LIVRE VIII.

Ja la bonne femme de Zambelle avoit receu son mary de retour de la

prison et le caressoit d’estranges manieres. Comment? Estoit-ce avec

baisers? Estoit-ce avec embrassemens joyeux, comme fait la femme

finette, quand elle veut tirer quelque chose de son mary? tant s’en

faut. Mais le receut avec un gros baston, avec lequel elle lui

affermissoit les coutures de son casaquin. Voilà le repos qu’on donnoit

à Zambelle après une prison. Et, trois jours après, Lene veut employer

son mary en quelques affaires, afin que la pauvrette peut recouvrer ce

qu’elle avoit perdu; car Cingar avoit entièrement espuisé sa bourse, et

ces misérables n’avoient un morceau de pain en la corbeille. Partant,

Lene, advisant à son faict commande à Zambelle de s’en aller à la ville

y menant leur vache pour la vendre.

C’est ceste vache, des plus illustres et plus renommées qui soient au

demeurant du monde, de laquelle Cipade estoit ordinairement garnie de

ses fromages, de la laquelle tous les jours on tiroit une grande

chaudronnée de laict, et la ville estoit fournie en tout temps de son

beurre et de caillotins. Et comme les anciens ont laissé à leurs

petits-fils, icelle fut nommée par le Pannade Berthe, Chiarine.

Zambelle, pour s’acheminer, se fait un aiguillon que Calpin[54] nomme

_Stimulum_, et nostre Comine l’appelle Gaiole; et picquant avec ceste

verge sa vache: «Va là, disoit-il, Chiarine!» et icelle rendoit une voix

qu’il n’est pas possible de mettre par escrit. Mais, parce qu’il n’avoit

pas bien apprins à compter et à calculer, et ne sçavoit escrire un

compte sur tablettes; pour ceste cause, Lene luy commande de vendre sa

vache et n’en recevoir pour lors l’argent; mais bien qu’il prenne ce que

l’on luy voudroit donner en son pannier, et qu’il face sa vente en

presence de tesmoings, et que celuy qui l’acheteroit de luy, luy

baillast une scedule payable à samedy prochain, auquel jour elle iroit à

la ville recevoir elle-mesme le contenu de la scedule. «Je ferai ainsi,

luy respond Zambelle, et vous tenez cependant en repos.» Puis, touchant

sa vache, parloit à elle en Mantoüan: «Çà, mamao, tournes-ci?» et

subloit comme fait le bouvier à ses bœufs.

[54] Ambroise Calepino, né en 1435, à Bergame, mort en 1511. Il entra

dans l’ordre des Augustins et se rendit célèbre par son grand

_Dictionnaire des langues latine, italienne_, etc., qu’il publia

pour la première fois à Reggio en 1502 et qu’il ne cessa, jusqu’à

son dernier jour, de revoir, d’accroître et de corriger. Après la

mort de ce savant, d’autres érudits, tels que Passerat, La Cerna, L.

Chifflet, augmentèrent ce vocabulaire polyglotte qui a été porté

successivement jusqu’à onze langues diverses et qui a obtenu plus de

vingt éditions différentes. Les deux dernières ont vu le jour à

Padoue en 1758 et en 1772, 2 vol. in folio. Aujourd’hui il ne reste

rien du lexique de Calepin, si ce n’est un nom qui s’emploie

proverbialement et souvent sans qu’on sache si c’est le nom d’un

livre, d’un meuble ou d’un homme. D’habitude on s’en sert pour

exprimer un recueil de notes et d’extraits. Tout le monde connaît

les vers de Boileau (satire I):

Que Jacquin vive ici...

Qui de ses revenus écrits par alphabet

Peut fournir aisément un calepin complet.

Cingar, ayant entendu de Berthe ce marché, que fait-il? Il ne demeure à

quartier, il se haste d’aller après, disant en soy-mesme: «Qui tarde

trop jamais ne mange rosti chaud, et jamais n’est bien logé qui trop

tard arrive: aussi, la limace, tardant trop, perdit de bons morceaux.»

