LIVRE XII.

C’estoit lors quand le Soleil eschauffe les cornes du Toreau, lequel

porte sur son dos Europe parmy les senteurs odoriferantes du ciel, et

quand la terre, empreinte de la rosée, reçoit tout autour de soy sa

nouvelle cotte bordée de fleurs, les arbres recevans aussi un plaisant

ombrage par leurs feüilles nouvelles, faisans peu à peu les forêts

monter leurs brins et scions jusques au ciel. Le Rossignolt qui n’est

jamais las de chanter à pleine gorge jour et nuict _sol la fa_, excite

les personnes par son doux et plaisant chant à prendre repos, et

s’endormir dessus l’herbe ou à l’ombre. Apollo l’escuyer dompte ses

poullains pour les adextrer à son chariot; et Diane exprime durant la

nuict sa rosée: les fontaines vomissent leurs pleins ruisseaux, et avec

leurs petites ondes tremblantes abbreuvent les prairies, dont la Déesse

printanniere se resjoüist, et s’embellist avec telle diversité de

fleurs.

En ce temps, dis-je, Balde, Cingar, et le vaillant Leonard, descendirent

de leurs chevaux, non gueres loing de Chioze, et reposent leurs corps

sur la belle herbe à un certain ombrage. Là, y avoit un pin eslevant sa

cime fort haut en l’air, le feüillage duquel empeschoit l’ardeur du

soleil, et rendoit une ombre fort fresche. Ces trois cavaliers

descrochent leurs heaumes et habillemens de teste; detachent et

debouclent leurs cuirasses soubs ce bel arbre; et là se refrechissent

avec un doux vent de Zephire, qui souffloit. Là, avec doux et plaisans

discours, Leonard descouvre à Balde son amour, d’où nasquit par entr’eux

une societé inséparable. Et pendant qu’eux deux tenoient tels propos qui

leur estoyent fort agreable, Cingar deselle les chevaux, leur met en

teste les licols, et les laisse coucher et tourner sur la paille; et,

pendant qu’il les estable, il contrefait des pets de la bouche, _peit,

peit, peit_, pour les faire pisser.

La mer Adriatique n’est pas loing de là, laquelle on nomme le golfe de

Venise: vers icelle Cingar alloit pour guayer ses chevaux, et, y allant,

chantoit tout joyeux son _tire-lire_. Aussi-tost qu’il fut arrivé au

port de Chioze, ne faillit, comme estant bien accort et advisé, de tirer

de sa fauconniere sa bourse, de peur qu’on la luy couppast; car c’est là

des habitans du lieu un des plus beaux dons de nature, ou de vertu,

qu’ils ayent. Il void en ce port une grande caraque, qui portoit six

mille bottes. Icelle se preparoit pour aller en Turquie, après estre

chargée de plusieurs marchandises, quand elle auroit le temps à gré pour

desloger. Cingar appelle soudain le patron de ce vaisseau, et luy

demande s’il voudroit, en payant en bonne monnoye le passage, conduire

en Turquie, et au pays des Maures, trois compagnons, et autant de

chevaux. «Cela est difficile, respond le patron, et ne sçay quel moyen

je pourrois trouver pour vous satisfaire; car maintenant arriveront icy

trente marchands moutonniers du Tesin, marchands, dis-je, qui ont

tousjours grande abondance de laines, et qui sont saouls ordinairement

de pain de millet, et de grosse et espaisse bouillie. Iceux doivent

charger ceste caracque de moutons Tesinois.» Cingar luy replique: «Que

fait cela? Je te prie, patron, mon amy, reçois ces bons compagnons; je

te payeray à double. Nous ne sommes que trois, il ne nous faut pas

grand’place.» Enfin le patron le luy accorde, et le prie de venir

incontinent prendre leur place, avant que les Tesinois arrivent. «Je le

feray, respond Cingar.» Et aussi-tost tourne ses chevaux, et s’en va à

ses compagnons, lesquels, ayant le cœur joyeux, se deliberent d’aller

voir les pays estranges par mer et par terre. Ils s’en vont, trottant à

la façons Françoise, vers la mer, et arrivent au bord, où estoit ce

grand vaisseau, lequel ne sembloit point un navire, mais un fort

chasteau dedans la mer.

