LIVRE V.

Cependant Gaioffe assemble en une Chambre du Palais ceux qui se

laissoient aller à sa dévotion, et lesquels il estimoit estre les plus

advisez. Là, chacun prestant le serment de ne rien reveler de ce qui

seroit resolu par entr’eux, la conclusion fut de prendre ce Balde, si on

peut, par force, ou par quelque ruse ou finesse. Ils n’y veulent

employer la bande des Sergens Prevostaires: car ils sçavoient bien, et

le tenoient pour certain, et l’avoyent souvent esprouvé, que Balde, en

trois coups, les tailleroit tous en pièces. Que font-ils donc? Ce

Preteur, ou ce Roy, Gaioffe mande promptement vers luy un Appariteur, ou

Sergent du Palais, du nombre de ceux, qui pour un liard presenteroyent

le dos à endurer bastonnades et estafilades. On lui commande d’aller

trouver Balde, et luy presenter une lettre de la part du Senat,

cachettée du cachet, auquel est engravée l’image de Liberté et de

Justice, afin que, ce scel estant recogneu, Balde y adjoustast plus de

foy, et que par ce moyen la petite mouche se vint jetter dedans la toile

de l’araignée.

Cet appariteur, qui se nommoit Spingard, s’accommode entièrement en

forme de courrier, prend un chappeau sur sa teste, un foüet en la main,

et met sur ses espaules un petit gaban brodé de crotte. A son costé

droit pend un cornet, et au gauche a une escarcelle ou faulconniere; et,

estant monté sur sa maigre jument, galloppe en diligence. Resvant

toutesfois souvent, ce pauvre malotru, au lieu où il alloit, se retient

quelquefois, et non sans trembler de peur: et, se repentant desjà de sa

folie, eust bien voulu avoir refusé telle commission, sçachant bien,

pour l’avoir luy-mesme autrefois esprouvé, comme la main de Balde est

propre à descoudre leurs casaquins. Cependant il l’advise de loing,

tenant pour lors d’aventure avec la laisse de son chien nommé Lassé, et

ayant des bracques et autres petits chiens autour de luy. Avec iceux,

accompagné de Falquet, Cingar, et autres, tantost prenoit le lievre,

tantost donnoit la chasse au renard, et autrefois embrochoit des

tessons. Spingard l’apercevant, soudain sa peur se redoubla avec une

telle frayeur, qu’il lascha sans remede en ses chausses tout ce qu’il

avoit en ses boyaux. Toutesfois il s’encourage, donnant de l’esperon à

sa jument. Balde, le voyant, se presente à luy, estant desireux de

sçavoir quelque chose de nouveau. Cingar, d’autre part, dresse ses

esprits, pour enlever sa monture.

Spingard, estant près de Balde, met pied à terre, et fouille à sa

faulconniere, d’où entre plusieurs autres papiers il tire la lettre, et

baisant, comme il est coustume, le cachet, la baille à Balde, et feint

de vouloir passer outre en suivant son chemin. Balde luy dit: «Quelle

presse te haste tant? Boy un coup, et rafraischis un peu ta cavalle.»

