Cingar aymant de tout son cœur Balde, toute la nuict ne fait que resver
après luy, et, ayant bon courage, remuë tous les moyens en sa cervelle
pour tirer hors de prison celuy qui estoit fils de Mars; et dit à
Berthe: «Je tireray Balde hors de prison; ou bien je me feray tailler en
plus de mille quartiers.» Et puis, la laissant fournie et garnie de ce
qu’elle pouvoit avoir besoing, il s’en va par les bois, n’osant se
monstrer, pour voler ce qu’il pourroit trouver, et proposant en
soy-mesme mille inventions et subtilitez, pour mettre Balde hors du lieu
où il estoit.
Cheminant par une forest, il rencontre d’adventure et void de loing
venir vers luy en son chemin deux Cordeliers, lesquels se faisoient
assez entendre par le _tic toc_ de leurs galoches, qui coustumierement
leur mangent le dessus du pied, lequel ils tiennent nud. Iceux tiroient
par le licol après eux un asne chargé de pain, et ne se pouvoit bien
juger qui estoit d’entr’eux l’asne; parce que l’asne et le Cordelier
sont couverts de mesme poil. Cingar, les voyant près de soy, soudain
prend avec les deux mains son voulge, avec telle contenance, comme s’il
vouloit les tailler en quatre. Iceux promptement se laissent tomber sur
leurs genoulx, crians pardon, et faisans mille croix. Cingar leur fait
quitter l’habillement, ne leur laissant que le haut de chausses et le
breviaire pour dire leurs vespres; et, leur commandant de se retirer, il
demeure seul avec ces habits et l’asne. Que fait-il? En premier, il se
couppe la barbe avec des ciseaux, et par sur sa chemise accommode
dextremement la haire du beau pere general: puis, prend la grande robbe
grise, et, par dessus le capuchon, se ceint de la corde nouée; s’estant
deschaussé à nuds jambes et pieds, prend les galoches, et enfin il met
sur ses espaules le petit manteau du frater soubs lequel, au lieu d’un
panier il porte son escarcelle, où estoient ses tenailles et crochets,
avec lesquels il ouvroit les serrures, ou degondoit les huys, et avoit
aussi en icelle des autres ferremens qui lui servoient à forger de la
fausse monnoye. Il n’est plus Cingar, parce qu’il est vestu de saincts
habits: et toutesfois il est tousjours Cingar. Car la robbe, ou le froc,
ou le roquet ou le capuchon ne fait pas les personnes saincts. Ha! bien
souvent soubs de saincts habits sont cachez des meschans, et la laine
des brebis couvre quelquefois des loups.
Soubs tels vestemens Cingar espere tirer hors Balde, n’ayant aucune
autre esperance de ce faire. Il desmanche incontinent son voulge, et
cache le fer sous sa robbe; le manteau couvre tout. Prenant son asne,
nommé Rig, pour compagnon, monte dessus et le charge encor’ de ses
bissacées de pain. Il fait aller son asne par les monts et vallées, et
n’eut voulu avoir pour iceluy une hacquenée françoise, tant bien cet
asne alloit l’amble. Quiconque le rencontre luy fait grande reverence;
car il sembloit un sainct Macaire: et quand il eut blasphemé, vous
eussiez dit que c’estoyent vespres qu’il disoit, tant il se feignoit
estre un bon Religieux faisant le torticollis. Il va par les maisons, et
de porte en porte demande un morceau de pain en aumosne. Chacun luy
donne du pain, du vin, du salé; et l’asne en estoit enfin si chargé,
qu’à grand’peine pouvoit-il plus marcher. Alors Cingar, estant revenu de
sa queste et despouillé ses habits monachaux, retournoit comme devant en
son premier habit par les bois, et puis alloit à la ville vendre tout
son butin, et en tiroit de bon argent.