Là se voyent plusieurs Marchands Turcs et Allemans, travaillans à faire

emplir Muran de leurs marchandises: vous y voyez plus de mille facquins,

portans sur leurs dos pour un liard la charge d’un grand mulet, tant

l’appetit de gaigner estrangle ces pauvres fols. La plus grand part de

ces facquins sont Bergamasques: je ne parle pas des habitans de la

Bergame, la prudence desquels est par tout notoire; mais j’entends

seulement parler de ceux, qui, saouls de chastaignes et de panade,

sortent de la montagne de Cluson, et vont s’estendre par tout le monde.

Quand ils deslogent de chez eux, ils n’apportent rien sur eux; mais,

quand ils retournent, ha! combien ils portent sur leurs espaules de

nippes, s’en revenant gaillardement ainsi bien chargez. Ils sont

trappaux, refaits, gras, de large quarreure, l’estomach et la poitrine

toute couverte de poil. Une autruche ne pourroit pas tant digerer de

plomb, comme font ces facquins, de fer: chacun d’eux mange quatre-vingts

onces de gras fromage sans estre assis, disans que la nourriture de

fromage affermist l’eschine. Le fromage, dit Pizzanfare, engrossit le

teint: toutesfois ceste regle est fausse en nos facquins. Sont-ils rudes

à defendre leurs propres causes? Le Bergamasque, avec son dur langage, y

satisfera mieux, que ne sçauroit faire un Florentin, avec cent comptes

inutiles. Il n’y a pays, qui ne soit plein de facquins. Par tout vous

voyez mouches: par tout y a moines gallochers; vous ne verrez partout

pas moins de facquins. Pas une nation ne se ennuye du mestier de

facquinerie: les facquins sont extraits de la race Bergamasque. Ils

hantent les maisons des Nobles, et s’efforcent de complaire à Monsieur

et à Madame. Ces facquins donc travailloient lors à charger ce navire,

et portoient des fardeaux, qu’à grand’peine porteroit un chameau. Balde

s’embarque et aussi ses deux compagnons, et logent leurs chevaux en un

canton du vaisseau.

Voicy de loing arriver les Tesinois sublans souvent, ayans beaucoup de

bergers conduisans leur bercail, qui estoit en si grand nombre, que la

terre en sembloit couverte. Ils portoient sur leurs dos leurs

foüillouzes, et avoient leur gros mastins attachez à leur ceinture,

lesquels, quand il en est mestier, ils laschent pour se ruer sur les

loups et les tuer. Il y avoit plus de trois mille moutons, et avoient

tous la laine blanche, et estoient sans cornes. De la laine d’iceux se

font les bureaux et autres draps de grosse estoffe. On tire la premiere

par les oreilles dedans la navire: la quelle est incontinent suivie de

toutes les autres, sans avoir aucune peur; car Nature a donné ceste

faculté au bercail, de suivre tousjours la premiere, qui marche devant.

Mais quand ceste canaille de Tesinois eut veu Balde et ses compagnons

armez dedans le navir, et leurs chevaux occuper la meilleure place du

vaisseau: «O, dirent-ils, patron, pourquoy rompez-vous les accors faits

entre nous? Ne nous as-tu pas promis que tu n’en prendrois pas d’autres

en ce navire? Gardes-tu ainsi tes promesses? Oh! barquerolliers, vostre

foy est-elle ainsi entretenuë en son entier? O gens, à qui est propre de

donner des bourdes aux autres, et qui ne se soucient gueres de commettre

une fausseté! Tu es fol, et ne sçais, ô Chiozois, que tu fais, et tu ne

cognois point telle marchandise, et quel est ce meschant gain. Reçois-tu

des soldats et diables armez dans ton vaisseau? Jette ces François,

jette nos ennemis! Un paysan ne s’accorde jamais avec un gendarme, et ne

souffriroient manger leur viande ensemble. J’ay bonne envie de leur

rendre autant de bastonnades que nous en avons receu d’eux. Nous en

avons maintenant le moyen: il faut, dis-je, leur rendre le change, que

ces larrons s’en aillent hors d’icy, à leur faciende; il y a des forests

et des cavernes: en icelles font mieux leur demeure tels voleurs, que de

se venir mettre dedans des navires, et de se mesler icy parmy des gens

de bien. S’ils ne s’en vont, nous les jetterons en l’eau par force.»

Ainsi le plus grand paysan, et le plus audacieux, parla. Le patron ne

leur respondit rien, estouppe ses oreilles à une telle honte, laquelle

aucun masque ne pouvoit couvrir.