L’autre luy respond qu’il avoit commandement d’estre à Milan en trois

heures. «Toutesfois, pendant que vostre Seigneurie lira la teneur de

cette lettre, j’attendray un peu, puisqu’il vous plaist.» Balde appelle

ses compagnons, et leur fait lire ceste missive, de laquelle la teneur

estoit telle: «Le bon jour vous soit donné, ô gentil Baron, qui estes la

seule esperance en laquelle maintenant nostre ville se repose. Nous

avons esté nagueres advertis, et encore de present, par les magnifiques

Seigneurs de Venise, et par les sages et très-advisez de Sainct-Marc,

comme ce mastin Can el Martino de l’Escalle, premier de Veronne, Can

furieux, et meschant tyran, a desjà assemblé dix-huict mille Allemans,

pour massacrer toutes nos gens, bouleverser les maisons, bruler les

bleds, et faire tout degast. Et parce que nous avons donné secours à

ceux de Sainct-Marc, par plusieurs fois, quand Veronne fut prinse, en

laquelle commandoit ce mastin de l’Escalle[43], cestuy-cy se prepare de

vomir toute sa cholere contre nous. Il a quatre-vingtz enseignes en son

armée. Si Dieu ne destourne ce mal’heur, peut-estre que dans trois jours

nous serons mis à sac. Nous avons assemblé le Conseil, avons resolu de

prendre les armes, et nous vous avons eslu pour Capitaine. Sordelle vous

a choisi et nommé pour une telle conduite, et pour adviser à tout, soit

pour fournir les murailles de canons et bombardes, de lever de gros

bastions, de faire tranchées et retranchements, ou d’aller à Boulongne,

et d’icelle, et de toute la Romagne, tirer des soldats, desquels la

vaillantise vous est cogneue: mais toutesfois nous voulons que ceci soit

secret; car, quand l’affaire est secrete, les espies ne sçavent où ils

en sont. Partant, incontinent après avoir veu la presente, venez nous

trouver, mais seul, et ne declarez à aucun ce faict.»

[43] L’Escale signifie La Scala, famille puissante qui gouverna Vérone

pendant près de deux siècles. Pendant les débats qui surgirent entre

les enfants de Guillaume de La Scala, mort en 1404, les Vénitiens se

rendirent maîtres de Vérone et en conservèrent la possession jusqu’à

la chute de leur république.

Balde, après la lecture de ceste lettre, s’esmerveille grandement du

contenu d’icelle: et, s’arrestant, ne dit mot, gratte sa teste, et

rumine beaucoup de choses en son esprit. Cingar, plus rusé qu’aucun fin

renard, y pense soudain de la tromperie, et regardant attentivement la

face de Spingard, luy dit: «Hen? dis-moy? Que fait-on maintenant en la

ville?» Spingard, avec un faux semblant, couvrant le mieux qu’il pouvoit

sa peur, luy respond: «Nostre Preteur est après les armes, et a ordonné

une bonne paye à tous les soldats, qui viennent à la foule se faire

enrooller. On canonne incessamment le chasteau de Goiti[44], comme vous

pouvez peut-estre avoir oüi ce matin le redoublement du bruit des

canons. Ces yvrongnes d’Allemans ont desjà descendu le pas de Trente, et

ont outre-passé le haut mont de Balde, et traversé le lac, et sont venus

à Saloie, ayans eu des basteaux à commandement: aucuns toutesfois sont

demeurez noyez en l’eau. Tout le pays d’allentour, monts, palus, lacz,

sont couverts d’armes. De là se sont advancez six mille hommes, qui

brulent tout, passant le lac de la Garde, sans qu’aucun s’y oppose, et

la forteresse de Malherbe ne leur a donné aucun empeschement, laquelle,

avec ses canons, pouvoit tout autour chasser d’auprès d’elle tels taons;

mais, comme lasche et couarde, n’a fait que baver, et, tremblant de

peur, a fait semblant d’avoir autre affaire; et, quand elle eust pu

mettre à fonds tous les vaisseaux de ces Allemans, elle s’est retenuë,

la teste en un sac, en se grattant le ventre. Sirmie se couche contre

terre, comme la caille, quand elle entend les sonnettes de l’espervier.

Et combien que ceste isle soit environnée de plusieurs rochers,

neantmoins la peur breneuse l’a renduë faitneante et de nulle valeur.

Ceux de Desenzan de Revoltelle n’ont aussi aucunement tiré; et de mesme

Pesquiere, d’où sourd et vient le fleuve de Mince Mantouan. L’artillerie

de la forteresse de Monicque s’est contenue en sa roüille. Padenghe n’a

voulu venir aux mains avec telles gens. Les murailles de la ville

ancienne de Lonat ont tremblé de peur; mais Solpharin, situé sur une

haute montagne, trop audacieux en ses injures, voulant s’opposer aux

ennemis, s’en est repenti, et en a porté la peine cruellement: ceux qui

estoyent dedans, pour empescher que ces Lansquenets montassent,

jettoient du haut à bas de grosses pierres. Enfin, estant forcez, il ont

esté passez au fil de l’espée, et ce chasteau a esté brulé, lequel à

ceste cause nous pouvons bien encore appeller Solpharin; car il a esté

consommé ainsi que le souphre, et a servi, à toute la campagne des

environs, d’un haut falot. La gentille Capriane a fait un beau traict,

pour se garentir; car elle envoya trente barils de bon vin pour enyvrer

ces Alemans: et par ce moyen elle a appaisé leur furie. La ville de

Gody, y commandant ce vertueux Sordelle, ne veut donner passage à ces

trouppes. Mais estant bien munie d’hommes et de vivres, jour et nuict

faict vomir feu à ses canons.»

