Ja la bonne femme de Zambelle avoit receu son mary de retour de la
prison et le caressoit d’estranges manieres. Comment? Estoit-ce avec
baisers? Estoit-ce avec embrassemens joyeux, comme fait la femme
finette, quand elle veut tirer quelque chose de son mary? tant s’en
faut. Mais le receut avec un gros baston, avec lequel elle lui
affermissoit les coutures de son casaquin. Voilà le repos qu’on donnoit
à Zambelle après une prison. Et, trois jours après, Lene veut employer
son mary en quelques affaires, afin que la pauvrette peut recouvrer ce
qu’elle avoit perdu; car Cingar avoit entièrement espuisé sa bourse, et
ces misérables n’avoient un morceau de pain en la corbeille. Partant,
Lene, advisant à son faict commande à Zambelle de s’en aller à la ville
y menant leur vache pour la vendre.
C’est ceste vache, des plus illustres et plus renommées qui soient au
demeurant du monde, de laquelle Cipade estoit ordinairement garnie de
ses fromages, de la laquelle tous les jours on tiroit une grande
chaudronnée de laict, et la ville estoit fournie en tout temps de son
beurre et de caillotins. Et comme les anciens ont laissé à leurs
petits-fils, icelle fut nommée par le Pannade Berthe, Chiarine.
Zambelle, pour s’acheminer, se fait un aiguillon que Calpin[54] nomme
_Stimulum_, et nostre Comine l’appelle Gaiole; et picquant avec ceste
verge sa vache: «Va là, disoit-il, Chiarine!» et icelle rendoit une voix
qu’il n’est pas possible de mettre par escrit. Mais, parce qu’il n’avoit
pas bien apprins à compter et à calculer, et ne sçavoit escrire un
compte sur tablettes; pour ceste cause, Lene luy commande de vendre sa
vache et n’en recevoir pour lors l’argent; mais bien qu’il prenne ce que
l’on luy voudroit donner en son pannier, et qu’il face sa vente en
presence de tesmoings, et que celuy qui l’acheteroit de luy, luy
baillast une scedule payable à samedy prochain, auquel jour elle iroit à
la ville recevoir elle-mesme le contenu de la scedule. «Je ferai ainsi,
luy respond Zambelle, et vous tenez cependant en repos.» Puis, touchant
sa vache, parloit à elle en Mantoüan: «Çà, mamao, tournes-ci?» et
subloit comme fait le bouvier à ses bœufs.
[54] Ambroise Calepino, né en 1435, à Bergame, mort en 1511. Il entra
dans l’ordre des Augustins et se rendit célèbre par son grand
_Dictionnaire des langues latine, italienne_, etc., qu’il publia
pour la première fois à Reggio en 1502 et qu’il ne cessa, jusqu’à
son dernier jour, de revoir, d’accroître et de corriger. Après la
mort de ce savant, d’autres érudits, tels que Passerat, La Cerna, L.
Chifflet, augmentèrent ce vocabulaire polyglotte qui a été porté
successivement jusqu’à onze langues diverses et qui a obtenu plus de
vingt éditions différentes. Les deux dernières ont vu le jour à
Padoue en 1758 et en 1772, 2 vol. in folio. Aujourd’hui il ne reste
rien du lexique de Calepin, si ce n’est un nom qui s’emploie
proverbialement et souvent sans qu’on sache si c’est le nom d’un
livre, d’un meuble ou d’un homme. D’habitude on s’en sert pour
exprimer un recueil de notes et d’extraits. Tout le monde connaît
les vers de Boileau (satire I):
Que Jacquin vive ici...
Qui de ses revenus écrits par alphabet
Peut fournir aisément un calepin complet.
Cingar, ayant entendu de Berthe ce marché, que fait-il? Il ne demeure à
quartier, il se haste d’aller après, disant en soy-mesme: «Qui tarde
trop jamais ne mange rosti chaud, et jamais n’est bien logé qui trop
tard arrive: aussi, la limace, tardant trop, perdit de bons morceaux.»
