que les Poëtes
chantent qu’il est le Messager des Dieux, sans lequel ne se peut faire
la guerre ou la paix. Ils montent derechef, et se trouvent au plancher
de la rouge Venus. Là le cuivre est enfin changé en or blond. Mais il y
faut despendre cent sacs de charbon, si on veut qu’iceluy acquiere la
nature de l’argent, et de l’or: toutesfois jamais iceluy ne reçoit leur
couleur, par le tesmoingnage de Gerber. Mais la despense sera moindre,
et le proffit plus grand de laisser le cuivre pour cuivre et en faire
des pots, ou chauderons, que de chercher de l’or en iceluy avec tant de
travaux, et tant de malheurs, et ne le pouvoir trouver qu’après plus de
trois mille folies. Du plancher de Venus, ils montent au cercle du
Soleil, et de l’or. Ce cercle est d’or, et semblable à Phœbus, lequel
après mille fatigues employées en vain, après beaucoup de temps perdu,
et plusieurs heures escoulées, a trouvé malheureux le vray art d’icelles
choses, et a trouvé la Pierre des Philosophes comprins en trois mots.
Ceste Pierre de plusieurs couleurs est composée des quatre elemens, du
feu, de l’air, de la terre, de l’eau; dont il est dit: Sec au dedans, et
chaud au dehors, humide et gelé, et a en soy quatre natures. Ceste
pierre est esprit, qui se change en un corps noble, brulant, et
semblablement volatil. Il ne s’enfuit point du feu, mais coule comme de
l’huille. Il multiplie, il affermit, et preserve par un long temps, et
peut rendre les morts à leur premiere vie. Ce present consiste en trois
mots, lequel est donné par Jupiter aux sages et bienheureux. Il
s’engrossist soy-mesme, conçoit de soy-mesme, il engendre de mesme, et
vit par soy-mesme, et se tuë en soy-mesme, il se ressuscite soy-mesme:
car ainsi Dieu l’a disposé. Ceste pierre est une teinture rouge, et une
blancheur vive concevant l’or, s’il est joint à la vapeur blanche.
Est-ce la pierre dicte Eliothropie, le diamant, la calamite, la
lipercole? Non: car icelle nage, soit qu’elle soit avec un corps, ou
sans corps[82]. Le diray-je enfin plus apertement? C’est la vie par
laquelle nous jouissons et acquerons le vray or. Ils viennent, puis
après, à la sphere de Mars, laquelle est toute de fer, et est affinée en
acier clair. Sans ceste matiere nos peines seroient inutiles, et partant
le fer est plus necessaire que l’estaing et le cuivre. Les marres sont
de fer, les rateaux, les faucilles, les faux, les tranches, et tous
autres tels instrumens avec lesquels on a pain et vin. Il n’y a rien
plus commode que le fer, ny plus propre. Aucun ouvrage d’Artisans ne
s’acheveroit sans le fer: les charpentiers travaillent après leurs bois
avec le fer; le bonnetier fait ses bonnets avec des aiguilles de fer;
les cordonniers font leurs souliers avec fer; un maçon maçonne avec le
fer ses murailles; un barbier ne rase la barbe sans un rasoir; et un
enguilmineur n’arrache les dents sans tenailles; un senneur ne chastre
les porcs sans fer.
[82] Le moyen âge attribua à des pierres précieuses souvent
imaginaires une foule de propriétés merveilleuses.
Après avoir contemplé ceste demeure de Mars, ils montent en la maison
blanche de Jupiter: blanche, dis-je, d’estaing, lequel blanchit les
corps noirs; mais peche en boüillant. Car il brise tous corps, excepté
celuy de Saturne et du Soleil, et de la Lune, avec lesquels il
s’affermist, et ne se retire plus d’avec eux. Laquelle faute (sçavoir
quand il brise ainsi les corps) quiconque la sçait corriger est heureux.
O trop heureux est celuy, qui pourroit incontinent changer en bel or ses
traveteaux, ses pierres, ses briques, et tout ce qu’il a! Mais, par ce
que ceste recepte naist avec l’homme, et ne se peut aisement apprendre,
heureux, heureux, qui sçait bien estamer ses poisles et ses pots, et qui
est excellent en l’art de pinterie! De ceste sphere d’estaing, ils vont
au plomb fluide de Saturne, et là trouverent deux cens artisans. Là se
presenta à eux, avec une face joyeuse, une belle, excellente, et grave
femme.