[44] Donnons quelques explications sur les noms des lieux mentionnés

ici:

Goiti ou Goito, bourg sur la rive droite du Mincio, à vingt

kilomètres de Mantoue.

Salvi ou Salo, petite ville sur le bord occidental du lac de Garda,

au fond du golfe du même nom.

Desenzan ou Dezensano, petite ville sur la rive sud-ouest du lac de

Garda, dans la province de Brescia.

Pesquiere ou Peschiera, ville forte, à trente kilomètres de Mantoue;

elle est en effet située à l’endroit où le Mincio sort de

l’extrémité sud du lac de Garda.

Lonat ou Lonato, petite ville de la province de Brescia, sur le

sommet du mont Della Rova, à quatre kilomètres sud-ouest du lac de

Garda.

Les autres noms cités dans ce passage désignent des bourgs de la

Lombardie trop obscurs pour avoir obtenu les honneurs d’une mention

dans les dictionnaires géographiques.

Comme Spingard faisoit ces comptes, Cingar, avec un soubris, accompagné

de cholere: «Ha, dit-il, combien une mensonge a de peine à se couvrir!»

Et puis, se tournant vers Balde, lui dit: «Ne va point, crois-moy, à ces

trompeurs: ils tendent, et n’en doute, ils tendent des rets pour prendre

les mouches.» Fracasse, rompant le propos de Cingar, secoüant la teste,

et comme dépité: «O Cingar, dit-il, les grosses mousches passent à

travers les toiles des araignées. Que musons-nous? Allons tout de ce pas

à la ville. Si les araignées filent leurs laqs et toiles, nous passerons

à travers, ainsi que les taons.» Là-dessus Balde, qui ne fut jamais

retenu pour aucune peur, ne voulut retenir davantage ce courrier, et luy

donnant congé, luy dit: «Va-t’en à Milan, et saluë Sforce de ma part.»

Puis il dit à ses compagnons: «Je vous prie, demeurez icy, et qu’aucun

de vous autres ne vienne à la ville, si desirez conserver l’honneur de

Balde. Je m’y en va seul dès-à-présent, ou demain matin, afin que je me

perde seul, s’il y a de la trahison.» Mais tous ne veulent acquiescer à

ses prieres, et y repugnent. «Allez, dit-il, allez-vous-en ailleurs, et

n’ayez peur de moy.»

Tous demeurent, et Balde s’en va à la ville, où, après que la resolution

du Conseil fut faite, Barbe Tognazze avoit amassé une bande de Sergens

Prevostaires en un canton de la ville, lesquels, estans bien garnis de

rondaches, d’espieux et d’arbalestes, avoient tous bon courage, comme

vaillans hommes, d’assaillir Balde par derriere. Tognazze s’estoit fait

leur Capitaine, et, comme brave et hardi, leur monstre l’ordre qu’ils

devoient tenir, et leur disoit souvent: «Or sus, soyez vertueux, et ne

craignez rien. Tu te tiendras là, toy, et toy ici, et cestui-cy en ce

lieu, et un autre en cet endroit. Tant que vous me sentirez près de

vous, montrez-vous vaillans: je seray celuy qui le premier assailliray

Balde.» Et en leur tenant tel langage, il se persuadoit desjà de pouvoir

subjuguer tout le monde.