Pensant à tels inconvéniens, chemine hastivement, et, arrivant d’heure à
la ville, il espere acheter la vache Chiarine. Il s’en va droit en une
boutique, garnie de force hardes, laquelle appartenoit à un Juif nommé
Sadoche, lequel avec sa circoncision, estoit doüé de trois beaux presens
et bien marqué de Dieu, afin qu’il ne fut incogneu au monde. Il estoit
bigle, boiteux et bossu, et qui par usure avoit rendu miserables plus de
cent personnes. En sa boutique pendoient plusieurs sortes de vestemens,
des cappes, des jupons, des chausses, des fourrures, des sayes, des
cottes, des cotillons, des robbes. Cingar, donnant gage à ce Juif, prend
une manteline deschirée et toute usée et un bonnet jaune, et enfin se
vest de tels habillemens, qu’on l’eust creu estre le Juif Sadoche. Il
s’en vient ainsi habillé en la place; on l’estime estre Baganaie. Il
void loing de luy Chiarine, et son bouvier. Aussi-tost, clopinant, s’en
va vers cil, et, fermant un peu l’œil droit, contrefaisoit le bigle, et
se faisoit paroistre bossu en tournant un costé: de pas en pas, il
marmonnoit quelques mots hebreux. Zambelle crie le plus haut qu’il peut:
«Qui veut acheter ceste belle vache?» Cingar, l’oyant ainsi crier, ne se
pouvoit quasi tenir de rire. Approchant toutesfois de luy, tenant les
yeux à demy fermez et les jambes tortes, se contrefaisoit si bien avec
ces habits, que Zambelle, le bon homenas, ne le cognoissoit aucunement.
«O bon homme, dit-il, j’acheteray ta vache. Que veux-tu? A quel prix
est-elle? Ne demande, je te prie, que le vray prix, que tu en veux
avoir.» Zambelle luy respond: «Si tu veux acheter Chiarine, voici, je te
la vendrai, accordons-en: je ne veux, pour le present, en toucher
l’argent; mais, pour mon vin, tu mettras au panier ce que tu voudras, et
ne me bailleras qu’une scedule, et Lene viendra samedy prochain querir
le contenu d’icelle en te la rendant.» Cingar luy dit: «Qu’elle vienne,
je la payeray bien; mais ameine la vache avec toy. Es-tu si fol? Viens,
laisses-tu Chiarine derriere?--O, dit Zambelle, je ne le suis pas! Çà
icy, va là, chemine.» Ils entrent ensemble en l’ouvroir du vendeur de
paniers, et Cingar en achete un et met dedans trois barbeaux, lesquels
ont au ventre des œufs de telles vertu, que, si vous en mangez, vous
aurez le flux de ventre à bon escient. Puis, prend une estoire et du
papier en presence de tesmoings, et escrit en iceluy à rebours, à la
mode des Hebreux, ceste scedule: «Zambelle, fils de Berthe Pannade, a
vendu à Sadoche, Juif, une vache, pour laquelle il promet payer samedy
prochain huict florins de Rhin, presens Caroie, Bergnacque, Mango, et
Hierosme, Prestre. En signe j’ay apposé mon nom: SADOCHE.» Cela fait, il
plie un papier et y met son scel. Et met sur l’espaule de Zambelle le
panier et le renvoye chez soy, en retenant Chiarine et la scedule.
Zambelle, pour la pesanteur de son panier, suë d’ahan, chemine
toutesfois joyeux, pensant avoir faict un grand gaing. Cingar s’en
retourne vers son Juif, et luy rend ses vestemens en reprenant son gage,
et, qui plus est, il luy vend Chiarine, pour laquelle il tire de luy
huict ducats, luy remonstrant qu’icelle estoit pleine et devoit
bien-tost avoir son veau.
