Il nous faut lever les voiles plus haut, et un mystere plus pesant nous
contrainct de roidir l’eschine plus fort. Jusques icy ma barque a vogué
seulement sur les eaux de Cipade, lesquelles ne se font entendre que par
la voix des grenouilles, qui y font ordinairement leur demeure, et, par
leur mauvaise odeur, qui rien ne sent qu’un pur lavage de pourceaux;
maintenant je veux passer la mer Pietole, laquelle est plus dangereuse
qu’aucune autre.
O Pere boiteux, tu as si soing de tes baliverneries, si ta viole attire
les faitneans aux pilliers de Saint Marc de Venize, et si ta cornemuse
gagne de bon argent, tourne vers moy tes cordes canines avec ta douce
voix, qui endort par tes plaisantes chansons les rameurs volontaires,
qui sont ès galeres de Venise, et qui, par sa douceur et belle harmonie,
attire à toi le peuple! Viens aussi vers moy, ô Lippe Mafeline, qui
coustumierement suis les bons morceaux, et qui es le soustien des bonnes
coustumes de Coccaie! Invite ton amy à soupper avec toy. Jusques icy,
Bertazze m’a fait porter mes houseaux rompus; jusques icy, Comine a
laissé pendre mes brayes jusqu’à mes talons; mais maintenant il faut que
ce que je veux à present desduire, soit attaché avec de belles
esguillettes, pour celebrer la force d’un vaillant Baron, par dessus
lequel il n’y a aucun qui se puisse comparer à Hector, ou à Roland, ou à
Sanson qui emportoit les portes sur ses espaules.
Desjà Zambelle avoit esté mis hors de la prison, et la subtilité de
Cingar estoit toute evidente à un chacun. Le Preteur Gaioffe, se voyant
pippé, jette hors de la faulconnerie Zambelle, lequel avoit servi
d’appast. La mocquerie s’épand par toutes les ruës de la ville: on
recognoist les ruses et les finesses de Cingar. Car le pendard estoit
bien versé en tels stratagemes, desquels il usoit souvent. Le peuple de
Mantouë, tout estourdi, s’assemble, et là Zambelle leur recite sur
l’ongle toute la farce; l’un luy donne un chappeau de fleurs, un autre
une autre chose. Gaioffe, bouffé, se cholere contre soy-mesme, se donne
au diable. Il fait dire à son de trompe par tous les carrefours que, si
aucun peut prendre ces deux Cordeliers, ou ces deux ribbauds couverts de
si saincte robbe, ou seulement descouvrir et declarer le lieu où ils se
sont retirez, il aura pour recompense mille ducats. A ce cry, plusieurs,
picquez d’un tel gaing, cherchent partout et ne s’ennuyent d’y
travailler: ils courent çà et là; ils remuent tout; ils ne laissent
tonneaux, coings, cavernes, maisons, eglises, palais, tours; ils
descendent jusques dans les privez, dans les puits; vont chercher et
remuer les matieres fecales des privez publics. Car telle canaille n’a
aucune honte, quand il est question d’argent; elle ne pardonneroit ny à
son pere, ny à son frere, ny à son amy; c’est une très-meschante nature
d’hommes, et une malheureuse race, qui tousjours n’ont l’esprit tendu
qu’à gagner à toute reste, tels que sont ces sergens, ces bourreaux de
collecteurs de peages, de daces, et de doüanne.
Le bon hoste, au logis duquel estoient Balde et Cingar, avoit entendu
ceste recherche. Le meschant s’en vient devant le Preteur et Podestat,
et declare que ces moines gris estoient logez en son hostelerie, et en
fait bonne, suffisante et prompte preuve, tellement qu’il tire le
salaire promis. Aussi-tost, par le commandement du Preteur, tout le
monde s’esleve; on prend les armes, et se hastent pour aller assaillir
cette hostelerie. Le trompette, qui marchoit devant, advise ce jeune
homme Léonard, ce Baron, dis-je, qui avait circui le monde pour voir
Balde à cause de sa grande renommée, et pour acquerir son amitié, et
lequel ne sçavoit rien de son entreprinse. Ce trompette l’advertit, et
le prie de desloger de ceste hostelerie. Cingar, voyant cecy, parle en
ceste sorte à Balde: «Ha, mon Balde, nous sommes contraincts mourir!
Voicy le danger tout eminent. Enfin le renard tombe en la trappe.» Balde
le regarde et luy respond: «Qui a-il, mon Cingar, qui me puisse arriver
de plus honorable que de perdre la vie en combattant? C’est la derniere
et souveraine loüange à un soldat de mourir en une bataille.» Cingar, à
la persuasion de Balde, se rasseura et perdit la peur, et par la
fenestre avec une corde se coule à bas, esperant enlever les chevaux de
Leonard; mais les valets d’estable, ayans jà mis sur eux les selles, les
accommodoient à cause que Leonard vouloit monter dessus. Balde demeure
seul en la chambre et se prepare aux armes, et une heure luy sembloit
mille ans.
