LIVRE III.

Balde, nonobstant les langes et les couches, avoit tiré ses bras dehors,

et avoit deslié toutes ses bandes: appeloit sa mere _Mamam_, et Berthe

_Tatta_: et commence à se tenir en place: et, s’essayant de marcher,

n’attend aucun soutien, ny secours de sa mere, et ne se veut ayder de

ces petits roulleaux qu’on baille aux enfans de son aage. Luy mesme

s’achemine où il luy plaist, allant çà et là. Mais, n’ayant encor les

jambes bien fortes ny les pieds bien asseurez, pendant qu’il s’efforce

de courir et de vouloir voler comme l’Oyseau, tout halebrené, tombe

souvent en terre, et gaigne de bonnes beignes au front, et fait souvent

emplastrer ses yeux pochez au beurre noir. Toutefois, pour cela, on ne

luy en void pas sortir une larme des yeux: combien qu’il voye son sang

sur la place, et soudain se leve, et, se tenant droit, va encor trotter

çà et là. Sans qu’aucun luy enseignast, il se fit un cheval d’une canne

creuse, et un autre d’un baston de saule et d’un roseau. Ce petit

diablotin court deçà delà, ne peut s’arrester en un lieu. Il n’aime se

tenir sur la robbe ny reposer sur les genoux de sa mere. Il prend un

esclat de bois qu’il attache à son costé en forme d’une espée, et d’une

longue canne il fait une lance; et autant qu’il en peut sçavoir avec son

espée il donne coups en l’air à droicte, à gauche, estocades,

estramassons, avec tous les coups d’escrimerie. Il court après les

mouches, lesquelles il feint estre ses ennemis. Contre les murailles il

poursuit les petites lesardes, et prend un grand plaisir, les voyans

escourtées de queuë, et néantmoins vivre encor et courir. Il commence

injurier pere et mere, suivant la nourriture du vulgaire. Estant parvenu

à six ans, qui consideroit sa force, ses ossemens, ses membres gros et

bien fournis, pouvoit juger qu’il en avoit douze. Mars luy avoit donné

les espaules larges, et les reins de mesme, pour soustenir la jouste, et

les jambes propres pour sauter, et en somme toute telle dexterité, qui

pourroit estre requise en un homme, soit à cheval ou à pied. Tantost il

pique des talons son cheval de bois, court tant qu’il peut, l’arreste

soudain, il rompt sa lance contre la muraille, ou la fiche dans le

ventre d’un chaumier. Tantost il ferre le baston qui lui servoit de

coursier, et contrefaict la Pie, le Chat et le Chien. Que diray-je de la

peau de son corps, qui estoit comme une escorce contre les injures du

temps? Les pluyes, la tempeste, la violence, et bourrasque des vents,

les neiges froides, les chaleurs brulantes, ne l’eussent sceu retenir

une demie heure à couvert. Comme il se couche, il s’endort, et ne dort

gueres; et le plus souvent son dormir est le jour sous le porche de la

maison, ou la nuit soubs le plancher des estoilles, et rarement se

couche avec sa mere. Pendant qu’elle dort quelques fois, il luy tire et

desrobbe sa quenouille, et met le feu à sa pouppée, ne pensant pas que

cette besongne soit pour luy, car sa mere lui filoit des chemises. La

plume ne luy est pas plus agreable pour se coucher que la terre. Il

endurcit ses costez sur la pierre, et change en nerfs forts et robustes

sa chair delicate, se couchant ainsi sur la dure. Berthe craint (mais

ceste crainte est meslée de joye) que trente boutiques de chausses ny

une milliasse de souliers, puissent fournir à cet enfant; tant il

trottoit de tous costez sans cesse. L’Hyver, le Printemps, l’Esté, et

l’Automne ne lui estoient non plus qu’à une pierre ou à un arbre. Quand

il avoit faim, il avaloit tout ce qu’il trouvoit devant luy, cuict, ou

non cuict, ou chair, ou oignons, du gland, des fraises, des noix, des

chastaignes, des nefles, des meures, des pommes, des cormes, des

