Que la presence et grande authorité de nos peres se repose icy
presentement, lesquels pensent avoir seuls mangé Minerve, et neantmoins
sont plus fols que cent mille poulains: je prie iceux ne vouloir
desdaigner d’escouter nostre Comine; laquelle, jurant avoir eu un vieil
mary, et l’avoir de jaloux rendu tout capricieux, ayant devant soy à
present pleine table d’escuelles remplies de crespes et beignetz,
commence en ceste sorte.
Cingar ayant par sur tout, devant les yeux, l’amitié qu’il portoit à
Balde, developpe entierement toutes les subtilitez de son esprit, encor’
qu’il y deut perdre son bien, ou y laisser la teste, voulant trouver les
moyens de l’oster hors des fers. Il feint de se rendre ami à Tognazze,
avec une ruse de renard: avec lequel, discourant de diverses choses,
enfin vint tomber sur la cause de Balde, duquel il commence à dire mille
maux, le blasmant de larcin, le nommant voleur, guetteur de chemins, un
ribaud, un pendard, un meurtrier de gens, un maudit, qui sur ses
espaules portoit mille diables, mille satans, qui meritoit cent morts,
voire mille, huit mille, et cent centaines de millions. Puis, le fin
compagnon, tournant sa parolle, d’autre costé, vient sur le fait de
Berthe, laquelle, privée de mary, qui estoit enfermé et confiné en une
prison perpetuelle, estant toutes choses desesperées, desjà mortes, et
desjà enterrées, desire un nouveau compagnon de lict. Et cecy dit, il
arreste un peu sa parolle, puis recommence: «J’ay un secret, Barbe
Tognazze mon amy, que je te veux dire, moyennant que tu te tiennes muet,
et que tu ne veuilles le reveler à personne. Ceste affaire n’est pas de
petite importance, et la faut tenir sous le nœud de confession. Jure-moy
que le diable te puisse emporter, si tu fais à autruy quelque moindre
demonstration que ce soit de ceste affaire? Dis, respond Tognazze, je te
promets, je te jure, et feray mille sermens que je n’en diray rien à
personne.» Cingar soupire, et puis dit: «Celuy n’est point vray amy, qui
cele quelque chose à son amy. Ma coustume a tousjours esté de servir un
chacun fort volontiers, moyennant toutefois que mon honneur n’y fust
interessé, sans avoir aucun respect, ny considerer aucun proffit. A quel
propos cecy, me direz-vous? Car, par avanture, Barbe Tognazze, pour les
choses que je vous veux declarer, vous aurez opinion de moy que je suis
un Jean qui se mesle de tout, et qui se fourre par tout, et qui
entreprend d’accorder les amoureux. Mais toutesfois, à cause que ce que
je vous veux dire n’est que très-raisonnable, estant suivy d’un sainct
lien de mariage, jamais personne ne me destournera d’un si bon office.
Berthe, cy-devant femme de Balde, et maintenant déliée du lien de
mariage, est tourmentée à present d’un grand embrasement de vostre
amour. Elle me desgorge de son estomach ses pensées: un crible en son
fonds, ny une rappe, dont on gratte le dur fromage, n’ont point tant de
trous, qu’icelle a de pensées de vous en son ventre percé. Elle vous
appelle tousjours, elle ne pense qu’à vous, tousjours soupire, se plaint
contre son estomach, et a grand’ peur qu’en vous montrant ingrat, vous
refusiez son cœur. «O mon bel amy, s’escrie-elle souvent, pourquoy, mon
beau Tognazze, ne sçais-tu que je t’ayme et que je brule pour toy, mon
beau Tognazze? Vien, mon Narcisse; vien, mon Ganimede: chemine, ne me
desprise point, ne me refuse ta bouche emmiellée.» Ainsi la pauvrette
crie, transportée hors les bornes de raison, pour le trop grand
embrasement, qui la tourmente jour et nuict; elle pense après vous, et
sur vostre petite bouche, laquelle, elle croit surpasser en douceur le
succre. Et l’ennuy se redouble si fort en elle, et abreuve tellement ses
nerfs, que vous diriez: Ha! la pauvre femme s’en va mourir! Quant à moy,
je cherche les moyens pour la destourner de telles fantasies; mais je
trouve que je n’y fais rien: partant, je suis venu vers vous de sa part,
pour vous annoncer ceste nouvelle, pour sçavoir de vous si vous la
daignez prendre pour vostre espouse, et coucher avec elle, moyennant que
cecy se face encor en secret, sous contract toutesfois de mariage.»
