Or voicy Comine, qui se presente pour vous declarer une entreprinse
merveilleuse, et vient donner secours et aide à son Merlin. Gose, qui
est sçavante à bien preparer des trippes Milanoises, a assez chanté dès
son commencement l’origine de Balde, sa naissance, son enfance et sa
jeunesse. Holà! çà, icy, vous, Berthuzze, mere de Gonelle, qui sçauriez
bien faire à un diable subtil une sausse maligne, Cingar le delié vous
servira d’une matiere ample. Commencez à reciter les larrecins, les
voleries, les piperies, et toutes sortes de tromperies de Cingar, et les
déchifrez au long à toute la compagnie. Je vous en prie, par la teste de
veau cuite avec sa peau, qu’autrefois vous desrobastes subtilement à
Follet soubs son lict, quand luy seul se preparoit pour aller soupper
avec Morgane[49] la Fée et remplir à profit de mesnage ses flancs de bon
rosti. Et, en récompense, je desire que la selle de mon mulet te soit
agreable, quand les jeudis tu galloppes dessus iceluy à travers les
nuës, après t’estre frottée de certain onguent. Chante; et, pendant que
tu chanteras les subtilitez de Cingar, embouchant ma sourdine et
soufflant en icelle, je sonneray _tire lire lire liret_.
[49] Cette fée est une de celles qui jouent un grand rôle dans les
romans de chevalerie. Rabelais en fait mention sous le nom de Morgue
au chap. XXIII de son second livre, et ce passage présente, dans les
éditions originales, une variante remarquable que nous avons, ce
nous semble, signalée les premiers en 1844 (_Notice sur une édition
inconnue du Pantagruel_). Au lieu de la leçon donnée dans toutes les
éditions connues jusqu’alors: «Pantagruel ouyt nouvelles que son
père Gargantua avoit esté translaté au pays des phées par Morgue
comme feut jadis Ogier et Artus», maître François avait d’abord
écrit: «Comme feut jadis Enoch et Elie», mais cette saillie, d’une
témérité irréligieuse, disparut aussitôt dans toutes les
réimpressions.
Desjà un grand bruit s’estoit espandu par le monde, comme la ville de
Mantoue se mettoit d’elle-mesme en pieces, et que Balde estoit acculé au
plus creux de la grosse tour, et qu’il n’avoit aucune esperance de
vivre. Fracasse, ne musant aucunement, s’avance d’aller en la ville,
esperant tirer Balde hors de prison, ou de briser toute la ville avec
son grand tribal; mais Cingar advisé, et plus rusé que pas un autre,
court après, et rappelle ce geant. «Je te prie, n’y vas point, lui
dit-il, mais pense à l’advenir: pense quel malheur nous pourroit
arriver: je t’asseure que, si tu fais quelque esmotion, ils tailleront
la teste à Balde en prison, et tu seras par ton imprudence la seule
occasion de notre ruine; car, dis-moy, quel dommage, quelle plus grande
perte nous sçauroit venir, que de perdre le soleil du monde? Fais
plutost ce que la raison te conseille: dépouille-toy de ceste fureur,
donne repos à ton courage, et alors tu dompteras tout, tu briseras tout
avec le baston de la raison. Ne te fasche, Fracasse, de te ranger à
nostre advis, lequel n’est fondé que sur une bonne raison. Prens avec
toy pour compagnons deux de nos Cipadiens, que tu cognois ne pouvoir
estre mattez par aucune peur: prenez courage ensemble, et entreprenez un
long voyage en passant la mer du port de Gennes, et vous en allez au
Royaume de Guras le Soldan, où sont les Mamelucs, gens fort endurcis à
la guerre. Essayez à tort et à travers, si vous pourrez convertir ceste
nation; je ne dis pas à la foy de Jesus-Christ, puisque vous n’estes bon
prescheur; mais pour leur persuader à venir par deça ruiner ce peuple en
façon qu’il ne reste aucune pierre de ceste ville. Et si d’aventure ils
veulent que vous reniez cresme et baptesme, pourquoy non? Nous nous
ferons tous Mahometistes, moyennant que nous nous vengions pour nostre
compagnon et Capitaine. En ces quartiers-là, la renommée de tes faicts
chevaleureux bruit encore, et ne sera jamais obscurcie par aucune
antiquité, quand tu portois l’enseigne Royale, soubs le Sophi Roy des
Parthes, à l’encontre de ces marroufles de Turcs. Cependant, par force
ou par ruse, je tireray hors Balde, et n’en fais aucun doute: j’auray
Balde, asseure-toy. Va, je t’en prie, aussi avec toy, Falquet et
Mouchin; car iceluy est un pilote très-expert sur la mer: va; je te dis,
ne dors point: va, je te prie, et chemine.--Ha! dit Fracasse,
laisseray-je Balde?» Neantmoins il entreprend ce voyage, et ne fait
aucun doute qu’il n’ameine Guraz le Soldan, avec toute la force de ses
Mamelucs.