Leonard, ignorant tout cecy, laisse la viande et commande à ses soldats
de descendre à bas. Ils vont à l’escurie pour monter à cheval. Comme
Leonard avoit desjà le pied en l’estrier, Cingar tout armé l’appelle,
et, approchant hardiment, prend la bride du cheval et luy dit:
«Demeurez-là! le Preteur et le Senat vous commandent de venir à pied, et
donner secours à ceux qui veulent prendre Balde, lequel est icy caché,
et on vous recompensera bien de vostre peine.» Leonard respond: «Mon
Balde est-il icy logé? Au contraire, je jure Dieu que j’exposeray ma vie
pour Balde. Suyvez-moy, tous mes gens et soldats! La mort me sera
maintenant douce et très-agreable.» Et soudain se met legierement en
selle. Cingar, joyeux au possible, lui descouvre tout, parlant à luy à
l’oreille, et, ne luy demandant autre aide que de leur vouloir prester
deux chevaux, avec lesquels Balde puisse éviter à ce danger. Alors
Leonard descend de cheval et baise Cingar avec demonstration de grande
amitié, et luy dit: Il ne nous faut pas demeurer icy longuement, et
n’est temps de deviser trop. Allez, je vous suivray, et mes soldats
viendront quant et nous: je suis resolu d’espandre ma vie pour Balde.»
Cingar ne demande que des chevaux. Leonard ne baille point seulement les
chevaux, mais aussi l’espée de Balde, laquelle Cingar prend et la met à
sa ceinture, et puis prie Leonard de s’en aller avec ses gens vers une
porte de la ville, feignant de la vouloir défendre et garder, si
d’adventure Balde la vouloit forcer et passer par icelle; et qu’estans
là ils soient advisez, que, si d’adventure eux deux se retirent en cet
endroit, ils leur facent passage, et soudain relevent le pont-levis. «Je
le feray ainsi!» respond Leonard, et soudain remonte sur un autre cheval
et se haste d’aller, estant suivy de tous les siens.
Or une grande trouppe de bragards, conduits par l’hoste, qui rapportoit
ses mille ducats, approchoit; desjà toute l’hostelerie estoit pleine
d’aussi grand nombre d’hommes, qu’il en sçauroit tenir au fort chasteau
de Milan. La sale en estoit pleine: un grand bruit s’eslève par tout,
ils braillent, ils crient: «Sortez, sortez, meschans!» L’hoste leur
montre la chambre ouverte, en laquelle estoit Balde, lequel voyant la
porte ouverte, et en icelle plusieurs pointes de picques tenduës contre
luy, du premier coup qu’il tira avec son javelot, il perça l’estomac du
Connestable, et le renversa mort, et, retirant son bois, en enfonce un
autre, qui tombe sur le ventre estendu comme une grenoüille. Sur le
seuil de l’huys, il se fait un grand abbatis, et les assaillans furent
contraincts se retirer à quartier. Cingar estoit cependant en certain
endroit, tenant les chevaux pretz si d’adventure Balde y venoit: durant
ce combat, Balde escumoit d’ire, et de cholere se mordoit les ongles,
et, pensant comment il pourroit eschapper, se met en furie. Cependant
une grande clameur s’esmeut, crians tous: «Prenez ce larron; tenez
ferme; prenez ce meschant; apportez du feu, des eschelles; entrez sus,
frappez, gardez bien!»
Balde, combattant, s’enflamme en la face, non moins que fait Vulcan,
quand avec les tenailles il tient une lame de fer dedans le feu, remuant
de l’autre main ses soufflets, et laquelle il bat après avec Bronce et
Sterops ses forgerons. Il se vire en l’air, comme un autre cerf; il ne
disoit aucune parolle; mais, quand il veid que ceste canaille de sergens
avoient peur et estoient espouvantez, il les agasse, il les provocque,
et les menace: que pensez-vous, dit-il, faire, meschans coquinailles? Je
vous tueray tous comme vaches. Je ne vous crains, je ne vous estime
rien, canaille!» En ce disant, frappoit tousjours sur eux et les mettoit
jambes contremont. Personne encor’ qu’il aye la rondache au bras, n’ose
passer le seuil de la porte tout abreuvé de sang; car, avec son javelot,
il perce tous leurs boucliers aussi facilement qu’une clisse à faire
fromage. Cependant il n’advise pas à pouvoir sortir dehors, et se
contente de combattre ainsi avec tant de personnes, desquels sept ou
huit pouvoient seulement venir aux mains. Les autres ne font que crier
et menacer de loing. Ils commencent à escheller tout autour, afin que
chacun y peut faire son devoir. Balde appercevant cette entreprinse, en
frappant il songe à ce qu’il doit faire, ou de sauter du haut de la
fenestre, ou de se fourrer au plus fort de ses ennemis, n’estimant sa
vie une cerise.
Pendant qu’il est ainsi empesché, une grande partie de la muraille
tombe, et le misérable Balde se trouve quasi enfouy dedans les pierres.
Incontinent chacun accourt comme font les Loups quand d’adventure ils
voyent un toreau par terre, pensant le manger s’ils peuvent estre
maistres de luy: mais, se levant, sans estre atteint d’aucune blessure,
et de cornes et de pieds les chasse au loing. Ainsi mille personnes
veulent assommer Balde, tombé sous mille pierres, mais il se
despatrouille habilement de dessoubs ce monceau de pierre, et,
s’arrachant de là, s’escrie. Mais, ô malheur! retirant son javelot
enfouy en ce debris, ne retira que la hampe, y demeurant le fer. Il la
prend avec les deux mains, et d’un saut se jetant au milieu de la
presse, chacun lui fait voye, en luy tournant les talons; personne n’y
veut aller foüiller avec son nez pour y chercher des trufles, et estime
plus grande louange en estre loing que de passer plus outre. Mais cet
amas de peuple se renforce davantage. Toute la ville y accourt. Gaioffe
le menace de le faire rostir tout vif et donner aux chiens ses boyaux.