Le Baron Balde approchoit desjà, quand sa seule presence feit trembler

un chacun. Il marchoit seul, n’estant accompagné que d’un lacquais. Il

monte les degrez du Palais, et entre en la salle, en laquelle y avoit

beaucoup de peuple. Là ordinairement se fait un bruit et murmure qui

estonne les oreilles, et les fait devenir sourdes. Car en icelle se

traitent toutes les affaires des habitans et d’autres. Il y a bien trois

cent bancs, qui sont à des procureurs, lesquels ne font que barboüiller

le papier avec leur ancre, et dressent des adjournemens, et citations

fascheuses et cruelles, et vuident les bourses à ces pauvres malheureux,

qui, plaidans les uns contre les autres, esperent obtenir tousjours gain

de cause: mais ceste esperance fiebvreuse ne vient jamais à bout. En ce

lieu, on void diversitez de personnes s’y amassans pour leurs affaires

particulières, des taverniers, des hosteliers, des Juifs, des paysans

contraints d’y venir, des sergens, des fermiers, des leveurs de daces,

des solliciteurs, des gentilshommes, des rufiens et putaciers. Le siege

du Juge est entouré de tels marchands. Les plaideurs, avec leurs

crieries, font esclatter le plancher. Ils n’alleguent en cholere que

Jason, Imola, Bartole[45], et autres, et semblent avec leurs parolles

picquantes se vouloir percer l’un l’autre. Sans aucun respect, ils se

disent mille vilenies: mais telles parolles ne sont ny fleches ny

balles: car après ils sont amis plus qu’auparavant, et pour recompense

ils font bonne chere ensemble. Les sergens vont desgager les paysans, et

bien souvent sont garnis de bonnes bastonnades, au lieu d’autre chose.

Ces paysans, laissans leur marre à la maison, s’en viennent au matin en

la place avec leurs adjournemens ou libelles. L’un a accusé cestuy-cy,

un autre est adjourné et cité, l’autre est arresté prisonnier: ils

s’efforcent les uns et les autres de mettre hors de leurs bourses ce peu

de deniers qu’ils y ont; ou, s’ils ne desboursent, incontinent on les

meine en prison. En tout ce lieu, on ne tend qu’à l’appast de la bourse,

car tous sont poussez d’une envie desbordée de gagner.

[45] Ces noms sont ceux de trois des plus illustres jurisconsultes de

l’Italie au moyen âge. Bartole, mort en 1356, après avoir professé

le droit à Pise et à Perouse, a conservé une célébrité qui dure

encore: son nom est parfois cité; il est vrai que ses ouvrages,

recueillis en onze volumes in-folio, ne sont jamais ouverts.

Ambroise Jason de Maino, né à Pesaro en 1435, mort en 1509 à Pavie,

où il avait professé le droit avec le plus grand éclat, a laissé une

foule d’écrits qui ont été publiés séparément et dont on a pris la

peine de réunir une partie à Venise, en 1590, en neuf volumes

in-folio.

Balde, estant en ce lieu et representant la personne courageuse de

Renaud, fait branler tout le Palais. Passant par la ville, il l’avoit

veuë quasi remplie de grand nombre de soldats. Cela luy donna à penser

qu’il avoit esté déceu, ou qu’on le vouloit faire Capitaine et

conducteur d’iceux, ainsi que le Senat lui avoit escrit; il prend garde

à soy sur ce doute. Ha, combien les trahisons apportent de nuisance et

de dommage à un maistre et brave guerrier! Celuy qui d’une seule

rencontre renverse plusieurs esquadrons est neantmoins aucunefois

attrappé par la trahison d’un seul. Ainsi le lion, qui de sa dent

deschire sangliers et ours, est quelquefois tué par la dent d’une

belette. Il y avait un soldat caché derriere un gros pillier, et, ayant

tousjours l’œil sur Balde, se contenoit le plus qu’il pouvoit. Le

Presteur Gaioffe avoit ourdi ceste trame, et pour icelle avoit accordé à

ce soldat une grande couppe pour boire. Iceluy, ayant veu Balde passer

la porte, le suyvit pas à pas, sans faire aucun semblant, et sans bruit,

comme fait la nuit le larron avec ses souliers semelez de feutre. Il

marchait sur le bout des pieds; passant à costé gauche de Balde, il

advise soudain la garde de son espée estre descouverte, et s’advancer un

peu, assez pour estre saisie. Ce compagnon l’agraffe, aussi soudain que

le chat grippe la souris avec ses ongles, et la tire hors du fourreau.