En mesme instant, par le commandement de Monsieur le Preteur, Tognazze
estoit venu en la ville de Cipade, se trainant comme un renard pelé,
lequel, après avoir donné la chasse aux poulles, et s’estre repeu de
quelque une, se retire gayement le long des hayes, et à couvert,
laissant le long de son chemin de repaire, en vuidant et deschargeant
son ventre. Ce Tognazze enleve Zambelle, et le meine avec soy en la
ville de Mantouë, luy remonstrant, par le chemin, qu’il se doit à
present tenir joyeux, et asseuré contre celuy, lequel il rendra en peu
d’heure escartelé, et duquel il luy fera manger le foye. Puis, il luy
enseigne, en forme de Pedant et de Magister, quelle reverence et
inclinabos il devra faire, et de quels mots il usera en parlant devant
ces sages Messers; il l’advertit de tenir son nez bien mouché, de
n’estre si hardy de gratter sa teste pour en chasser ses poulx.
Zambelle n’avoit jamais veu de ville si remplie de bruit, combien que
Cipade ne soit gueres esloignée de Mantoue, et partant il luy sembloit
voir tout le monde, considerant de loing tant de monceaux de maisons.
Ils arrivent ensemble à la porte de S. George: il faut là passer cinq
pont-levis. Zambelle les passe à grand’peine; car, voyant tant de
cheminées fumer, et oyant tant de cloches sonner (parce que lors le
tonnerre[50] esclatoit furieusement sur la ville), il se retiroit en
arriere, se defiant que le monde allast renverser, à cause d’un tel
tintamarre de cloches, et de tonnerre bruyant ensemble à l’envy. Mais
Tognazze, le prenant par la ceinture, l’attiroit au-dedans, comme on
tire un veau, quand il ne veut entrer à l’escorcherie. Estant entré et
venu jusques en la place, il hurte à un bois, et se fait une beigne au
front, tombe, et donne du cul en terre. Le peuple s’approche de luy,
pensant que ce fut un fol. «Pourquoy, luy dit Tognazze, t’amuses-tu? Que
ne t’advances-tu? A ce que je voy, il te faut conduire, comme on meine
un ours à Modene.» Zambelle ne dit mot, ayant plusieurs contemplations
en sa teste, autant et plus que l’on void de lignes tirées sur un papier
pour escrire. S’acheminant toutesfois marchoit à petit pas, allant çà et
là, ainsi qu’on void aller une beste folle. Il s’estonne de voir tant de
maisons ensemble, tant de rues, tant de portes, tant de fenestres, tant
de chiens, tant d’hommes, tant de mules, et de chevaux, par la ville; et
regardant en haut, il donne tantost de l’espaule contre une muraille, il
choque contre les premiers qui se trouvent à sa rencontre, donnant du
pied contre une pierre, il se laisse tomber, il s’esmerveille grandement
de voir un cheval courir, et les chiens après luy pour le prendre à la
queuë. Tognazze luy dit: «O Zambelle, de quoy t’estonnes-tu tant?
N’as-tu jamais veu telles choses?» Iceluy s’arrestant tout court, comme
s’il étoit aux champs à sa besongne, appuyé sur le manche de sa marre,
luy respond: «Potte de ma mere, que voicy une grande chose: Ho,
Tognazze, je vous prie, laissez-moy un peu veoir tant de belles maisons:
je n’ay point veu de si belles chaumines, depuis que je suis sorti du
ventre de ma mere. O, combien ces gens icy peuvent loger de foin, et de
paille en tels fenils, pour engresser leurs vaches! Pourquoy, Tognazze,
ne m’y avez-vous mené plustost?» En braillant tels mots, il advise, au
haut des fenestres, de belles dames, non pas belles de leur naturel,
mais par artifice, regardans en la rue pour la voix de Zambelle,
qu’elles avoient entenduë, et s’estoyent soudain descouvertes, ainsi
qu’est la coustume des galantes dames, de mettre la teste dehors à
quelque bruit que ce puisse estre. Zambelle s’amuse à les regarder, et
les monstre avec le doigt l’eslevant en haut, et se rit: «Ho, ho,
Angonaie, voyez-vous ces femmes, Tognazze?» Tognazze luy dit tout bas:
«Le cancre te vienne! Que cries-tu maroufle?» En disant cela, il luy
donne un coup de poing soubs les costes. L’autre crie plus fort et
hausse encore plus haut son doigt, et dit: «Hi hi ho, tu ne voys pas,
Tognazze, ces belles roines? Pourquoy reluisent-elles ainsi? Fi des
estoiles!--Si tu regardes nos femmes, autant vaut que tu regardes le cul
d’une poisle.» Ce vieux bossu, n’esperant quasi plus faire quelque chose
de bon de cet homme, le destourne en autre ruë, et là, luy dit: «Ferme
ta bouche si tu ne veux estre bastonné. Penses-tu, sot, estre au milieu
d’un bois?» Et de là le meine au Palais.