prunelles, et des grateculs. Il devore tout, et son estomach comme celuy

d’une Austruche consommeroit l’acier. Tout ce qu’il beuvoit estoit ou

l’eau d’un baing, ou de quelque fosse, ou du vin doux, ou rude, selon

qu’il le rencontroit. Berthe avoit cependant espousé une femme nommée

Dine, de laquelle, l’ayant promptement engrossée, il avoit un fils nommé

Zambelle. Mais l’an d’après son accouchement, à grand peine estoit-il

accomply, qu’icelle mourut de maladie. Ce qui apporta à Balduine un

grand ennui. Ainsi Berthe demoura sans espouse, lequel Balde,

reconnoissoit tousjours pour son pere, et Zambelle pour son frere.

Berthe les envoioit tous deux ordinairement aux champs avec sa vache et

ses chevres: mais le sang, dont estoit sorti Balde, ne pouvoit porter

tels empeschemens. La conduite des chevres, ny la hantise du village, ne

luy plaisent point, et, au lieu de s’employer à tel exercice, dès le

matin il s’en alloit en la ville de Bianorée, laquelle luy plaisoit

tant, qu’il n’en pouvoit sortir. Bien souvent ne revenoit à la maison

que sur le soir, rapportant quelquesfois ses habillemens deschirez, et

des coups à la teste. Ce petit maling, ainsi qu’est la coustume des

enfans, maintenant à coups de pierre, maintenant à coups de poing, se

combattoit avec ses pareils, voire contre plus grands que soy, taschoit

d’en emporter l’honneur, et desiroit et s’efforçoit de se monstrer

devant un chacun estre le premier avant tous compagnons. Et ne faut pas

que vous pensiez qu’il fut le dernier à aller au combat; mais avec sa

voix puerile s’escrioit comme brave et hardi par dessus tous les autres,

les provoquant. Il avoit la dexterité de se guarantir de plus de cent

coups de pierre, et ne failloit gueres d’en donner autant sur la teste

de ses ennemis. Balduine cependant avoit acheté un petit livret pour luy

apprendre son A, B, C; mais avec iceluy Balde n’alloit jamais à

l’eschole que malgré soy, et ne falloit pas penser que la mere, ou autre

maistre d’eschole peust forcer un tel enfant. Ce neantmoins, en trois

ans on le veid tant avancé aux lettres, qu’il retenoit par cœur tous les

livres qu’il lisoit, et recita en un jour tout l’Æneide de Virgile

devant son maistre par cœur, tant les guerres descrites par cet autheur

luy plaisoient. Mais, après qu’il eut mis le nez dedans les gestes de

Roland, il quitte là incontinent les regles du Compost: il ne se soucia

plus des especes, des nombres, des cas, ny des figures: et ne feit plus

d’estat d’apprendre le Doctrinal[34], ni ces differences de _hinc_,

_illinc_, _hoc_, _illoc_, et autres telles sophistiqueries, ou

fanfrelucheries des Pedans. Il fait des torcheculs de son Donat[35], et

de son Perot, et de la couverture en fait cuire des saucisses sur le

gril. Rien ne luy plaist que les beaux gestes de Roland, de Renaud, par

la lecture desquels il eslevoit son courage à choses grandes. Il avoit

leu Ancroye, Trebisonde, les faits d’Ogier le Danois, Automine, Bayard,

Antiforre, et les Actes Royaux de France[36], l’amourachement de Carlon

et d’Aspremont, l’Espagne, Altobelle, les guerres et combats de Morgant

le Geant, les espreuves de Meschin[37], les entreprises du Chevalier de

l’Ours[38], le livre de celuy qui sans grand’louange a voulu chanter la

belle Leandre[39].

[34] Ce titre fut donné à divers ouvrages fort goûtés à cette époque.

Le _Doctrinal de Sapience_, de Guy de Roy, jouit longtemps d’une

grande réputation. On vit paraître en vers français le _Doctrinal

des bons serviteurs, des femmes, des filles, des femmes mariées_.

Michault composa le _Doctrinal du temps_. Un poëte resté ignoré

composa le _Doctrinal saulvaige_.