Cingar lave les pieds de Tognazze avec telle eau, afin qu’abbreuvé
d’icelle, il croisse plus haut. Et ne pensez pas qu’il luy rie au bec,
comme on dict, en prononçant telles parolles, lesquelles il proferoit
avec telle grace, que Tognazze y eust adjousté foy plus qu’en cent
Freres-presches de Robert[51]. Ainsi que la raye s’enveloppe dans le
filet, d’une soudaineté grande, et la grenoüille gouluë sur le morceau
qu’on luy presente, et que la mouche se laisse prendre en la toile de
l’araignée; ainsi, aussi, Tognazze s’engluë en l’amour de Berthe, lequel
aussi tost commence à alonger son eschine, et se tenir plus droit, et
avec le doigt essuyer la bave, qui luy couloit des levres. Puis,
embrassant trois fois Cingar, et trois fois le baisant, luy dit: Est-il
possible? Ma Berthe me desire-elle pour mari? Rien ne me sçauroit estre
plus cher, que cette affaire; j’en suis content, je l’accorde, il faut
qu’il se face. Si icelle me veut parangonner à aucun, elle confessera
que Balde n’est qu’un poltron, qu’un faitneant, et homme de peu: et
m’assure qu’elle voudroit que luy et tel maris fussent morts. Que
d’ailleurs, Cingar mon amy, ma Berthole ne pense point à ma petite
bosse, et à ma teste, qui a des poils blancs: crois-moy, la vieillesse
ne me les a point blanchis: ceste dent-là de devant que j’ay perduë,
elle n’est point tombée par mes vieux ans; mais les fatigues et ennuis
que me donne la Republique en sont cause. Car, je te puis jurer, et le
cancre me tuë, si j’ay plus de quarante et deux ans. Et elle peut croire
que Tognazze est un vieillard rajeuny, et semblable à cet ancien
Mathusalem. Qu’elle se souvienne de la sentence de Gonette[52], qui
disoit que la force est au jeune, et la dexterité au vert vieillard. Je
suis beau, riche, je suis prudent et gaillard: j’ay une bonne terre, et
une vallée grasse et opulente: une vallée, dis-je, où les grenoüilles ne
coüacquent point, et où les moucherons ne s’engendrent par une
corruption d’air, importunant nos oreilles par leurs malplaisantes
chansons de _zimt_: mais le vin y croist en abondance, qui est doux,
fort, et qui fait rougir la face. J’ay trois vaches, une chevre, et une
noire Gode, lesquelles en tout temps me font des caillotins: et de leur
laict je reçois tous les jours de bon argent. Ma maison n’est point
faite de bousillage, ny couverte de roseaux, qu’un petit vent puisse
emporter: mais elle est bastie de bricques et couverte de tuilles
neuves, et y en a vingt-cinq pour rang. En après, j’ay tout ce qui est
necessaire pour le labourage, et pour la cuisine; des pics, des
rasteaux, des scies, des marres, des socs, des coignées, des paisles
basses, et des haches, avec lesquelles j’ay accoustumé de fendre les
gros tisons. J’ay des cloux, des marteaux, des vilbrequins, des
tarieres, des mets pour la farine, des saas, des blutteaux, et autres
mille choses que je serois trop long à reciter, et en ennuyerois le
monde. Tout cela est au commandement de ma chere Berthe. Je suis docteur
en l’art de labourer: je suis docteur pour sçavoir bien tirer le fumier
de l’estable. Tous les soirs je sçays bien traire les vaches, et faire
les petits fromages en leurs faiscelles: je ne porte envie aux
Plaisantins, et aux Malghesins. Je sçay bien battre le beurre; je sçay
fort bien comme il faut faucher, aplanir les mottes de terre, lever des
fossez autour des champs, et dresser les bœufs sous le joug, et dompter
les jeunes taureaux. J’ay trois tects à pors, couverts de lambrusses
verdes, et en ma court j’ay mon four, auquel toute la ville de Cipade
vient cuire son pain. Enfin je suis Tognazze: je suis celuy qui conserve
Cipade: je suis le Prince de la Synagogue et l’Archivillain. On ne
parle, par toutes les villes, que de Tognazze; personne n’abonde en
toutes choses que Tognazze; je suis advisé et ay une teste sage: je
suis, dis-je, Tognazze. Les choses qui se font sans le conseil du grand
Tognazze deviennent, crois-moy, enfin miserables; mais celles qui sont
bien masticquées avec son conseil, crois-moy qu’elles sont tousjours
bonnes, et n’y a faute d’un iota. Quand la bouche de Tognazze parle,
c’est Évangile. Mais pourquoy jette-je le temps au vent en racomptant
tant de choses? Tu sçais ce qu’il en est, ô Cingar, tu le sçais, et tu
l’as assez esprouvé. Va-t’en: va trouver Berthe, et lui dis ainsi:
«Tognazze, ô Berthe, vous envoye autant de bons jours que je verray à ce
soir d’estoilles au ciel, autant que les forests poussent de fueilles,
autant que Milan vend de souppes bien grasses, autant qu’entre les
Venitiens la canaille despend de vesses, autant que Rome monstre aux
pelerins de sainctes reliques, autant que le pays de Piedmont brule
sorcieres, autant que les refectoires des Moines consomment de
tourteaux, autant qu’à Naples le peuple jette d’oranges, autant que
Cipade fait pendre de larrons, autant que les espiciers vendent de
drogues esventées, autant que les larrons de sergens, les Novarois, les
gabeleurs, et mesureurs desrobent, et les hostelliers pillent. Ainsi je
donne ma ratte, et tout mon cœur, et me donne moy-mesme à Berthe avec ma
jeune vache.» Puis, il embrasse Cingar estroitement, et jette un grand
soupir du profond du poulmon. Cingar luy promet d’y employer toute sa
force, et faire tant, que le mariage se fera: et là-dessus s’en va
trouver Berthe.
[51] Il s’agit de Robert de Litio, prédicateur célèbre à la fin du
quinzième siècle et dont il sera encore question au neuvième livre
de cette histoire.
[52] Il faut lire Gonelle, nom d’un bouffon célèbre en Italie, et dont
la mémoire est restée populaire. On trouve d’amples détails à son
égard dans le curieux ouvrage de Domenico Manni, _Le Veglie
piacevole, ovverso Notizie de’ più bizzarri e giocondi homini
toscani_, troisième édition, Florence, 1815.
Un volume d’une extrême rareté et que nous avons signalé dans notre
introduction comme renfermant la macaronée de Bassano, les
_Collectanee de cose facetissime_, renferme les _Facecie
joccondissime del Gonella_. Nombre de _buffoneries_ de ce personnage
ont été insérées dans divers recueils, notamment dans la _Scelta di
facezie, tratti, motti e burle_, dont il existe de nombreuses
éditions. Florence, 1580; Vérone, 1586, etc.