Enfin, voulant venir à Mantouë, il entre et passe si subtilement par les
portes de Cipade, qu’il n’est aucunement recogneu, et apperçoit Zambelle
dedans un champ, qui au soleil faisoit reveuë de ses poux, et en avait
jà fait une grande boucherie. Cingar talonne son asne, et s’en va droict
à luy, «O! dit-il, que fais-tu? Bonne vie! Quoy? hola, bon homme? Ne
sçaurois-tu point où est Zambelle? dis-moy? en sçais-tu rien?» Zambelle
respond: «J’estois Zambelle pendant que ma vache Chiarine estoit vache:
mais, après qu’elle est devenuë chevre Chiarine, je suis devenu autre,
et ne suis plus Zambelle.--Tu me comptes, dit Cingar, mon amy, une
grande chose, ô Zambelle, que tu ne sois plus par cy-après mon Zambelle,
mais un autre, comme autrefois a esté la vache Chiarine non chevre:
mais, encor’ que tu sois une souche, ou quelque vieux pot à pisser,
dis-moy pourquoy est-ce que je te vois ainsi tout dechiré?--Ainsi la
disgrace, respond Zambelle traite les miserables. Je suis desesperé, et
la caguesangue ne me sçauroit faire mourir: j’ay esté autrefois riche,
et maintenant la pauvreté me contraint d’aller par les portes demander
mon pain, et à grand’peine en trouve-je, soit pain, soit vin ou viande,
et un malheureux ribaut a esté seul cause de mon malheur, qui est un
Cingar, auquel le cancre puisse ronger le cœur. O si le Podestat pouvoit
faire brancher ce larron, il pourroit dire qu’il auroit signé un beau
jugement pour un si meschant subject.» Alors Cingar luy dit: «Benist
soit Dieu, beniste soit sa mere! Veux-tu, pauvre miserable, estre mon
compagnon? Je te donneray ceste robbe, soubs laquelle nous sommes
sauvez, et te bailleray le capuchon de sainct François. Veux-tu, dis-je,
servir à Dieu et estre fait religieux? Tu seras predicateur, tu
chanteras la Messe. L’Eglise nourrist autant de semblables à toy, que
mille galeres sçauroient tenir de forçats à la rame.» Zambelle se
reveillant un peu, luy respondit soudain: «Je suis content et
très-content d’estre votre petit frater. Je chanteray Messe nouvelle,
moyennant que me veuillez donner ceste robbe grise. Car mon pourpoint
s’en va tout en pieces, et je rempliray bien mes jouës de pain blanc,
lesquelles à grand’ peine se peuvent-elles saouler de pain noir. Combien
que je ne sois gueres lettré, toutesfois avec vous je pourray bien dire
vespres.» Cingar le depoüille et jette son habit poüilleux en un fossé,
puis le vest de celuy de sainct François; et, en le luy baillant,
marmonnoit quelques mots semblant dire quelques Pseaumes. Il le fait son
compagnon, et l’appelle Frere Herin; et luy se nomme Frere Quentin.
En après, ils s’en vont de Cipade, et comme vrais Moines cheminent avec
une grande gravité. Zambelle marche à pied, tirant après soy l’asne, sur
lequel estoit monté Cingar. Ils entrent en la ville de Mantoue avec un
pas mesuré: le peuple pensant que ce fussent saints Religieux. Ils
viennent d’adventure en la place, lorsqu’on sonnoit la trompette pour
assembler le peuple. Suivant la coustume, quand on publie quelque
ordonnance: au son de _tararan_, le peuple s’amasse, et chacun laisse la
boutique, courant pour aller ouyr la publication. Cingar ne sçavoit que
c’estoit. Il met pied à terre, et dit: O frere Herin, tenez-vous icy;
car je vay voir que veut dire cet amas de peuple. Et puis va se fourrer
parmy les autres. On publie qu’un nommé Cingar, meurtrier, voleur,
larron, et meschant, qui fait de la fausse monnoye, et rogne la bonne,
est banny du ressort de Mantouë, et que quiconque le tuëra aura cent
cinquante ducats. Cingar, oyant cecy, se conchioit de peur: toutesfois,
il estoit tout resolu de perdre la vie pour Balde. Que fait-il? ô la
force de courage! ô la prouësse nompareille! Haussant soudain sa voix,