[35] Ælius Donatus, grammairien romain, vivait vers le milieu du

quatrième siècle. Il eut saint Jérôme pour élève. Il est l’auteur de

divers ouvrages de grammaire; l’un d’eux devint une petite syntaxe

latine à l’usage des écoliers, intitulée _de Octo partibus

orationis_, et réimprimée maintes fois au quinzième et au seizième

siècle. Le nom de Donat finit par signifier toutes sortes de leçons

et en général un traité élémentaire quelconque. Quant à Nicolas

Perot, né en 1430, il fut l’auteur des _Rudimenta grammatices_ dont

les éditions furent des plus nombreuses depuis l’origine de

l’imprimerie jusque vers l’an 1540, où l’on eut recours à des

ouvrages mieux rédigés.

[36] Il faut reconnaître sous ce nom un célèbre roman de chevalerie en

italien: _Li Reali de Franza_, dont la première édition parut à

Modène en 1491; elle fut suivie de plusieurs autres; le _Manuel du

Libraire_ en énumère dix-sept; les deux dernières sont celles de

Venise, 1694 et 1821; celle-ci est due aux soins de l’habile

bibliographe Gamba. Ginguené, dans son _Histoire littéraire

d’Italie_, t. IV, p. 165 et suiv., donne l’analyse de cette

composition.

Deux mots au sujet des autres romans signalés dans le même passage:

L’_Ancroie_ est le poëme intitulé _Libro della regina Ancroja_, dont

l’auteur n’est pas bien connu, et qui, de 1479 à 1589, a été

réimprimé au moins douze fois. Les premières éditions sont

extrêmement rares. Cette épopée a été appréciée par Ginguené,

_Histoire littéraire d’Italie_, t. IV, p. 200; il la trouve

ennuyeuse et d’une longueur excessive.

La _Trébisonde_ est le poëme de la _Trabisonda_, attribué peut-être

à tort à Fr. Tromba, et dont la première édition vit le jour en

1483; on en connaît quinze autres; la dernière porte la date de

1682.

Ogier le Danois est trop connu pour que nous nous y arrêtions; le

roman en prose qui raconte ses exploits, et dont la première édition

vit le jour à Paris, vers 1498, est tiré de deux poëmes français des

douzième et treizième siècles, lesquels avaient été précédés par une

relation latine. Le fond de ces récits est historique, mais

l’imagination des trouvères y a beaucoup ajouté. Voir l’_Histoire

littéraire de la France_, t. XXII, p. 643-659; les _Recherches_ de

M. Paulin Paris, sur Ogier, dans la _Bibliothèque de l’École des

Chartes_, t. III, p. 512, etc.

Au lieu de Bayard, nous lisons Boiardo, nom de l’auteur de cet

_Orlando innamorato_, si souvent réimprimé, et dont le savant

conservateur des imprimés du Musée britannique, M. A. Panizzi, a

donné, à Londres, une excellente édition à la suite du _Roland_ de

l’Arioste, 1830-1834, 7 vol. in-8.

On attend encore une bonne traduction française de ce poëme. Celles

de Le Sage et de Tressan ne sont que des extraits où l’on ne s’est

nullement piqué de fidélité.

Quant à l’_Antiforre_, c’est le nom d’un géant qui fut mis à mort

par Roland lorsque ce chevalier était banni de la cour de

Charlemagne. L’histoire d’_Antifor_ ou _Antafor de Barosio_ et des

exploits de son vainqueur, forme le sujet d’un poëme qui a été porté

à quarante-deux chants. La plus ancienne édition connue est celle de

Milan, 1498; la dernière porte la date de Venise, 1650; entre ces

deux dates on peut placer une dizaine de réimpressions.

[37] On reconnaîtra sous ce nom le célèbre roman de Guerin Meschin

(_Guerino Meschino_), appartenant, comme ceux dont il est ici

question, à l’histoire de Charlemagne et de ses paladins. La

première édition est de Parme, 1473; les réimpressions sont en

très-grand nombre; plusieurs ont vu le jour au dix-neuvième siècle.