Tognazze demeure; ne pouvant néantmoins demeurer sur pied, il crache en
ses mains, et tire ses chausses contremont, qui pendoyent contre bas
pour la sangle qui n’estoit serrée; puis, avec les doigts il pinsse
toutes les petites ordures, qui estoyent dessus, et tire au jour de son
col le collet de sa chemise blanche; avec la main, il tourne, et tire
ses cheveux gris, lesquels toutesfois, par la force de l’amour, il se
persuade estre blonds. Il tasche à estendre les rides de son front, et
avec du savon il applanist les plis de son visage. Il nettoye, pour
l’amour de Berthe, ses yeux chassieux, lesquels par tout le passé il
n’avait aucunement lavez. Il gratte à beaux ongles son nez sale et
villain, lequel couloit tousjours des roupies, et qui cornoit bien fort,
et avoit au dessus des verruës. Sa bouche estoit grosse, et de longues
baves lui pendoyent le long de la poitrine, telles que vous voyez sortir
de la gueule d’un vieux bœuf. Il n’avoit point de miroir, pour se faire
beau, et, à ce défaut, il s’en alloit à l’auge, où il avoit accoustumé
abreuver ses vaches, quand elles estoient pleines: en icelle il se
contemple comme un galand Narcisse; et encor’ qu’il se voye avoir le nez
pendant quasi jusque sur le menton, et ses yeux esraillez de chassie, et
ses gencives dégarnies de dents, néantmoins esprins d’un grand amour, il
se trouve le plus beau du monde. Sur sa teste ronde il prend un bonnet
moisi, et sur le bord gras il attache une rose blanche. Son cousteau à
trancher pain estoit pendu à son costé, ayant le manche garni de corne
de bufle, et doré de letton, estant la gaine attachée à une petite
courroye rouge: de l’autre costé, pendoit son escarcelle faite à trois
plis: icelle estoit pleine de deniers et de liards.
Cependant Cingar avertit Berthe comme elle se devoit comporter, et faire
la rusée. Icelle se vest incontinent d’une robbe blanche de futaine: et,
pour se faire bien galante, elle se farde, elle peigne ses cheveux, et
en fait trois cordons, et avec fers chauds en frise une partie. Puis
avec une coiffe couvre sa teste, et accommode fort proprement une bande
au dessus de son front, pour tenir les cheveux sur ses espaules; elle
met un voile jaune, et delié, duquel les deux bouts pendans sur la
poitrine estoient accouplez avec une coquille et nacre de perle. De
bonne fortune, pour lors ils estoit feste, durant laquelle les paysans
avoient accoustumé de venir danser soubs un grand ormeau, au son de la
cornemuse, à tel jour.
Cingar ne faut de venir en ce lieu, et Berthe tout à propos s’y trouva
aussi. Là, les paysans dansoient déjà, et avec un tel bruit, que la
terre en trembloit. L’un fait un saut droit pour l’amour de s’amie; un
autre une cabriole en l’air avec un tour legier: cestuy-cy se jette en
l’air en tournant le corps: un autre, trois et quatre fois, piroüette
sur un pied: un autre ne fait que tourner à gauche, et à droite,
essayant à lasser la fille. Un autre crie tout haut en braillant: «Sonne
cornemuseur la Pavanne!» Autres demandent la Milanoise, la basse-danse,
les Matassins, l’Espagnole, la gaillarde. Plusieurs, estans las de la
danse, et suans à grosses gouttes, se retirent aux prochaines tavernes,
et là remuënt les verres. Les cornemuseurs, par le moyen de la
bouteille, redoublent le vent, et avec la langue fresche font plus dru
frisoler le flageolet.
Cependant, comme est la coustume, le bal avoit lasché: et les joueurs
attendoyent pour veoir, qui recommenceroit la danse: et toutes les
femmes s’estoyent retirées à l’escart pour s’asseoir, et les hommes avec
leurs mouchoirs essuyoient la sueur de leurs visages. Cingar, qui estoit
là, tenoit un voulge en main, et sur le cul avoit une large dague,
faisant bien le brusc avec un grand pennache, qui voltigeoit sur son
bonnet, et ne regardoit çà et là que de travers. Iceluy plante son
voulge en terre, et oste sa mandille: il tire sa bourse de sa brayette,
et y prend quelques grands blancs qui estoient faux et les jette aux
cornemuseurs: car jamais sa bourse ne fut garnie d’autre monnoye, et, en
passant pardevant Berthe, luy fait une grande reverence, pliant le
genoüil assez bas; puis prend le premier celle villageoise qui lui
sembloit la plus galante, et toutes les autres filles suivent.
Or, parce que Cingar s’estoit dépoüillé et s’estoit mis en pourpoint, il
se monstroit fort dispos et legier, et il emportoit le prix de la danse.
Il ne passoit pas un point de la cadence de l’instrument, et d’une voix
hardie commande à tous les autres de se mettre au bransle. Il
ressembloit au chevreau, quand au matin il sort de l’estable, et,
laissant sa mere çà et là, court, tourne, et fait le saut en l’air. Tel
estoit Cingar: en un saut s’eslevoit en haut de trois brasses: tantost
faisoit la piroüette tout droit: tantost courbé: et tantost eslevé. Tous
s’esmerveilloient de luy, et pensoyent que ce fut un chat. Voicy
Tognazze qui arrive, ayant les deux mains posées sur ses deux costez, et
se portoit si droit, qu’il sembloit avoir perdu sa bosse. Il avoit les
jambes bien tirées, et marchoit si doucement, qu’à grand’ peine
voyait-on en terre le vestige de son pied. Il se plante vis-à-vis de
Berthe, escarquillant ses jambes; et ce pesant et sommier vieillard
œillade ceste jeune femme. Cingar remarque soudain la contenance de cet
homme, et resserrant la paupiere et cil de ses yeux, faisoit signe à
Berthe, comme est la coustume des pippeurs. Berthe, qui entendoit assez
les ruses de Cingar, se tient quoye, comme fait une espousée quand on la
veut espouser avec son accordé: mais toutesfois elle levoit un peu ses
yeux, et les dardoit de costé vers le vieillard: et avec un petit
souzris lançoit un regard bien aigu et perçant. Ho! vous pouvez penser
quelles esmotions et quels saisissemens Tognazze sentoit lors en son
cœur. Il soupire, et, en soupirant, jette des colles plus grandes que
huitres, ou medailles antiques. Maintenant il se tient sur le pied
droit: maintenant sur le gauche: souvent gratte sa teste, et ne se peut
tenir ferme en une sorte, se remuant en mille façons. «O, disoit-il en
soy-mesme, ô sang suë! O Berthe, veux-tu, ainsi qu’une truye, avaller
mon barbet?» Cingar avoit instruit auparavant certains rusez, et bons
galants, qui estoyent de ses compagnons, à ce qu’ils eussent à prendre
garde aux actions de ce vieillard cornu. Il sembloit qu’un chacun eut
mangé une platelée de ris, tant les uns et les autres esclatoient de
rire. Mais Tognazze ne pensoit pas que ceste risée vint pour luy, et
œilladoit de plus en plus Berthe, et Berthe luy rendoit de mesme. Et
pendant que Cingar danse, passant par devant Tognazze, faisant le
compagnon avec luy, lui dit à l’oreille: «Que musez-vous? elle a envie
de danser avec vous plus de trois heures.» Et, passant outre, fait
semblant de ne luy avoir rien dit. Ce vieillard ne le se fait dire deux
fois, il s’en va à Berthe et luy demande si elle veut pas danser.