Pensant à tels inconvéniens, chemine hastivement, et, arrivant d’heure à

la ville, il espere acheter la vache Chiarine. Il s’en va droit en une

boutique, garnie de force hardes, laquelle appartenoit à un Juif nommé

Sadoche, lequel avec sa circoncision, estoit doüé de trois beaux presens

et bien marqué de Dieu, afin qu’il ne fut incogneu au monde. Il estoit

bigle, boiteux et bossu, et qui par usure avoit rendu miserables plus de

cent personnes. En sa boutique pendoient plusieurs sortes de vestemens,

des cappes, des jupons, des chausses, des fourrures, des sayes, des

cottes, des cotillons, des robbes. Cingar, donnant gage à ce Juif, prend

une manteline deschirée et toute usée et un bonnet jaune, et enfin se

vest de tels habillemens, qu’on l’eust creu estre le Juif Sadoche. Il

s’en vient ainsi habillé en la place; on l’estime estre Baganaie. Il

void loing de luy Chiarine, et son bouvier. Aussi-tost, clopinant, s’en

va vers cil, et, fermant un peu l’œil droit, contrefaisoit le bigle, et

se faisoit paroistre bossu en tournant un costé: de pas en pas, il

marmonnoit quelques mots hebreux. Zambelle crie le plus haut qu’il peut:

«Qui veut acheter ceste belle vache?» Cingar, l’oyant ainsi crier, ne se

pouvoit quasi tenir de rire. Approchant toutesfois de luy, tenant les

yeux à demy fermez et les jambes tortes, se contrefaisoit si bien avec

ces habits, que Zambelle, le bon homenas, ne le cognoissoit aucunement.

«O bon homme, dit-il, j’acheteray ta vache. Que veux-tu? A quel prix

est-elle? Ne demande, je te prie, que le vray prix, que tu en veux

avoir.» Zambelle luy respond: «Si tu veux acheter Chiarine, voici, je te

la vendrai, accordons-en: je ne veux, pour le present, en toucher

l’argent; mais, pour mon vin, tu mettras au panier ce que tu voudras, et

ne me bailleras qu’une scedule, et Lene viendra samedy prochain querir

le contenu d’icelle en te la rendant.» Cingar luy dit: «Qu’elle vienne,

je la payeray bien; mais ameine la vache avec toy. Es-tu si fol? Viens,

laisses-tu Chiarine derriere?--O, dit Zambelle, je ne le suis pas! Çà

icy, va là, chemine.» Ils entrent ensemble en l’ouvroir du vendeur de

paniers, et Cingar en achete un et met dedans trois barbeaux, lesquels

ont au ventre des œufs de telles vertu, que, si vous en mangez, vous

aurez le flux de ventre à bon escient. Puis, prend une estoire et du

papier en presence de tesmoings, et escrit en iceluy à rebours, à la

mode des Hebreux, ceste scedule: «Zambelle, fils de Berthe Pannade, a

vendu à Sadoche, Juif, une vache, pour laquelle il promet payer samedy

prochain huict florins de Rhin, presens Caroie, Bergnacque, Mango, et

Hierosme, Prestre. En signe j’ay apposé mon nom: SADOCHE.» Cela fait, il

plie un papier et y met son scel. Et met sur l’espaule de Zambelle le

panier et le renvoye chez soy, en retenant Chiarine et la scedule.

Zambelle, pour la pesanteur de son panier, suë d’ahan, chemine

toutesfois joyeux, pensant avoir faict un grand gaing. Cingar s’en

retourne vers son Juif, et luy rend ses vestemens en reprenant son gage,

et, qui plus est, il luy vend Chiarine, pour laquelle il tire de luy

huict ducats, luy remonstrant qu’icelle estoit pleine et devoit

bien-tost avoir son veau.