Or, Balde, entendant les parolles audacieuses de ce vilain moutonnier,

desgaine incontinent son espée, et met son bouclier au bras, et se

delibere d’attaquer ces braves marauts. Cingar le retient, et, en le

retenant, parle à luy en l’oreille, et le prie de luy laisser la charge

de faire ceste vengeance. «Cela, dit-il, mon Balde, n’est point seant à

vous, ny propre à vostre vertu naturelle; mais appartient plustost à la

subtilité de Cingar. Arreste-toy, je te prie: tu verras maintenant

merveilles; il ne faut point endurer l’orgueil d’un villain merdeux: les

uns riront; autres, croy-moy, pleureront.» Balde luy obeist, et rengaine

son espée.

Cependant le vent doucement s’enfle, et la mer commence à se cresper, et

faire branler ses ondes. Le vaisseau se sépare du bord, et peu à peu

s’avance au milieu, et laisse le rivage, lequel, en fuyant ainsi, semble

emporter avec soy les villes et pays. On ne void desjà plus les bois, on

ne voit que la mer et le ciel; et les mariniers, en chantant, se

reposent.

Cingar, cauteleux, voyant le temps proche, et propre pour mettre à

effect ce qu’il avoit en pensée, finement s’approche de l’un de ces

paysans, luy disant: «O, que voicy grande abondance de vivre! Veux-tu,

mon compagnon, me vendre un gras mouton?» Le marchant luy respond: «Moy!

trois, huict, quatorze, si un seul ne te suffit, moyennant que tu les

veüilles payer, et que tu m’en donnes au moins huict carlins pour

piece.» Alors Cingar, le marché arresté, et prenant son mouton, luy

compte de sa bourse huict carlins de cuivre, lesquels il avoit nagueres

forgez.

Les marchans estoient là presens; et toute la compagnie, riches et

pauvres, Lays, Moines et Prebstres, s’attendoient de manger chacun un

bon morceau de ce mouton; mais, Balde considerant la mocquerie, desjà se

prespare fort bien, et chuchette en l’oreille de Leonard. «Il sortira,

dit-il, tantost une belle farce: tais toy, je te prie, et t’appreste à

rire.» Cingar prend par les oreilles ce mouton qu’il avoit acheté en

presence de la compagnie, et le jette en la mer, du haut du navire.

Chose merveilleuse, et paradvanture malaisée à croire à la compagnie!

incontinent tout le troupeau à la file saute en la mer, et n’en demeura

une seule piece, qui ne sautast, et ne se jettast en l’eau[79]. Par ce

moyen, la mer fut toute couverte de poissons portelaines, et ces moutons

paissoient autre chose que de l’herbe. Les Tesinois s’efforçoient de les

retenir le plus qu’ils pouvoient; mais c’estoit pour neant; car enfin

tout ce bestail abandonna le vaisseau. Au temps du deluge, les poissons,

montez au haut sommet des montagnes, contemploient les forests, et se

promenoient joyeux par dessus les ormes et peupliers, regardans

au-dessous d’eux les prez et les fleurs; et maintenant le bercail paist

soubs les eaux l’algue, mange et boit ce qu’il ne veut, et se noye tout

à fait. Neptune lors feit un grand butin, s’esmerveillant d’où estoient

descendus tant de moutons: d’iceux il fait un festin aux Nymphes et

Barons de sa court, lesquels s’en farcirent à bon escient le ventre,

laissans soubs la table des ossemens pour les chats.

[79] Nous n’avons pas besoin de rappeler que Rabelais a reproduit

exactement ce trait (_Pantagruel_, liv. IV, ch. VII): «Tous les

aultres moutons, crians et bellans, commencèrent soy jetter et

saulter en mer après à la file. La foule estoit à qui premier y

saulteroit après leur compaignon.» Les commentateurs de maître

François ne signalent pas ce passage de Folengo; le docteur Regis

lui-même n’en parle point dans son volumineux commentaire sur

Pantagruel. La Fontaine s’est souvenu de ce trait lorsqu’il a parlé

«d’un mouton qui va dessus la foi d’autrui», et chacun a lu dans le

_Mariage de Figaro_ (acte IV, sc. VI): «La rage de sauter peut

gagner; voyez les moutons de Panurge.» Swift a de même parlé de

cette manie d’imitation chez la gent bêlante.

Balde creve de rire, Leonard en pette, et les autres en grongnent.

Cingar ne rit point; mais feint estre marri, et rapporte à mal’heur ce

qu’il avoit fait de guet à pend, et feignoit d’aller secourir ces

bestes; mais, au contraire, subtilement il les poussoit en la mer: et

vous eussiez dit à le voir bien embesongné, que les moutons estoient à

luy, tant il sçavoit bien accommoder sa mocquerie. Et parce que chaque

mouton, sautant ainsi, chantoit en prononçant _bai, bai_, sa miserable

mort, de là la prochaine ville fut nommée Bebba, et le peuple d’autour

fut par nos anciens appelé Bebbens. Iceux ont autrefois dompté les vieux

Poposses, et avoient sous leur domination les Malgariens.