commence ainsi à parler: «O peuple; ô je voy bien que vous ne sçavez
rien: car en peu de jours ceste ville sera brulée, si à present et si
soudainement vous ne trenchez la teste à Balde que vous tenez attaché en
prison. Je ne fais que venir de la Terre saincte, et du sainct
Sepulchre, et je vous apporte, mes amis, de mauvaises nouvelles. Car
j’ay veu là un grand geant, semblable à une tour, et fort terrible, tout
couvert de fer, lequel ameine de grandes troppes de Mores à pied et à
cheval. Il jure par les Saincts du ciel, et par tous les diables, qu’il
veut, en quelque sorte que ce soit, ravoir Balde, et veut du tout ruiner
ce pays. Jamais je ne vey de plus mechantes gens qu’ils sont. Que
sont-ce que Lombards, Bressians, Calabrois? Les Curces sont pourceaux;
mais les Mores, c’est la lie de tous maux. O Dieu, veuillez destourner
de ce peuple une telle ruine! Ils assomment les hommes, ils vollent et
forcent les filles, ils pillent les autels et desrobent les calices: les
larrons Espagnols ne sont rien au prix de cecy. Ils surmontent en
cruauté tous les plus meschans qui soyent. O quelle pitié! Ha quelle
compassion j’ay de nos cloistres! N’ont-ils pas ravi et emporté la
pitance des Moines de Malandrin! N’ont-ils pas jetté sans dessus
dessoubs le monastere! Il n’est pas demeuré pierre sur pierre, et ont
assommé beaucoup de Religieux. Car ce Fracasse (je ne voudrois pas dire
une menterie soubs ce sainct habit), ce Fracasse[68], dis-je, sans
aucune peine, jette des grosses pierres comme si c’estoient petits
cailloux: je l’ay veu lancer ainsi ces pierres plus de mille fois tout
de suite sans se lasser. Avec un morceau de brique il tua le pauvre
Prieur: et d’un coup de poing feit entrer en terre le cuisinier du
monastere, comme il accoustroit à manger pour les Religieux. Il y avoit
un vieillard bossu se soustenant à grand’ peine avec le baston;
cestuy-cy le print par le col et le luy tourna comme un faucon fait à un
poulet, et puis le lança au haut d’une montagne. Ils ont enlevé du
revestiaire, sans aucun respect, les platines, les aubes, les amits, et
tous tels vestemens: de la despense, ils ont emporté les pots, les
bouteilles, les plats, les escuelles, les paniers, les nappes: de la
cuisine, ils ont tiré les chauderons, les marmites, les bassins, mille
pots de terre, broches, poisles: de la cave, ils ont succé nostre vin:
ceste pourchaillerie a beu nostre vin, a enfoncé nos tonneaux, et des
saloirs ils ont fait des auges pour leurs chevaux. Mais ce seroit trop
si je voulois racompter toute chose: avec grande difficulté ay-je peu
m’eschapper de leur main avec mon compagnon. Prenez donc tous mon
conseil, mes amis; tirons ce Balde hors de prison, et luy faites
trencher la teste. Il faut arracher une si mauvaise plante: il faut
retrencher la maladie, de peur que de la puanteur d’icelle l’air
s’enpunaisisse. Pourquoy une si meschante beste est-elle si long-temps
sur terre? c’est un autre Pithon, un autre Polypheme, un autre Hydre,
une Carybde. Ostez de ce monde ceste rage de diable: rompez-luy la
teste, la cervelle ne remuera plus. Que Balde soit mort, la force de
Fracasse viendra à neant. Je ne veux pas toutesfois vous scandalizer,
pour quelque chose que ce soit, soubs ceste venerable robbe, et soubs ce
capuchon, comme si je voulois preparer et solliciter contre ces larrons
les vengeances de Gaioffe. Nostre esprit neantmoins, remuant çà et là,
souvent outrepasse le capuchon, et sommes soigneux de defendre l’estat
de l’Eglise. Mais toutesfois, parce que cet habit ne sent que la paix,
nous cherchons la paix avec les saincts, et avec les diables. Si la paix
ne sert, il faut s’aider de brigue.»
[68] Fracasse est le nom d’un géant qui joue un grand rôle dans les
anciennes épopées chevaleresques de l’Italie.