Ayant receu son argent, il s’achemine vers Cipade et advance par le

chemin Zambelle, prenant les petits destours qu’il congnoissoit, et

rencontre Zambelle tout sueux sous sa charge et soufflant en assez bonne

mesure; mais ce travail n’est point ennuyeux à un cœur alegre. Cingar,

passant outre, ne fait semblant de l’envisager; mais Zambelle,

l’advisant, s’arreste soubs son fardeau et l’appelle: «O Cingar, où

vas-tu? Arreste un peu!» Cingar se tourne: «Qui est-ce qui m’appelle?

dit-il. Ha, certes, gentil Zambelle, je ne te recognoissois point soubs

ce panier. Qu’as-tu dedans?» Zambelle luy respond: «Il est besoing que

je trafique de mon bien. Je suis marchand, je vends, j’achète de tout;

mais te souviennes des quatre barils de merde que tu m’a promis.--N’en

fais point de doute, dit Cingar, on tiendra promesse. Qui sera plus

riche que toy avec telle matière? Je ne te voudrois pas tromper, mon

cher Zambelle Pannade: asseures-toy d’avoir ce que je t’ay promis une

fois. Penses-tu que je t’eusses tiré de la prison, où tu estois, prest à

estre pendu, si Cingar n’eust esté ton amy? Sois certain que tu l’as et

auras à jamais pour amy. Ce sont véritablement parolles; mais tu en as

fait l’épreuve. Or, dis-moy, que portes-tu? Quelle marchandise as-tu

trouvée?» Zambelle luy dit: «Mon panier a prins des poissons, lesquels

ma femme mangera, comme elle en a envie, estant grosse d’un petit

enfant, pour laquelle je laisserois toute besongne, afin de luy trouver

ce qu’elle desire de manger; autrement, elle perdroit le fruict de sa

grossesse.--Tu fais, dit Cingar, une bonne œuvre; car tu dois secourir

ta femme, principalement quand elle est grosse; car, estant en tel

estat, elle est excusée de mettre la main à la paste pour s’apprester à

manger, parce qu’elle en pourroit avorter, et jetteroit son enfant mort

comme un abortif.» Zambelle, pour ce mot _abortif_, pensoit que Cingar

eust dit _boutir_, qui signifie _beurrée_: «O, dit Zambelle, lors elle

ne fera plus de beurre; car elle a vendu sa vache Chiarine: le bigle

Sadoche la vient d’acheter. Adieu cependant, Cingar, jusques au revoir.»

Il arrive, bien las, à la maison, en laquelle il ne trouve pour lors sa

femme, qui estoit allée à l’Eglise à confesse, ou faire autre chose, et

avoit emporté la clef du logis et bien fermé ses huys, de peur des

larrons. Zambelle se descharge et avoit grande envie de fricasser en la

poisle ses poissons; mais, ne pouvant entrer, ni par la porte, ni par la

fenestre, il se gratte la teste, il se fasche et se met à demy en

cholere. Et, à force de se gratter, il resveilla si bien son cerveau,

qu’il trouva un moyen d’entrer; et, pour cet effect, il prend une

eschelle, avec laquelle il monte sur la couverture de son magnifique

logis et met le pourpoint bas, et commence à oster les tuiles pour se

laisser couler dedans. Cependant arrive la femme, qui venoit de se bien

confesser à un Jacobin. Icelle, voyant sa maison découverte et les

chevrons remuez de leur place, et entrant dedans, cherche partout, et

trouvant son homme: «O Dieu! quel degast est cecy? Ha bourreau!

s’escrie-elle, ha! malheureuse beste! A la mienne volonté que je te

veisse maintenant rompre le col! Que fais-tu là? Dis, poltron,

faitneant, quel diable te pousse? O Dieu! à quel mary ay-je esté mariée!

Que n’ay-je esté plustost mariée au grand diable! Ha! que maudit soit le

jour, auquel ma mere Agnez me dit: «Tu auras, ma fille, Zambelle pour

mari.» Que fais-tu là? veux-tu laisser cela, meschante beste que tu es?

