LIVRE X.

Cingar aymant de tout son cœur Balde, toute la nuict ne fait que resver

après luy, et, ayant bon courage, remuë tous les moyens en sa cervelle

pour tirer hors de prison celuy qui estoit fils de Mars; et dit à

Berthe: «Je tireray Balde hors de prison; ou bien je me feray tailler en

plus de mille quartiers.» Et puis, la laissant fournie et garnie de ce

qu’elle pouvoit avoir besoing, il s’en va par les bois, n’osant se

monstrer, pour voler ce qu’il pourroit trouver, et proposant en

soy-mesme mille inventions et subtilitez, pour mettre Balde hors du lieu

où il estoit.

Cheminant par une forest, il rencontre d’adventure et void de loing

venir vers luy en son chemin deux Cordeliers, lesquels se faisoient

assez entendre par le _tic toc_ de leurs galoches, qui coustumierement

leur mangent le dessus du pied, lequel ils tiennent nud. Iceux tiroient

par le licol après eux un asne chargé de pain, et ne se pouvoit bien

juger qui estoit d’entr’eux l’asne; parce que l’asne et le Cordelier

sont couverts de mesme poil. Cingar, les voyant près de soy, soudain

prend avec les deux mains son voulge, avec telle contenance, comme s’il

vouloit les tailler en quatre. Iceux promptement se laissent tomber sur

leurs genoulx, crians pardon, et faisans mille croix. Cingar leur fait

quitter l’habillement, ne leur laissant que le haut de chausses et le

breviaire pour dire leurs vespres; et, leur commandant de se retirer, il

demeure seul avec ces habits et l’asne. Que fait-il? En premier, il se

couppe la barbe avec des ciseaux, et par sur sa chemise accommode

dextremement la haire du beau pere general: puis, prend la grande robbe

grise, et, par dessus le capuchon, se ceint de la corde nouée; s’estant

deschaussé à nuds jambes et pieds, prend les galoches, et enfin il met

sur ses espaules le petit manteau du frater soubs lequel, au lieu d’un

panier il porte son escarcelle, où estoient ses tenailles et crochets,

avec lesquels il ouvroit les serrures, ou degondoit les huys, et avoit

aussi en icelle des autres ferremens qui lui servoient à forger de la

fausse monnoye. Il n’est plus Cingar, parce qu’il est vestu de saincts

habits: et toutesfois il est tousjours Cingar. Car la robbe, ou le froc,

ou le roquet ou le capuchon ne fait pas les personnes saincts. Ha! bien

souvent soubs de saincts habits sont cachez des meschans, et la laine

des brebis couvre quelquefois des loups.

Soubs tels vestemens Cingar espere tirer hors Balde, n’ayant aucune

autre esperance de ce faire. Il desmanche incontinent son voulge, et

cache le fer sous sa robbe; le manteau couvre tout. Prenant son asne,

nommé Rig, pour compagnon, monte dessus et le charge encor’ de ses

bissacées de pain. Il fait aller son asne par les monts et vallées, et

n’eut voulu avoir pour iceluy une hacquenée françoise, tant bien cet

asne alloit l’amble. Quiconque le rencontre luy fait grande reverence;

car il sembloit un sainct Macaire: et quand il eut blasphemé, vous

eussiez dit que c’estoyent vespres qu’il disoit, tant il se feignoit

estre un bon Religieux faisant le torticollis. Il va par les maisons, et

de porte en porte demande un morceau de pain en aumosne. Chacun luy

donne du pain, du vin, du salé; et l’asne en estoit enfin si chargé,

qu’à grand’peine pouvoit-il plus marcher. Alors Cingar, estant revenu de

sa queste et despouillé ses habits monachaux, retournoit comme devant en

son premier habit par les bois, et puis alloit à la ville vendre tout

son butin, et en tiroit de bon argent.