Mais la fortune d’un traistre est tousjours brefve, et l’heur d’un

meschant ne dure gueres; car cet homme saisi d’un si bon gage et

s’encourant bien viste avec iceluy, pendant qu’il pense estre jà sauvé,

Balde, prenant sa course, joint ce ribaud et luy baille du pied si grand

coup par le cul, qu’il le fait tomber plus de cent pieds de haut par une

fenestre, qui d’adventure estoit ouverte, et là fust brisé contre le

pavé et estendu aussi plat qu’un tourteau. Mais, toutesfois, peu profita

à Balde la mort de cestui-cy, car, en le perdant, il perdit aussi son

espée. Alors un petit sergenteau se presente devant luy et ose assaillir

ce brave guerrier; mais Balde, sautant en arrière et puis s’advançant,

luy donna si grand coup sur l’oreille, qu’il luy feit tomber de la

bouche toutes les dents, et le jetta du coup si rudement contre bas,

qu’il se rompit la teste sur le pavé. Soudain toute ceste canaille

s’esleva, et les embusches se descouvrirent, la ruse fut toute notoire;

on s’escrie de toutes part: «Là, là, prenez garde cy, gardez là,

retirez-vous; la vieille corneille est enfin prinse au nid, la souris

est attrapée. Demeure, pendart, demeure! car nous te voulons enchaisner

comme un larron.» Faisans tous une telle clameur, chargent tous

lourdement cependant sur le dos de Balde, avec perches, bastons,

fourgons. Le pauvre Balde se void sans aide, et, de bonne fortune, il

tenoit en main une grosse baguette, laquelle il souloit porter, et avec

icelle il relevoit leurs coups, et, se jettant legerement çà et là,

resiste le mieux qu’il peut; et, pendant qu’il saute ainsi en l’air, il

meine rudement ces lourdauts; et la rage et despit l’avoient tellement

saisi, qu’on lui voyoit sortir de la bouche une bave toute pleine de

sang. En se remuant en ceste sorte, il avoit renversé tous les bancs de

ces procureurs et avoit rompu la teste à plusieurs avec leurs grosses

escritoires de bois.