Cette production a été traduite en espagnol et en français; la

_Bibliothèque des Romans_, janvier 1777, t. II, p. 5-52, en présente

l’analyse.

_L’Amourachement de Carlon et d’Aspremont_ signifie le poëme italien

connu sous le nom d’_Innamoramento di Carlo Magno_, publié pour la

première fois en 1481, et divisé en soixante-dix-sept chants,

heureusement assez courts; sept autres éditions attestèrent, jusqu’à

1856, le succès de cette épopée, _nel quale_ (selon les promesses du

titre) _si contiene varie e diverse battaglie d’arme e d’amore

d’Orlando, Rinaldo_, etc.

_Aspremont_ est un autre poëme de chevalerie où il s’agit surtout de

Roland et des paladins français; publié vers 1488, il a été

réimprimé sous le titre d’_Aspramonte_ huit ou dix fois, et en

dernier lieu à Venise en 1620. Guinguené (_Histoire littéraire

d’Italie_, t. IV, p. 550) en a fait connaître le sujet.

L’_Espagne_ ou la _Spagna_ jouit longtemps en Italie d’une grande

popularité, quoique ce soit une œuvre au-dessous du médiocre.

Composé au quatorzième siècle, mais retouché depuis, ce poëme doit

son titre à ce qu’il se propose de raconter les guerres de

Charlemagne en Espagne; il a été réimprimé au moins dix-huit fois et

même en 1783. Guinguené l’a analysé. (_Histoire littéraire

d’Italie_, t. IV, p. 86.)

L’_Altobelle_ est un autre poëme qui raconte _le battaglie delli

baroni di Francia sotto il nome de l’ardito et gagliardo giovene

Altobello_. Imprimé en 1476, cet ouvrage obtint, jusqu’à 1621, les

honneurs d’une vingtaine d’éditions différentes.

Nous n’avons pas besoin de dire que Morgant le géant est le héros du

fameux poëme de Pulci, maintes et maintes fois réimprimé depuis

1478, et dont plusieurs éditions ont été mutilées.

[38] On doit voir dans cet ouvrage l’_Historia dei due nobilissimi et

valorosi fratelli Valentino et Orsone, figliuoli del magno

imperatore di Constantinopoli et nepoti del re Pipino_. Plusieurs

fois réimprimée en Italie dans le cours du seizième siècle, cette

_historia_ est une traduction du roman français de _Valentin et

Orson_, publié pour la première fois à Lyon en 1489 et souvent

réimprimé depuis. Il ne faut d’ailleurs voir dans ce récit, traduit

également en anglais et en allemand, qu’une contrefaçon peu

ingénieuse du poëme de _Cleomades_, composé au douzième siècle par

Adenes. Le livre français a été analysé dans la _Bibliothèque des

Romans_, mai 1777, p. 160 à 215, et apprécié par M. Saint-Marc

Girardin, _Cours de littérature dramatique_, t. III, p. 213.

[39] Folengo désigne ici Pier Durante da Cocaldo, auteur resté ignoré

d’un poëme sans mérite intitulé: _Libro d’arme et d’amore chiamato

Leandra, nel quale se tratta delle battaglie et gran fatti delli

baroni di Francia et principalmente di Orlando et di Rinaldo._

Malgré sa médiocrité, cet ouvrage en vingt-cinq chants, publié en

1508, fut souvent réimprimé pendant le seizième siècle. Le titre

l’indique comme extrait de la véridique chronique de Turpin,

archevêque de Paris, et comme _opera bellissima et delettevole

quanto alcuna altra di battaglia con molti dignissimi detti et

elucidissime sententie_. Un littérateur français, tombé dans

l’oubli, de Nerveze, donna à Paris, en 1608, les _Aventures

guerrières et amoureuses de Léandre_; c’est une imitation en prose

du poëme italien.