Icelle, faisant la petite bouche et le petit musequin, baissant la
teste, et s’inclinant bas promptement, luy presente la main gauche: et,
se tenans ensemble par la main, commencent à danser. Alors une grande
risée s’esmeut parmy tous ceux, qui estoyent là presens: et Cingar donne
ordre le plus qu’il peut, çà et là, à faire taire un chacun, car il
avoit peur que ce ris fit rompre son entreprinse. Auprès du bal estoyent
quelques Bonnetiers, compagnons de Cingar, Brunel, Ganbe, Sguerze,
Schiamine, et Lanfranc, lesquels estans bons frelaux, avoient accoustumé
de se railler des personnes avec leurs belles parolles. Iceux, parlans
l’un à l’autre bas, veulent aussi se railler de Tognazze: mais ils ne
parloient pas si bas, qu’il ne les entendit bien. Sguerze dit, comme
Tognazze passoit auprès de luy: «O qu’il monstre une grande habilité de
son corps?--Voyez, dit Schiamine, combien il balance bien, et proprement
son eschine?» Gambe respond: «Aussi, est-il legier et dispos: je jure
Dieu qu’il ne casseroit pas un œuf en sautant.» Brunel ajouste: «C’est
merveille du saut qu’il fait: toutesfois il pourroit aller encor plus
haut, s’il avoit osté son casaquin.--Tu dis fort bien, respondit
Lanfranc: car, en ce faisant, il monstrera à son amie Berthe la
galanterie de sa personne.» Tognazze entend bien tout ce qu’ils disoient
de luy: ce qui l’incite à danser davantage, et jette les tallons
gaillardement le plus haut qu’il peut, et lui est advis qu’il touche au
ciel. Il croit que ce soit Evangile tout ce que ces bons raillarts
disoyent de luy. Il despoüille incontinent son casaquin, et lasche la
boucle de sa ceinture, et, tendant le bras à Berthe, il luy commande de
luy tirer le pourpoint, ainsi que nous avons accoustumé de demander
secours à nostre voisin. Icelle, en tirant ceste manche tire quant et
quant la manche de la chemise, le faisant exprès, et, tenant bien ferme,
tire tout ensemble. Tognazze bon homenas, sentant que la chemise s’en
alloit avec le pourpoint, se laissoit aller. Mais Berthe tiroit
tousjours plus fort, et feit tant qu’elle lui enveloppe la teste au
dedans de sa chemise et pourpoint tirez desjà à demy: et le bon homme
crioit: «Laisse la chemise, m’amie; c’est assez de tirer le pourpoint.»
Mais cependant l’autre tiroit tousjours, et le vieillard ne se voioit,
ni autruy, ayant la teste toute embroüillée en sa chemise. Estant à demy
despouillé, il montroit desjà son cul quasi tout à nud, quand Cingar,
feignant le bon valet, y accourut, et lascha du tout l’esguillette de
ses chausses, en sorte que Tognazze demeura tout nud, tombans ses brayes
jusques sur les talons.
Toute l’assemblée se print si fort à rire qu’on eut dit que là estoyent
plus de cent singes et magots. Voulant escamper ainsi sans vestemens, et
chercher quelque lieu pour se retirer et cacher sa honte, voulant
courir, il se laissa tomber de si haut, que, donnant de sa panse contre
terre, il feit un son, comme ci c’eust esté un tambourin. Et ce qui le
feit choir fut, à raison que, ses chausses estans tombées jusques sur
ses tallons, il s’enveloppa tellement les pieds, qu’il ne luy fut
possible de se retenir, ne pouvant marcher autrement que comme fait un
petit poulet, qui s’est empestré avec de l’estouppe, ou filace. Tous ces
paysans accourent avec risée, pour voir cet homme. «Ha, ha, ha,
disoient-ils, voicy de quoy rire.» Les femmes, et les filles tournent la
teste d’un autre costé, ne voulant voir de jour ce qu’elles pouvoient
sentir la nuict. Ce premier des Senateurs, et Consul de Cipade, tenoit
les mains sur sa bourse, et monnoye, monstrant le tablier de derrière
tout à l’ouvert. Ceste honte luy feit esteindre le feu d’amour.
Tout est surmonté par Amour,
Mais honte le dompte à son tour.
Enfin, ayant développé ses jambes en quittant là ses brayes, comme fait
le Castor ses coüillons à celuy qui le poursuit à dent de chien,
s’encourt le plus vistement qu’il peut. Je n’ai point veu chat, tombant
du fest d’une maison, courir plus fort. Estant venu en lieu, où il se
pouvoit couvrir, la honte luy fait baisser sa teste grise, n’osant
eslever la face: et disoit en soy-mesme comme s’il eust parlé à un
autre: «O vieil Tognazze, quelle disgrace t’a saisi? ne recognois-tu
point, ô pauvre malotru, ta honte? Nagueres je pensois que la femme
n’est qu’une vraye ribaude, et que nous devrions plustost croire à ce
larron de Mahomet, qu’aux fausses langues des femmes; et maintenant je
voy que Berthe m’a prins au piege. Ha! je m’estimois le plus heureux de
tout le monde; mais à présent chacun se moque de moy comme d’un
malheureux. Je sçay bien conseiller les autres, et ne me sçaurois
conseiller moy-mesme. La coulpe, quand tout est dit, n’en doit estre
rejettée que sur moy, pauvre sot!
Le conseil, ce n’est rien quand on n’en veut user,
Et cil conseille mal, qui le veut refuser.