Enfin, voulant venir à Mantouë, il entre et passe si subtilement par les

portes de Cipade, qu’il n’est aucunement recogneu, et apperçoit Zambelle

dedans un champ, qui au soleil faisoit reveuë de ses poux, et en avait

jà fait une grande boucherie. Cingar talonne son asne, et s’en va droict

à luy, «O! dit-il, que fais-tu? Bonne vie! Quoy? hola, bon homme? Ne

sçaurois-tu point où est Zambelle? dis-moy? en sçais-tu rien?» Zambelle

respond: «J’estois Zambelle pendant que ma vache Chiarine estoit vache:

mais, après qu’elle est devenuë chevre Chiarine, je suis devenu autre,

et ne suis plus Zambelle.--Tu me comptes, dit Cingar, mon amy, une

grande chose, ô Zambelle, que tu ne sois plus par cy-après mon Zambelle,

mais un autre, comme autrefois a esté la vache Chiarine non chevre:

mais, encor’ que tu sois une souche, ou quelque vieux pot à pisser,

dis-moy pourquoy est-ce que je te vois ainsi tout dechiré?--Ainsi la

disgrace, respond Zambelle traite les miserables. Je suis desesperé, et

la caguesangue ne me sçauroit faire mourir: j’ay esté autrefois riche,

et maintenant la pauvreté me contraint d’aller par les portes demander

mon pain, et à grand’peine en trouve-je, soit pain, soit vin ou viande,

et un malheureux ribaut a esté seul cause de mon malheur, qui est un

Cingar, auquel le cancre puisse ronger le cœur. O si le Podestat pouvoit

faire brancher ce larron, il pourroit dire qu’il auroit signé un beau

jugement pour un si meschant subject.» Alors Cingar luy dit: «Benist

soit Dieu, beniste soit sa mere! Veux-tu, pauvre miserable, estre mon

compagnon? Je te donneray ceste robbe, soubs laquelle nous sommes

sauvez, et te bailleray le capuchon de sainct François. Veux-tu, dis-je,

servir à Dieu et estre fait religieux? Tu seras predicateur, tu

chanteras la Messe. L’Eglise nourrist autant de semblables à toy, que

mille galeres sçauroient tenir de forçats à la rame.» Zambelle se

reveillant un peu, luy respondit soudain: «Je suis content et

très-content d’estre votre petit frater. Je chanteray Messe nouvelle,

moyennant que me veuillez donner ceste robbe grise. Car mon pourpoint

s’en va tout en pieces, et je rempliray bien mes jouës de pain blanc,

lesquelles à grand’ peine se peuvent-elles saouler de pain noir. Combien

que je ne sois gueres lettré, toutesfois avec vous je pourray bien dire

vespres.» Cingar le depoüille et jette son habit poüilleux en un fossé,

puis le vest de celuy de sainct François; et, en le luy baillant,

marmonnoit quelques mots semblant dire quelques Pseaumes. Il le fait son

compagnon, et l’appelle Frere Herin; et luy se nomme Frere Quentin.

En après, ils s’en vont de Cipade, et comme vrais Moines cheminent avec

une grande gravité. Zambelle marche à pied, tirant après soy l’asne, sur

lequel estoit monté Cingar. Ils entrent en la ville de Mantoue avec un

pas mesuré: le peuple pensant que ce fussent saints Religieux. Ils

viennent d’adventure en la place, lorsqu’on sonnoit la trompette pour

assembler le peuple. Suivant la coustume, quand on publie quelque

ordonnance: au son de _tararan_, le peuple s’amasse, et chacun laisse la

boutique, courant pour aller ouyr la publication. Cingar ne sçavoit que

c’estoit. Il met pied à terre, et dit: O frere Herin, tenez-vous icy;

car je vay voir que veut dire cet amas de peuple. Et puis va se fourrer

parmy les autres. On publie qu’un nommé Cingar, meurtrier, voleur,

larron, et meschant, qui fait de la fausse monnoye, et rogne la bonne,

est banny du ressort de Mantouë, et que quiconque le tuëra aura cent

cinquante ducats. Cingar, oyant cecy, se conchioit de peur: toutesfois,

il estoit tout resolu de perdre la vie pour Balde. Que fait-il? ô la

force de courage! ô la prouësse nompareille! Haussant soudain sa voix,

commence ainsi à parler: «O peuple; ô je voy bien que vous ne sçavez

rien: car en peu de jours ceste ville sera brulée, si à present et si

soudainement vous ne trenchez la teste à Balde que vous tenez attaché en

prison. Je ne fais que venir de la Terre saincte, et du sainct

Sepulchre, et je vous apporte, mes amis, de mauvaises nouvelles. Car

j’ay veu là un grand geant, semblable à une tour, et fort terrible, tout

couvert de fer, lequel ameine de grandes troppes de Mores à pied et à

cheval. Il jure par les Saincts du ciel, et par tous les diables, qu’il

veut, en quelque sorte que ce soit, ravoir Balde, et veut du tout ruiner

ce pays. Jamais je ne vey de plus mechantes gens qu’ils sont. Que

sont-ce que Lombards, Bressians, Calabrois? Les Curces sont pourceaux;