Il print plaisir à lire comme Roland fut amoureux de la belle Angelique:

comme estant ou feignant estre devenu fol, il tiroit après soy une

jument morte: comme il touchoit devant soy un Asne chargé de bois, et

comme il s’envola en l’air ainsi qu’une Corneille. Par telles lectures

Balde s’excitoit grandement aux armes, mais se faschoit d’estre encore

de si petit corsage. Il portoit une petite espée attachée à sa ceinture,

de laquelle il faisoit peur aux plus braves; et jamais ne voulut endurer

un coup de fouët: et, pour se faire craindre à l’eschole, rompoit table

avec ses livres, et la teste à son maistre. C’est une usance quasi par

toutes villes, que les jeunes enfans se font la guerre les uns contre

les autres à coups de pierre; et de là bien souvent naissent des envies

les uns contre les autres, qui enfin engendrent de longues inimitiez.

Comme un paysan n’abbat point avec une gaule tant de gland pour le faire

paistre et manger à ses pourceaux, afin de les engraisser; ainsi un jour

voyoit-on autant ou plus de pierres tomber de part et d’autre, s’estant

des enfans bandez en deux bandes l’une contre l’autre, lesquelles ils

jettoient pour lors, bruiant ces pierres en l’air, tant elles estoient

poussées roidement par grand force, et la multitude d’icelles

obscurcissoit quasi le Soleil. Avec ce siflement de pierres le bruit de

voix de ces enfans estoit aussi merveilleux, tellement qu’un tonnerre

n’eust sceu faire un plus grand tintamarre. Là Balde ne faillit à se

trouver, et estre de l’une des parties, et s’advance fort avant devant

ses compagnons, et avec une fronde fait ronfler ses cailloux, donne

courage aux siens, et la meslée se fait si aspre, que la poussiere

obscurcit tout l’air; et, se mettant trop avant dedans ses ennemis, il

reçoit un mauvais coup sur la teste, comme il advient aux vaillans

Capitaines. Mais, pour cela, il ne se retire point, et prend davantage

courage, ayant veu son sang, et fait comme le poivre, qui tant plus est

pilé, plus renforce son odeur, ou comme la palme, laquelle s’esleve,

plus elle est chargée. Aussi, desire-il estre plustost enfouy dedans un

monceau de pierres, que tourner le dos à la semblance d’un couard.

Enfin, telle bataille finie, il s’en retourne au logis, tout baigné de

sang, se ruë sur les premiers œufs qu’il trouve, d’une partie desquels

il fait un retraintif sur sa playe, et de l’autre il appaise sa faim.

Mais sa mere, le voyant en tel equipage, s’attriste fort, et l’amitié

qu’elle luy portoit la fait desesperer de luy. «Mon fils, mon fils,

dit-elle, je te prie pourquoy te tourmentes-tu tant? Ha, pour l’amour de

Dieu, arreste-toy: laisse là ces pierres: quitte ces batteries! Il

semble à te voir que tu ayes une face de Diable, tant tu es deschiré, et

as la face toute plombée de coups.» Balde luy respond: «Voulez-vous, ma

mere, que je souffre qu’on me die que je suis bastard, un mulet, un

soüillon de cuisine, un fils de putain? Perdray-je ainsi notre commune

renommée? Y a-il un outrage pire que celuy-cy? Vous vous souciez trop

peu, ma mere, de l’honneur de nostre maison. Je me veux bien vanter que

je ne suis seulement si outrageux, que je n’aye bien aussi la puissance

de ronger le cœur à tous ceux, qui me voudront appeller bastard, ou dire

que vous estes putain. Mon pere Berthe est-il connu, pour l’honneur

duquel j’exposeray tousjours cent vies. Appaisez-vous, ma mere, je vous

prie: que vous sert de tant pleurer? Permettez que je m’exerce en ces

combats de fronde, afin que par cy après je m’exerce à choses plus

grandes. J’abbats autant de garçons, et les mets à l’envers, qu’il s’en

présente devant moy, n’ayant aucune force ny aucune reigle d’escrimerie

comme j’ay, et desjà on m’appelle Paladin, aucuns un Geant: car pas un

ne se peut parangonner à moy en la façon de guerroyer. Avant tous les

autres, je lance plus de mille cailloux: et neantmoins, ma mere, me

voilà sain et gaillard. Il se presente à moy des honnestes personnes,

qui prennent plaisir à m’apprendre, comme il faut que je me gouverne en

telles guerres, quand ils me voyent deliberé, et que je m’appreste de me

trouver à telles meslées pour faire à coup de pierres, de baston, ou de

poing. Et nous nous devons resjouir de cette bonne fortune plus que de

me voir mener des chevres aux champs, et vous, des oyes.» Balde parloit

à sa mere avec si bonne asseurance, qu’icelle pleuroit et rioit tout

ensemble.