Tu descouvres encore ma maison! Ha! malheureuse que je suis! Descend

vistement, descend, lourdaut!» Zambelle fut bien estonné et s’attendoit

d’estre frotté à bon escient à coups de baston: et, en descendant de

l’eschelle, disoit: «Ha! Lene, pardonnez à vostre mary: l’envie que

j’avois de faire cuire ces poissons a esté cause de faire cecy.» Mais

icelle, toute transportée de furie, ne prenant pied aux parolles de ce

miserable, pousse de sa force l’eschelle contre bas, tellement que

l’autre descendit plus tost qu’il ne pensoit, et donna du cul en terre

sur des pierres fort rudement. «Ha ha, crie-il, ha, mon Dieu,

pardonnez-moy! je vous prie, ma seur, tuez-moy, j’en suis content, si je

fais plus telles choses: pardonnez-moy!» Mais estant ainsi tombé, Lene

avoit sauté sur son ventre et luy fouloit bien la trippe, et le coignoit

durement et de poings et de pieds. Les voisins viennent et accourent au

bruit, et trouvent encore le pauvre Zambelle soubs les pieds de ceste

diablesse.

Toutesfois, ce n’estoit point merveille. Car la chose n’estoit point

nouvelle, ayant accoustumé d’épousseter tous les jours ce malostru, en

ceste façon, ainsi qu’on en voit plusieurs estre traitez comme luy,

lesquels je n’estime pas estre hommes, mais gros bufles. Les voisins

demandent la cause: Lene leur compte. Mais, quand Tognazze, qui estoit

là venu, et les autres aussi, eurent entendu de Zambelle le traffic

qu’il avoit fait du panier et de ce qui estoit dedans, ils plaignoient

fort le travail de Lene n’estre sans un grand ennui. Et, par les plus

sages, fut pleurée la perte de Chiarine. Mais, pour cela, Zambelle,

n’estant à grand’peine eschappé du baston, ne laisse de vouloir achever

ce qu’il avoit envie de faire et fait cuire ces barbeaux, et en mange

les œufs et nettoye tout, puis s’en va aux champs pour bescher des

naveaux: et cependant Cingar, par un autre chemin, vient à Lene, lequel

avoit desjà entendu toute ceste farce, et, en pleurant, feint estre

attristé de tout cecy. Il blasme Zambelle de ce qu’il est ainsi sans

gouvernement et de ce que la longueur du temps ne luy apporte aucun

jugement. Lene, pleurant plus fort, luy racompte ses grandes pertes, et,

comme pour une vache il n’a rapporté qu’un panier: et, qui est encore le

pis, il ne sçait à qui il l’a baillée. «Voila une mauvaise chose, dit

Cingar; mais ne bougez, Lene, j’espere que vous aurez ou la vache ou

l’argent. Je ne vous faudray à ce besoing, asseurez-vous-en sur moy.

J’iray à la ville et retrouveray Chiarine.»

Cela dict, et songeant à son vieux mestier, s’en va viste trouver

Zambelle à sa besongne. «O pauvret, dit-il, tu as fait le maraut. Tu as

perdu l’argent et la vache, fol que tu es: ce n’est là grand esprit: ce

n’est pas là un bon avis, gros marroufle. Je voy bien que tu n’as point

de sel en ta teste: quand auras-tu quelque sentiment? quand

aiguiseras-tu ton esprit, gros buttier, gros asne? Je suis las de

t’avoir tant de fois remontré comme il faut vivre. Mais, dis,

sçaurois-tu cognoistre l’homme, qui s’est mocqué ainsi de toy, en te

donnant un panier et retenant ta vache?--Ouy da, dit Zambelle, je

recognoistray bien la vache: car elle a deux cornes en teste, et deux

gentilles oreilles, et soubs le ventre elle a son pis.--Mais, dit

Cingar, l’acheteur de la vache Chiarine, le pourrois-tu cognoistre et me

le montrer, dis-moy?--Hem, dit Zambelle, mon amy, je ne vous avois bien

entendu. Je pourrois bien cognoistre le larron: il n’a point de cornes

en teste; mais quand il chemine il cloche, et, regardant, il tourne ses

yeux l’un d’un costé, et l’autre de l’autre, et a, comme Tognazze, une

grosse bosse sur l’eschine: et son bonnet est de couleur comme la foire

d’un enfant.--Je sçay, respond Cingar, qui est celui que tu veux dire.