mais les Mores, c’est la lie de tous maux. O Dieu, veuillez destourner

de ce peuple une telle ruine! Ils assomment les hommes, ils vollent et

forcent les filles, ils pillent les autels et desrobent les calices: les

larrons Espagnols ne sont rien au prix de cecy. Ils surmontent en

cruauté tous les plus meschans qui soyent. O quelle pitié! Ha quelle

compassion j’ay de nos cloistres! N’ont-ils pas ravi et emporté la

pitance des Moines de Malandrin! N’ont-ils pas jetté sans dessus

dessoubs le monastere! Il n’est pas demeuré pierre sur pierre, et ont

assommé beaucoup de Religieux. Car ce Fracasse (je ne voudrois pas dire

une menterie soubs ce sainct habit), ce Fracasse[68], dis-je, sans

aucune peine, jette des grosses pierres comme si c’estoient petits

cailloux: je l’ay veu lancer ainsi ces pierres plus de mille fois tout

de suite sans se lasser. Avec un morceau de brique il tua le pauvre

Prieur: et d’un coup de poing feit entrer en terre le cuisinier du

monastere, comme il accoustroit à manger pour les Religieux. Il y avoit

un vieillard bossu se soustenant à grand’ peine avec le baston;

cestuy-cy le print par le col et le luy tourna comme un faucon fait à un

poulet, et puis le lança au haut d’une montagne. Ils ont enlevé du

revestiaire, sans aucun respect, les platines, les aubes, les amits, et

tous tels vestemens: de la despense, ils ont emporté les pots, les

bouteilles, les plats, les escuelles, les paniers, les nappes: de la

cuisine, ils ont tiré les chauderons, les marmites, les bassins, mille

pots de terre, broches, poisles: de la cave, ils ont succé nostre vin:

ceste pourchaillerie a beu nostre vin, a enfoncé nos tonneaux, et des

saloirs ils ont fait des auges pour leurs chevaux. Mais ce seroit trop

si je voulois racompter toute chose: avec grande difficulté ay-je peu

m’eschapper de leur main avec mon compagnon. Prenez donc tous mon

conseil, mes amis; tirons ce Balde hors de prison, et luy faites

trencher la teste. Il faut arracher une si mauvaise plante: il faut

retrencher la maladie, de peur que de la puanteur d’icelle l’air

s’enpunaisisse. Pourquoy une si meschante beste est-elle si long-temps

sur terre? c’est un autre Pithon, un autre Polypheme, un autre Hydre,

une Carybde. Ostez de ce monde ceste rage de diable: rompez-luy la

teste, la cervelle ne remuera plus. Que Balde soit mort, la force de

Fracasse viendra à neant. Je ne veux pas toutesfois vous scandalizer,

pour quelque chose que ce soit, soubs ceste venerable robbe, et soubs ce

capuchon, comme si je voulois preparer et solliciter contre ces larrons

les vengeances de Gaioffe. Nostre esprit neantmoins, remuant çà et là,

souvent outrepasse le capuchon, et sommes soigneux de defendre l’estat

de l’Eglise. Mais toutesfois, parce que cet habit ne sent que la paix,

nous cherchons la paix avec les saincts, et avec les diables. Si la paix

ne sert, il faut s’aider de brigue.»

[68] Fracasse est le nom d’un géant qui joue un grand rôle dans les

anciennes épopées chevaleresques de l’Italie.