J’ay honte de m’estre trompé moy-mesme. Et, pour un fol amour, je n’ay
point recogneu la faute jusques à ce que la vergogne m’aye osté le
bonnet, et fait tomber le masque de mon visage. Après le dommage, on se
repent, crois-moy, de l’entreprinse.»
Pendant que Tognazze se desprisoit ainsi, Zambelle arrive, lequel le
vest de ses habillemens, et s’en vont ensemble. Il se tint trois jours
entiers caché, ne voulant se montrer à aucun: et rongeoit cependant son
mords, se disposant à la vengeance, ne voulant laisser tomber à terre
l’injure honteuse qu’il avoit receuë de Cingar et de Berthe. Par ce
moyen, l’honneur et reverence qu’on souloit porter à Tognazze, qui
estoit en réputation d’estre le premier de la ville, furent fort
amoindris, et le moulin de Cingar en mouloit mieux.
Je, Comine, escris cecy pour servir de miroir aux vieilles personnes:
non pas que je sois si folle et temeraire de l’escrire aux sages
vieillards, desquels la jeunesse doit aprendre le droict chemin. Mais je
parle à vous, vieils moisis et galeux, lesquels l’Escriture appelle
enfans de cent ans. O vieil, que resves-tu? Où est-ce que ta bestise te
meine? Ne portes-tu pas tousjours sur ton dos la maison des morts?
T’estimes-tu sage pour porter une callotte fourrée, et avoir le front
tout plié, comme si la sagesse residoit seulement aux rides et au poil
blanc? Tu ne fais à present que ronger, et blasmer les jeunes personnes:
comme la teigne se coule sur un doux velours. Et que jases-tu? que
quaquetes-tu, pauvre podagre, en disant que le Magistrat est maintenant
entre des mains pueriles; que les grandes affaires, et choses serieuses
du public, sont administrées par personnes qui sont sans experience; que
les jeunes se font croistre la barbe, et se font frotter le visage pour
y faire monter le sang, afin qu’ils semblent à des aveugles estre desjà
bien âgez, et, après avoir fait passer le rasoir sur leur menton, estre
plus dignes à manier les offices honorables, et estre assis aux plus
hautes chaires pour rendre le droict à un chacun? Tous ces propos que tu
allegues ainsi, ô vieillard moisi, ne partent que de l’ordure d’envie,
mais quand tels vieux peons se regardent en un miroir, ils ont honte
quand ils voyent leur face amaigrie, et qu’aucune beauté n’embellist
leur personne. Leur visage argentin se voit changé en couleur d’or; de
leur bouche tombe la bave; le fer a arraché les dents; les oreilles
leurs cornent tousjours; la roupie leur pend au nez: ne font que cracher
des huitres: et de leurs yeux chassieux coule sur leur poitrine une eau
jaune, comme leurs levres s’abreuvent de ce qui descend de leur nez.
Pendant qu’ils se remarquent estre devenus tels, et s’estimant alors
miserables, ils s’attristent et se deschirent au dedans avec aspres et
rudes morsures d’une maligne envie. Ils se ressouviennent des festes
passées en leur jeunesse, quand, bien esguilletez et bien attachez, ils
se marchoient avec un pas gaillard: quand, se trouvant aux tournois, ils
rompoient dextrement leurs lances: quand ils manioient et faisoient
voltiger les genets d’Espagne: quand ils menoient le bal, au son et à la
cadence des instruments: quand ils donnoient des œillades à leurs
amoureuses. Mais, pendant que ces vieillards rememorent ces choses, se
sont autant de tourmens qu’ils sentent, et tels que sont ceux de
Promethée attaché au fond d’enfer, quand l’Oiseau luy vient tousjours
arracher le foye renaissant.
Cingar ayant ainsi reprimé Barbe Tognazze, il tache de gagner l’amitié
de Zambelle, afin aussi de lui faire rompre le col. Cestuy-cy, se voyant
à present possesseur de tout le bien de feu son pere, ne pouvoit se
contenir, pour la trop grande allegresse dont il estoit plein. Il se
delibere de bien ordonner de ses affaires et d’enrichir sa maison à bon
escient. Un jour, il appelle sa femme Lene, et la tire à soy, et luy
donne un baiser: puis, luy dit: «Nous avons maintenant du bien pour
substenter nostre corps autant qu’il nous en faut, et Balde ne nous fera
plus passer nostre vie avec peine et travail: veux-tu que nous demenions
ensemble le trafic de marchandise? J’iray tous les jours à la ville
trafiquer, et, toy, cependant, avec ta quenouille et fuseau, fileras à
la maison. J’espere qu’en peu de temps nous deviendrons riches, et ne me
soucie beaucoup si je porte des cornes. Il faut mettre tout en œuvre
pour gagner.» Lene luy respond: «Je feray tout cela volontiers. Ne
sçais-tu pas que Berthe m’a voulu battre avec un gros baston? je ne
sçauroy mettre en oubly telle offense. Mon cher mary, je vous prie que
vous me veüilliez oster de cest ennuy: fais que la vengeance se face de
ceste vache. Ne t’estimera-t-on un cheval, si laisses ainsi nostre
honneur.» Zambelle luy respond: «Tu as raison, ma Lene: Berthe a
tousjours esté ennemie de nos espaules; il la faut incaguer, et à plein
ventre.» Et là dessus machinent une grande entreprinse, avec laquelle, ô
chose merveilleuse, ils puissent faire une grande vergongne à Berthe.