Allons, par le corps sainct Pierre! il faudra qu’il te rende la vache,

ou je tueray le ribaut.--Laisse là ta marre, vien, allons viste à la

ville!»

Ils s’acheminent ensemble. Zambelle, courant, esmeut la trippe, et est

contraint mettre cul bas pour fumer la terre: parce que les œufs des

barbeaux qu’il avoit mangez broüilloient ses boyaux autant que s’il eut

avalé sept scrupules de Diagredi. Cingar se haste, et se fourre parmy le

peuple, cheminant hastivement, nonobstant la presse des uns et des

autres, qui estoient dedans les ruës, voulant aller vers la demeure des

Juifs, qui est en entrant la porte de la ville à main gauche.

Toutesfois, de propos délibéré, il print son chemin par une petite

ruelle à main droite tirant vers Saincte-Gade: puis, passa par

l’Hospital, et par l’eglise de Sainct-Leonard; et, en ces quartiers,

passe par plusieurs petites ruelles. De là il s’en vint au couvent des

Nonnains de Carette, et puis aux Cordeliers, et, outrepassant

Tous-les-Saincts, voulut voir Sainct-Marc, là où, en passant, il gagna

dévotement les pardons.

La foire pressoit jà cependant Zambelle; il pettoit, et roussinoit, et à

grand peine se pouvoit-il retenir, mais l’avarice l’empeschoit de jeter

dehors à pure perte telle marchandise, laquelle il pensoit estre son

bien. Il serre le pertuis tant qu’il peut, et ne peut neantmoins si bien

faire, que le vent de Siroc ne fasse passage, après lequel quelquefois

la pluye sort. Pour cela, Cingar ne l’arreste; mais tousjours le haste.

Il visite l’eglise de Sainct-Sebastien, et passe par un lieu fangeux

qu’on nomme Chantereine. Puis, viennent à la porte Tiresie, laquelle le

menu peuple surnomme de Ceresie, par laquelle les hommes ne passent sans

buletin. Zambelle passe sans contredit, portant derriere son buletin

bien ensaffrané: car de pas en pas le villain laschoit tousjours quelque

chose. Ils passent la place de la foire, et viennent enfin au pont

d’Arlot, ainsi que les Carmes l’appellent, puis se tournent vers la ruë

des Juifs, ayant Cingar fait en ceste façon un beau tour par la ville.

Zambelle arrive, après tant de destours, dedans la Synagogue, et ne

pouvant plus endurer l’oppression de son ventre, s’accroupissant, jette

tout dehors, et, se relevant, dit: «O Cingar, en quoy porterons-nous

ceste matiere-cy?--Advisons premierement, respond Cingar, à recouvrer

Chiarine, et puis nous achetterons un baril pour cet effet. Nous voilà

arrivez entre ceste canaille de Baganaie. Te souvienne de bien regarder,

entre ces bonnets jaunes, si tu pourras voir ton larron de vache?» Et,

ce disant, arrivent devant la bouticque de ce borgne Sadoche. «O mon amy

Cingar, dit lors Zambelle, voilà le galand: voilà le borgne, qui a

acheté Chiarine. C’est luy qui me bailla le panier.» Soudain Cingar,

avec une contenance brusque, et un visage asseuré, entre en ceste

bouticque, et tirant un poignard, en le tenant de la main droite, en

mettant l’autre main sur le collet de Sadoche, luy crie: «Larron,

patarin, patarin, ribaut, penses-tu ainsi pipper les bonnes gens, qui

sont chrestiens? Ce pauvre homme-cy t’a vendu une vache, et tu luy as

baillé en payement un panier et quelques meschans poissons, qui luy ont

quasi fait jetter tous les boyaux dehors. Il vouloit une scedule pour

son asseurance, et, au lieu, tu luy as seulement baillé un corbillon;

et, en le trompant ainsi, tu as gaigné pour peu la vache et le veau.