Cingar harangua ainsi le peuple qui lui avoit donné bonne audience, et,

feignant de pleurer, essuyoit ses yeux avec son mouchoir. Chacun

commença à avoir grand’peur, adjoustant foy au dire de Cingar. Le bruit

s’esmeut, et ceste canaille ignorante, comme folle, court par les ruës,

qui çà, qui là, et s’en vont à la maison du Podestat ou Preteur. Ils

apprestent leurs armes, ils levent desjà les ponts-levis: ferment les

boutiques: les artisans jettent leurs ferrements par terre, et prennent

leurs piques, arquebuzes, et espées Bolonoises. Le Preteur assemble les

plus illustres et le sage Senat. Ils font par entr’eux plusieurs

discours entrelardez de longues parolles inutiles sur ce que le Moine

avoit déclaré soubs sa robbe grise, croyans le tout estre aussi vray que

l’Evangile. Et ce qui plus aidoit à croire cecy, estoit que le bruit dès

un peu auparavant s’estoit espandu, que Fracasse estoit allé vers

Thunes[69] en intention d’amener des Turcs et des Mores. Là-dessus ils

donnent ordre pour mettre des sentinelles sur les murailles, et autres

pour les advertir toutes les nuicts à faire bonne garde. Aux tours, aux

moineaux et aux barbacanes, ils assient des bombardes, des coulevrines,

et des passevolans.

[69] Tunis.

Cependant la cloche brimballe _don don don_: au son de laquelle chacun

accourt au Palais, d’un grand courage: aucuns toutesfois s’en vont à

grand haste à la chaire percée, rompant leurs aiguillettes pour estre

trop pressez du ventre. Au _pon pon pon_ des tambours, et au _tararan_

des trompettes, tout le peuple armé fait un grand bruit. L’un porte la

picque, l’autre l’hallebarde, un autre la pertuisane, celuy-cy une

lance, cestuy-là un espieu, un autre un javelot et l’autre un dard. En

peu d’espace, se trouverent soudain autant de personnes qu’il en

faudroit pour remplir une bonne armée.

Cingar, après avoir ainsi esmeu ce peuple, s’en retourna vers Zambelle,

lequel il avoit laissé avec son asne chargé. Iceluy estoit demeuré là,

fort estonné par ce tumulte, et accommodoit desjà ses guestres pour

mieux fuir. Cingar l’appelle et lui commande de ne parler à personne,

disant que les Moines doivent garder silence. En après, il lie son asne

affamé en un coing, se souciant d’autre chose que de luy bailler à

manger; l’affaire de Balde luy estant de bien plus grande importance. Il

fait marcher après soy Zambelle, et, montant les hauts degrez du Palais,

marmonnoit entre ses dents quelques Psalmes qu’il ne sçavoit, mais qu’il

feignoit bien sçavoir. Il rencontre force peuple: chacun luy oste son

bonnet, et disoyent l’un à l’autre: «C’est cestuy-là qui vient du haut

ciel? Dieu l’a envoyé icy bien en temps pour nous advertir de bonne

heure avant la ruine de ce pays.» Cingar ne faisoit pas semblant de les

ouyr; et, marchant tousjours plus avant, faisoit sonner ses galoches sur

le pavé. Il entre en la salle et tient sa veuë contre bas, et, comme par

mesgard, repoussoit en arrière les grosses patinostres de bois qu’il

avoit pendues à sa ceinture, au son desquelles la devotion

coustumierement croit, et à l’occasion d’icelles on luy adjouste plus de

foy, et oste-t-on toute defiance. Le Preteur vient au devant de luy,

estant suivi de plusieurs, et le conduit avec soy sur les sieges, et luy

fait de grandes caresses: puis, par l’ordonnance des Peres et de tout le

Senat, on luy donne en aumosne cent soixante ducats, pour ce qu’il avoit

dit son monastere avoir esté ruiné par Fracasse, l’Eglise et les calices

pillez. Mais Cingar dextremement se retire en arriere, et finalement

fait semblant de n’en vouloir aucunement. Le Preteur le force, et par

force luy met le sac où estoit l’argent entre ses mains. Cingar le

remercie, et luy promet de chanter plusieurs Messes pour luy et pour sa

compagnie tant vivans que trepassez.

On avoit desjà dressé un eschaffaut au milieu de la place, et le

bourreau avoit dressé son pau horrible, sur lequel Balde devoit avoir la

teste tranchée. «Ha, dit Cingar au Preteur, que vostre seigneurie

permette à Balde de se confesser, afin qu’au moins il ne perde l’ame et

que le diable ne l’emporte? Quand le larron dit: _Memento mei_, il fut

incontinant sanctifié.» Le Preteur ne pensant point plus long, luy feit

response: «Vostre reverence le confesse! Je suis obligé à permettre

telle chose, et tant s’en faut que je le voulusse empescher, qu’au

contraire je vous prie de sauver ce malheureux. Ho! Prevost, menez ce

beau pere, et, vous, sergens, accompagnez-le, et luy faites ouverture de

la prison, afin que Balde soit par luy confessé; mais n’abandonnez la

porte, et, pendant qu’on le confessera, faites bonne garde!»