Il est incontinent environné, et tant plus il se void pressé, plus luy
redoublent les forces, il pare çà, pare là aux coups. On luy donne par
les flancs, par derriere, par devant; autres le chargent, à droit, à
gauche, avec des revers; on crie après luy: «Demeure, larron, demeure,
pendard!» Le ciel, la mer, la terre, tout retentit des voix et bruit
merveilleux de ce peuple. Depuis le bas jusques en haut, ceste
hostelerie est remplie d’hommes, et neantmoins ce brave champion ne
s’estonne aucunement, estant asseuré contre telle canaille, tout ainsi
qu’est la tour de Cremone contre les vents, et devenoit plus robuste et
vaillant par le sang qu’il voyoit espandu autour de soy.
Cingar avoit l’oreille tenduë à ce grand tintamarre, et n’avoit aucune
esperance que, luy et Balde, peussent monter à cheval. Il se delibere
d’aller mourir avec Balde, et prend un espieu de ceux qu’il avoit
desrobbez à Leonard, et, montant en la montée, il rencontre l’hoste, qui
traitreusement avoit descouvert Balde. Il ne le feit point reculer, ny
luy dire: _Garde!_ mais, du premier coup, sans dire gare, luy fendit la
teste jusques à ses grandes oreilles, et, luy donnant un autre coup
dedans le ventre, luy fait sortir les trippes au vent.
Nous avons souvent experimenté que qui cherche à tromper autruy est avec
le temps trompé luy-mesme[71]; mais Cingar, n’oubliant ses bonnes et
anciennes coustumes, aussi tost qu’il veid cestuy-cy mort par terre, il
jette la griffe sur la bourse qui estoit bien pleine et pesante, et
laquelle, comme est l’usance de telles gens, estoit cachée en la
brayette. Cingar la fourre en sa manche, puis entre en la sale. Il
trouve là un horrible chamaillis; il voit Balde entre cent espées et
cent facquins, faisant merveilles avec son javelot, luy estant advis
qu’il voyoit un ours entre des mastins enragez, ou un aigle entre des
corbeaux. Cingar, approchant, luy dit: «Je suis Cingar! tiens ferme,
Balde, et ne lasche les armes, entre lesquelles mourons avec honneur
plustost que de servir de proye avec nostre honte à Gaioffe! Et, vous,
poltrons, marraus, race de couards, pourceaux, escampez d’icy, escampez,
marroufles! N’avez-vous honte d’estre tant contre un? Quelle loüange,
quelle reputation vous en adviendra-il?» Cingar, parlant ainsi à eux, se
fourre au milieu d’eux, et fait paroistre que les effects suivent
promptement les parolles. Il encourage Balde; il fait voir aux uns les
boyaux des autres; il pousse l’un du bout de la hampe de son espieu, et
avec le fer en met par terre un autre. Il se jette en l’air, il ne
repose aucunement sur ses pieds: il pare aux coups de toutes parts.
Balde, se voyant assisté du secours de Cingar, manie son javelot avec
une si grand’force, qu’il le rompt en cent mille pieces, et du coup
assomma plusieurs hommes. Ceste canaille, voyant son javelot brisé,
incontinent se précipite ensemble, pensant le prendre, et se rue sur luy
comme feroit une montagne, qui cherroit en bas. Balde n’avoit rien aux
mains que ses gants. Il combat des poings, des dents, et des pieds, et
ne donne coups à faute. Un tombe par terre; à un autre il donne un si
grand coup de pied dans le cul, qu’il le fait voler en haut comme une
corneille, et tombant sur le plancher, se rompt le col.
[71] Cet adage se retrouve parmi les _Proverbes communs_ du seizième
siècle:
Qui d’autruy tromper se met en peine,
Souvent lui advient la peine.
Cingar, ayant l’œil toujours sur son amy, se retournant vers luy, le
void sans baston en la main, et bien enserré. Ayant grand peur de luy,
il se ruë comme un porc sanglier sur ces gens, et s’approche de Balde;
et là, avec son espieu, tout autour de soy, il chasse ces mouches
bouvines, et de son long baston il leur perce le ventre. Alors, tirant
du fourreau l’espée de Balde qu’il avoit ceinte à son costé, la luy
baille, et luy dit tout haut: «Voilà ton espée, Balde, prens-la, et la
rougis comme coral au sang de tes ennemis!» Balde, joyeux au possible,
la prend, en faisant un saut, et, la prenant avec les deux mains,
commence furieusement à faire une cruelle boucherie, plus que n’en feit
Renaut à Roncevaux. Vous n’eussiez veu au plancher, que des bras, des
testes, et des jambes espanduës. Comme un toreau estant en amour d’une
jeune genisse se met en furie, quand il est harcelé de gros mastins, et
frappe les uns du pied, renverse les autres de la corne, fait voler en
l’air le sablon en rendant un horrible mugissement: ainsi ce brave et
valeureux Balde, eschauffé, tranche testes et jambes, bras et mains; et,
contournant ses yeux remplis de rage et de cholere, faisoit peur à ceux
qui pouvoient le regarder. Son corps enfin est tout souillé de sang.
Cingar est à son costé, et, soufflant de rage, combat cruellement,
donnant des coups orbes à droicte, à gauche, des revers, des montans; il
crie à Balde, chacun l’oyant: «O Balde, viens après moy, et me suis! Je
veux par force descendre à bas: qui est l’espée, ou la pertuisane, qui
m’en pourra empescher?» Et, en ce disant, avec son espieu tout
ensanglanté, rompt telle presse, et, se faisant ouverture, descend le
premier. Balde le suit, et soustient les coups qu’on eust donné par
derriere à Cingar, rendant à son amy le plaisir qu’il avoit reçeu.