Ayant receu son argent, il s’achemine vers Cipade et advance par le
chemin Zambelle, prenant les petits destours qu’il congnoissoit, et
rencontre Zambelle tout sueux sous sa charge et soufflant en assez bonne
mesure; mais ce travail n’est point ennuyeux à un cœur alegre. Cingar,
passant outre, ne fait semblant de l’envisager; mais Zambelle,
l’advisant, s’arreste soubs son fardeau et l’appelle: «O Cingar, où
vas-tu? Arreste un peu!» Cingar se tourne: «Qui est-ce qui m’appelle?
dit-il. Ha, certes, gentil Zambelle, je ne te recognoissois point soubs
ce panier. Qu’as-tu dedans?» Zambelle luy respond: «Il est besoing que
je trafique de mon bien. Je suis marchand, je vends, j’achète de tout;
mais te souviennes des quatre barils de merde que tu m’a promis.--N’en
fais point de doute, dit Cingar, on tiendra promesse. Qui sera plus
riche que toy avec telle matière? Je ne te voudrois pas tromper, mon
cher Zambelle Pannade: asseures-toy d’avoir ce que je t’ay promis une
fois. Penses-tu que je t’eusses tiré de la prison, où tu estois, prest à
estre pendu, si Cingar n’eust esté ton amy? Sois certain que tu l’as et
auras à jamais pour amy. Ce sont véritablement parolles; mais tu en as
fait l’épreuve. Or, dis-moy, que portes-tu? Quelle marchandise as-tu
trouvée?» Zambelle luy dit: «Mon panier a prins des poissons, lesquels
ma femme mangera, comme elle en a envie, estant grosse d’un petit
enfant, pour laquelle je laisserois toute besongne, afin de luy trouver
ce qu’elle desire de manger; autrement, elle perdroit le fruict de sa
grossesse.--Tu fais, dit Cingar, une bonne œuvre; car tu dois secourir
ta femme, principalement quand elle est grosse; car, estant en tel
estat, elle est excusée de mettre la main à la paste pour s’apprester à
manger, parce qu’elle en pourroit avorter, et jetteroit son enfant mort
comme un abortif.» Zambelle, pour ce mot _abortif_, pensoit que Cingar
eust dit _boutir_, qui signifie _beurrée_: «O, dit Zambelle, lors elle
ne fera plus de beurre; car elle a vendu sa vache Chiarine: le bigle
Sadoche la vient d’acheter. Adieu cependant, Cingar, jusques au revoir.»
Il arrive, bien las, à la maison, en laquelle il ne trouve pour lors sa
femme, qui estoit allée à l’Eglise à confesse, ou faire autre chose, et
avoit emporté la clef du logis et bien fermé ses huys, de peur des
larrons. Zambelle se descharge et avoit grande envie de fricasser en la
poisle ses poissons; mais, ne pouvant entrer, ni par la porte, ni par la
fenestre, il se gratte la teste, il se fasche et se met à demy en
cholere. Et, à force de se gratter, il resveilla si bien son cerveau,
qu’il trouva un moyen d’entrer; et, pour cet effect, il prend une
eschelle, avec laquelle il monte sur la couverture de son magnifique
logis et met le pourpoint bas, et commence à oster les tuiles pour se
laisser couler dedans. Cependant arrive la femme, qui venoit de se bien
confesser à un Jacobin. Icelle, voyant sa maison découverte et les
chevrons remuez de leur place, et entrant dedans, cherche partout, et
trouvant son homme: «O Dieu! quel degast est cecy? Ha bourreau!
s’escrie-elle, ha! malheureuse beste! A la mienne volonté que je te
veisse maintenant rompre le col! Que fais-tu là? Dis, poltron,
faitneant, quel diable te pousse? O Dieu! à quel mary ay-je esté mariée!
Que n’ay-je esté plustost mariée au grand diable! Ha! que maudit soit le
jour, auquel ma mere Agnez me dit: «Tu auras, ma fille, Zambelle pour
mari.» Que fais-tu là? veux-tu laisser cela, meschante beste que tu es?