Cingar harangua ainsi le peuple qui lui avoit donné bonne audience, et,
feignant de pleurer, essuyoit ses yeux avec son mouchoir. Chacun
commença à avoir grand’peur, adjoustant foy au dire de Cingar. Le bruit
s’esmeut, et ceste canaille ignorante, comme folle, court par les ruës,
qui çà, qui là, et s’en vont à la maison du Podestat ou Preteur. Ils
apprestent leurs armes, ils levent desjà les ponts-levis: ferment les
boutiques: les artisans jettent leurs ferrements par terre, et prennent
leurs piques, arquebuzes, et espées Bolonoises. Le Preteur assemble les
plus illustres et le sage Senat. Ils font par entr’eux plusieurs
discours entrelardez de longues parolles inutiles sur ce que le Moine
avoit déclaré soubs sa robbe grise, croyans le tout estre aussi vray que
l’Evangile. Et ce qui plus aidoit à croire cecy, estoit que le bruit dès
un peu auparavant s’estoit espandu, que Fracasse estoit allé vers
Thunes[69] en intention d’amener des Turcs et des Mores. Là-dessus ils
donnent ordre pour mettre des sentinelles sur les murailles, et autres
pour les advertir toutes les nuicts à faire bonne garde. Aux tours, aux
moineaux et aux barbacanes, ils assient des bombardes, des coulevrines,
et des passevolans.
[69] Tunis.
Cependant la cloche brimballe _don don don_: au son de laquelle chacun
accourt au Palais, d’un grand courage: aucuns toutesfois s’en vont à
grand haste à la chaire percée, rompant leurs aiguillettes pour estre
trop pressez du ventre. Au _pon pon pon_ des tambours, et au _tararan_
des trompettes, tout le peuple armé fait un grand bruit. L’un porte la
picque, l’autre l’hallebarde, un autre la pertuisane, celuy-cy une
lance, cestuy-là un espieu, un autre un javelot et l’autre un dard. En
peu d’espace, se trouverent soudain autant de personnes qu’il en
faudroit pour remplir une bonne armée.
Cingar, après avoir ainsi esmeu ce peuple, s’en retourna vers Zambelle,
lequel il avoit laissé avec son asne chargé. Iceluy estoit demeuré là,
fort estonné par ce tumulte, et accommodoit desjà ses guestres pour
mieux fuir. Cingar l’appelle et lui commande de ne parler à personne,
disant que les Moines doivent garder silence. En après, il lie son asne
affamé en un coing, se souciant d’autre chose que de luy bailler à
manger; l’affaire de Balde luy estant de bien plus grande importance. Il
fait marcher après soy Zambelle, et, montant les hauts degrez du Palais,
marmonnoit entre ses dents quelques Psalmes qu’il ne sçavoit, mais qu’il
feignoit bien sçavoir. Il rencontre force peuple: chacun luy oste son
bonnet, et disoyent l’un à l’autre: «C’est cestuy-là qui vient du haut
ciel? Dieu l’a envoyé icy bien en temps pour nous advertir de bonne
heure avant la ruine de ce pays.» Cingar ne faisoit pas semblant de les
ouyr; et, marchant tousjours plus avant, faisoit sonner ses galoches sur
le pavé. Il entre en la salle et tient sa veuë contre bas, et, comme par
mesgard, repoussoit en arrière les grosses patinostres de bois qu’il
avoit pendues à sa ceinture, au son desquelles la devotion
coustumierement croit, et à l’occasion d’icelles on luy adjouste plus de
foy, et oste-t-on toute defiance. Le Preteur vient au devant de luy,
estant suivi de plusieurs, et le conduit avec soy sur les sieges, et luy
fait de grandes caresses: puis, par l’ordonnance des Peres et de tout le
Senat, on luy donne en aumosne cent soixante ducats, pour ce qu’il avoit
dit son monastere avoir esté ruiné par Fracasse, l’Eglise et les calices
pillez. Mais Cingar dextremement se retire en arriere, et finalement
fait semblant de n’en vouloir aucunement. Le Preteur le force, et par
force luy met le sac où estoit l’argent entre ses mains. Cingar le
remercie, et luy promet de chanter plusieurs Messes pour luy et pour sa
compagnie tant vivans que trepassez.
On avoit desjà dressé un eschaffaut au milieu de la place, et le
bourreau avoit dressé son pau horrible, sur lequel Balde devoit avoir la
teste tranchée. «Ha, dit Cingar au Preteur, que vostre seigneurie
permette à Balde de se confesser, afin qu’au moins il ne perde l’ame et
que le diable ne l’emporte? Quand le larron dit: _Memento mei_, il fut
incontinant sanctifié.» Le Preteur ne pensant point plus long, luy feit
response: «Vostre reverence le confesse! Je suis obligé à permettre
telle chose, et tant s’en faut que je le voulusse empescher, qu’au
contraire je vous prie de sauver ce malheureux. Ho! Prevost, menez ce
beau pere, et, vous, sergens, accompagnez-le, et luy faites ouverture de
la prison, afin que Balde soit par luy confessé; mais n’abandonnez la
porte, et, pendant qu’on le confessera, faites bonne garde!»