Cependant un jour vint que la ville de Mantoüe estoit toute confite en

joye. Ce jour fut le premier de May, auquel dès le matin chacun fait

planter devant sa maison de hauts arbres et rameaux, lesquels on nomme

May, à cause du moys. Le peuple suit les charettes par les ruës,

chargées de tels rameaux, lesquels sont tirez çà et là par des bœufs

couronnez, et ornez de longs festons de roses. Au dessus d’icelles on

fait un haut amas de feuilles d’oranges, de myrte, de lauriers, de brins

de marjolaine, de rosmarin. On y void toute espece de peupliers,

d’ormeaux, de chesnes, de lierre. Du haut pendent mille petits floquets,

et autres petites gentillesses faites de papier, qui au vent sont

poussées çà et là. Au dessus de ceste mommerie on void Cupidon ailé, qui

est un enfant bandé par devant les yeux, lequel detache de son arc

plusieurs flesches d’un costé et d’autre. Une troupe de filles suivent

après, portans leurs cheveux tressez et couronnez de fleurs. Icelles

portent en des paniers des œufs, et vont chantant par la ville.

Balde, se meslant parmy telles bandes, chante comme les autres, et,

voyant qu’on partageoit ces rameaux, en voulut avoir sa part jusques à

un brin de fenoüil, et crie tout haut: «Vous me devez les premiers

honneurs; je veux estre de la premiere partie.» Et, après icelle, il

voulut encore estre de la seconde. Mais, arrivant de fortune près de

Sainct-Leonard, il entend plusieurs garçons faire un grand bruit pour

divers jeux à quoy ils s’esbattoient. Les uns avec des noix taschoient à

abattre une pièce d’argent, qui estoit assise sur le bout du manche d’un

cousteau fiché en terre: les autres jouoyent à la balle: aucuns avec un

foüet faisoyent tourner et promener le sabot: autres avec la course

sautoyent à trois pas et un saut. Balde jette incontinent son casaquin à

bas, et, estant en chemise, commence comme les autres à sauter. Mais il

feint ne pouvoir franchir la marque, et fait semblant de ne pouvoir

tenir son pied en l’air; et, ayant un peu serré la boucle de sa

ceinture, et osté ses souliers, et quitté son bonnet, ayant retenu le

cordon, lequel en façon de bande lui reserroit ses cheveux, commence à

prendre sa course si legerement, qu’à grand peine pouvait-on voir sur le

sablon aucun vestige de la plante de ses pieds; et asseurant fermement

le pied droict, et courbant le gauche, sembloit estre eslevé en l’air

comme un petit aigneau, ou comme un chevreau, qui à la sortie de

l’estable court, et fait mille bonds sur l’herbe. Du premier saut, il

s’advance de six brassées: le second est plus court, mais plus ferme: et

au troisieme, joignant les deux pieds ensemble, se lance en l’air et

outrepasse bien loing la marque. Les autres, voiant la marque advancée

si loin, ne veulent plus s’y efforcer: et les hommes, qui estoyent là

présens, admirerent fort la force de cet enfant, jugeant qu’en luy

estoit la dexterité et adresse d’un Paladin.

Autres, qui estoient plus grands, le defient au jeu de la bale, de ceste

bale, dis-je, qu’on a accoustumé d’enfler avec une seryngue. Balde assez

par force se met de la partie. On luy donne un brassart, il l’accommode

à son bras droict, et sur la main: il se presente à jouër: on fait

partie avec telles et telles pactions: et pour la victoire on accorde

une couronne de fleurs, qui seroit adjugée aux victorieux par le peuple,

qui estoit là present.