Tout le peuple lançoit pierres, bricques; et de loing estoit jetée sur
eux une infinité de cailloux; et, qui est le pis, du haut de la
couverture ils jettoient en bas de l’eau bouillante, et estoient si
maladvisez, qu’ils ne prenoient pas garde s’ils jettoient sur leur amis
ou ennemis, tellement que ces gros beuffles baillerent la pelade à plus
de cent, comme la maladie dite Mal de Naple[72] a fait quitter le poil à
plus de mille putaciers renommez, et comme la teigne chasse les poux. Tu
ne fus pas exempt de cette eau chaude, Cingar, car plusieurs de tes
cheveux en tomberent, et chacun t’appeloit depuis: «O le pelé, ô le
pelé.» Autres jettoient du brasier tout ardent, et autres, des laz, des
cordes à nœud coulant, des chaisnes, pensant prendre et arrester avec
icelles Balde, comme ils avoient fait une autrefois; mais la souri, une
fois eschappée, ne se reprend plus à la mesme souriciere.
[72] Tout le monde sait quel est le mal ainsi désigné; il serait fort
superflu de rechercher l’étymologie de ce nom; nous signalerons
seulement ici à cet égard un opuscule curieux, les _Sept Marchands
de Naples_. C’est un dialogue en vers imprimé vers 1525 et qui est
extrêmement rare, quoiqu’il en existe plusieurs éditions. Il a été
réimprimé en 1838 dans une _Collection de poésies, romans_, etc.,
publiée en lettres gothiques par M. Silvestre, et il est compris
dans le t. II, p. 99-111, des _Anciennes poésies françaises_,
éditées par M. A. de Montaiglon pour la Bibliothèque elzévirienne de
M. Jannet.
Les Italiens, à l’époque où Folengo écrivait, plaisantaient
volontiers sur la nouvelle et terrible maladie qui était venue
frapper le genre humain. Nous ne citerons qu’un seul exemple de ces
joyeusetés: l’auteur d’un livret très-rare, imprimé à Mantoue en
1545 (_Cicalamenti del Grappa_), discutait la question de savoir si
la belle Laure n’avait pas donné à Pétrarque _il mal francese_. Il
annonçait dès le titre de sa composition qu’il faisait l’éloge de ce
mal (_cosa tanto buona, tanto utile, tanto salubre e a i desiderosi
della virtu tanto necessaria_), et il dédiait son œuvre à la signora
Antea, parce qu’elle avait répandu partout cette maladie et qu’on
lui devait une augmentation dans le prix du bois d’Inde,
c’est-à-dire du gaïac.
Cingar estoit jà descendu du degré jusques à bas, et Balde ne le perdoit
de veuë, et le suivoit pas à pas. Il y avoit en ceste hostelerie une
petite court, à travers laquelle on alloit à l’escuyrie, en laquelle
Cingar avoit accommodé les chevaux tous prests à monter dessus. Iceluy,
d’un coup de pied, enfonce la porte, et la jette par bas. Pendant qu’il
monteroit à cheval, il fait arrester Balde au devant de la porte, et là
se tenir ferme comme un pillier, pour en empescher l’entrée, laquelle
lors ny Mandigar, ny Sacripant[73], ny Rodomont[74] n’eusse peu forcer.
La meslée fut là si horrible, que des morts tombans les uns sur les
autres, il s’en feit une montagne. Et comme on void penser à sa
conscience un Suysse ou un Lansquenet, quand ils s’efforcent de gagner
la bresche faite à une ville qui seroit abandonnée au sac, ayant le
bruit d’estre fort riche; mais, pour entrer dedans et gagner le haut de
la muraille et des tours, c’est là où est la peine et le travail, et
bien souvent les chausses sont abreuvées d’une puante matiere, quand ils
voyent un gros canon bracqué au devant d’eux et jà prest à vomir une
grosse bale: ainsi ce peuple se retient, et prend pour le mieux de
reculer le pas, voyant ce diable de Balde foudroyer tout avec son espée,
et rompre et briser tout ce qui paraissoit devant luy, ainsi que feroit
une coulevrine.
[73] Géants qui jouent un rôle dans les anciens poëmes italiens
consacrés au récit des exploits des chevaliers errants.
[74] Rodomont tient une grande place dans l’_Orlando innamorato_ de
Boiardo; c’est le plus redoutable de tous les Sarrasins, mais il
trouve en Roger un vainqueur.
Cingar, comme est l’usance de la guerre, avoit bien equippé les chevaux,
leur avant mis les chanffrains au front, les bardes sur les flancs, et
la maille sur la poitrine. Il monte sur Rochefort, et prend une masse,
et en l’autre bras un rondache de fin acier. Il sort d’un saut hors la
porte de l’escurie, comme un foudre, et advertit Balde d’aller monter à
cheval, lequel entre dedans, ce pendant que Cingar soustient tout
l’effort. Balde monte d’un saut sur le Frison, qu’on nommoit
Brisechaisne. Ces deux Cavaliers, comme fait un torrent à travers les
bleds, quand Jupiter se courrouce, poussent leurs chevaux là où ils
voyent la plus grand’presse. Iceux, des pieds, renversent celuy-là:
courrans, heurtent cestui-cy: et, avec les dents, en prennent aucuns
par-dessus le col, les brisant entierement, et ensanglantans leurs
mords, et noyans leurs yeux en sang, et s’eslevans debout sur les pieds
de derriere, et soudain retombans sur ceux de devant, en donnant du
derriere de grands coups de pieds: vous eussiez veu voler en l’air des
corps tombans tout roides morts. Bayard[75] n’estoit à comparer à tels
chevaux, combien qu’il portast sur son dos sept diables. Rien ne peut
demeurer entier contre la force de leurs pieds: ils mettent tout en
poudre, et brisent tout aussi menu que chair à pasté. Balde est fort
aise d’avoir un tel cheval, un tel frison entre les jambes: la force
d’un cheval redouble le courage d’un guerrier.