Cingar avoit sur soy de l’eau forte en une petite bouteille, et des
limes sourdes, qui ne font aucun bruit, quand on en lime le fer. Il
tenoit tout cecy caché soubs sa grande robbe. Il descend soubs terre en
des cachots, pour entrer au sepulcre de Balde. Iceluy oyoit remuer les
courroyes, les huis, et ouvrir les gros cadenats, et branler un pesant
trousseau de clefs. Il pense que pour le vray l’heure de mourir
arrivoit, et que bien tost il s’en alloit estre delivré d’un si grand
ennuy. Le pauvre homme estoit couché contre terre, pleurant amerement,
non pas pource qu’il eust peur de la mort, estant en cela tout résolu,
et fort constant; mais à raison de la souvenance qu’il avoit de ses
compagnons et de ses enfans: et s’ennuyoit fort pour une telle espece de
mort, qui par les armes n’avoit peu perdre la vie, après tant d’honneurs
acquis par icelles, et tant de despouilles gagnées. Et, par sur tout, la
conscience le tourmentoit fort, pour la consolation de laquelle on ne
luy permettoit aucun confesseur. Le Prevost avoit jà ouvert tous les
huys, et Cingar entre avec une gravité, et passant par entre ces
sergens, iceux luy faisoient de grandes reverences, mettant le genoüil
en terre. Zambelle ne vouloit suivre, et se retiroit en arriere, et en
toutes sortes ne vouloit entrer là dedans. Cingar l’appelle: «Venez,
venez, frere Herin; car il faut que nous soyons tousjours deux.»
Zambelle obeit; et, baissant la teste, passe le guichet, tastonnant avec
la main pour se guider en telles tenebres. Après qu’ils furent passez,
on referme la porte.
Balde, pour le long temps qu’il avoit esté prisonnier, portoit une barbe
si longue, qu’elle luy pendoit à la ceinture: Cingar marchoit le
premier, et puis Zambelle qui barbottoit des patenostres et des _Ave
Maria_, car ce vilain chastré s’imaginoit fermement estre Herin, et
qu’en bref il chanteroit la Messe. Cingar, approchant de Balde, ne le
pouvoit quasi veoir pour le peu de lumiere, qui venoit seulement d’une
petite et estroite fenestre, et laquelle lumiere ne vient pas mesme du
jour, mais d’une lampe allumée par le dehors. A ceste premiere abordée,
Cingar, en se contrefaisant, parle en ceste sorte à luy: «Que fais-tu,
bourreau, larron, meschante plante? Voicy: tu porteras maintenant la
peine que meritent tes pechez, tes voleries, tes larrecins. Toy qui es
digne de cent potences, tu serviras maintenant d’exemple, à ceux qui ont
si grande envie de voler! Fracasse, Mosequin, ny Cingar, ne te
secourront point. On a n’agueres mis en quatre quartiers Fracasse, et
donné ses trippes aux chiens: Cingar a esté estranglé avec un cordeau
doré en un gibet de trois bois: on a attaché à une meule de moulin
Falquet par le col, et jetté dedans les escluses du Gouvernol. Et
maintenant te faut presenter le col, pour estre trenché.» Balde,
haussant un peu les yeux et sa face ridée, s’estonne, oyant sortir d’un
sainct habit et d’une teste rase, si folles paroles. Et puis, rebaissant
le visage, ne regarde plus ce Moine, et ne daigne luy rendre aucune
response, jugeant que c’estoit un froc eshonté. Cingar, plus rusé, luy
en dit encor davantage: «Je suis confesseur, dit-il: confesse tes
pechez, meschant ribaut que tu es?» Balde, soulevant encor un peu les
yeux, soupire et dit: «Combien que tes parolles ne meritent aucune
response à toy qui parles et qui ne sçais que tu dis, meschant moine:
toutesfois, je te dis que tu t’en ailles, vilaine puanteur du diable. Si
ces liens de fer ne me tenoyent attaché, je te tordrois le col comme à
un poulet, beste que tu es. Toy qui devrois me consoler, par doux
propos, conforter mon ame pleurant pour la pesanteur de ses fautes, tu
te comportes maintenant en la sorte que tu me ferois plustost invoquer
le diable, pour mourir du tout, que non pas Dieu? Meschant Moine, tu as
en l’estomach mille pipperies: regarde-toy toy-mesme, reprens et arguë
tes mœurs vilaines et sales: va-t-en d’icy, devoreur de pain blanc; tu
portes tonsure, laquelle je m’asseure que tu as reniée plus de mille
fois. Ta vie n’a jamais tendu qu’à la soupe. Va-t-en d’icy, avalleur de
pain, qui seroit mieux employé à des mastins qu’à toy. Ha! que de
puanteurs sont couvées soubs ce capuchon! J’auray plus de pardons de la
misericorde supreme, que toy, qui dis la Messe, qui pense tenir par le
merite de ta ceinture cordelée nostre Seigneur Dieu en ton escarcelle!»