Or, estant tout ce troupeau noyé et perdu, trente villains allerent aux

pertuisanes, et commencerent à s’escrier. Cingar incontinent prend sa

halebarde, appelle Balde et Leonard, lesquels aussi desgainent leurs

espées, et prennent leurs boucliers: dont ces paysans estonnez

retirerent le pied arriere, quand ils virent ces trois braves champions

en armes, et Cingar leur dit: «Osez-vous, villains, ainsi braver? Vous

vous en orgueillez, marauts? Dites-moy, poltrons maudits, dites-moy,

larrons, par quel droit pouvez-vous defendre votre cause? Est-ce

l’usance de vostre pays d’ainsi tuer les personnes? Ne puis-je pas

dependre mon bien comme je veux? Ce mouton-là estoit mien, ma bourse

l’avoit payé, et, vous, mangeurs de rabiolles, en avez tiré huict

carlins. Ne puis-je pas disposer du mien selon ma fantaisie? Que ces

gentils-hommes, ces mariniers, ces prebstres, ces beaux peres

confesseurs, qui ne voudroient dire une menterie pour tous les saincts

qui logent en paradis, en disent ce qu’il leur en semblera? Qu’ils

disent vérité, et qu’ils n’ayent respect à personne? Le fort gaste le

droit. Or sus, voilà les armes, qu’ils disent de quel costé est la

vérité, et que tout nostre differend depende de leur jugement? Si j’ay

tort, esperez en avoir la raison. Je suis assez suffisant pour payer un

monde de moutons: mettez aussi bas vos dagues roüillées; autrement, nous

vous monstrerons par effect, sans parolles, que c’est que d’un soldat en

armes. Ce nous est un sainct sacrifice, et agreable au ciel, et une

œuvre de charité d’escorcher villains. L’orgueil sied mal tousjours aux

nobles; mais c’est une meschanceté grande à des paysans d’estre superbes

et audacieux. La race de paysans est certes mal née: quiconque

favorisera et defendra les paysans soit pendu, et qu’aucun n’aye pitié

de luy que le paysan mesme! Quant à moy, je croy que les lievres et les

chiens, les loups et les brebis, les perdris et les cailles, avec

l’espervier, demeureront ensemble, plustost qu’on puisse trouver un

paysan, homme de bien. Veux-tu gagner un Citoyen? parle à luy avec

bonnes parolles; mais, envers un paysan, use seulement de baston. Les

grands Seigneurs sont vaincus par douces paroles, les filles par

presens, les enfans par la verge, les paysans avec le baston. Pais les

asnes de paille, les porceaux de gland, les chevaux et les bœufs de

foin, et les villains d’un tribal. Un villain fera cent mille sermens

pour une chose fausse; il tuera un homme pour un morceau de pain. Le

villain ne garde les status de l’Eglise, et dit qu’une beste ne differe

en rien de sa femme; il ne se soucie de mere, de fille, ne de sœur qu’il

aye. Il a si bon estomach, qu’il digere tout, et fait, comme l’on dit,

sa charge de toutes sortes d’herbes. Les poltrons ont toujours la

goutte, quand il faut travailler; mais, quand il dansent soubs le

chesne, ou soubs l’orme, ou soubs le peuplier verd, au son de la

cornemuse, et qu’ils trepignent des pieds sur la terre, lors vous diriez

que ce sont daims, chevres, et chevreulx, et blasphement le nom de Dieu,

les saincts et la Vierge Marie.»

Cingar, pendant ce sien discours, regardoit de travers comme un chien,

et tenoit son halebarde bas, toute preste à s’en servir, si ces villains

eussent voulu luy faire ennuy; mais ces lourdauts craintifs ne voulurent

assaillir le chat, n’ayans le temps lors propre pour eux, et le lieu ne

leur sembloit estre propre pour ce faire: mais retiennent leur trahison

pour un autre temps, et recelent leur cholere en leur cœur, demeurans

ainsi peureux et paisibles pour la présence de Balde.