Toutesfois, chacun tend à tromper Balde, lequel de sa part y alloit d’un

grand courage et d’un cœur royal, et jamais ne trahit aucun. Car tous

les enfans de la paroisse de Sainct-Leonard ne pouvoient endurer qu’un

petit villageois et poltron de Cipade eust la victoire; et emportast

l’honneur du jeu par dessus les jeunes enfans de la ville, fils des

meilleures maisons, comme sont les Passarins, Arlotes, et Bonacourssi.

Alors un plus hardi que les autres luy dit: «Je faits ce marché, que tu

ne pourras, Balde, rechasser la bale, si premierement tu ne mets argent

sur le jeu.» Balde estoit pauvre, et de honte la rougeur luy montoit au

front; car il n’avoit pas en sa bourse trente deniers. Il se resolut de

vendre sur l’heure à un Juif tout ce qu’il avoit sur le dos. Il jette sa

veuë sur tout ce peuple, pour veoir, si, entre des bonnets rouges et

noirs, il n’en apercevroit pas de jaunes. Il n’en veid pas seulement un,

mais cinq, mais huict, mais plusieurs teints en ceste couleur. Car

Mantouë n’est point sans des Badanages et Patarins. A iceux il offre son

saye, sa cappe, et sa chemise. Plusieurs donnent à ces Juifs asseurance

pour luy. Balde commence le premier à joüer: il estend la main gauche,

et avec la droite serrant fort son brassard, en se mocquant, crie:

«Jouez!» Puis, courant au devant de son compagnon, qui rechassoit la

bale, et la recevant, la rejette en haut d’une telle force et adresse,

qu’on la voyoit pirouëter en l’air. Toutefois il la jette, ny trop haut,

ny trop bas, et ne la jette, comme on dit, au dessus du clocher. Ainsi

cette bale est poussée çà et là, et Balde la considere de l’œil venir à

soy; et se plante pour la recevoir, et la rechasse dextrement, gaignant

la premiere chasse, et aussi la seconde: et plus on la lui envoyoit plus

fort, et plus loing la renvoyoit, et sans cesse, et sans aucune relasche

ne falloit d’outrepasser le but prefix: et avant que Phœbus se fut aller

coucher en la mer, Balde meit de gaing en son escarcelle huict carlins

de cuivre et reprint son manteau, son bonnet, et s’en alloit gaillard

pour dire à son pere Berthe et à sa mere le gain qu’il avoit fait. Mais

un jeune garçon de bonne maison, qui estoit du pont d’Arlote, ou du pont

de Macere, estant impatient d’avoir perdu la meilleure partie de ses

deniers, se leve, et, prenant sept ou huit de ses compagnons, court

après Balde, et luy jure, en maugreant, qu’il luy ostera sa bourse; ou

que, s’il ne peut l’avoir, il luy enlevera son manteau; ou que, s’il ne

peut avoir ne l’un ne l’autre, il luy rompra le col et l’assommera à

coups de pierre. Balde avoit jà passé l’Hospital, et estoit prez la

porte de l’Evesché, qui est toujours ouverte, et estoit desjà en la

grand’place de Sainct-Pierre pour de là le long du Pont gagner Cipade.

Là, cet enfant d’Arlote attrappe Balde, et le prenant de la gauche par

la gorge, et tirant de la main droite une daguette: «Rends-moy, dit-il,

mes carlins que tu m’as prins frauduleusement?» En disant ces mots, il

presente devant ses yeux la pointe de sa dague. Mais Balde soudain se

demesle d’avec luy, et d’une mesme vistesse prend la poignée de sa

daguette, et la luy arrache, et lui donne un si grand souflet sur la

joue, que la main y estoit toute marquée.

Incontinent les autres garçons se tiennent ensemble, et amassent soubs

leurs habillemens de gros cailloux ronds. Balde, pour se garantir de

tels coups, tourne à l’entour du bras son manteau au lieu d’un bouclier.

Les pierres, les cailloux volent, et morceaux de tuilles sont jettez,

bruyans aussi fort comme si c’estoient harquebuzades.