Alors Cingar, esmeu en son cœur de pitié, avec une voix basse commença à
parler autrement à luy: «O mon cher et doux amy Balde, ô mon doux amour,
ô mon cœur, ô mon soing, et ma fidelité! Je ne me veux plus celer à toy:
je suis ton Cingar: ne recognois-tu point ton bon amy, ne me
recognois-tu point, mon Balde? Regarde-moy en face, remarque les traicts
anciens de ma face: Je suis Cingar le premier de tes amours, le
principal de tes amis, qui jour et nuict ay pensé à toy, comme je pense
tous les jours, et penseray d’icy à mille ans. Il ne faut pas endurer, ô
Balde, que tu meures d’une mort si honteuse. Toute noblesse se plaint
sans toy: la courtoise vertu s’en va la teste baissée; la liberté
languit, et Mars tient ses armes roüillées, et a jetté son bouclier
comme inutile: la mer, la terre, l’air, ne te desirent pas mort, et ne
demandent que, par la mort d’un si grand personnage, toute bonne
reputation et tout l’honneur se voyent mis soubs les pieds.» En disant
ces mots, il le baise plus de cent fois, l’embrasse, le serre, pleure à
bon escient: «Je suis ce tien Cingar, dit-il en continuant; chasse de
toy toute peur: n’en doubte point, je suis Cingar: je suis Cingar,
garni, soubs ce manteau, de marteau et tenailles.»
Comme sont grandes les joyes d’une mere attristée et pleurante, quand,
pensant son fils estre mort, elle le reveoit sain et sauf, gaillard et
bien dispos, autant en sentit soudain en son ame Balde, ayant recogneu
Cingar: jettant ses yeux sur luy ouverts, comme s’il venoit de se
resveiller soudain, et le contemplant depuis la teste jusques aux pieds,
devient si fort ravi, que la grande joye qu’il en sentoit l’empeschoit
de pouvoir parler: et ce qu’il voyoit devant soy, il luy estoit advis
que c’estoit un songe. Zambelle, qui cognoissoit bien Balde, et le
craignoit encor, se retenoit en un coing sans branler, et se conchioit
de peur. Cingar dit à Balde: «Il n’est pas temps du faire longs
discours: pour trop muser, on pert souvent un bon morceau.» Et alors,
ostant son manteau de Cordelier, tire ses ferremens de son sachet: avec
l’eau forte il mollifie le fer, en l’abreuvant d’icelle: et puis, avec
ses limes, il met en deux les fers qui tenaient Balde par les pieds,
lequel en peu d’espace de temps se leve debout, mais ne peut à
grand’peine se soutenir, pour estre trop affoibly. Cingar luy donne sept
ou huit morceaux de maschepain fait de pignons, et un bon traict de
malvoisie qu’il avoit apporté exprès en une bouteille. Balde soudain se
fortifie et sent la vigueur s’estendre par les membres. Après, Cingar
appelle Zambelle, luy disant: «Frere Herin, approchez icy; car il faut
que nous prions Dieu ensemble. O Jesus-Christ! pourquoy, hola, frere
Herin, pourquoy ne respondez-vous? Dormez-vous? Hola? A qui enfin
parle-je? Que vostre fraternité vienne icy?» Zambelle ne respond
aucunement; car le pauvre petit bon homme eust voulu estre dehors, parce
qu’il cognoissoit bien Balde, et le voyoit desjà reprendre courage.