[50] L’usage de sonner les cloches, lors des orages, dans le but
d’écarter la foudre, s’est conservé très-longtemps dans toute
l’Europe, et il subsiste encore au fond de quelques campagnes.
Zambelle, arrivant devant le Podestat, appresta soudain et de loing à
rire à tous les assistans; car il estoit tout basti pour cet effect. Il
avoit l’entendement tout lourd; il estoit halé du soleil, et demy cuict,
ayant la couleur noire, tout deschiré, ses habillemens renoüez, et
sembloit n’avoir jamais dormi ailleurs que sur le foin: ses cheveux
estoient tous herissez, comme un aspergez, entrelardez de festus de
paille, et de brins de chaulme. Le peigne n’y avoit jamais passé, mais
bien quelquefois l’estrille de ses bœufs. Aussi, estoit-il teigneux, et
avoit tousjours ses ongles en ses cheveux, parce qu’il estoit fort
tourmenté de ces grands poux d’Esclavonie. Il portoit un petit sayon de
gros bureau, tout deschiré, lequel vous n’eussiez sçeu juger s’il estoit
à l’endroit, ou à l’envers: dessoubs iceluy, il avoit une chemise de
gros canevas, laquelle il ne blanchissoit qu’une fois l’an. Approchant
devant le Preteur, il s’esmerveille de ce qu’une si grande compagnie se
rangeoit près de luy pour le regarder. «O mon amy, dit-il alors, Barbe
Tognazze, où m’as tu amené! Je ne veux plus, Tognazze, demeurer
davantage en ce fenil: ramenes-moy à la maison; car l’envie d’aller à
mes affaires me presse.--Qu’as-tu à braire, dit Tognazze, quand tu vois
Monsieur estre present? Va, or sus, maraut, advances-toy plus avant, va
là! Que t’amuses-tu? A qui parle-je? va là, diable: touche la main de
Monsieur; fais le petit, plie le genouil, et dis: Bon soir vous soit
donné, Monsieur le Podestat!» Zambelle veut bien faire comme Tognazze
luy monstre. Mais, estant courtisan, peu pratiqué en la court, n’ayant
hanté que les porceaux, il advint qu’estant le siege du Podestat, lequel
les anciens ont nommé _chaire_, fort haut eslevé, il falloit monter
huict marches pour en approcher. Zambelle, s’y acheminant, jette sa veuë
sur le preteur, et tenoit tousjours ses yeux fichez sur luy, ne se
souvenant point de hausser les pieds, et, ne regardant à bas, heurte
bien rudement contre la premiere marche, et tombe à la renverse, et
cheant sur l’eschine, il se demole la cheville du pied, et se rompt le
cropion. Je vous laisse à penser si plus d’une centaine, qui estoyent là
presens, ne s’éclatterent pas bien à force de rire. Chacun, de plaisir
qu’il en prenoit, frappoit en ses mains, faisant tous en ceste sale un
grand applaudissement. Tognazze se leve en cholere, et prend un baston,
avec lequel il avoit envie d’aplanir un peu les espaules de Zambelle, et
les charger de bois, et luy dit: «T’ay-je ainsi apprins? tay-je enseigné
la façon de parler ainsi, beste que tu es? Dy, pendard? As-tu si-tost
oublié ce que t’ay apprins ce matin? Ne t’ay-je pas monstré, gros
buttier, comme tu devois faire des belles reverences devant Monsieur, et
que tu devois avoir ton nez bien mouché, et que tu luy devois dire,
Bonne vie, Monsieur!» Et, ce dit, voulant encore instruire ce vilain à
bien et dextrement plier le genouil, Zambelle, laschant du derriere un
gros pet, s’en voulut en aller; car il pensoit que ce tonnerre eust
amené une pluye, qui eust ensafrané sa chemise. Une odeur en print aux
nez des assistans, non telle, qu’est celle, qui procede de la poudre à
canon faicte avec eau vive, salpetre, et autres drogues inventées pour
faire ceste marchandise diabolique: mais elle tenoit de la senteur des
aulx, eschalotes, oignons, ciboulles, et pourreaux. Alors fut encore
plus manifeste la sottise de Tognazze. Vous-mesme pensez si la risée
n’en fut pas grande, chacun se bouchant le nez à belles mains? Tognazze
excuse l’autre, et allegue que ce bruit, qu’ils ont prins pour un pet,
n’est venu que de la rupture de la boucle de sa ceinture. Mais sa face
demonstra la faute. Il tire neantmoins Zambelle, l’appelle faineant,
idiot, le pousse, le picque, pensant par ce moyen couvrir sa honte.