Ils se levoient de nuict, à cinq heures, et tous deux devant la porte de
Berthe alloyent descharger leur ventre. Pardonnes-moy, Lecteur, si ce
que je t’escriray maintenant te puira. Berthe, se levant de son lict de
bon matin, trouvoit sur le seuil de son huis ces belles cailles
Lombardes. Cingar, ayant une queuë pelée de renard, se douta bien
incontinent que c’estoit là une des prouesses de Zambelle. Que fait le
compagnon? il s’arme l’estomach de bon vin, et tous les jours alloit
enlever ceste bonne marchandise, laquelle il gardoit en un pot jusques à
ce qu’il fut plein. Berthe s’estonnoit de ceste reserve, et luy
demandoit ce qu’il vouloit en faire. Mais Cingar, sçachant qu’une femme
n’a jamais de fonds: «Tu en cognoistras, dit-il, un de ces matins, la
cause.» Dessus cette bonne drogue il verse une potée de doux miel, afin
qu’on estimast que tout ce qui estoit au post fust de mesme. Il le
charge sur son espaule en un bissac et s’en va vers la ville en habit
déguisé: car, autrement, il n’estoit que trop cogneu. En s’acheminant,
il apperçoit Zambelle; soudain l’appelle, et se declare à luy, qui il
estoit: «O Zambelle, dit-il, ô mon amy Zambelle, attens, je te prie: tu
ne me cognois pas? Je suis ton bon compagnon Cingar, qui t’ay porté, et
qui te porte, et qui te porteray tousjours bonne amité. Comment te va?
et comment se porte Lene ta femme? Touches-là la main: tu me sembles
gaillard, et ton visage monstre une bonne chere.--Je suis, dit Zambelle,
sain, gaillard, et Lene assez saine, et non moins gaillarde. Mais,
dis-moy, que portes-tu en ce bissac? Veux-tu que je t’ayde? Je le
porteray volontiers pour te faire plaisir.»
Lors Cingar, feignant estre las, luy dit: «Aydes-moy donc, aydes-moy, je
te prie, à mettre bas ce fardeau?» Zambelle, y mettant la main le
descharge, et luy demande ce qu’il y avoit dedans. Mais Cingar, encore
qu’aucune sueur ne fut sur son front, si ne laissoit-il à s’essuyer avec
son mouchoir, faisant bien le lassé, et luy respond, comme descouvrant
son secret à son compagnon: «Veux-tu, mon cher Zambelle, que je te die
la vérité d’une chose, que peut-estre vous croirez estre fausse; veux-tu
que je te le die? Il ne faut celer à son compagnon quelque entreprinse
que ce soit. Berthe te remercie avec tous les remerciemens qu’il est
possible: laquelle toutesfois tu n’estimes digne d’aucun present; elle
pensoit cy-devant que tu luy fusses ennemy; mais, depuis, elle a cogneu,
par espreuve que tu luy es amy, et sur ceste bonne opinion, voicy en ce
vaisseau tout ce que vous avez lasché toutes les nuicts devant sa porte,
et j’espere aujourd’huy en faire de bon argent.» Zambelle, estonné: «Que
dis-tu, mon amy? Pourras-tu bien exposer ma fiente en vente sur une
bouticque? Tu me ferois bien chevreter, si tu pouvois me faire accroire
que tu peusses vendre ce qui sort de mon ventre. Vas, tu me vens, ou
veux vendre des vessies, lesquelles je n’acheteray pas volontiers de
Cingar.» Cingar luy respond: «Pourquoy non? Ha, ne penses cela de ton
fidelle amy; mais plustost de ton parent. Ne sçais-tu pas que le Panade
Berthe estoit frere de Jean le Mignot, de qui ma mere Catherine m’a
engendré, et ensemble ma sœur, tellement que nous sommes cousins? Mais
que servent tant de propos? La preuve jugera le tout.» En disant ces
mots, il tire un petit baston d’espine, qui bouchoit un trou, lequel
estoit au bas du vaisseau, et soudain sort une claire matiere, qui les
prend au nez. «Sens-tu, dit Cingar, l’eau rose, et l’ambre de chien?
T’est-il advis maintenant que je suis un vendeur de vessies?» Zambelle,
bouchant son nez, commence à crier: «O sangsuë! Qu’est-ce que cela?
estouppe le trou, Cingar, je te prie. Ha! c’est de la merde, qui put
trop. Mais qui est l’estourdi, et qui aye l’entendement si grossier, qui
veuille bailler un meschant chetif denier faux, ou rongné, pour une
telle marchandise?» Cingar lui dit: «Viens avec moi, tu verras le profit
que j’en feray. Toutesfois, te souvienne de ne descouvrir ce secret à
personne.» Puis, haussant ce vaisseau, il le met sur l’espaule de
Zambelle, et, marchant devant, ne se pouvoit tenir de rire. Ils viennent
à la place du marché. Cingar, sans faire semblant de rien, ameine
Zambelle devant la bouticque d’un Apoticaire, et, le laissant dehors, il
entre dedans, demandant en ces mots à cet Apoticaire: «O maistre,
voulez-vous acheter merde de mouches à miel?» Zambelle n’ouyt que ce mot
de merde, et non de mouches, et fut bien estonné, entendant qu’on
faisoit trafic de telle noble marchandise. L’Apoticaire se print
incontinent à rire de ceste nouvelle appellation, et jugeoit que le
vendeur devoit estre quelque bon bouffon, qu’ainsi appeloit merde du
miel; et soudain meit le doigt dedans le dessus du pot, pour taster s’il
estoit bon, comme telles gens ont accoustumé; et ne touchant qu’au miel,
qui couvroit ce qui estoit de plus précieux au fonds, et le trouvant
fort doux, ne pensa plus que ce fut quelque pipperie. Ils font prix
ensemble, et Cingar en tira de bons escus trebuchants: et neantmoins ce
bon gaudisseur se plaignoit de laisser sa marchandise pour si petit
prix. L’Apoticaire vouloit vuider le vaisseau de Cingar dedans le sien
pour luy rendre, ce qui eust descouvert toute la fourbe. Cingar,
craignant cela: «O, maistre, ne vous hastez point pour cette heure,
retenez mon baril, je viendray tantost: je vay achetter de petites
choses dont j’ay affaire, puis reprendray mon vaisseau en passant.» Il
appelle Zambelle et s’en vont bien viste, laissant-là leur Apoticaire
bien garni et bien trompé. Voila comment les vieux renards sont
quelquefois afinez: la Fortune permettant à bon droict cela arriver,
afin que ceux, qui à tort et à travers amassent des deniers en grande
quantité, pour de la casse, pour des petites pillules, pour des syrops,
remplissans leurs escuelles, en faisant bien souvent au monde vuider la
vie avec la merde, se voyent aussi deceuz et trompez en mesme matiere:
et que, comme telle drogue leur fait venir des escus, aussi la mesme
matiere face sortir de leur bourse mesmes escus.