Cingar l’appelle derechef: «Venez, frere Herin.» Balde s’estonne: «Qui
appellez-vous? dit-il. Y a-il aucun icy, dites, je vous prie?» Cingar,
en souriant, luy compta en brief toute l’histoire. Balde s’esmerveilla
de l’artifice de Cingar, lequel s’en allant enfin vers ce frere Herin:
«Ha! pauvre homme, dit-il, je vous ay appellé plus de mille fois, et ne
voulez respondre à vostre maistre. Apprenez-vous ainsi à obeyr à vostre
pere le Prieur? Il faudroit vous donner une bonne penitence, ou une
discipline sur vos fesses, ou manger vostre soupe soubs la table avec
les chiens.» Zambelle luy respond: «Pardonnez-moy, je vous prie; car,
nous autres freres, devons garder silence. Vous m’avez donné, mon
reverend pere Quentin, ce premier precepte, quand me commandastes de ne
parler à personne.» Cingar n’avoit que luy respondre là dessus, se
voyant chastré par un chastré.
Cingar et Balde le prennent, le despoüillent, et l’enchaisnent, et au
lieu de Balde l’attachent avec les mesmes menottes et fers. Le Prevost,
fasché de tant attendre, ouvre la porte, et du dehors s’escrie: «Hola!
pere, que musez-vous tant? Il n’est pas encor confessé? Que vostre
prudence supplée à tout; car, s’il vouloit reciter par le menu toutes
ses meschancetez, un an n’y suffiroit pas.» Balde, oyant le Prevost
ainsi parler, eut bien voulu sortir dehors et luy rendre son change à
coups de poing. Cingar, le prenant par le bras, le retint, lui disant:
«Donne un peu de repos à ton cerveau: es-tu devenu furieux et enragé?»
Et puis respond au Prevost: «Attendez un peu; je despecheray tout à
present l’affaire, nous venons à la fin. Il estoit chargé de mille
excommuniemens. Le sac estoit plein: il puoit desjà comme estant pourry
de quatre jours. Je luy donne l’absolution. Et, vous, frere Herin, priez
cependant Dieu pour luy?» Puis commence le Psalme _Miserere mei Deus_:
mais, ne le pouvant achever il marmonnoit le reste entre ses dents
jusques à _Gloria Patri_; voulant par telles ruses alonger le temps, et
entretenir le Prevost. Cependant Balde se vest de la robbe grise, et
succede à Zambelle, pour un autre frere Herin. Cingar luy monstre comme
il doibt marcher, comme il faut qu’il contienne son regard, et qu’il
sublete des patinostres entre ses levres: et, pour le faire
mescognoistre, il luy rabat bas le capuchon, et luy coupe la barbe: ils
viennent ainsi desguisez à la porte. Cingar marchant devant, fort
devotieux, Balde le suit avec la teste baissée, auquel pas un ne prend
garde. Incontinent toute cette canaille de sergens, archers, Prevost, et
bourreau s’advance d’entrer: mais Cingar dit au Prevost: «Quelle
soubdaineté est cecy? Ha, ha, non, pour Dieu, donnez-luy un peu de
loisir pour achever sa penitence.» Cela dit il advance le pas, et
s’escoule avec Balde.
Mais où vas-tu, Cingar? Où est-ce que ta fuite te sauvera? On avoit
fermé toutes les portes de la ville, et n’estoit restée ouverte qu’une
poterne, à la garde de laquelle on avoit mis cent hommes. Le pauvre
Cingar, sçachant cela, minute en son cerveau plusieurs subtilitez. Il a
plus de soing de Balde que de soy-mesme, l’aymant uniquement. Estant en
telles pensées, il arrive à la porte, à laquelle le Preteur avoit commis
si bonne garde, qu’il n’y passoit point une mouche. Balde avoit grande
envie de mettre le froc bas, encor que par tout il rencontrast grand
nombre de peuple avec halebardes, espées, arquebuzes et arbalestes.