Zambelle nullement exercé en tel art, pendant qu’il veut mettre à effect
les enseignemens de son precepteur, il fait une reverence si belle, et
si legiere, qu’avec le genouil il rompt une des marches, et estendant la
main, le Podestat la prenant, luy dit: «Soit bien venuë la premiere et
plus recommandée loüange de Cipade!» Puis le feit asseoir à sa dextre;
et là, ce bel orateur, qui estoit plus Ciceronian qu’aucun autre,
commença à compter de ses ennuys, ayant par ses estudes acquis une aussi
grande abondance de bien dire, qu’un bœuf en sçauroit apprendre en se
lechant les fesses. La harangue de Zambelle esmeut fort les Senateurs,
sçachant dextrement embrocher tout ce qui est requis pour une vraye
persuasion. Et la plus grande loüange qu’on luy donnoit estoit qu’en
discourant de son faict, il sautoit souvent, comme un subtil docteur du
coq à l’asne, et quand il deschiffroit ses plaintes pour les
meschancetez de Balde, il entremesloit souvent que sa vache avoit faict
un veau, et qu’il vouloit en donner un caillotin à Monsieur le Podestat
tout frais. Et combien que ses propos fussent obscurs, neantmoins la
grande prudence de Gaioffe entendoit bien tout. Et là-dessus on donne
jugement contre Balde, par lequel il est dit qu’il tiendra prison
perpetuelle jusques à la mort, et que Zambelle sera mis en possession de
tous les biens par luy pretendus.
Tognazze le bossu, ne voulant remettre ce negoce, prend incontinent une
grande bande du Sergens; et, par l’ordonnance du Senat et commandement
de Podestat, s’achemine vers Cipade, pour mettre à sac toutes les
maisons d’icelle, qui estoyent à la devotion de Balde. L’intention de
Gaioffe n’estoit autre, que, après avoir seurement reserré Balde en
prison, et sçeu pour le certain que Fracasse le Geant s’en estoit allé,
de renverser toutes les maisons de Cipade, laquelle avoit accoustumé de
gratter Bresse, de peigner Cremone, de faire aller Ferrare avec le
bissac vuide, et de faire Veronne conchier en se brayes, la renommée de
laquelle n’estonne pas seulement Milan, Rome, Gennes, les Venitiens;
mais aussi l’Empire, et les peuples et Royaumes de Baccan.
Or Cingar, ayant entendu ceste résolution, se retire en soy-mesme, et
amasse tous ses esprits, voulant de bon cœur souffrir toutes choses pour
son amy Balde: et cependant qu’on saccage Cipade, et que tout est mis au
butin, sa maison fut plus nette qu’un bassin de barbier. Il ne l’ignore
pas. Toutesfois il se presente devant les Sergens, et devant Tognazze.
Il jure, et fait de grands sermens, et dit n’avoir jamais eu compagnie
avec ce larron de Balde, et, tant qu’il peut, se feint estre amy de
Tognazze. Enfin la ville de Cipade pillée et mise à sac, tous ces
Sergens s’en revont à la ville de Mantoue, chargez de butin, emportans
sur leur dos plusieurs hardes, et touchans devant eux quantité de
bestial.
Cependant la femme de Balde, qui s’appelloit Berthe, ayant perdu son
mary, et devenue miserable, n’ayant pas à grand’peine un corset pour se
vestir, est chassée hors de la maison. Car, suyvant le jugement, il
avoit esté ordonné que la possession des biens de feu Berthe seroit
baillée à Zambelle. Mais Cingar ne la veut ainsi delaisser mal-heureuse,
ayant si peu dequoy se sustenter, de peur que, se tenant sur un siege,
comme on expose la marchandise, de laquelle on espere tirer du proffit,
elle tînt bouticque ouverte, si Cingar, par bon conseil et par effect,
ne la secouroit. Icelle allaictoit deux fils gemeaux en la maison de son
pere, et filoit, et gaignoit sa despense. Mais, un jour, la cholere et
l’esprit s’augmentant en elle, jette son fuseau en terre, et arrache sa
quenouille de son costé, prend une perche, et s’encourt à la maison de
Zambelle, jurant de luy donner plus de coups de baston que ne font les
paysans quand ils battent la paille.