Balde, courtois, pliant le genoüil la saluë honnestement, puis la prie
de leur vouloir pardonner si avec telle hardiesse ils estoient entrez
dedans la saincte maison des Deesses. Ceste femme se sourit, disant
telles paroles: «Suis-je digne de veoir un si grand guerrier, qui est
reveré par le ciel, par la terre, par la mer, et par l’enfer? Je suis
ceste Manto, du nom de laquelle Mantouë a prins le sien, laquelle fut
bastie en l’eau par Ocnus au temps que le malheureux Cheval ruina Troye,
et ne vous estonnez aucunement si j’ay peu vivre jusques à ceste heure:
car, estant devenuë Fée, j’ay ce don de vivre tousjours jusques à ce que
le Juge supernel vienne briser le monde. Jusques à present Mantouë a
pâti et enduré soubs un cruel tyran, lequel luy a fait perdre toutes ses
honnestes meurs: mais maintenant est venue l’illustre, royalle, et
grande famille des Gonzagues, laquelle chasse partout les Aigles noires.
Ceste demeure, que vous voyez composée d’un si bel ouvrage, est toute
dediée à François de Gonzague; nous luy donnerons ce beau sepulchre,
après avoir acquis cent batailles, après avoir gagné mille trophées,
après plusieurs loüanges de sa belle vie, et après les ans du vieil
Nestor. Je preside et commande à ces richesses, et faits de maistres
Orfevres, et apprens et enseigne à faire l’or formé par la vertu de
trois mots, les noms desquels vous oyrez approchans vos oreilles. Et, en
disant cecy, la mere de Thebes et la nourrice de Cipade, en leur
chuchetant, leur dit plusieurs paroles en leurs oreilles, lesquelles ont
ceste vertu de faire toucher de la main les premieres origines des
choses, les vertus des herbes, les influences des estoilles, les divers
effets des pierres, et, en somme, leur donne advis pour avoir tousjours
la bourse pleine d’escuz: ce qui importe le plus, et qui acquiert un
plus haut honneur, qu’en estudiant en plusieurs livres, et contemplant
les astres perdre le jugement.
Cependant les nautonniers avoient bouché et raccommodé plusieurs fentes
du navire, et se preparent d’aller derechef tenter la malice des
diables. Balde avec ses compagnons se retire de la caverne de tels
orfevres, et se remet dedans le vaisseau, puis commande de mettre la
voile au vent. Les Zephires leur soufflent en pouppe, et laissent
derriere eux le sejour de la montaigne enchantée. Or, entre les
passagers, y avoit soubs le tillac un certain personnage ayant les yeux
vifs, la face plaisante, ort respectueux, tant séparé des autres, que
tout le long du voyage il ne dist pas huict paroles, estant, de sa
propre habitude et de son naturel, craintif et honteux: et, pour ceste
raison, se tenoit seulet à part. Son nom estoit Gilbert, lequel avec sa
voix et avec sa lyre estoit un second Orphée dans les bois, et un second
Arion entre les Dauphins. Il attiroit à soy l’ouye des rochers et des
forests. Balde l’envisageoit quelquesfois: mais iceluy ne pouvant
supporter la lumiere des yeux d’un si grand personnage, la rougeur luy
venoit au front et baissoit sa veuë. Balde, espris de cet homme, fust
mort alors, si aussi tost il n’eust sçeu qui il estoit, où il alloit, et
d’où il venoit, ce qu’il avoit envie de faire.
Ayant donc sceu qu’il estoit expert à jouer des instrumens de musique,
il le prie de vouloir recreer la compagnie, et avec sa douce voix
abreger la longueur du chemin. Cestuy-cy se resout d’obeyr à un tel
personnage, et d’autant plus qu’il se cognoissoit bon maistre en tel
art. Il tire d’un sac une viole, ou lyre pour dire mieux, laquelle il
manie avec l’archet, et par son chant rend tous les escoutans estonnez,
et comme esperdus d’esprit, tirant avec l’archet de longues et droites
cadennes: enfin commença à prononcer cette chanson, l’accordant avec sa
lyre:
A l’imprudent souvent
Plaist la mer infidelle,
Qui, avecques cautelle,
Luy présentant un vent,
Souëf, et gracieux
(Que nous nommons Zephire),
Cependant luy attire
L’Aquilon furieux:
Lequel, pour cest effet,
A tousjours auprès d’elle,
Pour se joüer, cruelle,
De nous, comme il luy plaist.