Cingar avoit sur soy de l’eau forte en une petite bouteille, et des

limes sourdes, qui ne font aucun bruit, quand on en lime le fer. Il

tenoit tout cecy caché soubs sa grande robbe. Il descend soubs terre en

des cachots, pour entrer au sepulcre de Balde. Iceluy oyoit remuer les

courroyes, les huis, et ouvrir les gros cadenats, et branler un pesant

trousseau de clefs. Il pense que pour le vray l’heure de mourir

arrivoit, et que bien tost il s’en alloit estre delivré d’un si grand

ennuy. Le pauvre homme estoit couché contre terre, pleurant amerement,

non pas pource qu’il eust peur de la mort, estant en cela tout résolu,

et fort constant; mais à raison de la souvenance qu’il avoit de ses

compagnons et de ses enfans: et s’ennuyoit fort pour une telle espece de

mort, qui par les armes n’avoit peu perdre la vie, après tant d’honneurs

acquis par icelles, et tant de despouilles gagnées. Et, par sur tout, la

conscience le tourmentoit fort, pour la consolation de laquelle on ne

luy permettoit aucun confesseur. Le Prevost avoit jà ouvert tous les

huys, et Cingar entre avec une gravité, et passant par entre ces

sergens, iceux luy faisoient de grandes reverences, mettant le genoüil

en terre. Zambelle ne vouloit suivre, et se retiroit en arriere, et en

toutes sortes ne vouloit entrer là dedans. Cingar l’appelle: «Venez,

venez, frere Herin; car il faut que nous soyons tousjours deux.»

Zambelle obeit; et, baissant la teste, passe le guichet, tastonnant avec

la main pour se guider en telles tenebres. Après qu’ils furent passez,

on referme la porte.

Balde, pour le long temps qu’il avoit esté prisonnier, portoit une barbe

si longue, qu’elle luy pendoit à la ceinture: Cingar marchoit le

premier, et puis Zambelle qui barbottoit des patenostres et des _Ave

Maria_, car ce vilain chastré s’imaginoit fermement estre Herin, et

qu’en bref il chanteroit la Messe. Cingar, approchant de Balde, ne le

pouvoit quasi veoir pour le peu de lumiere, qui venoit seulement d’une

petite et estroite fenestre, et laquelle lumiere ne vient pas mesme du

jour, mais d’une lampe allumée par le dehors. A ceste premiere abordée,

Cingar, en se contrefaisant, parle en ceste sorte à luy: «Que fais-tu,

bourreau, larron, meschante plante? Voicy: tu porteras maintenant la

peine que meritent tes pechez, tes voleries, tes larrecins. Toy qui es

digne de cent potences, tu serviras maintenant d’exemple, à ceux qui ont

si grande envie de voler! Fracasse, Mosequin, ny Cingar, ne te

secourront point. On a n’agueres mis en quatre quartiers Fracasse, et

donné ses trippes aux chiens: Cingar a esté estranglé avec un cordeau

doré en un gibet de trois bois: on a attaché à une meule de moulin

Falquet par le col, et jetté dedans les escluses du Gouvernol. Et

maintenant te faut presenter le col, pour estre trenché.» Balde,

haussant un peu les yeux et sa face ridée, s’estonne, oyant sortir d’un

sainct habit et d’une teste rase, si folles paroles. Et puis, rebaissant

le visage, ne regarde plus ce Moine, et ne daigne luy rendre aucune

response, jugeant que c’estoit un froc eshonté. Cingar, plus rusé, luy

en dit encor davantage: «Je suis confesseur, dit-il: confesse tes

pechez, meschant ribaut que tu es?» Balde, soulevant encor un peu les

yeux, soupire et dit: «Combien que tes parolles ne meritent aucune

response à toy qui parles et qui ne sçais que tu dis, meschant moine:

toutesfois, je te dis que tu t’en ailles, vilaine puanteur du diable. Si

ces liens de fer ne me tenoyent attaché, je te tordrois le col comme à

un poulet, beste que tu es. Toy qui devrois me consoler, par doux

propos, conforter mon ame pleurant pour la pesanteur de ses fautes, tu

te comportes maintenant en la sorte que tu me ferois plustost invoquer

le diable, pour mourir du tout, que non pas Dieu? Meschant Moine, tu as

en l’estomach mille pipperies: regarde-toy toy-mesme, reprens et arguë

tes mœurs vilaines et sales: va-t-en d’icy, devoreur de pain blanc; tu

portes tonsure, laquelle je m’asseure que tu as reniée plus de mille

fois. Ta vie n’a jamais tendu qu’à la soupe. Va-t-en d’icy, avalleur de

pain, qui seroit mieux employé à des mastins qu’à toy. Ha! que de

puanteurs sont couvées soubs ce capuchon! J’auray plus de pardons de la

misericorde supreme, que toy, qui dis la Messe, qui pense tenir par le

merite de ta ceinture cordelée nostre Seigneur Dieu en ton escarcelle!»

Alors Cingar, esmeu en son cœur de pitié, avec une voix basse commença à

parler autrement à luy: «O mon cher et doux amy Balde, ô mon doux amour,

ô mon cœur, ô mon soing, et ma fidelité! Je ne me veux plus celer à toy:

je suis ton Cingar: ne recognois-tu point ton bon amy, ne me

recognois-tu point, mon Balde? Regarde-moy en face, remarque les traicts

anciens de ma face: Je suis Cingar le premier de tes amours, le

principal de tes amis, qui jour et nuict ay pensé à toy, comme je pense

tous les jours, et penseray d’icy à mille ans. Il ne faut pas endurer, ô

Balde, que tu meures d’une mort si honteuse. Toute noblesse se plaint

sans toy: la courtoise vertu s’en va la teste baissée; la liberté

languit, et Mars tient ses armes roüillées, et a jetté son bouclier

comme inutile: la mer, la terre, l’air, ne te desirent pas mort, et ne

demandent que, par la mort d’un si grand personnage, toute bonne

reputation et tout l’honneur se voyent mis soubs les pieds.» En disant

ces mots, il le baise plus de cent fois, l’embrasse, le serre, pleure à

bon escient: «Je suis ce tien Cingar, dit-il en continuant; chasse de

toy toute peur: n’en doubte point, je suis Cingar: je suis Cingar,

garni, soubs ce manteau, de marteau et tenailles.»

Comme sont grandes les joyes d’une mere attristée et pleurante, quand,

pensant son fils estre mort, elle le reveoit sain et sauf, gaillard et

bien dispos, autant en sentit soudain en son ame Balde, ayant recogneu

Cingar: jettant ses yeux sur luy ouverts, comme s’il venoit de se

resveiller soudain, et le contemplant depuis la teste jusques aux pieds,

devient si fort ravi, que la grande joye qu’il en sentoit l’empeschoit

de pouvoir parler: et ce qu’il voyoit devant soy, il luy estoit advis

que c’estoit un songe. Zambelle, qui cognoissoit bien Balde, et le

craignoit encor, se retenoit en un coing sans branler, et se conchioit

de peur. Cingar dit à Balde: «Il n’est pas temps du faire longs

discours: pour trop muser, on pert souvent un bon morceau.» Et alors,

ostant son manteau de Cordelier, tire ses ferremens de son sachet: avec

l’eau forte il mollifie le fer, en l’abreuvant d’icelle: et puis, avec

ses limes, il met en deux les fers qui tenaient Balde par les pieds,

lequel en peu d’espace de temps se leve debout, mais ne peut à

grand’peine se soutenir, pour estre trop affoibly. Cingar luy donne sept

ou huit morceaux de maschepain fait de pignons, et un bon traict de

malvoisie qu’il avoit apporté exprès en une bouteille. Balde soudain se

fortifie et sent la vigueur s’estendre par les membres. Après, Cingar

appelle Zambelle, luy disant: «Frere Herin, approchez icy; car il faut

que nous prions Dieu ensemble. O Jesus-Christ! pourquoy, hola, frere

Herin, pourquoy ne respondez-vous? Dormez-vous? Hola? A qui enfin

parle-je? Que vostre fraternité vienne icy?» Zambelle ne respond

aucunement; car le pauvre petit bon homme eust voulu estre dehors, parce

qu’il cognoissoit bien Balde, et le voyoit desjà reprendre courage.