O quelle misere à toy, Zambelle, si elle te trouve à la maison! malheur
à tes espaules et à ton eschine: voicy la tempeste, ô pauvre diable, qui
te va porter une ruine toute evidente! O! le grand bien pour toy de ce
que pour lors tu te trouvas absent du logis! Mais ta femme Lene, ta
femme, dis-je, galante, qui se resjouit de t’avoir mari un peu meur,
voyant ceste beste furieuse Berthe accourir à elle, et, en s’escriant
tant qu’elle pouvoit, luy dire desjà mille vilennies, et laquelle
vouloit, en fichant le clou, battre la selle, puisqu’elle ne pouvoit
bastonner le cheval; Lene, voyant que ce pacquet s’adressoit à elle,
bien advisée tire aussi de son costé sa quenouille, à laquelle elle ne
faisoit que de mettre une grosse poupée d’estouppes, et voulant oster
ceste pouppée, et combattre avec sa quenouille, Berthe commence à remuer
sa perche. Lene ne se sentant assez forte avec sa quenouille, et n’ayant
promptement autres armes, elle s’en va au feu, et y allume sa quenouille
et pouppée, à laquelle, pour estre une matiere seche, la flambe print
aussi soudain qu’une coulevrine se delasche contre le mur, quand on y
appose le feu. Berthe, voyant ce falot allumé contre elle, tournant le
dos, s’en va, galloppe, et s’envolle aussi viste qu’un oyseau; car c’est
grand’folie que de combattre contre le feu. Lene, qui remet en memoire
tant d’offenses qu’elle avoit receuës d’elle, la talonne d’aussi près,
que faict un espervier la caille, et qu’une aloüette fuit l’esmerillon;
elle tasche de luy mettre le feu aux cheveux. Berthe s’escrie: «Ma douce
sœur, ma bonne cousine, pardonnez-moy: pardonnez, ma sœur, à moy
miserable!» Lene la laisse crier, et ne s’esmeut de ses prieres
aucunement, ses oreilles ressemblans à celles d’un marchant. De la main
droite, elle tient haut eslevée sa quenoüille bruslante, et de l’autre,
pendant qu’elle court, tasche à attrapper Berthe par les cheveux,
lesquels pendoyent contre bas, ayant perdu sa coiffe, qui estoit tombée;
ou bien par la robbe que le vent faisoit voletter. Berthe tant plus fort
advance le pas, et desjà sentoit quelques estincelles tomber sur le
derriere de sa teste, et le feu estoit si près, que, voulant se tourner
pour souffler le feu, qui jà tenoit en ses cheveux, la flambe la print
par le nez, et estant de ce fort estonnée, court deçà, court delà, comme
fait un chat, à la queue duquel on a attaché une vessie de pourceau, en
laquelle on a mis cinq ou six pois ou febves: iceluy fuit, oyant ces
poix sonner, et faire bruit: tant plus il court, de plus près la vessie
le suit, et estime que ce soit une personne, qui court après luy.
Berthe, s’approchant enfin d’une maison, crie au secours; et voulant
passer par-dessus une haye qui estoit forte, et bien liée, et pleine de
ronces, comme elle se vouloit jetter de l’autre costé, sa robbe
s’accrochant aux espines, elle tombe la teste en bas, les pieds
contre-mont, demeurant là empestrée; et, descouvrant par ce moyen son
quadran, elle feit obscurcir le Soleil et la Lune, et contre nature
teint le dessus pour ce coup. Mais ce ne fut pas pour neant; car Lene
fourra en ceste eclypse sa quenouille ardente. Quand la bonne femme
sentit le feu petillant entre ses cuisses, de douleur qu’elle sentoit,
elle jetta une gallimafrée du derriere avec sa cholere, qui saillit
aussi de l’autre bouche, laquelle esteignit soudain le feu; et se
développe de là, et, estant plus encouragée qu’auparavant, prend une
pierre, et la jette de toute sa force contre sa cousine. Mais Lene
habilement evite le coup, et, prenant la mesme pierre, la rejette d’où
elle étoit venue. Entr’elles deux y avoit un gros buisson: Berthe d’un
saut se lance par-dessus, et se joint à Lene. Là, elles deux se prennent
par les cheveux à beaux ongles, se choquent, se mordent, se tirent çà,
et là, se pelent la teste sans ciseaux.