L’homme legierement
Sur elle se vient rendre,
Pour veoir et pour apprendre
Trop curieusement:
Pensant peut-estre veoir
S’y baigner les Deesses,
Et y peigner leurs tresses,
S’en servans de miroir:
Ou bien veoir le trident,
Et le char de Neptune,
Commandant à Fortune
Et à cet element.
Mais, quand bien loing de nous
Sont allez les rivages,
Et que mer et nuages
Seulement voyons-nous,
Et que la mer au ciel
De toutes parts s’assemble;
Lors avoir il nous semble
Dedans le cœur un fiel.
Pour vuider cet amer,
L’estomac se dégorge,
En rendant nostre gorge
Honteusement en mer:
Soüillant vilainement
Le sejour des Nereïdes,
Et leurs Palais humides,
Par tel vomissement.
Lors, sur un tel forfaict
Chaque vent en furie,
Pour venger son amie,
Se bande tout à fait:
Voyant un corps mortel
Estre si temeraire,
Et si hardy de faire
Aux Dieux esclandre tel,
Chacun se fourre en l’eau,
Pour nettoyer l’ordure,
Et, pour venger l’injure,
Se herisse la peau.
La barbe, leurs cheveux,
Se dressent, et leur face,
Malgré la froide glace,
S’enflambe toute en eux.
Et se haussant du fond
De la mer courroucée,
De mainte onde eslancée,
Enforment un haut mont.
Sur son dos enlevant
Le mal heureux Navire,
Lequel soudain se vire,
Aux Enfers s’abismant;
Par telle cruauté
Ils vengent les Phorcydes,
Avec les Nereïdes,
Esprins de leur beauté;
Fracassans le vaisseau
En pieces plus de mille,
Le donnans à la pille,
A tout poisson de l’eau.
O fols et insensez!
Le mal d’autruy n’enflamme
Le profond de vostre ame,
Et n’en estes poussez!
Avant que se mocquer
De Fortune legiere,
Et par audace fiere
Voulans sur mer voguer,
Sur vos predecesseurs
La tempeste eslancée
Devoit en la pensée
Vous rendre bien plus seurs,
Et non ores, au fort
De pareille tempeste
Menaçant vostre teste,
Desirer estre au bord.
Gilbert, durant qu’il chantoit ceste chanson, et pendant qu’il joüoit
ainsi de sa lyre, avoit tellement estourdi les oreilles d’un chascun,
que, si Boccal n’y eust promptement pourveu, le Navire n’eust point
porté des hommes, mais plustost des pots, des troncs, et des colonnes,
et pierres. Ce Boccal, comme nous avons dit cy-devant, estoit
Bergamasque. Iceluy, accourant incontinant, tire de sa sarcote quelques
pieces recousuës, et plus sales que le devantail d’un cuisinier. D’entre
ces drappeaux, il prend une gibeciere, laquelle soudain il met à sa
ceinture pendante au costé droict: puis, ayant rangé deux treteaux, met
une table dessus: et se tenant au devant d’elle, comme si un banquier
vouloit compter argent, il retrousse habilement la manche de son
pourpoint et de la chemise, et les rebrasse jusques au coude, comme fait
une lavandiere, quand elle veut laver la buée sur le bord de l’eau et
montrer ses grosses jambes aux barqueroliers. Gilbert resserre sa lyre
en son sac, s’assied près de Balde, prend garde à ce que vouloit faire
Boccal: lequel avoit jà tiré de sa besace trois ou cinq gobelets de
cuivre, et je ne sçay combien de petites pelottes plus grandes que
pilules, que Mesué[83] a declarées quand il a escrit: _Recipe pro
capite, una tria scrupula, fiat_. Il commence à joüer de son art de
passepasse, et si habilement, que Saramelle ne joüa jamais mieux devant
le Duc Borse[84]. C’estoit merveille comme il avoit la main subtile,
remuant si bien dessus dessous ces petites bales, que de trois en
paroissoient cinquante. Il met tantost un gobelet sur l’autre, tantost,
les renversant, les divise et separe le cul contremont, et sur iceluy il
met tantost trois, tantost cinq de ces petites pelotes, et une seule