Tu descouvres encore ma maison! Ha! malheureuse que je suis! Descend
vistement, descend, lourdaut!» Zambelle fut bien estonné et s’attendoit
d’estre frotté à bon escient à coups de baston: et, en descendant de
l’eschelle, disoit: «Ha! Lene, pardonnez à vostre mary: l’envie que
j’avois de faire cuire ces poissons a esté cause de faire cecy.» Mais
icelle, toute transportée de furie, ne prenant pied aux parolles de ce
miserable, pousse de sa force l’eschelle contre bas, tellement que
l’autre descendit plus tost qu’il ne pensoit, et donna du cul en terre
sur des pierres fort rudement. «Ha ha, crie-il, ha, mon Dieu,
pardonnez-moy! je vous prie, ma seur, tuez-moy, j’en suis content, si je
fais plus telles choses: pardonnez-moy!» Mais estant ainsi tombé, Lene
avoit sauté sur son ventre et luy fouloit bien la trippe, et le coignoit
durement et de poings et de pieds. Les voisins viennent et accourent au
bruit, et trouvent encore le pauvre Zambelle soubs les pieds de ceste
diablesse.
Toutesfois, ce n’estoit point merveille. Car la chose n’estoit point
nouvelle, ayant accoustumé d’épousseter tous les jours ce malostru, en
ceste façon, ainsi qu’on en voit plusieurs estre traitez comme luy,
lesquels je n’estime pas estre hommes, mais gros bufles. Les voisins
demandent la cause: Lene leur compte. Mais, quand Tognazze, qui estoit
là venu, et les autres aussi, eurent entendu de Zambelle le traffic
qu’il avoit fait du panier et de ce qui estoit dedans, ils plaignoient
fort le travail de Lene n’estre sans un grand ennui. Et, par les plus
sages, fut pleurée la perte de Chiarine. Mais, pour cela, Zambelle,
n’estant à grand’peine eschappé du baston, ne laisse de vouloir achever
ce qu’il avoit envie de faire et fait cuire ces barbeaux, et en mange
les œufs et nettoye tout, puis s’en va aux champs pour bescher des
naveaux: et cependant Cingar, par un autre chemin, vient à Lene, lequel
avoit desjà entendu toute ceste farce, et, en pleurant, feint estre
attristé de tout cecy. Il blasme Zambelle de ce qu’il est ainsi sans
gouvernement et de ce que la longueur du temps ne luy apporte aucun
jugement. Lene, pleurant plus fort, luy racompte ses grandes pertes, et,
comme pour une vache il n’a rapporté qu’un panier: et, qui est encore le
pis, il ne sçait à qui il l’a baillée. «Voila une mauvaise chose, dit
Cingar; mais ne bougez, Lene, j’espere que vous aurez ou la vache ou
l’argent. Je ne vous faudray à ce besoing, asseurez-vous-en sur moy.
J’iray à la ville et retrouveray Chiarine.»
Cela dict, et songeant à son vieux mestier, s’en va viste trouver
Zambelle à sa besongne. «O pauvret, dit-il, tu as fait le maraut. Tu as
perdu l’argent et la vache, fol que tu es: ce n’est là grand esprit: ce
n’est pas là un bon avis, gros marroufle. Je voy bien que tu n’as point
de sel en ta teste: quand auras-tu quelque sentiment? quand
aiguiseras-tu ton esprit, gros buttier, gros asne? Je suis las de
t’avoir tant de fois remontré comme il faut vivre. Mais, dis,
sçaurois-tu cognoistre l’homme, qui s’est mocqué ainsi de toy, en te
donnant un panier et retenant ta vache?--Ouy da, dit Zambelle, je
recognoistray bien la vache: car elle a deux cornes en teste, et deux
gentilles oreilles, et soubs le ventre elle a son pis.--Mais, dit
Cingar, l’acheteur de la vache Chiarine, le pourrois-tu cognoistre et me
le montrer, dis-moy?--Hem, dit Zambelle, mon amy, je ne vous avois bien
entendu. Je pourrois bien cognoistre le larron: il n’a point de cornes
en teste; mais quand il chemine il cloche, et, regardant, il tourne ses
yeux l’un d’un costé, et l’autre de l’autre, et a, comme Tognazze, une
grosse bosse sur l’eschine: et son bonnet est de couleur comme la foire
d’un enfant.--Je sçay, respond Cingar, qui est celui que tu veux dire.