Cependant Æole, Roy des vents, prenant en main son sceptre, monte au

haut de sa montaigne, et, de là estendant ses yeux par dessus la mer, il

ne voit à l’entour de soy aucun navire; car celuy auquel estoit Balde

estoit encore si loing, qu’il ne peut estre par luy apperceu sur la mer,

estant desjà devenu vieil, et ayant besoing de lunettes. Certainement,

s’il eut sçeu qu’un tel Baron eut esté sur mer, il eut retenu les vents

courroucez en prison. Ceste montagne est creuse, et de son sommet touche

le ciel, et le pied d’icelle est jusques au profond de la mer. Elle se

monstre très-aspre pour les grandes pierres et roches qui pendent autour

d’elle. En icelle n’y a aucunes forests; on n’y void aucunes herbes

verdoyer, là les prez n’engraissent le bercail. Au haut d’icelle, la

porte est barrée de grosses chaisnes, et icelle porte est toute de fer,

faite en la bouticque de Vulcan. Icelle ferme une grande caverne,

comprise soubs et au-dedans de ceste grande roche, en laquelle sont

enfermez les vents, comme en une prison: et là, estans cadenatez, crient

et heurlent avec divers soufflements, ainsi qu’on oyt des porcs gronder

en leurs porcheries, quand on est trop long-temps à apporter en leur

auge leur lavage et mangeaille. Là, dis-je, sont les vents de Note,

d’Auster, de Siroch, lesquels ne font que guetter à la porte pour sortir

dehors, et une heure leur dure mille ans, n’estant leur plaisir qu’à

tourmenter la mer: comme le veneur tient au chenil ses bracques,

levriers, et autres chiens, et ne leur donne beaucoup à manger, afin

qu’estans plus affamez, ils soient plus dispos à courir les chevreulx,

le jour et la nuict hurlent avec leurs voix importunes _bau, bau, bau_,

et ne laissent les voisins dormir à repos; car il y a aussi peu de

discretion en des chiens, qu’en ceux qui en veulent nourrir trois cens.

Le Roy Æole tient ces vents en ceste obscure caverne, afin que ceux qui

désirent avec voiles estendues passer les mers soient çà et là plus

cruellement tourmentez. O! miserable navire! et encore plus miserable le

patron, lequel est assailli à l’impourveu d’une bande de vents, lequel

est importuné, et tourmenté par le cruel Oest avec ses compagnons! O!

combien doit estre expérimenté en l’art de la marine, celuy qui combat

contre la troupe enragée des vents!

Æole donc, voulant donner plaisir à ses vents, ouvre les gros cadenats,

et fait ouverture des portes de fer, et entre dedans; les vents se

resjoüissent, et commencent à faire feste et ne se peuvent retenir,

qu’ils ne sautent de joye. Il les tance et les menace, et avec un baston

estrille leurs eschines; car ils font les fols, et taschent à rompre

leurs chaisnes, murmurans et desirans renverser et brouiller la mer, la

terre et le ciel. Entre iceux est Suest, le plus cruel de tous; les

autres sont Suroest, Nordoest, Oest, Sud, Nord ou Borrée, fils bastards

de la Tramontane. Nord-Oest, celuy qui jette de la bouche une bave

noire, et qui a les yeux bordez de rouge, comme si c’estoit chair salée:

il ne souffle point, qu’il ne hume et attire en son ventre cent mille

diables, renversant les estoilles et la mer ensemble. Mais, quand

Suroest fantastique agite la mer, s’il ne rencontre un contraire,

chemine tousjours avec pas mesurez. Le Nord ou la Tramontane, qui se

tient aux Trions glacez, laquelle a engendré Borée, estant engrossie par

le bouvier du ciel, qui meine sur son char Cynosure, par ses gelées nous

fait porter des fourrures, et à son occasion la laine des moutons nous

est de besoin. Borrée souffle vers nous, venant des Alpes d’Allemagne.

Ha! le miserable vaisseau, qui lors se trouve sur la mer, quand ce vent

rencontre un ennemy, et quand il est irrité par les autres! car lors il

dissipe, il rompt, il deschire et emporte tout. Le Sud apporte avec soy

tous les maux qui sont au monde, et, estant pestilentieux, infecte les

privez, latrines et cloacques, rend les personnes malades. Surest, le

pere de furie, et le parrain de cholere, lequel soufflant fait trembler

le plancher du monde: sa coustume est de souffler seulement du cul,

faisant par les nues des sons horribles, lesquels nous pensons estre les

tonnerres du ciel. Croyez-moy, ce ne sont à la vérité tonnerres du ciel;