Rends-la vistement, sinon je te coupperay le col?»

Le Juif fut soudain si saisi de peur, qu’il ne pouvoit parler ny

respondre à telles menteries. Cingar ne le laisse en repos, le pousse,

gronde fort contre luy, et plusieurs s’amassent à ce bruit: on demande

la cause de ce debat. Cingar, au lieu de la verité, prouve tout ce qui

estoit faux: son eloquence surmonte le droict, et l’equité cede au fil

de la langue, et la cause du mieux disant est soustenuë. Mais, après que

Sadoche eut un peu reprins ses esprits, enfin il luy dit: «Je ne sçay

certes ce que vous dites: vous m’avez vendu une vache, et non ce paysan,

et vous en ay donnez huict ducats.--Il n’est pas vray, dit Zambelle, il

n’est pas ainsi. Ha! borgne de Diable, je te cognois: c’est toy-mesme

qui a ainsi le costé mal bati; qui as ainsi les yeux faits, et qui

portes une mesme bosse. Tu ne sçaurois le nier, celuy qui a vendu le

panier en pourra tesmoigner: qu’on le face venir!»

Cingar le fait appeler. «Hola, marchand, tesmoigne-nous icy, qui est

celuy, à qui tu as vendu un panier ce jour: n’est-ce pas à ce marroufle

de Juif? Dis verité! N’est-ce pas à ce boiteux ribaut? Dis ce qui en

est: n’est-ce pas à ce diable de bossu, n’est-il pas vray? Qu’en

dis-tu?» Le marchand respond: «Il est ainsi: le veut-il nier? O Dieu! il

se faut bien garder de bigles, de bossus et de boiteux.--Tu as bien dit,

maistre, respond Cingar; il n’y point de foy aux bossus, et moins aux

boiteux: et, si un borgne ou bigle est bon, il le faut mettre entre les

choses miraculeuses.» Sadoche assemble toute la Synagogue comme ils font

quand ils destachent l’Arche d’alliance, et barbottent entr’eux: «An ha

ay men ehey[55]», et font un bruit comme s’ils vouloient sacrifier une

oye en appelant le Messias. Si ne peurent-ils ces malotrus tant pour

lors marmonner, ny prendre tels avis de leurs Rabbins, et des maistres

de leur Synagogue, ny par leur bec circoncis et ny par leur cabale si

bien faire à Sadoche, que, à l’occasion des tesmoins et de la crierie de

Cingar, il ne fut condamné de desbourser encore huict ducats, ou de

rendre la vache. Icelle fut enfin renduë à Zambelle; et Cingar eut

quelque argent pour sa peine.

[55] On rencontre un passage du même genre dans une pièce d’Adriano

Banchieri, de Bologne, imprimée à Milan en 1600, intitulée: _Il

Studio diletterole_, et qui est un des premiers essais de l’opéra

buffa en Italie. Qu’on nous permette ici une citation extraite de ce

volume fort rare et très-peu connu.

A la fin du troisième acte, Zani, qui s’énonce en patois, voulant

mettre en gage son manteau, frappe à la porte de la synagogue, mais

il ne peut rien obtenir des juifs, attendu que c’est leur jour du

sabbat.

Tic, tac, tic, tac,

O Hebræorum gentibus,

Tic, tac, tic, tac,

Su prest auri, auri su prest,

Tic, tac, tic, tac,

Da hom du ben ch’ a butt zo buss.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 29 / 53 题