Cingar l’appelle derechef: «Venez, frere Herin.» Balde s’estonne: «Qui

appellez-vous? dit-il. Y a-il aucun icy, dites, je vous prie?» Cingar,

en souriant, luy compta en brief toute l’histoire. Balde s’esmerveilla

de l’artifice de Cingar, lequel s’en allant enfin vers ce frere Herin:

«Ha! pauvre homme, dit-il, je vous ay appellé plus de mille fois, et ne

voulez respondre à vostre maistre. Apprenez-vous ainsi à obeyr à vostre

pere le Prieur? Il faudroit vous donner une bonne penitence, ou une

discipline sur vos fesses, ou manger vostre soupe soubs la table avec

les chiens.» Zambelle luy respond: «Pardonnez-moy, je vous prie; car,

nous autres freres, devons garder silence. Vous m’avez donné, mon

reverend pere Quentin, ce premier precepte, quand me commandastes de ne

parler à personne.» Cingar n’avoit que luy respondre là dessus, se

voyant chastré par un chastré.

Cingar et Balde le prennent, le despoüillent, et l’enchaisnent, et au

lieu de Balde l’attachent avec les mesmes menottes et fers. Le Prevost,

fasché de tant attendre, ouvre la porte, et du dehors s’escrie: «Hola!

pere, que musez-vous tant? Il n’est pas encor confessé? Que vostre

prudence supplée à tout; car, s’il vouloit reciter par le menu toutes

ses meschancetez, un an n’y suffiroit pas.» Balde, oyant le Prevost

ainsi parler, eut bien voulu sortir dehors et luy rendre son change à

coups de poing. Cingar, le prenant par le bras, le retint, lui disant:

«Donne un peu de repos à ton cerveau: es-tu devenu furieux et enragé?»

Et puis respond au Prevost: «Attendez un peu; je despecheray tout à

present l’affaire, nous venons à la fin. Il estoit chargé de mille

excommuniemens. Le sac estoit plein: il puoit desjà comme estant pourry

de quatre jours. Je luy donne l’absolution. Et, vous, frere Herin, priez

cependant Dieu pour luy?» Puis commence le Psalme _Miserere mei Deus_:

mais, ne le pouvant achever il marmonnoit le reste entre ses dents

jusques à _Gloria Patri_; voulant par telles ruses alonger le temps, et

entretenir le Prevost. Cependant Balde se vest de la robbe grise, et

succede à Zambelle, pour un autre frere Herin. Cingar luy monstre comme

il doibt marcher, comme il faut qu’il contienne son regard, et qu’il

sublete des patinostres entre ses levres: et, pour le faire

mescognoistre, il luy rabat bas le capuchon, et luy coupe la barbe: ils

viennent ainsi desguisez à la porte. Cingar marchant devant, fort

devotieux, Balde le suit avec la teste baissée, auquel pas un ne prend

garde. Incontinent toute cette canaille de sergens, archers, Prevost, et

bourreau s’advance d’entrer: mais Cingar dit au Prevost: «Quelle

soubdaineté est cecy? Ha, ha, non, pour Dieu, donnez-luy un peu de

loisir pour achever sa penitence.» Cela dit il advance le pas, et

s’escoule avec Balde.

Mais où vas-tu, Cingar? Où est-ce que ta fuite te sauvera? On avoit

fermé toutes les portes de la ville, et n’estoit restée ouverte qu’une

poterne, à la garde de laquelle on avoit mis cent hommes. Le pauvre

Cingar, sçachant cela, minute en son cerveau plusieurs subtilitez. Il a

plus de soing de Balde que de soy-mesme, l’aymant uniquement. Estant en

telles pensées, il arrive à la porte, à laquelle le Preteur avoit commis

si bonne garde, qu’il n’y passoit point une mouche. Balde avoit grande

envie de mettre le froc bas, encor que par tout il rencontrast grand

nombre de peuple avec halebardes, espées, arquebuzes et arbalestes.