mais son pet que Suest lasche à point. Nordest aime la division,

cherchant tousjours à combattre, et de troubler avec grand travail la

paix et repos; il amasse sous la nue flamboyante certains grains, qu’on

nomme tempeste et gresle. Ceste matiere ne tombe point en temps froid;

mais, lorsqu’Apollon brusle par trop la terre, qui est quand la chose

humide se lie et conjoinct avec le chaud, dont se fait une consolidation

de glace, laquelle apporte au nez une odeur sentant le soulphre et la

poudre à canon; et lors ce vent Nordest, comme espicier estranger,

l’ayant mise en un vaisseau, et la remuant souventefois sans dessus

dessous, forme de telle matiere de la coriandre, et la jette en terre

tout autour de soy, et lors fait que les paysans faitneants maudissent

le ciel, pour raison que telle tempeste gaste et ruine en une heure tout

le bled qu’on peut acquérir par un long temps. Il arrache les bourgeons

des vignes, rompt et égraine les raisins, et autant en fait des fromens

et seigles. Vous oirez ces meschants paysans blasphemer pour une telle

perte, et, eslevans les mains, faire la figue au ciel[80]. Est-Suest

vient du costé de l’Aurore avec une douce haleine; il appaise et adoucit

les chaleurs ardentes, quand Apollon passe. Les Novarois l’estiment et

l’appellent galant et bon compagnon, ne soufflant point comme Nort-Oest,

ou comme Sudoest, lesquels ont accoustumé de se mocquer, et pipper les

mariniers par un traistreux serain. Port-Noroest-Oest ne fait pas aussi

comme eux; mais va en liberté avec un soufflement doux et gracieux, soit

qu’il donne en pouppe, soit qu’il guide à orce; mais, s’il se sent battu

des autres, lors se courrouçant, il renverse la mer sans dessus dessous,

et donne tousjours advertissement de sa cholere aux Nautonniers, afin

qu’ils soient advisez et qu’ils se tiennent en cervelle. Il y a aussi

Oest, qui n’a point son pareil en douceur, lequel ne sçauroit esmouvoir

la mer la grosseur d’un petit poil. Ceux de Gennes l’appellent Maëstral.

Iceluy refait les Mariniers las et rompus, et met l’air en toute

serenité, et fait que le soleil revient, lequel s’estoit retiré pour

tempeste de Suroest.

[80] Cette expression se retrouve dans Rabelais (liv. IV, ch. XLIV):

«Un d’eux, voyant le portrait papal, lui feit la figue, qui est en

icelluy pays signe de contemnement et derision manifeste.»

Or Æole, ayant deschaisné tous ces vents, se tire à part, de peur qu’il

s’envolast avec eux; car peut-estre emporteroient-ils leur maistre par

l’air. La nuict au milieu du jour avoit espandu ses tenebres, et les

voiles s’embroüillans se remuoient en diverses façons. Le patron accort

avoit recogneu plusieurs signes, par lesquels il prevoyoit un temps

dangereux. «O, s’escria-il, moy miserable! Tantost Apollo bravoit, et

maintenant, comme mourant, il branle soubs une obscure nuage. Voyez

comme les Dauphins sautent avec leur courte eschine; regardez les Merges

sublans et voletans par-dessus les ondes, et l’aigle en tournoyant a

gagné le haut du ciel.» Et ce dit, il se prépare à résister aux vents.

Il commande aux Nautonniers plusieurs choses, et à l’un et à l’autre il

donne des charges. Les uns desnoüent des cordes, les autres les tirent;

autres les laschent, et vous oiriez cent sifflemens que ces cordes font

en les tirant et retirant; aussi le bruit se fait grand des uns et des

autres, en parlant et commandant.

Le noble Leonard estoit en un certain lieu du vaisseau, joüant aux

eschecs avec Balde, quand il s’esleva un grand bruit, non du ciel, mais

par la trahison de ces paysans, laquelle fut lors descouverte; car

Cingar estoit seul couché en un coing, lequel, estant bien endormi,

ronfloit comme un bœuf, n’entendant rien de cette tempeste, et dormant

si profondement, que des bombardes n’eussent sceu rompre son sommeil.

Ces paysans, à qui n’agueres Cingar avoit fait noyer tant de moutons,

l’assaillent pendant qu’il dort, et, le prenant en travers du corps, le

jettent en la mer, se vengeans enfin ainsi de leur perte, satisfaisant à

leur envie. Iceluy, quasi se noyant par ceste cheute, rompit son

sommeil, et ne s’en fallut gueres qu’il ne remplist d’eau ses chausses

au fond de la mer; mais, de bonne fortune pour luy, il avoit auparavant

osté et depoüillé ses armes, en sorte qu’il avoit les mains, les bras et

les jambes delivrées; aussi nageoit-il bien, et sembloit une grenoüille

ou un loir.