Tognazze, qui avoit tousjours l’oreille tenduë au bruit qu’il oiroit,

entre en la salle, suivy de sa bande de sergens. Incontinent on voit

mille espées desgainées autour de Balde, lequel ils enserrent de près,

mais iceluy, faisant un saut, se dépatroüille d’entr’eux. Tognazze

approche le premier avec sa daguasse, et assaut aussi le premier de sa

bande Balde, s’escriant: «Demeure ferme; tu es maintenant où tu ne

pensois pas estre; il faut que tu sois mon prisonnier, larron; demeure,

dis-je, ribaut, rends-toy à moy! Veux-tu encore icy braver, meschante

beste? Rends-toy à moy, sinon je te tire une estocade.» Balde, oyant ces

mots, escumoit de rage une bave noire, et renflamble en son courage sa

cholere, et se jette contre un texier, lequel, avec un coup de poing, il

fait tomber tout estourdi en terre, et luy arrache des mains un gros

baston de chesne, et, avec iceluy, se sentant plus fort, il s’advance,

enfonçant de sa main gauche, jusques sur le front, un pot ou callotte de

fer, lequel il souloit porter caché dedans son bonnet; et tenant ferme

en l’autre son tribal, et escumant toujours comme un verrat, commence à

chasser d’autour de soy ces mouches; et petit à petit se fortifie et

s’asseure en un coing, comme fait l’ours, quand il est poursuivy de gros

dogues de Corse, et qu’il voit les espieux près de soy, lequel

incontinent se fourre en un coing comme en un port seur, et de force se

garde, advançant ses griffes sur l’un sur l’autre, en s’eslevant tout

droit, et ne veut jamais quitter ceste retraitte. Ainsi ce brave

guerrier, très expert aux armes, se comportoit de mesme en ceste

necessité, lequel toutesfois ces gens icy eussent bien rendu mort sur la

place avec leurs arquebuzes et arbalestes. Mais le Preteur le vouloit

avoir vif entre ses mains, afin de le tourmenter par cent sortes de

morts soubs la tour de Predelle. Tognazze s’escrie de rechef: «A quoy

t’enorgueillis-tu encor’, bourreau? voicy le licol de la potence, qui

t’est préparé: la force de Fracasse ny les ruses de Cingar ne t’ayderont

pas, ny toute la puissance de ta race.» En ce disant, il remuoit en

l’air sa daguasse de toute sa force, avec laquelle il n’eust sçeu faire

mourir une puce. Balde, avec son baston, la destourne. L’autre redouble

ses taillades et revers. Mais Balde qui sçavoit mieux les traits de

l’escrime que luy, pendant que Tognazze remuë ainsi çà et là sa grande

dague, il luy lasche un si grand revers, qu’il met ceste daguasse en

cent pièces. Ce que voyant, Tognazze soudain tourne le dos, et Balde luy

gratte à bon escient sa bosse avec son baston. Tognazze, en fuyant, crie

tant qu’il peut: «Ha, ha, secourez-moy vistement; ha, ma teste; ha, mes

épaules; ah, mon eschine, comme elle est renettie!» Mais Balde en

cholere sans mesure frappe, et ne tend qu’à Tognazze, lequel fuyant et

voulant descendre les degrez, Balde, le suyvant, luy baille si grand

coup de pied sur sa bosse, qu’il le renverse sur le premier degré et le

fait rouller jusques à bas comme une boule. De ceste cheute, Tognazze

eut la maistresse coste de sa poitrine rompuë. De peur que Balde

s’eschappast, tous se meirent à le suyvre, et, se tournant vers eux,

prend son tribal à deux mains, et, comme le paysan après avoir beu

plusieurs fois à sa bouteille pour se rafreschir contre la chaleur de

l’esté, et se sentant plus vigoureux ayant beu et reinsié ainsi sa

bouche, avec ses forts bras prend le fleau pour battre et faire sortir

le bled hors de sa bale; ainsi Balde, tenant son baston avec ses deux

mains, rompt les espaules à l’un, respand le cerveau de l’autre, casse

bras et jambes, et fait voler en l’air les tronçons de leurs bastons

ferrez, lesquels, tombans sur les tables et bancs de la salle, resonnent

de leur cheute sur iceux avec leurs retentissans _tic tac_. Il saute, il

frappe, il pousse, il abbat au milieu de cet amas de peuple une

infinité, et se contourne comme une rouë de moulin. Enfin, plus grand

nombre d’hommes s’y amasse, et l’on commence à luy jetter plus de coups,

et presser de plus près ce pauvre homme tout désarmé. Ha! quelle force

et vertu peut estre en un homme tout las! Il luy restoit peu d’esperance

de pouvoir eschapper. Son courage tousjours demeure invaincu, et ne se

peut perdre pour quelque estonnement de la mort, tant espouvantable

puisse-elle estre; moyennant que la vie s’en aille par acte vertueux et

honorable et avec une loüange éternelle. C’est le propre à un larron

d’avoir le col attaché à un gibet; à un battelier ou marinier, d’estre

un jour noyé en l’eau, et servir de pasture aux poissons; c’est au

marchant de perdre la vie, après la bourse, allant par pays; c’est aux

Prelats d’estre empoisonnez par la poudre de diamant[46]; c’est aux

poltrons et aux fait-neants de servir de pasture aux poulx; ainsi,

aussi, c’est une loüange et une renommée grande aux braves soldats, non

de mourir au jeu, entre les bouteilles, ny de pourrir entre vilaines

putains, mais d’exposer, pour l’honneur, cent vies, si faire se pouvoit,

entre mille picques, ou à la guerre, ou en juste querelle. Voicy Balde,

qui, en se combattant courageusement, a le corps percé en beaucoup de

lieux de coups d’espée et de longs bois, le sang coulant de son corps

comme fait l’eau d’une fontaine. L’haleine commençoit à abandonner sa

force, comme une chandelle s’esteint estant le suif consommé jusques au

bout. Toutefois, maniant encor’ son tribal, abbatoit tousjours quelqu’un

par terre, et sur les morts en faisoit culbuter d’autres prests à

mourir.

[46] Allusion aux empoisonnements dont divers cardinaux et évêques

passerent à tort ou à raison pour avoir été victimes. Un poëte

français, Andrieux, appelle cette façon italienne de se défaire des

gens

Un procédé que l’usage autorise.

Voir le conte intitulé la _Bulle d’Alexandre VI_, imitation plus

spirituelle que décente d’un récit de Casti, et qui, imprimée en

1802, n’a point été reproduite dans les _Œuvres_ d’Andrieux, 1818, 4

vol. in-8, ou 6 vol. in-18.

Ceste meslée avoit jà duré plus de six heures. Le courage néantmoins

avec le temps s’augmentoit en Balde: et tous fuyent les coups orbes de

son baston; et leur est advis qu’ils ont plusieurs chiens à leur queuë.