tantost paroist. Ayant achevé ce jeu et mis à part ces gobelets, il
commence un plus beau mystere. Il se fait apporter une bouteille, non de
forte malvoisie, mais d’une douce: disant qu’il ne pouvoit autrement
faire ce qu’il avoit envie de leur montrer. Il la boit jusques au fond,
il jette le bouchon en la mer: puis, il ouvre la bouche, et monstre
qu’il n’y a rien dedans, et, grinçant les dents et les serrant, et les
couvrant de ses levres, souffle. Et, en soufflant, fait rire la
compagnie, leur estant advis qu’ils voyoient la nonne Bertuse, laquelle
avait une coiffe en teste, rechinoit des dents, et, avec une veuë
esgarée, grondoit en courant parmy le peuple. Mais qui croira ce que je
dis? Pendant que cestuy-cy souffle, voicy une farine qui luy sort de son
large gosier, laquelle souillant tous les assistans les contraint de
reculer. O! pensez quelle risée pouvoit estre entre les plus grossiers
d’esprit, qui estoient là presens! Toutesfois, cela n’esmeut point Balde
à rire davantage, sinon qu’en ce mesme temps il veid pendu au col de
Cingar le bouchon que Boccal avoit jetté en la mer, et luy mettant en la
bouche un morceau de pain, et luy commandant incontinent de cracher, et
le jetter hors de sa bouche, ô chose merveilleuse! voicy ce n’est plus
pain, mais crottes rondes de cheval. Cingar, selon sa coustume joyeuse,
et courtoise, endure tout, de peur qu’en se courrouçant, l’ennuy suive
le courroux. Que diray-je davantage? Devant les yeux d’un chascun, tira
les esguillettes de Leonard sans les rompre, et commanda à Gilbert de
les chercher au sein de Balde. De là, Gilbert tire l’un après l’autre (ô
combien! ô quelles choses!) à sçavoir, une bouteille, un miroir, une
escritoire, une sonnette, une semelle de soulier, une estrille, une
piece de verre, des cierges dont l’on use à l’Eglise. Balde s’estonne de
tout cela, et ne peut penser à quelle heure il a esté à la foire de
Lauzane, ou de Racanette, pour achetter telles choses, ne valans pas
cinq sols. Puis, Boccal commande à Gilbert de souffler du nez: ce
chantre ne refuse rien, il esternue deux, trois et quatre fois; soudain,
avec un grand bruit, luy sort du nez un taon, lequel est suivi d’un
grillon, et, après le grillon, trente poulx.
[83] Mesué est le nom que les occidentaux ont donné à un des plus
célèbres médecins arabes, Iahia, fils de Musoniah; il écrivait dans
le neuvième siècle, et il fut attaché à la personne du célèbre
calife Haroun-Al-Raschid. Il laissa de nombreux ouvrages fort
estimés dans l’Orient et qui, traduits en latin, firent longtemps
autorité dans les écoles de l’Europe; ils furent plusieurs fois
réimprimés pendant le quinzième et le seizième siècle.
[84] Le duc Borse, seigneur de Ferrare, vers la fin du quatorzième
siècle; fort amateur de la plaisanterie, il avait autour de lui
nombre de bouffons à l’égard desquels la tradition en Italie a
conservé le souvenir de maintes facéties, et on dit encore
proverbialement à quelqu’un qui veut rire en un moment inopportun:
_Non siamo più al tempo del Duca Borso_.
La fin de ces jeux advint, lors que Phebus estoit prest d’entrer en sa
maison, appellant à haute voix ses domestiques. Voicy Ptoe, Horie,
Pithie, Phos, Mitre, Mirine, qui se presentent pour descendre leur
maistre de son chariot. Les uns font tomber la fange des rouës, et les
nettoyent avec de l’eau; les autres meinent les chevaux à l’escuyrie,
les desbrident, et leur frottent avec paille fraische le dos suant, puis
les abbreuvent; et enfin leur baillent l’orge ordinaire.