Cependant Balde avoit ouy ce bruit, et oyant comme Cingar demande

secours, en criant tant qu’il pouvoit, il luy jette des aiz en la mer,

et avec Leonard se tourmente fort, voyant son amy se noyer, par le bon

office duquel il avoit eschappé la mort; et, voyant que ces villains

jettoient des bois pour empescher que ce pauvre miserable s’attachast et

se print à quelque autre, il ne faut pas penser de quel diable il estoit

poussé, et, se tournant soudain en furie, dégaine, et du premier coup

fait sauter trois testes de ces villains en l’eau; et, pour ce coup, le

reste de cette porchaillerie tourne le dos, et ne veulent essayer un tel

tranchant. Balde les poursuit fuyans çà et là et aucuns se jettent dans

la mer plus tost que d’attendre le coup. Cingar, les voyant trepiller

dans la mer desjà rougie de leur sang, ne cesse en nageant de les

suivre, et, les prenant d’une main par le col, les jettoit au fond.

Leonard en avoit aussi fait trébucher plusieurs en mer, et, tendant une

picque, tira Cingar hors de l’eau. Et aussi tost qu’il l’eut tiré bien

trempé, et qu’il l’eust envoyé faire seicher ses habillemens, voicy

soudain arriver un tourbillon de vents, la Tramontane soufflant la

premiere, contre laquelle un vent du Sud pousse furieusement. Nort-Oest

y vient, renverse maisons, cheminées, fait voler la poussiere et esleve

au ciel les pailles et les buchettes, mais il est soustenu et repoussé

rudement par la violence du vent Nord-Oest, lequel, avec son dos courbé,

esleve des hautes montagnes d’eau. Sudest bruit et destache les

esguillettes de son fessier, et contrefait les tonnerres, fait trembler

le monde, et le ciel s’esbranle. Le Sud pestilent emplist la mer et

l’air de tenebres, et s’eslevent autres grandes montaignes d’eau par

telles esmotions de la mer, lesquelles baignent la supreme region de

l’air, et void-on les moutons paissans les ondes de la mer. Desjà les

cris et clameurs des hommes touchoient jusques aux abysmes du ciel; et

oyt-on un grand bruit des cordes, et toute la mer ne monstre que signes

de peur, faisant paroistre les couleurs de la mort. Les nues obscures

volent, poussées par des diables noirs. Le ciel flamboye par esclairs,

après lesquels Sudest retentist ses pets; puis agite plus fort les

vagues, jettant plus rudement ses bales. La Tramontane destache et

deslie ses froids cheveux, et, comme fole et lunatique, se fourre parmy

les ondes. Les Nautonniers en vain se travaillent de destacher les

voiles, car la grande violence des vents leur en donne empeschement.

Maintenant le Sud cruel a le dessus; maintenant le Nort est victorieux.

La mer mugle, et les astres sont lavez des vagues. La fortune menace

d’horrible mort les mariniers, lesquels pour n’avoir aucune esperance se

tourmentent à force de crier et se frappent la poitrine à coups de

poing; mais Balde n’avoit pour lors aucune peur de la mort, va çà et là,

exhortant tantost cestui-cy, tantost cestui-là; il donne secours au

Comite, aux Nautonniers, au patron; il excite un chacun, tourne et

dresse le timon; il ne s’espargne aucunement; il commande icy, il fait

cela; il conforte avec une voix hardie les couards; il lasche et roidist

les cordes, selon la volonté du patron: s’il ne les peut lascher, ils

les rompt. La tempeste, surmontant tout l’effort des Nautonniers,

renverse tout. Toutesfois Balde, n’ayant en teste ny bonnet, ny chapeau,

asseure les uns et les autres, et leur dit qu’il ne se soucie d’estre

noyé, moyennant que tous eschappent. Jà le Nord victorieux, ayant mis

ses compagnons sans dessus dessous, mugist, et luy seul offusque le

monde de tenebres, et excite par ses efforts des montaignes du profond

de la mer, jusques aux estoilles, descouvrant les maisons et palais de

l’enfer. Le navire desesperé gemit et pleure, et se rend las à la

tempeste son ennemie, demandant pardon. «Ostez, crioit le patron, ostez

la voile? Elle est trop moüillée, elle pese trop: l’arbre s’en ira à

l’orce, et se rompra à travers!» Incontinent tous se diligentent pour

obeir au commandement du patron; mais ils ne peuvent desmesler les

cordes, et chacun, tombant pour le grand vent, n’en pouvoit venir à

bout. Balde habilement prend sa halebarde, et d’un coup trenche neuf

cables, et les voiles tombent soudain à bas.