[75] Ce cheval, qui portait les quatre fils Aimon, est fameux dans les
romans de chevalerie; Boileau en a fait mention (satire V):
Mais la postérité d’Alfane et de Bayard,
Quand ce n’est qu’une rosse, est vendue au hasard.
Ces assaillans s’augmentoient en nombre de toutes parts, et tant plus on
en tuoit, plus sembloit en renaistre, tellement que les monceaux des
morts croissoient si haut, qu’ils bouchoient quasi les entrées. Desjà
Cingar se lassoit, et Balde avoit receu cinq playes, bien qu’elles ne
fussent mortelles. Cingar lors dit: «Balde, jouons maintenant des
esperons, et gagnons le haut, pendant que ces chevaux nous en donnent la
commodité.» Balde, trouvant cet advis bon, suit Cingar; et,
escarmouchans à toutes mains, ouvrent tout ce gros esquadron, et sortent
hors de ceste hostelerie, et galloppent à coups d’esperon vers la porte
de la ville, et les chevaux couroient si legierement, que vous les
eussiez jugez voler. Et le peuple, courant après, crioit tant qu’il
pouvoit: «Prenez les larrons! A, a, a, prenez, arrestez!» Leonard, qui
les void venir vers luy, accourans à bride abbatuë avec l’estoc en la
main, tire soudain son espée du fourreau et en donne si grand coup sur
le col de celuy qui commandoit à la porte, qu’il luy oste la teste de
dessus les espaules. Lors ceux qui estoient en garde, voyans leur
Capitaine mort, mettent promptement la main aux armes, et environnent
Leonard, le pressant de si près, qu’incontinent il receut quelques
estoccades; mais, poussant son bon cheval, d’un saut il se delivra de
telle presse, et ce cheval le porta hors des lances, picques,
hallebardes, et javelines, qu’on tendoit contre luy. Tous les gens de
Leonard manient aussi les mains, voyans leur Capitaine en telle
destresse. Ils ne s’amusent à regarder voler en l’air les corbeaux, ou
les corneilles après le Milan, avec leur _cro, cro, cro_, mais, s’estans
unis et ralliez ensemble, secourent leur Seigneur. Ils n’estoient que
quarante, qui combattoient contre trois mille. Vous eussiez veu icy une
infinité d’espées rompre et casser des boucliers, des bras, des jambes,
et froisser des espaules. Ici oyoit-on les voix miserables de ceux qui
en grand nombre rendoient les abbois. Et ne s’en falloit point
esmerveiller; car la race Romaine, encor’ qu’elle fut petite, est celle
qui chasse les Arlots, et la gent de Marcere. C’est elle, à qui cent
Turcs, autant de Sophiens, et mille Soldans, ont autrefois fleschi le
genouil. C’est elle qui, avec peu de nombre, en a chassé et fait fuir
trois fois autant, leur faisant monstrer le derriere tout souillé de
fange. C’est elle qui, en sçavoir, a surmonté les Grecs, qui, en armes,
a excellé les Mores, et qui, en conseil, a suppedité les uns et les
autres. C’est elle qui a eu ce pouvoir de renverser autrefois par terre
les hauts couplets des montagnes, et d’embellir, et enrichir ses maisons
et Palais de grandes colomnes et gros pillastres, faisant toucher leurs
couvertures jusques au ciel, et enfumer les estoilles avec la fumée
sortant de leurs cheminées. C’est elle qui, suivant Leonard Romain, et
estant en petit nombre, fait autant et plus que ne feroient des Suysses,
et autre mille canaille. En cet estour, l’un crie: «Sainct Pierre!»
l’autre: «Sainte Marie!» un autre: «Ha, mon Dieu!» un autre crache son
ame dehors; un autre, tombé par terre, est foulé soubs les pieds des
chevaux; l’un fuit, tenant entre ses mains ses trippes sortant de son
ventre; l’un frappe; l’autre pare; l’un fuit; l’autre le suit.