J’ay veu autrefois des poules couvans des œufs, ou menans une bande de
poulets, s’attaquer ainsi les unes les autres par envie, et se combattre
fort cruellement avec le bec et les ergots, et tant, et si longuement,
que leurs corps estoyent descouvers de plumes à force de se becqueter et
griffer l’une l’autre, Berthe et Lene se secoüoient de mesme. A ce
bruit, les voisins y accourent, et trouvent ces femmes à demy-mortes,
couchées l’une deçà, l’autre delà. Le vieillard Jambon les reconcilia
pour lors avec une paix de chien. Tognazze y vint aussi, Cingar aussi
s’y trouva; et ce bon marchant, feignant de défendre Lene, donnoit tort
à Berthe; et, faisant semblant d’estre bien courroucé contre elle, la
menaçoit, et mesme, levant la main, feignoit luy vouloir donner un beau
soufflet. Mais Tognazze le reprint, et en le reprenant, luy dit: «Que
fais-tu, ô Cingar? Quel honneur y acquererions-nous? Ce n’est pas aux
hommes de buffeter les femmes. Ne te souvient-il pas ce que te dit le
petit Doctrinal:
La femme n’est que peine,
Et beau renom n’ameine:
Si d’elle avons victoire,
C’est une lasche gloire.
J’aimerois mieux combattre le diable, que contre une femme, qui est pire
que trente diables. Tant plus que droleras ses espaules et son eschine
avec un lourd baston, tant plus elle vomira contre toy d’injures et de
vilenies. La cholere d’un diable n’est rien au-dessus de la sienne. Si
tu la blesses (encore que tu ne le vueilles, et que ta volonté ne fut
telle) tant soit peu, et moins que ne se monstre ceste petite lettre
_i_, et non plus qu’un poux, ou une puce, sçauroient laisser de marque
de leur fiante sur ta chemise, ha, ha, prens garde à toy, et sois advisé
à ton faict; car la Sinonne a deux faces, et Gnatonne avec ses trois
langues: quand en une mesme table elle mange son pain avec toy, ou
qu’elle couchera avec toy en un mesme lict, ou qu’elle soit debout, ou
assise, ou qu’elle aille, ou qu’elle remuë en son mesnage, ou qu’estant
à genoux elle die ses patinostres, elle machine tousjours en son cerveau
quelque chose, elle travaille son entendement, son esprit forge quelque
ruse, elle couve en son cœur, elle minutte plusieurs choses, qu’il faut
qu’elle face en esprit, ou avec un bruit en la maison, pour, par quelque
moyen, et maniere que ce soit, prendre de toy, miserable, une entiere
vengeance. O! malheureux, miserables, et fols maris! donnez plustost les
poules au gouvernement des renards, ou les brebis aux loups, les
perdreaux aux esperviers, que d’adjouster une miette de foy à vos
femmes. Une femme seul peut destruire tout un pays, tant elle sçait bien
composer de fraudes par son malin esprit. Elle a une teste de bronze, et
si dure, que toute l’artillerie du chasteau de Milan, toute celle qu’a
le Duc de Ferrare d’un costé et d’autre, ne sçauroyent esbranler un seul
petit poil de son nez. Icelle, aristotelizant en sa caboche à tort et à
travers, veut que son advis soit receu. Ce qu’elle pense, elle veut que
ce soit Évangile; et ce qu’elle dict, elle veut que ce soit comme un
cheval fougueux et opiniastre, qui se tient retif contre l’esperon, ne
voulant aucunement s’advancer. Mais à quoy approche-je la lumiere d’une
chandelle au Soleil? Mais à quel propos pense-je donner conseil au sage?
Tu sçais mieux ce que ç’en est, ô Cingar! Tu l’as souvent esprouvé,
lorsque ta premiere femme, avant que le diable l’eust emportée, estoit
maistresse de toy. Dis-nous, je te prie, avec quels liens la mort la
tirée à soy: car le bruit est que tu luy as fait perdre le pain. Mais on
ne sçait par quel ferrement, en quelle riviere, ou avec quel laqs, ou
cordeau elle soit morte. Ne t’ennuyes donc point, Cingar, de nous dire
le tout, pendant que ce jour de feste nous donne repos. Commences, et
toy, Jambon, assiez-toy, je te prie, et tous vous autres soyez assis.»
Le rusé Cingar, qui de longue main avoit en l’esprit entierement tout
l’art de tromperie, et les subtilitez de la S. Cité, se tient un peu en
cervelle, et pense quelque stratageme, avec lequel il peut prendre au
piege Tognazze, comme au glu on attrappe l’oye sauvage. Car il n’avoit
envie de compter autre chose de sa feuë femme, laquelle, à dire vérité,
il avoit enterrée toute vive, l’ayant trouvée tournant autour des
fuseaux torts: et n’estimant point que ce fait fut encor notoire, il
aimoit mieux demeurer sur le point de droict, que de venir sur le faict.