Allons, par le corps sainct Pierre! il faudra qu’il te rende la vache,
ou je tueray le ribaut.--Laisse là ta marre, vien, allons viste à la
ville!»
Ils s’acheminent ensemble. Zambelle, courant, esmeut la trippe, et est
contraint mettre cul bas pour fumer la terre: parce que les œufs des
barbeaux qu’il avoit mangez broüilloient ses boyaux autant que s’il eut
avalé sept scrupules de Diagredi. Cingar se haste, et se fourre parmy le
peuple, cheminant hastivement, nonobstant la presse des uns et des
autres, qui estoient dedans les ruës, voulant aller vers la demeure des
Juifs, qui est en entrant la porte de la ville à main gauche.
Toutesfois, de propos délibéré, il print son chemin par une petite
ruelle à main droite tirant vers Saincte-Gade: puis, passa par
l’Hospital, et par l’eglise de Sainct-Leonard; et, en ces quartiers,
passe par plusieurs petites ruelles. De là il s’en vint au couvent des
Nonnains de Carette, et puis aux Cordeliers, et, outrepassant
Tous-les-Saincts, voulut voir Sainct-Marc, là où, en passant, il gagna
dévotement les pardons.
La foire pressoit jà cependant Zambelle; il pettoit, et roussinoit, et à
grand peine se pouvoit-il retenir, mais l’avarice l’empeschoit de jeter
dehors à pure perte telle marchandise, laquelle il pensoit estre son
bien. Il serre le pertuis tant qu’il peut, et ne peut neantmoins si bien
faire, que le vent de Siroc ne fasse passage, après lequel quelquefois
la pluye sort. Pour cela, Cingar ne l’arreste; mais tousjours le haste.
Il visite l’eglise de Sainct-Sebastien, et passe par un lieu fangeux
qu’on nomme Chantereine. Puis, viennent à la porte Tiresie, laquelle le
menu peuple surnomme de Ceresie, par laquelle les hommes ne passent sans
buletin. Zambelle passe sans contredit, portant derriere son buletin
bien ensaffrané: car de pas en pas le villain laschoit tousjours quelque
chose. Ils passent la place de la foire, et viennent enfin au pont
d’Arlot, ainsi que les Carmes l’appellent, puis se tournent vers la ruë
des Juifs, ayant Cingar fait en ceste façon un beau tour par la ville.
Zambelle arrive, après tant de destours, dedans la Synagogue, et ne
pouvant plus endurer l’oppression de son ventre, s’accroupissant, jette
tout dehors, et, se relevant, dit: «O Cingar, en quoy porterons-nous
ceste matiere-cy?--Advisons premierement, respond Cingar, à recouvrer
Chiarine, et puis nous achetterons un baril pour cet effet. Nous voilà
arrivez entre ceste canaille de Baganaie. Te souvienne de bien regarder,
entre ces bonnets jaunes, si tu pourras voir ton larron de vache?» Et,
ce disant, arrivent devant la bouticque de ce borgne Sadoche. «O mon amy
Cingar, dit lors Zambelle, voilà le galand: voilà le borgne, qui a
acheté Chiarine. C’est luy qui me bailla le panier.» Soudain Cingar,
avec une contenance brusque, et un visage asseuré, entre en ceste
bouticque, et tirant un poignard, en le tenant de la main droite, en
mettant l’autre main sur le collet de Sadoche, luy crie: «Larron,
patarin, patarin, ribaut, penses-tu ainsi pipper les bonnes gens, qui
sont chrestiens? Ce pauvre homme-cy t’a vendu une vache, et tu luy as
baillé en payement un panier et quelques meschans poissons, qui luy ont
quasi fait jetter tous les boyaux dehors. Il vouloit une scedule pour
son asseurance, et, au lieu, tu luy as seulement baillé un corbillon;
et, en le trompant ainsi, tu as gaigné pour peu la vache et le veau.