Mais Cingar avec Balde approchant, voicy Zambelle, toute la gloire du
monde, lequel de loing se présente, et avec ses menaces et parolles
pense estonner et faire trembler le fleuve d’Acheron: «Demeurez,
meschans! crie-il tant qu’il peut; demeurez, larrons! Je suis maintenant
bourreau par le commandement de Monsieur. Il m’a donné charge de vous
pendre, et non sans occasion. Et combien que je ne sois fort habile à un
tel metier, la volonté que j’ay de me venger m’y fera maistre.» Puis il
se met au-devant, presentant une fourche fiere, voulant avec icelle
donner dedans le flanc d’un cheval. Balde, en passant, le prend par le
collet, et, avec la mesme soupplesse que le Milan et la Cresserelle
enlevent de terre un mulot qu’ils auront apperceu voletant par l’air,
luy fait perdre terre, et le met à travers l’arçon de sa selle, et de la
main droite luy serrant les jambes, et de la gauche luy saisissant le
col, comme fait une chambriere quand elle veut tuer une poulle,
estrangle ce pauvre miserable, et l’envoye chercher sa Chiarine. Toute
la compagnie de Leonard estoit jà morte, ayant eu affaire chacun d’eux
contre deux cens. Et là Leonard eust aussi trouvé sa sepulture, si
l’invincible puissance de Balde ne fust promptement arrivée; lequel,
voyant ce jeune homme ne se soucier de la mort pour soy et pour son
honneur entre tant de personnes armées, commence à tirer du profond de
son estomach une horrible voix, et, se fourrant au plus épais, donne de
cholere un si grand coup de son espée, qu’il avalle en une seule fois
sept testes de dessus les espaules des premiers qu’il rencontra. Puis,
il apperçoit à une hauste fenestre du Palais le Preteur Gaioffe, qui
brailloit tant qu’il pouvoit: «Or sus, disoit-il, mes vieux soldats,
prenez-moi ces larrons! Ruinez et perdez ceux qui sont nostre ruine!
Ostez de ce monde telle puanteur. Que tardez-vous tant? Comment, vous
qui estes mille, ne pouvez en prendre trois? Y a-il si grande coüardise
parmy nos guerriers? On ne sçaurait trouver au monde une telle
villacquerie et lascheté.» Ces parolles font ressouvenir soudain à Balde
les vieilles offenses qu’il avoit receues: il donne dedans le Palais à
travers mille espées, et, au pied de la montée, descend de dessus
Brisechaisne. Brisechaisne s’arreste, et ne se laisse prendre. Si
quelqu’un s’approche de luy, il chauvit les oreilles, et donne le reste
à celuy qui pense toucher à sa selle. Telle sagesse a esté souventefois
esprouvée ès chevaux. Balde estoit jà monté au haut du degré, avec
l’espée au poing toute barbouillée de sang et de cervelle. Et combien
que naturellement il fust fort et puissant, toutesfois la haine luy
augmentoit grandement la force. L’envie qu’il avoit de massacrer Gaioffe
n’estoit point tant pour se venger de ce qu’il avoit esté arresté
prisonnier par sa fraude, que parce qu’il estoit un mauvais tonneau pour
les bons citoyens et pour les gens de bien.
Il y avoit dix familles de la ville qui n’estoient point contraires à
Balde, lesquelles souloyent aller à la guerre soubs la charge de
Sordelle. Iceux estoient les Aguels, les Abbateens, les Caprians, les
Gornes, les Alebrands, les Tosabezzes, les Coppins, les Connegrans, les
Cappes et les Folengues. Ces nobles gens icy avoient, par leurs
prouesses, eslevé la ville de Mantouë en grand renom, dès les premiers
fondemens d’icelle.
Or, Balde allant pour defaire un monstre si brutal, on luy jette de
toutes parts, avec grands cris, des pierres, des bois, de la cendre
chaude et du boüillon du pot. Toutesfois il s’eschappe et ne reçoit
aucune blessure, tant petite soit-elle. Arrivant au lieu où Gaioffe
n’avoit aucun moyen de s’evader, s’il ne veut sauter du haut de la
fenestre et se rompre mille testes, s’il en avoit autant, il luy tire de
sa flambante espée un revers; mais il ne l’assena pas. Pourquoy? Je ne
sçay; suffise que ce coup fut pour neant. Mais il n’en ira pas tousjours
ainsi. Cette forte espée rencontra une grande colomne, laquelle de ce
coup tomba en terre, se cassant en trois pieces. Et avec icelle tomba
aussi une partie de la muraille, qui tua entre ses pierres un grand
nombre de personnes. Pour cela, Balde ne laisse de courir après Gaioffe,
lequel crie et appelle du secours. Il se tourne quelquefois vers Balde,
et le supplie luy vouloir pardonner, et luy promet de luy donner son
thresor, si son plaisir est de luy vouloir remettre la vie. Mais Balde
le desdaigne tant, qu’il ne daigne luy faire aucune response. Tant plus
Gaioffe le prie, plus fait-il l’oreille sourde. Quand il eut peu luy
donner en present toute la banque de Gennes, et tous les ducats qui se
passent par le trafic de Florence, la generosité de ce brave guerrier ne
les eust voulu recevoir. Quiconque veut garder son honneur doit
mespriser or et argent. Enfin il le tire d’un coing, et rien n’y peuvent
faire les cris, les armes, les parolles outrageuses de tous qui estoient
là presens. Il passe par le milieu de toutes leurs espées, et emporte
soubs son bras ce miserable Gaioffe, et avec sa main droite ne laisse de
mesurer les membres de ceux qui s’opposoyent à luy. Il descend à bas, et
approche de son cheval, sur lequel d’un saut il monte sans toucher du
pied à l’estrier, tenant tousjours sa proye, enlevant ce Roy Arlotte par
la force de son bras, comme j’ay veu un agneau estre emporté par le
loup, ou une poulle par un renard, laquelle les mastins abbayans, et les
paysans courans et crians, ne peuvent sauver.