Là-dessus, Zambelle se propose beaucoup de chose en l’esprit, et se
resoult de faire trafic de telles puanteurs: et estant de retour chez
luy, va le long des rues amasser un grand plein baril de cette fine
drogue, et, le chargeant un jour sur son espaule, trotte à la ville, et
droit à la place, et s’en va le long d’icelle par les bouticques,
criant: «J’apporte de la merde à vendre: Qui en veut? je le demande, à
la vérité; car elle est bonne et fresche.» Si chacun rioit de ceste
sottise, vous le pouvez croire. Mais un malheur suivoit le pauvre
Zambelle. Car, se promenant avec sa marchandise, il arriva devant la
boutique de cet Apoticaire embrené, que Cingar avoit si bien pippé.
Aussitost qu’iceluy apperceut Zambelle avec son fardeau, laissant là son
pillon, prend un gros baston, et allant pas à pas après le bon homme,
crachant en ses mains pour mieux tenir son baston, donne un si grand
coup sur ce baril, qu’il le defonce, et fait voler les cercles. Tout le
bran s’escoule par tout sur le vilain, au visage, au-devant, sur le
derrière, estant tout couvert de ce brouet intestinal. Le compagnon
court tant qu’il peut deçà et là. «Ha! disoit-il, mes espaules! ha, mon
dos! Ha, mes rongnons!» L’Apoticaire, ne luy laissant prendre haleine,
le poursuit, et ne donne repos à son tribal. L’autre se jette en une
boutique, et tantost en une autre, implorant secours et ayde: mais
chacun le chasse pour la puanteur, qui estoit sur luy, et pas un ne luy
donne secours. Les enfans courent après luy, lui jettent des pierres, de
la bouë, et telle villenie. Les Bonnetiers y accourent, tousjours prestz
à railler. Les Dames mettent la teste à la fenestre. Le Prevost y arrive
avec ses Sergens, et avec une voix forte demande quelle rumeur c’estoit.
L’Apoticaire devant le peuple, accuse Zambelle, de ce qu’il luy avoit
vendu de la merde soubs couverture de miel. Zambelle, pleurant, le nie,
et veut monstrer que c’est une menterie, braille, et s’escrie fort et
ferme: «Je ne suis pas celuy-là, dit-il: Monsieur, ça esté Cingar, le
pendard, comme on l’appelle, lequel le Podestat a voulu tant de fois
faire mettre en quatre quartiers.» Le Prevost, sentant, et voyant la
puanteur qui estoit encore sur cet homme, le fait prendre, et luy lier
les mains derriere le cul, et l’envoye en la prison commune.
Cingar, ayant entendu ce faict, aussitost, comme un rusé paillard, s’en
va trouver Lene, femme de Zambelle en sa maison, laquelle estoit assise
sur un botteau de paille, fort en cholere, et, soustenant sa teste
dedans la paulme de sa main, pleuroit amerement; car elle avoit jà
entendu la prinse de son mary, et ne sçavoit quel party, ny moyen
prendre, et n’avoit aucun conseil pour tirer son mary de là. Cingar,
soupirant, entre, et avec son mouchoir essuyoit ses yeux, qu’il avoit
auparavant moüillez de sa salive: fait semblant de pleurer l’infortune
de Zambelle son bon compagnon, et la reconforte autant qu’eust peu faire
un sien frere, et usoit envers elle de parolles plus douces que succre,
et la prie de vouloir donner patience à son esprit, si d’aventure il
arrive que la potence separe son mary d’avec elle. Car le bruit de la
ville estoit que Zambelle le larron s’en alloit en Picardie, pour estre
picqué au gibet. «Ha! miserable que je suis, s’écria Lene, je mourray
bien-tost! Que dites-vous, Cingar? on prepare une potence pour
Zambelle?» Et ce disant, elle se frappe les mains, elle arrache ses
cheveux. La pauvre sotte implore à jointes mains l’ayde de Cingar. Mais
Cingar, en pleurant, lui dit: «Ma sœur, m’amie, que voulez-vous
davantage de moy? Il n’y a aucune esperance? Il a passé le Pau en merde,
et a foiré sa vie. Toutesfois, afin que vous cognoissiez, et toute la
ville de Cipade, combien je vous estime, et Zambelle, et tous les
vostres, je m’efforceray de vous rendre vostre bon homme. Mais
l’ordonnance rigoureuse du Palais rend la chose bien difficile, parce
qu’elle veut qu’aucun ne sorte de prison, que premierement il
n’apparoisse sa bourse estre vuidée: c’est la pratique de Messieurs,
mais plustost des larrons. Voicy, je vous fais offre de ma bourse, et de
moy-mesme, afin que plus promptement nous tirions Zambelle de là où il
est. Aussi, si vous avez quelque argent il faut le debourser, car, avec
vostre argent et le mien, et la faveur du peuple, ne doutez point que ne
le garentissions du gibet, nonobstant le bruit qui court, qu’on le doive
faire mourir.» Lene, adjoustant encore plus de foy à telles parolles,
redouble ses plaintes, rompt la porte de son logis, et prend son tresor,
qui estoit de quelques carolus qu’elle gardoit en un panier, et les
presente à Cingar, qui aussitost le serre sans compter, et met avec
quelques autres pieces de cuivre qu’il avoit fait luy-mesme en la tour
de Cipade; asseurant avec serment qu’il despendroit tout, et son propre
sang, pour tirer Zambelle hors du danger de la potence. Aussi-tost il va
à la ville, et de propos deliberé passe pardevant la boutique de son
Apoticaire, qui avoit acheté de luy une si precieuse marchandise, et qui
pour ceste cause avoir fait mettre Zambelle en prison. Cestuy-cy, ayant
apperceu Cingar, ne faut de sortir soudain en la ruë, et, le
poursuivant, s’escrie contre luy de loing: «Demeure, pendard, demeure,
bourreau: rends-moy mon argent, larron: tu m’as vendu de la merde pour
du miel, coquin!» Cingar, qui oyt cette clameur après soy, s’advance, et
appelle les plus proches à tesmoings: «N’oyez-vous pas ce que cestuy
dit? Je vous prie, dit-il, vous en souvenir, vous en serez tesmoings,
s’il vous plaist, mes Freres. Ce larron-cy, et trompeur, confesse
n’avoir pas achepté de Zambelle ceste merde dont il se plaint, pourquoy
donc Zambelle est-il prisonnier? Penses-tu, traistre, ainsi prandre au
trebuchet un bon homme? Penses-tu ainsi vendre ton fenoüil à tes
citoyens? Mais j’ay trop tenu couvertes tes meschancetez. Ne sçais-je
pas bien (et en ay des tesmoings assez) que tu as falsifié tes poids et
mesures, et que tes balances ne sont justes? Ne vends-tu pas, meschant,
des crottes de chien, et de chevre, au lieu de diaculon, et au lieu de
pillule de tribus? Au lieu de bonnes drogues, tu n’en vends que de
meschantes. Je m’en vais au Palais, je te feray soudain adjourner, et te
prepare de respondre à plus de cent tesmoings, qui meritent aussi bien
que moy qu’on leur adjouste foy. Corps D... mais je ne veux pas
blasphemer. Enfin je feray saccager ta boutique, poltron, et marouffle
que tu es! As-tu ainsi pensé à t’enrichir aux despens d’un pauvre
homme?» Pendant que Cingar tenoit tels propos, tout le monde
s’assembloit autour d’eux, et puis feint de s’en aller droit au Palais.