Ce fust une chose merveilleuse, comme, durant un si grand travail, son

bras peut conserver sa force. Mais, comme une corde, pour estre trop

longuement tenduë, se rompt, ainsi son tribal ne peut plus donner, ny

supporter tant de coups. Car, voulant Balde donner de grand’force sur le

haut de la teste d’un audacieux villain, il l’applatit à terre, comme

l’on feroit une tarte; mais le tribal en vola en pieces: ce qu’estant

apperceu d’un chacun, aussitost tous se ruent sur luy, et, le voyant

sans armes et tout blessé, le veulent tuer. Autres jettent sur luy des

cordes, des chaisnes et des liens, le voulans garotter, ainsi qu’un

fagot. Le Preteur et plusieurs de la compagnie des Senateurs encouragent

les sergens: «Prenez-le en vie, s’escrient-ils tous, qu’il soit gardé

vif, qu’il soit mis vif en prison, qu’il soit vif escartelé, qu’il soit

vif brulé!» Mais Balde, atteint de grand despit, ainsi qu’il

apparoissoit assez en son visage, ne tendoit ailleurs, ny tournoit sa

veuë en autre part, qu’à tascher, avec les dents et avec les ongles, à

rompre les liens desquels il se voyoit garroté. Enfin, un le prend par

une jambe et un autre par l’autre, en la façon que font les mareschaux,

quand ils veulent coucher par terre un cheval, qui ne veut se laisser

manier aisement, luy liant les membres avec cordes qu’ils se baillent

l’un à l’autre pour serrer les nœuds, ne pouvant plus ce cheval

regimber, ny mordre.

Ainsi est arresté Balde, l’un luy prenant le pied par derriere, et un

autre l’autre pied, et luy jettent plus de cent liens sur les espaules,

sur les bras, en sorte que depuis le col jusques au talon il est bien

garroté.

Ha, infortuné Balde! ha, lumiere invaincuë de toute noblesse! est-ce toy

qui es ainsi chargé maintenant de fers? Es-tu à présent comme la brebis,

quand on luy tond la laine? Et, toy, Mantouë, qui as mis en lumiere le

premier Poëte, es-tu devenuë si folle et si grossiere? N’as-tu point

cogneu les dons que les feux celestes t’ont donnés si souvent, en sorte

que tu pouvois acquerir le renom d’une autre Rome? Tu te trompes

toy-mesme, tu te perds, Mantouë, tu t’es renduë pauvre et malotruë.

As-tu peu voir que Balde, l’honneur de toute chevalerie, l’estendard de

Mars, fut ainsi par les tiens lié et enchaisné, et qu’en eux on ne veid

aucune pitié? Mais il viendra un temps, et bientost, croy hardiment à

Coccaie, que l’illustre maison de Gonzague, chantée par tout le monde,

et descendue du sang imperial, domptera ce peuple Gaiofficque, qui n’est

nay que pour mascher du pain, et chassera bien loing de toy ceste

canaille; autres loix seront establies sur toy, et autres ordonnances,

et en ton sein se nourrira une autre race: race gentille, courtoise,

affable, et unie soubs le Prince François de Gonzague[47], qui sera

nommé la Lance brusque; qui, par son bon sens, entendement et avec sa

force fera trembler tout le pays, et qui par les guerres acquerra mille

honneurs. Iceluy sera très-expert à rompre gaillardement une lance,

expert à l’espée et à la masse, expert à bien manier chevaux et genets

d’Espagne, expert au maniement et gouvernement des canons et bombardes.

Combien est à estimer le haraz de ses chevaux! Rome le sçait, aussi fait

Florence, Parme, Boulongne et plusieurs autres villes, qui ordonnent un

prix aux plus braves coureurs. Nostre ville de Mantouë produira lors de

grands guerriers, fournira d’autres Rolands, et d’autres personnes aussi

sages et prudentes que Caton. La famille basse de mes Coccaies se

relevera en icelle: basse, dis-je, pour le bien; mais grande pour ses

anciennes prouësses. Les marques anciennes de nostre famille se voyent

ès papiers, ès murailles, et aux sepulchres. Le bouclier de Folengazze,

percé de cent coups, pend encor’ en la muraille, et aussi l’arbaleste

que Nicolas Picinin luy envoya en present, lors que seul il terrassa

soubs les murs de Curtaton par force ceste chatte miellée qui lors au

lieu d’un vray sceptre tenoit en main la cornemuse du sac Padouan. Mais

que faut-il dire davantage? Pizzanfare, miserable à tout le monde, en a

assez décrit les guerres. Quant à moy, je ne doute que la renommée ne me

porte par tout l’univers, et la grande Cipade croistra et s’augmentera

pour son Coccaie; mais ma Gose tresbuche un peu de son but, et, pensant

tourner un pain, elle fait une foüace. Gose, reviens! où tires-tu ainsi

enyvrée sans moy?