Cependant Cingar donnoit repos à son espée, et le pont-levis estoit
abbatu tellement que le chemin estoit tout ouvert pour se retirer hors
la ville. Ce que voyant Balde, il appelle Leonard, et eux trois prennent
la fuite, car, de tous les soldats de Leonard, il n’en estoit demeuré un
seul en vie. Eux trois, dis-je, galloppent, et ceste canaille, lassée au
possible, n’eut plus le cœur de les poursuivre; mais se contentoient
fort d’estre eschappez de la griffe de ces trois diables. Chacun
d’entr’eux retourne en sa maison. Plusieurs sont portez sur des
brancards morts ou blessez. L’un a perdu le bras, qui la jambe, qui
l’espaule; l’un cloche, ayant le genouil offensé; l’autre a la hanche
emportée; l’un cherche son nez et ne le peut trouver; un autre, n’ayant
plus d’ongles ny de doigts, ne peut gratter sa teste qui luy demange. Ce
fut lors que Scardasse, l’Herbolet, Aquare et ce Rigue, qui souvent
bailloit des clisteres d’eau froide, amasserent de bon bien, et
remplirent leurs escarcelles en pansant ces blessez, et en faisant
mourir beaucoup d’eux avec leurs appareils. Et en memoire de ce, ces
trois personnages que je viens de nommer, par les beaux livres,
remplirent le monde des loüanges de Balde; car la considération de
gaigner donne occasion de chanter. La bouche de Virgile n’eust eslevé
jusques aux estoilles la renommée d’Auguste, s’il n’eust tiré de sa
bourse de bon argent.
Or, Balde, Cingar et le jeune Leonard parveinrent enfin en treize mil,
au trot et au gallop, jusques en la plaine de Veronne, en laquelle
autrefois par trois jours il pleut des pierres. Ils descendent de leurs
chevaux, qui estoient bien las et harassez: et là lient Monsieur le
Podestat, et avec des osiers l’estrillerent cruellement. Cingar en
voulut prendre seul cette charge, pendant que Balde devisant avec
Leonard s’allerent promener; car, encore que ce fut sans raison, ils
eussent peu estre esmeus de pitié, voyans chastier devant leurs yeux un
homme, bien qu’il fust meschant. Mais Cingar estoit composé d’autre
humour. Il lie ce pauvre miserable, lui couppe les coüillons, et le
membre ribaut, lequel tant de fois avoit fait ouverture ès trous
defendus, et les luy fait manger et avaller en guise de foye. Ce
malheureux mange ses coüilles, comme faict le chat, quand en grondant il
masche des choux cuits; puis, avec des ciseaux, il luy couppe le tour du
nez; avec des tenailles, il luy arrache les dents, les yeux, et luy
couppe les oreilles. Et le laissant ainsi mal accoustré et maltraité,
demeura enfin pour pasture aux taons et mouches, rendant ainsi, ce
miserable, son ame et son esprit au diable.
Ils estoient remontez à cheval, et tiroyent par plusieurs et divers
chemins, quand Cingar se ressouvint de la bourse de l’hoste, laquelle il
tira de sa brayette, et la monstrant à ses compagnons: «Voilà, dit-il,
les gentils petits mille ducats de nostre venerable hoste, qui a eu et
receu bon prix de sa marchandise. O! combien sont vrais les preceptes de
Caton[76]! Qui mal seme, mal recueille. Ce nouveau Gannelon[77], pour ne
se rendre different des autres hosteliers, ayant ouy le cri publié pour
nostre mort, et que pour icelle y avoit prix de mille ducats, il nous a
descouverts, et pour son salaire, a tiré ce malheureux or, fraudant le
droit d’hospitalité, comme est l’usance de tels larrons. Entre tous les
fols, celuy doit estre estimé très-fol, lequel se veut fier ou bailler
en garde son bien à des hosteliers. Ne verray-je pas plustost des asnes
estre bons Geometriens, des chevaux estre Astrologues et mesurer le
ciel, et nombrer les estoilles, que de penser pouvoir trouver par tout
le monde un seul hoste qui soit homme de bien? Les hosteliers à leurs
hostes ne gardent aucune loyauté; mais plustost monstrent mieux les
enseignements comme il faut tuer et assommer, qui ceux qui sont cachez
et retirez aux forets, et volent les gens de bien. Comme quoy? Je vous
bailleray par exemple cecy. Un passager, soit de pied, soit de cheval,
estant las et affamé, desire de loger. Il void une hostelerie devant
luy: hors la fenestre sort une perche, laquelle on voit de loing
attachée avec un peu de corde; à icelle pend une escrevisse ou une espée
de bois. Quand l’hoste oyt un bat de chevaux, et bruit sur les pierres
ou pavé du chemin; ou, par le remuement des pieds des chevaux, quand il
oyt la fange et le limon gras de Lombardie rejaillir un tel patroüillage
en faisant bruit, ou que le cheval sentant l’avoine hennisse de loing,
incontinent Monsieur l’hoste, ceint d’une serviette en double, accourt
avec une face joyeuse, et vous oste son bonnet; et, combien que vous
n’ayez volonté de arrester en ceste hostelerie, toutesfois vous laissant
aller à cent mille caresses qu’il vous faict, il vient promptement
prendre vostre estrier, et vous prie de mettre pied à terre. Il fait
prieres icy, prieres là. Il vous conjure par des poullets, des chappons,
qu’il dit qu’il a, avec de bons hachis de veau, qu’il vient de faire
tout presentement, pour la bonté et la delicatesse desquels il vous
asseure que les morts en ressusciteroient s’ils en avoyent mangé. Il dit
n’avoir faute de tous bons morceaux et autres friandises de rosti, de
boüilli; qu’il vous presentera tout à l’heure trois sortes de gentil
vin, que vous choisirez le meilleur pour vostre estomach, ou pour
contenter vostre goust, s’il desire celuy qui est doux. Il vous donne
premierement celuy qui est doux, pour tremper du pain dedans, et puis il
vous baille du nouveau, lequel en le buvant rappe les boyaux. Ha! qu’y
a-il qu’iceluy ne vous promette? Qu’y a-il qu’il ne die? Il vous dit
qu’il a des beaux draps blancs, et qu’en ses licts il n’y a aucunes
puces, aucunes punaises; que l’escurye pour les chevaux est bien chaude,
et que dedans icelle y a bonne lictiere de paille fresche, et ce qui est
meilleur, que la bonne chere de l’hoste luy fera trouver le logis beau.