Mais une peur chiarde prend incontinent l’Apoticaire, et plus viste que
sa scammonée n’opere en un paysan, il ne sçait ce qu’il doit faire, il
se voit perdu s’il n’y donne ordre de bonne heure. Il s’asseure bien de
n’avoir jamais eu de fausses balances; toutesfois, il est en grand
esmoy, et le soucy luy ouvre l’entendement. Il va après Cingar et
l’appelle ainsi: «Attends un peu, je te prie, ô compagnon!» Mais Cingar
fait l’oreille de marchant. L’Apoticaire crie plus fort: «Hola, frere,
demeure, que je te die seulement, je te prie, trois mots!» Cingar se
tourne et luy demande ce qu’il veut. L’autre, faisant la chattemitte, le
prie, et supplie et luy dit: «Hé quoy! mon compagnon, mon amy, que
pensez-vous gaigner, quand vous m’aurez fait perdre mon bien et ma vie?
Ha! pour l’amour de Dieu, et que la Fortune vous sauve et garde, ne
veüillez m’accuser de telles choses, et principalement en ce temps,
auquel vous voyez tant de loups, ayans la gueule ouverte pour devorer un
chacun miserablement. Je te donneray quelque argent, et ne poursuivray
plus le paysant touchant sa merde couverte de miel; au contraire, je te
jure et promets que je le feray sortir de prison.» Cingar luy respond:
«Certes, tu t’es eschappé d’un grand peril; car, de droit, tu eusses
perdu toute ta boutique, et peut-estre que le juge t’eust condamné à la
mort. Je te remets toutesfois ceste faute, moyennant que tu gardes ta
promesse que tu me viens de faire, et qu’à tes despens tu tires le bon
homme hors de prison.--J’en suis content, dit l’Apoticaire.» Et
là-dessus, ce pauvre lourdeau met la main à la bourse, et la vuide de
tout ce qui estoit dedans, le baillant à Cingar, qui le prend très-bien,
en le refusant quelque peu, après l’avoir en sa main, à la façon des
medecins[53]; et s’en vont ensemble à la prison commune, et non celle de
la tour. Zambelle, advisant Cingar, soudain accourt, et tout joyeux s’en
vient aux grilles de la fenestre, et l’appelle, le priant le vouloir
aider. Cingar lui dit: «Tais toy, tais toy, parle bas, fol, et te tiens
joyeux. Car, tout à ceste heure, moy seul, te feray sortir de là, et je
ne crains point de despendre mon argent pour toy, et en ay desjà
beaucoup deboursé. Cet homme qui est icy venu avec moy, et qui t’a battu
à tort, affermera et jurera devant le monde avoir usé d’une menterie,
quand il a dit que des bouges de vache, qu’il avoit achetées pour
quelque peu de deniers, estoient de la fiante humaine.--Mais, dit
Zambelle, telle purgation intestinale nous apporte bien de
l’incommodité; toutefois je voudrois estre payé de celle qu’il m’a fait
perdre. Dis-moy, Cingar, porteray-je encore cette grand’perte?» Cingar
lui respond: «Repose-toy sur moy pour telle chose; je te promets que tu
en auras quatre barils bien pleins. Adieu, je m’en vais, tu sortiras
maintenant. O, Apoticaire, allons à l’auditoire!» Ainsi s’en vont, et
ayant eu audience, Cingar prouve tout ce qu’il veut, jure, afferme et
allegue cent mille menteries, et fait tant qu’il fait sortir Zambelle,
et le rameine à sa maison, emportant en sa bourse l’argent que Lene luy
avoit baillé, et ensemble ce qu’il avoit receu du miserable Apoticaire.
Mais, pour telle drogue puante, je voy que la compagnie est en cholere,
pendant que mes Muses m’ont tenu le nez bouché. Pardonnez-moy si nous
avons remply vos oreilles de choses si grandes. Il vaut mieux en ouyr
parler que d’en taster. Je me recommande.
[53] Rabelais s’est inspiré de ce passage lorsque, au troisième livre
de _Pantagruel_, XXXV, il montre Panurge s’approchant du docteur
Rondibilis, et lui mettant en main, sans mot dire, quatre nobles à
la rose. «Rondibilis les print très-bien, puys luy dit en effroy
comme indigné: Hé, hé, hé, monsieu, il ne failloyt rien.» Nous
n’avons pas besoin de rappeler que Molière prête un trait semblable
à Sganarelle dans le _Médecin malgré lui_ (scène VIII).