[47] Il s’agit de Jean-François II de Gonzague, marquis de Mantoue, né

en 1466, mort en 1519; il prit une part active aux guerres dont

l’Italie fut le théâtre à cette époque, et se montra tantôt l’ennemi

des Français, tantôt leur auxiliaire. Il cultiva les lettres avec

zèle et composa lui-même des poésies.

Or la ville fut longtemps comme tournée sens dessus dessoubs pour ceste

grande rumeur. Le peuple et ceste menuë canaille remuoyent qui çà qui

là, et avec une peur estoient en armes, ne sçachant la cause d’un tel

tumulte. Cependant les sergens bravachent au possible, pour avoir eu à

ce coup la raison de Balde, et le menent lié devant les Seigneurs. Alors

Gaioffe dit: «Tu es bien mal arrivé, meschant; autant qu’il faut de

cordage à un navire Genevois[48], autant en a-t-il fallu pour te

dompter. Voicy le temps venu auquel il faut que tu payes ton escot, et

que tu estendes le col soubs un gibet.» Balde ne daigne faire aucune

responce à ce tyran, ne voulant, luy magnanime et courageux, respondre à

un villain; mais se ronge en son cœur, et cependant ses playes rendent

une grande abondance de sang, et n’y a de tous ces poltrons aucun qui en

aye pitié, et qui veuille lier ses veines jà vuides de sang, ny qui

veuille y appeller quelque bon Chirurgien.

[48] Il faut lire: Gênois; le vieux traducteur français a suivi de

trop près le mot italien _Genova_, Gênes.

Là-dessus Tognazze revient, bruyant et estant tout en sueur, ayant la

teste nuë et estant mal mené, et souvent avec sa main frottoit sa bosse,

qui avoit esté si bien grattée. Il parle haut, et s’escrie pour se faire

ouyr, demandant qu’à l’heure presente on chastiast ce ribaud, et

meschant garnement, et que tout chaut on le pendist au plus haut du

gibet, afin que ce très-insigne voleur servist d’un bel exemple aux

larrons. Un chacun commença à s’esclater de rire, voyant ce vieillard

bossu, et tout crevé, se presenter, comme l’on void, quand on represente

une comedie, où, pour un entremets, on represente quelque chose pour

faire rire le peuple. Iceluy de sa chemise pendante s’essuye le visage,

et s’accostant de la muraille, frotte contre icelle son eschine, ainsi

que fait un asne. Il ne veut point encore approcher de Balde, ayant

peur, que nonobstant qu’il soit bien lié, il revisite encore ses

espaules. Monsieur le Preteur commande de donner les manottes et les

fers aux pieds et aux mains de Balde, et de le mettre au fonds de la

grosse tour, lequel enfin, tenant la veuë basse, est mené ainsi

enchaisné, et à l’entour de luy le suivent de près une grande multitude

d’hommes armez et embastonnez, n’estans asseurez que la capture d’un si

grand et vertueux personnage n’esmeut entierement toute la ville de

Cipade, et tous les habitants de Burbasse, et le peuple de Garolde; et

ce qui est davantage, c’est qu’ils estoient en grand doubte de la

puissance de Fracasse, qui commande à toute la campagne de Pollette. On

reclust Balde au fonds de la terre soubs le cul du Diable, et ne luy

ottroye-on point une seule dragme de jour ou de lumiere, et la detresse

de la prison est telle, que ce n’est point prison, mais la vraye forme

d’un puant sepulchre. En icelle il n’a autre compagnie que de vers, de

souris, de crapaults et de scorpions: ce sont ceux avec qui il mange,

avec qui il dort. Jà, Valtropie, avec sa grosse gorge, rappelle ma Muse.

Elle m’a assez departi de ses fleurs, et ma panse a consommé à bon

escient beaucoup de ses tartes. Nous sommes venus à la fin de la

mangeaille. Tout se gouverne avec le ventre plein. Vous autres, leschez

les escuelles!

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 26 / 53 题