L’esprit luy fretilloit, ne se pouvant quasi contenir, que par force il

n’arrachast des poings de quelqu’un de ces gens une halebarde, ou autre

baston, pour avec iceluy mesler les mains avec telles gens, et leur

faire tomber la tripe bas. Cingar le retient et luy dit: «Laisse, fol,

laisse-moy penser un moyen pour nous eschapper.»

Marchans ainsi eux deux coste à coste, ils advisent passer auprès d’eux

un beau jeune homme, qui estoit suivy d’une bonne troupe de soldats. Ce

vaillant personnage se nommoit Leonard; sorti de sang illustre, car son

pere estoit Colonnois, et sa mere Ursine[70]. Cestuy-cy avoit autrefois

entendu la renommée grande de Balde, et estoit venu en ce lieu pour le

voir, et communiquer avec luy. Mais il trouva lors la ville toute

esmeuë, et les habitans en grande frayeur, prenant chacun les armes. Il

demande la cause; ils luy respondirent: «La guerre se prepare contre les

Mores et les Turcs que Fracasse conduit.» Oyant cela, il pense

rencontrer Balde, commandant à plusieurs trouppes, comme excellent

capitaine qu’il estoit. Il chevauchoit pour lors un grand et gros cheval

Frison bay, et avoit ceint à son costé l’espée de Balde, laquelle il

avoit achettée trente ducats à Rome, où quelqu’un l’avoit portée,

n’appartenant icelle qu’à un vaillant homme. Balde, tournant la veuë

vers ce jeune homme, recognoist son espée au pommeau, qui estoit doré,

et se resoult de l’avoir, quant il devroit en perdre la vie.

«Hastons-nous vistement, dit-il, ô Cingar, nous avons moyen d’eschapper:

en voilà un qui porte mon espée à sa ceinture, je la veux avoir: elle

est à moy de droict; suis-moy, chemine.» Mais Cingar retient dextrement

la furie de cet homme, et luy dit: «Va, sois asseuré que tu auras

l’espée.»

[70] Les Colonna et les Ursini, deux des plus illustres familles de

Rome au moyen âge.

Ils se mettent à suivre ce jeune homme, et regardent si d’adventure il

sortira de la ville, pour eschapper avec luy, et recouvrer l’espée. Mais

iceluy entra en une hostellerie avec tous ses gens. Cingar le suit, et,

donnant son manteau gris à l’hoste, le prie de luy vouloir bailler une

chambre et un lict. Leonard avoit trois beaux chevaux et Cingar prend

garde en quelle escurie ils estoient. Le premier estoit d’Espagne, nommé

Rochefort; le plus puissant et le plus membru estoit Frison, et le tiers

estoit Turc, et l’appelloit-on Parde. L’hoste accoustre incontinent le

souper, et Leonard commande de servir. Chacun s’assiet à table: au haut

bout d’icelle estoit Leonard, lequel après le souper se delibere de

chercher Balde. Les soldats avoient posé çà et là leurs armes, comme ils

ont de coustume, quand ils veulent bien remplir leur panse. Balde, qui

estoit en une chambre près celle où souppoit Leonard, regarde par la

fente d’une porte. O que la face de Leonard luy sembloit belle! Il ne

s’amuse pas le à regarder seulement, mais prestoit aussi l’oreille à

leurs propos.

Cependant Cingar peu à peu dérobboit de ces armes, et les apportoit en

sa chambre. Puis ils se dépoüillent de leurs habits de fratres, et

s’arment depuis les pieds jusques à la teste, comme un jeune cheval que

nous appellons poulain, après avoir esté nourry de son et d’orge,

voudroit bien sortir hors de sa triste estable en rompant son licol, ne

pouvant plus se contenir en icelle; ainsi estoit Balde, lequel, sorti

nagueres de prison, et se voyant à present armé de toutes pieces,

petilloit d’envie qu’il avoit pour sortir hors, et se fourrer à bon

escient par la ville, et, mettant par terre testes et boyaux, aller

jetter Jupiter hors de son siege, ruiner le pays infernal, et renverser

la maison Stygiale; mais, pour le respect de Cingar, il réprime la

puissance de son courage, et l’ardeur de sa cholere. Or le

retentissement de l’horrible bataille, qui se feit cy-après, n’est pas

une charge propre pour tes espaules, ô Comine; il faut un plus grand

secours; ferme le flascon; car tes vins me sentent le moisi.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 34 / 53 题