Mais quand vous serez entré, vous trouverez tout le contraire. O! pauvre
homme! tu penses entrer en une chappelle, ou en une sacristie ou
revestiaire, ou dedans quelque beau cimetiere, ou en la terre saincte,
ou dedans les Catacombes, ou bien dedans l’antre et caverne de Calixte,
tant il t’asseuroit par ses belles et fardées parolles; mais, au lieu de
ce, tu te voids en une tanniere, en une spelonque de larrons; tu t’es
mis en la garde d’un homme meurtrier, soubs la foy de Cacus, ou soubs la
belle paix de Recolle. Que te donne-il? Premierement il reschauffe ce
qui estoit demeuré de reste du soir precedent, et jure, par tous les
saincts qui sont vivans en Paradis, que tout presentement il vient de le
mettre cuire. Tout ce qu’il te presentera sentira le lard jaune, ou le
beurre chansi, ou la fumée ou les charbons. Ha! que manges-tu? Que
manies-tu, pauvre malotru? Si tu ne le sçais, l’hostesse sale et orde
t’a préparé telles viandes; l’hostesse galleuse et rogneuse les a
patinées et maniées; l’hostesse, après avoir essuyé de ses mains le cul
de son enfant, les a lardées et accoustrées. Tu cries: «O hoste, ô
l’hoste, vous n’oyez goutte? Dictes l’hoste, quel vin est cecy? De quel
vignoble est-il? Est-il Corse? De Mangeguerre? De sainct Severin? Est-il
Grec? Est-ce boitte du ciel?» Cet homme faict lors le sourd, et ne fait
pas semblant d’entendre, ayant perdu l’ouye en si peu de temps; ou, s’il
respond, il sçait trouver tant d’eschappatoires, qu’enfin il veut que
vous confessiez n’avoir raison. Ce que sera vraye lie, et bassiere
moisie, il n’aura honte de dire que ce sera succre et miel. Si
toutesfois votre impatience vous contraint de crier haut: «Messer
l’hoste», celuy vous respondra plus fierement que vous ne l’avez appelé
haut, et avec parolles si aigres, que par telle ruse il vous sera force
de manger vostre pain en patience. Mais gardez-vous bien de manger trop,
car chaque morceau est au poids de la livre, et est nombré sur le doigt;
prends garde à toy, et songe à ce que tu manges, et va doucement des
dents. Je t’advertis que ta bourse en patira. Pendant que tu t’efforces
à remplir ton ventre, ta bourse se vuide. En après il feint de te
bailler des draps et linceuls blancs, lesquels il avoit nagueres repliez
après les avoir tirez d’un lict, où un passant avoit couché la nuict
precedente, afin que par ces plis il entretienne le bon bruit de son
hostellerie. Si d’adventure tu as les veines opilées par trop grande
abondance de sang, asseure-toy que les punaises et les puces le
tireront. Penses-tu que des ventouses, ou les bains de Lucques, te
puissent mieux guarir, que sçauroient faire ces bestioles, qui habitent
ordinairement dedans tels licts?
[76] Nous avons déjà eu l’occasion (livre IX, v. 164) de parler des
distiques moraux de Caton.
[77] C’est le traître Mayençais qui amène par sa perfidie le désastre
de Roncevaux où Roland trouve la mort. Il joue un grand rôle dans
les épopées chevaleresques consacrées au récit des hauts faits de
Charlemagne et de ses paladins. Du reste, il reçoit le juste
châtiment de ses forfaits. Après avoir été exposé sur un chariot aux
insultes et à la fureur du peuple et des soldats, il est tenaillé et
écartelé.
Mais, après que tu auras compté toutes les heures de la nuict, cependant
que une bande de punaises te piquent par tout, tu te leveras au matin,
ayant les yeux plus rouges que brezil[78] ou qu’une escrevisse cuicte.
Tu vas en l’escurye voir ton cheval affamé, car on luy aura desrobbé dès
le soir son avoine, et du rastelier on aura retiré le foin ou la paille;
enfin, avec jurement et blasphesmes, tu t’en vas, et, en t’en allant, tu
trouves, miserable, que tu as esté desrobbé par un tel hoste.» Pendant
que Cingar tenoit ce beau discours, qui est veritable, et pendant qu’il
veut reprendre le fait d’autruy, il en fait de mesme.
[78] Bois de teinture importé du Brésil.
O, Mafeline, apporte-moy ce chappon rosty? Il y a moyen en toutes
choses, disoit le docteur Pizzanfare. En tirant trop la corde, l’arc se
rompt. Il y a temps de feüilleter les livres, et temps de manier
l’espieu. Nous pouvons maintenant nous aider de l’un et de l’autre, s’il
me souvient bien des enseignemens de l’escholier Scarpelle, lequel
faisait cuire ses saucisses avec les cartes de Paul le Venitien, au
temps que l’estude florissoit à Cipade.