Mais au lieu se vestit de la robbe d’un flatteur, en commençant ce
propos, «O Tognazze, dit-il, nous experimentons tous les jours combien
tes parolles sont pleines de bon conseil, estans semblables aux
sentences de Salomon; aussi, n’est-il loüable de croire à autres, qu’aux
anciens experimentez, et practiquez ez affaires de ce monde.» En
achevant ces mots il donne une œillade à Berthe, et, en luy faisant
signe, tacitement il s’excuse envers elle de ce qu’il a loué le discours
de Tognazze, et qu’il a dit qu’il estoit digne d’estre gravé en marbre
pour instruction perpetuelle avec lettres d’or. Car, par telles
flateries, il veut pipper ce fol de vieillard. Berthe, remarquant toute
les ruses de Cingar, et laquelle n’estoit pas moins que luy pleine de
tromperies, se tourne vers Tognazze, et parle ainsi doucement à luy:
«Barbe Tognazze, la renommée de Cipade vole depuis le Royaume de
Castille jusques à celuy des Mores, non point pour confesser ce qui est
vray par la vertu de mon mary, non point pource qu’en ce pays des
Paladins y fassent residence; mais vostre sagesse, et prudence pleine
d’un grand tresor, nourrit ainsi Cipade, et autres villes comme fait la
truye ses cochons, ou une chienne ses petits. Et si Cipade est maintenuë
en pied par le conseil de Tognazze; par le mesme conseil, elle pourroit
aussi entierement se perdre. Toutesfois, vostre reverence se trompe en
cela, en ce que vous donnez si rudement sur la race des femmes. Mais la
doctrine d’un homme sage quelquefois s’abuse. Vous qui estes le grand
Conseiller, vous qui estes le Roy, vous qui estes le Pape de Cipade, en
la main duquel on laisse la bride d’un si grand cheval, ceste mauvaise
opinion que vous avez de nous, renverse-elle ainsi vostre cerveau? Ha!
mon amy Barbe, qui mange trop, creve à la fin: une maison n’a point de
consolation, et est pleine de querelles, en laquelle la femme n’a
puissance sur le bien. Si la femme ne permettoit à l’homme l’entrée,
comme elle doit, que seroit-ce du monde sans gens? L’estable ne
seroit-elle pas sans asnes, et sans porcs? L’homme n’endure point les
apprehensions de la mort en accouchant: il est sans soucy de ses enfans,
et mesme de sa femme, de soy-mesme, et de sa famille: et ne fait que se
donner du plaisir, allant çà et là comme un vray faitneant. Si la femme
fault quelquefois, et tombe à la renverse, quelle merveille? Elle ne
peut pas tousjours se soustenir debout sur un talon rond, elle qui de sa
nature est mobile, tendre, et très-facile à se laisser tomber par terre.
Mais l’homme, qui s’estime estre une certaine espece bien esprouvée,
bien meure et ferme, et pleine de raison, de la grande coste duquel la
femme est sortie, mon Dieu, combien fait-il des entreprinses, qui sont
lourdes? Un bœuf, un asne, ny toute autre beste sans entendement, ne
voudroit faire pour mille picotins d’avoine ce que l’homme fait.
Dites-moy, par vostre foy, les larrons qu’on pend par tout le monde, les
boucheries qu’on dresse de langues, des yeux, et d’oreilles, ne sont-ils
pas d’hommes meschans condamnez par jugement? Parmy eux y trouve-t-on
une seule femme? S’il y en a aucunes, vous les pourrez donc compter du
nez, et non de la bouche. La femme ne renie point Dieu, n’invocque point
le diable comme fait l’homme, quand au jeu de prime, ou du tarot, il
perd durant la nuit son argent, sa robbe, son manteau, sa chemise, sa
braiette. La femme ne se retire point aux bois et forests, pour voler,
et tuer les passans; elle ne frequente point le Palais, pire que les
bois, pour dérobber, estrangler, escorcher les petits orphelins, les
pauvres, et les miserables vefves. La femme n’appaste point les pippeurs
friants de chair, ne donne sa souppe à des bracques, ne donne le pain
blanc à des levriers. Quand elle oit un mendiant frapper à sa porte, ou
un pauvre gueux demandant un petit morceau de pain, elle ne luy dit
point: «Dieu te donne patience, et ne t’amuse ainsi à rompre ma porte!»