L’esprit luy fretilloit, ne se pouvant quasi contenir, que par force il
n’arrachast des poings de quelqu’un de ces gens une halebarde, ou autre
baston, pour avec iceluy mesler les mains avec telles gens, et leur
faire tomber la tripe bas. Cingar le retient et luy dit: «Laisse, fol,
laisse-moy penser un moyen pour nous eschapper.»
Marchans ainsi eux deux coste à coste, ils advisent passer auprès d’eux
un beau jeune homme, qui estoit suivy d’une bonne troupe de soldats. Ce
vaillant personnage se nommoit Leonard; sorti de sang illustre, car son
pere estoit Colonnois, et sa mere Ursine[70]. Cestuy-cy avoit autrefois
entendu la renommée grande de Balde, et estoit venu en ce lieu pour le
voir, et communiquer avec luy. Mais il trouva lors la ville toute
esmeuë, et les habitans en grande frayeur, prenant chacun les armes. Il
demande la cause; ils luy respondirent: «La guerre se prepare contre les
Mores et les Turcs que Fracasse conduit.» Oyant cela, il pense
rencontrer Balde, commandant à plusieurs trouppes, comme excellent
capitaine qu’il estoit. Il chevauchoit pour lors un grand et gros cheval
Frison bay, et avoit ceint à son costé l’espée de Balde, laquelle il
avoit achettée trente ducats à Rome, où quelqu’un l’avoit portée,
n’appartenant icelle qu’à un vaillant homme. Balde, tournant la veuë
vers ce jeune homme, recognoist son espée au pommeau, qui estoit doré,
et se resoult de l’avoir, quant il devroit en perdre la vie.
«Hastons-nous vistement, dit-il, ô Cingar, nous avons moyen d’eschapper:
en voilà un qui porte mon espée à sa ceinture, je la veux avoir: elle
est à moy de droict; suis-moy, chemine.» Mais Cingar retient dextrement
la furie de cet homme, et luy dit: «Va, sois asseuré que tu auras
l’espée.»
[70] Les Colonna et les Ursini, deux des plus illustres familles de
Rome au moyen âge.
Ils se mettent à suivre ce jeune homme, et regardent si d’adventure il
sortira de la ville, pour eschapper avec luy, et recouvrer l’espée. Mais
iceluy entra en une hostellerie avec tous ses gens. Cingar le suit, et,
donnant son manteau gris à l’hoste, le prie de luy vouloir bailler une
chambre et un lict. Leonard avoit trois beaux chevaux et Cingar prend
garde en quelle escurie ils estoient. Le premier estoit d’Espagne, nommé
Rochefort; le plus puissant et le plus membru estoit Frison, et le tiers
estoit Turc, et l’appelloit-on Parde. L’hoste accoustre incontinent le
souper, et Leonard commande de servir. Chacun s’assiet à table: au haut
bout d’icelle estoit Leonard, lequel après le souper se delibere de
chercher Balde. Les soldats avoient posé çà et là leurs armes, comme ils
ont de coustume, quand ils veulent bien remplir leur panse. Balde, qui
estoit en une chambre près celle où souppoit Leonard, regarde par la
fente d’une porte. O que la face de Leonard luy sembloit belle! Il ne
s’amuse pas le à regarder seulement, mais prestoit aussi l’oreille à
leurs propos.
Cependant Cingar peu à peu dérobboit de ces armes, et les apportoit en
sa chambre. Puis ils se dépoüillent de leurs habits de fratres, et
s’arment depuis les pieds jusques à la teste, comme un jeune cheval que
nous appellons poulain, après avoir esté nourry de son et d’orge,
voudroit bien sortir hors de sa triste estable en rompant son licol, ne
pouvant plus se contenir en icelle; ainsi estoit Balde, lequel, sorti
nagueres de prison, et se voyant à present armé de toutes pieces,
petilloit d’envie qu’il avoit pour sortir hors, et se fourrer à bon
escient par la ville, et, mettant par terre testes et boyaux, aller
jetter Jupiter hors de son siege, ruiner le pays infernal, et renverser
la maison Stygiale; mais, pour le respect de Cingar, il réprime la
puissance de son courage, et l’ardeur de sa cholere. Or le
retentissement de l’horrible bataille, qui se feit cy-après, n’est pas
une charge propre pour tes espaules, ô Comine; il faut un plus grand
secours; ferme le flascon; car tes vins me sentent le moisi.