Rends-la vistement, sinon je te coupperay le col?»
Le Juif fut soudain si saisi de peur, qu’il ne pouvoit parler ny
respondre à telles menteries. Cingar ne le laisse en repos, le pousse,
gronde fort contre luy, et plusieurs s’amassent à ce bruit: on demande
la cause de ce debat. Cingar, au lieu de la verité, prouve tout ce qui
estoit faux: son eloquence surmonte le droict, et l’equité cede au fil
de la langue, et la cause du mieux disant est soustenuë. Mais, après que
Sadoche eut un peu reprins ses esprits, enfin il luy dit: «Je ne sçay
certes ce que vous dites: vous m’avez vendu une vache, et non ce paysan,
et vous en ay donnez huict ducats.--Il n’est pas vray, dit Zambelle, il
n’est pas ainsi. Ha! borgne de Diable, je te cognois: c’est toy-mesme
qui a ainsi le costé mal bati; qui as ainsi les yeux faits, et qui
portes une mesme bosse. Tu ne sçaurois le nier, celuy qui a vendu le
panier en pourra tesmoigner: qu’on le face venir!»
Cingar le fait appeler. «Hola, marchand, tesmoigne-nous icy, qui est
celuy, à qui tu as vendu un panier ce jour: n’est-ce pas à ce marroufle
de Juif? Dis verité! N’est-ce pas à ce boiteux ribaut? Dis ce qui en
est: n’est-ce pas à ce diable de bossu, n’est-il pas vray? Qu’en
dis-tu?» Le marchand respond: «Il est ainsi: le veut-il nier? O Dieu! il
se faut bien garder de bigles, de bossus et de boiteux.--Tu as bien dit,
maistre, respond Cingar; il n’y point de foy aux bossus, et moins aux
boiteux: et, si un borgne ou bigle est bon, il le faut mettre entre les
choses miraculeuses.» Sadoche assemble toute la Synagogue comme ils font
quand ils destachent l’Arche d’alliance, et barbottent entr’eux: «An ha
ay men ehey[55]», et font un bruit comme s’ils vouloient sacrifier une
oye en appelant le Messias. Si ne peurent-ils ces malotrus tant pour
lors marmonner, ny prendre tels avis de leurs Rabbins, et des maistres
de leur Synagogue, ny par leur bec circoncis et ny par leur cabale si
bien faire à Sadoche, que, à l’occasion des tesmoins et de la crierie de
Cingar, il ne fut condamné de desbourser encore huict ducats, ou de
rendre la vache. Icelle fut enfin renduë à Zambelle; et Cingar eut
quelque argent pour sa peine.
[55] On rencontre un passage du même genre dans une pièce d’Adriano
Banchieri, de Bologne, imprimée à Milan en 1600, intitulée: _Il
Studio diletterole_, et qui est un des premiers essais de l’opéra
buffa en Italie. Qu’on nous permette ici une citation extraite de ce
volume fort rare et très-peu connu.
A la fin du troisième acte, Zani, qui s’énonce en patois, voulant
mettre en gage son manteau, frappe à la porte de la synagogue, mais
il ne peut rien obtenir des juifs, attendu que c’est leur jour du
sabbat.
Tic, tac, tic, tac,
O Hebræorum gentibus,
Tic, tac, tic, tac,
Su prest auri, auri su prest,
Tic, tac, tic, tac,
Da hom du ben ch’ a butt zo buss.