La femme ne corrompt les garçons, ne viole les filles, ne donne point à
usure, n’eschelle point de nuit les fenestres, ne fait point de fausse
Alchimie, ne rongne point la monnoye; en suivant un camp, elle ne rapine
le bien d’autruy: mais tous ces actes sont beaux et saincts à l’endroit
de l’homme, auquel seul Dieu a donné un cœur haut, une subtilité
d’esprit, une prudence grande, et une ferme et solide raison. O
impudens! ô lourde semence! Allez, loups, pourceaux, chiens, asnes, et
chevaux: car il n’est point seant de vous appeler hommes; mais plustost
loups, pourceaux, chiens, asnes, et chevaux. Et si nous tournons le
feuillet, la seule femme est bonne et vertueuse, laquelle a accoustumé
de ne bouger de la maison, et là depesche en une heure mille affaires.
Pendant qu’elle fait le lict, elle fait boüillir le pot, berce l’enfant,
donne la mamelle à un autre, au plus grandet elle donne une crouste de
pain à ronger: elle entend au porc qui grongne, au coq qui chante, à la
poule qui cacquette, et qui clocque en gardant et promenant ses poulets,
et qui bruit en les défendant du milan, contre lequel il n’y a autre
qu’elle, qui crie _hua, hua_. Ainsi, quand il est besoing, je depesche
mille besongnes; si le pot bout trop fort, je retire du feu les tisons,
je mets la saveur au pot; j’appaise mon enfant en luy donnant à teter et
lave ses drappeaux breneux: je donne du pain au plus grand, et en mesme
temps, en criant _pipi, pipi_, les poules viennent, comme de coustume, à
la mangeaille. Voyla les œuvres d’une bonne femme. Qui éplucheroit, ô
Tognazze, les poux de vostre teste? Qui laveroit, et nettoieroit vos
ordures? Qui espuceteroit au matin vostre chemise, si vous n’aviez
aucune femme, ou épouze, qui vous servit d’une bonne fourrure pour vous
eschauffer au lict? Ne blasmez donc plus, ô Tognazze, nostre race. Car,
depuis que nous enterrasmes Bertoline vostre femme, qui vous servit
longtemps, il n’y a plus personne qui vous face beau, coinct, et joly.»
Tognazze alors jetta un grand soupir, disant: «O Berthe, tu m’as donné
un grand coup au cœur, quand tu m’as ainsi remis en memoire le nom de ma
femme bien aymée: j’eusse mieux aymé perdre toutes mes vasches que
Bertoline, laquelle les excedoit en tout. Il y a cinq ans passez ou
peut-estre six, que j’épousay Bertoline au mois de Novembre. Ha! ha! qui
pourroit reciter ses bonnes coustumes, et qui voudroit nier qu’icelles
fussent dignes des femmes d’un Roy, et d’aucun Prince? Certes elle eust
abbreuvé mille brebis en une demye heure. Elle sçavoit fort dextrement
composer des gogues, des tourtes, des tartes, des crespes, de la
boüillie. Je ne perdray jamais la memoire, tant que seray en vie, de sa
luysante peau, et de ses doigts polis: et, si je voulois compter tout,
ce seroit un trop grand’ennuy. Quand il m’en ressouvient, je me sens au
dedans tout rompu. Enfin, autant qu’elle avoit de cheveux elle estoit
douée de bonnes façons.» Cingar, escoutant ces beaux discours, ne
pouvoit qu’à grand peyne retenir sa ratte d’esclatter. «A dire vérité,
dit-il, ô Tognazze, c’est un grand crevecueur pour tes affaires d’avoir
perdu une telle femme. Car ta maison, tes biens, vont sans dessus
dessous, depuis que tu l’as perduë, elle qui estoit Dame et gouvernante
de toutes tes affaires; mais elle est morte, qu’as-tu besoin de tant
t’en soucier? Prens-en une autre jeune, mon bon homme, qui te puisse
eschauffer? Ne doute point que tu n’en trouves. Nous demeurons tous deux
en un endroit où il y a abondance de tel bestial: à la mienne volonté
que la cherté fust compensée en autant d’abondance de pain, qu’il y a de
femmes par le monde.» Et, en disant cecy, il feit signe de l’œil à
Berthe à ce qu’elle eust à se retirer, parce qu’il vouloit seul demeurer
avec Tognazze. Berthe, fine, sçachant ce que Cingar trainoit, prend
congé de Tognazze en luy faisant une grande reverence, et luy donnant
une œillade aspre et picquante. Et, toy, Comine, tu as assez chanté.
Voicy Gose, qui a preparé le gouster pour toy et pour moy. Il y a desjà
long-temps que le pot bout, plein de bon potage.