Cingar seul trembloit en un coing, et, pour la peur qu’il avoit de

mourir, lascha son ordure en ses chausses: les limes sourdes, les

crochets, les tenailles, ne luy servoient pour lors de rien, ny les

subtilitez d’un singe, ny les finesses d’un renard. La Mort le presse

partout; la Mort cruelle le menace de tous costez: il fait infinis vœux

à tous les saincts; il jure que le cancre lui vienne, s’il ne va tous

deschaux par le monde, et vestu seulement d’un sac; il dit qu’il ira

trouver Sainct Danes en Agrignan, lequel vit encore soubs la voute d’une

grande roche, et porte le cil de ses yeux pendant jusques sur les

genoux; il promet aller vers les sabots et galoches, lesquels Ascense

avoit autrefois portez, et lesquels furent prins en l’Isle de Taprobane

par les Portugais; et que là il fera dire des Messes par dix Moines, et,

en outre, qu’il leur offrira un cierge aussi grand et pesant, comme est

grand et pesant l’arbre du navire, s’il peut eschapper de ce danger: il

confesse avoir derobbé et volé plusieurs boutiques; avoir crochetté des

maisons, emmené des chevaux et poulains, et, s’en repentant, promet que,

s’il peut à present sortir de ce peril en liberté, il se rendra un

second sainct Macquaire, un autre Paul hermite, et, après avoir visité

le sainct Sepulchre, qu’il menera une vie pitoyable.

Pendant que Cingar en son cœur tremblant pensoit à telles choses, une

haute vague, surmontant la gabie, emporta avec soy plusieurs personnes

du navire, se tenant Balde contre icelle ferme comme un chesne. Cingar

pensoit estre lors depesché, et avoit à l’adventure embrassé une grosse

piece de bois. Ce fortunal s’aigrist de plus en plus, et ne sçait-on

plus quelle route tenir, ny en quel pays le vent emporte le vaisseau,

lequel tantost est eslevé jusque aux pieds de la lune, tantost donne du

fond contre les cornes des diables. Le patron, tout estonné, avoit perdu

l’escrime de son timon, et estant esperdu, crioit: «O! compagnons, nous

nous noyons! Avant qu’il soit trois heures nous irons souper avec les

morts! Toutesfois il semble qu’il y a encore un peu d’esperance, si nous

voulons descharger le vaisseau de tant de bales de marchandises. Or sus

donc, que regardez-vous? Preferez la vie aux biens? Qu’on donne aux

poissons ce qui pese le plus! Or sus, ayez courage de Roland, jettez-moy

ces males!» Lors chacun obeist au patron, et, comme sages et advisez,

donnent ordre à leur salut, et jettent tout ce qui pesoit le plus, comme

caisses de velours plein et de ras, de l’escarlate et autres draps, et

de pieces de tapisserie. Ils jettent tout en la mer, estimans en temps

de mort aussi peu ces choses que la neige en hiver. Les marchands

estonnez sembloient estre des statuës: «Ha! disoient-ils, à qui

avons-nous amassé ces richesses? Ha! en quelles miseres avons-nous passé

nostre vie?» Pleurans ainsi, et estans espris de miserable peur, sont

contraints de livrer à la mer leurs bales; car la vie leur plaist plus

que cent mille thresors. Le patron leur dit de rechef: «Ce qui vous pese

encore le plus, je vous dis que le jettiez au fond?» A ces mots, un

certain personnage, qui n’avoit pas grand bien, et n’avoit au vaisseau

aucune marchandise, et auprès duquel estoit assise sa femme, qui estoit

laide au possible, et qui estoit une diablesse envers son mari, la prend

et embrasse par le milieu du corps, et brusquement la lance dedans

l’eau, s’escriant: «Va, merde de diable, va! car je n’ay point ici

chargé plus pesante marchandise que toy.» Icelle s’en alla ainsi la

teste renversée sur les ondes, dessoubs lesquelles en peu d’heure elle

fut noyée. Ainsi s’en aillent toutes les laides, et qui ont mauvaise

teste. Ho! qu’ai-je dit? Mafeline l’a entendu, et ne veut plus m’en

conter; toutesfois nous l’apaiserons.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 36 / 53 题