Balde se retire, en combattant, soubs le porche de Saincte-Agnés, de

peur que ses ennemis le veinssent assaillir par derrière. Puis, il se

range en un coing d’où avec cent piques on ne l’eust sceu tirer. On luy

jetta là une gresle de pierre; mais, estant agile, tantost il saute à

gauche, tantost à droite, evitant par ce moyen avec son agilité toutes

ces pierres, comme le pilotte expert en son art en faisant son voyage

sur mer, voyant devant luy les ondes eslevées ainsi que montagnes,

n’abandonne pour cela le timon, ne perd son entendement; mais eguise son

esprit, et donne ordre par son art à fendre les ondes, faire tenir son

vaisseau ferme sur icelles: ou les éviter. Ainsi Balde, voyant ces

pierres venir droict à luy ou par haut, ou par bas, maintenant baisse la

teste à gauche, et à droite, maintenant ouvre les jambes, ou en leve

l’une, ou la met sur l’autre. Et, par ce moyen, il evite quelquesfois en

un instant plus de cent coups de pierre. Ce combat dura plus de trois

heures, et le peuple, qui voyoit cette querelle, s’en emerveilloit fort.

Or le Capitaine, et le chef de ces assaillans, ayant le cœur despit,

vouloit faire la sepulture de Balde entre ces tuilles et tuilleaux,

qu’on luy jettoit, et s’advance fort sur luy. Balde luy crie:

«Arreste-toy: si je te romps la teste, que sera-ce? Ce sera à ton dam,

je t’en avertis.» Mais ce poursuivant ne se soucie de ce qu’on luy dit,

et ne prend garde s’il estoit suivi de ses compagnons.

Alors Balde ne l’advertit plus de prendre garde à soy; et, sans se

soucier du saye et du bonnet de velours qu’avoit l’autre, prend une

grosse pierre, et luy lançant en l’estomach d’une violence aussi grande

que si elle eust esté jettée avec une fronde, le met par terre, et

pense-l’on soudain, qu’il soit mort; dont les autres garçons estonnez

monstrent aussi tost les talons.

Balde n’arreste gueres non plus en place, et se detraque par cy par là

jusques à ce qu’il se veid seul, et maistre de la campagne, où lors il

reprint haleine, et, marchant plus à loisir, tiroit droit à Cipade. Il

advint qu’un certain vassal, et subject de cet enfant qui avoit été

ainsi griefvement blessé, ouit ce bruit et clameur: ces vaultneans de

sergens l’appeloient Lancelot: mais ceux qui ont eu meilleure

connoissance de ce faict, le nomment Slandegnoque, qui veult dire

_lancebeignets_. Cet homme estoit d’une corpulence fort difforme et

ressembloit à Manbrin le geant, n’ayant qu’une petite teste de linotte

sur de grosses epaules: et eust-on dit que ce n’estoit point la sienne

propre, mais une qu’il eust emportée au gibet. Ce compagnon estonnoit

tout le monde par parolles, estoit un bravache, un mastin, un

tailletout, lorgnant tout de tort et de travers. Il monstre le poing,

puis desgaine sa dague, et entourne son manteau au bras. Cestuy-cy avec

ses braveries poursuit Balde, et en courant crie: «Prenez le larron,

qu’il n’eschappe! Prenez ce pendart, qui a rompu et cassé la teste au

conte Janorse!» A cette rumeur, le peuple, qui se trouvoit à la

rencontre, tasche à arrester Balde. Il est prins incontinent. Mais aussi

tost il se desveloppe d’eux, comme fait l’anguille qu’on ne peut pas

retenir aisement. Lancelot toutefois court tousjours après, comme fait

un mastin après un gentil lievre, ou comme un asne après un chevreuil,

ou bien comme un gras bœuf, qui tasche à course d’abatre le cerf. Balde,

estant sorti les portes de la ville, à un traict d’arc d’icelles,

rengaine son espée, et s’efforce de gagner le logis. Lancelot,

deplaisant au possible, à force de courir, met la main sur le dos de

Balde, comme le mastin, qui se jette laschement sur un petit chien.

Balde, se representant soudain les chevalereux faicts de Roland, roule

sa cappe à l’entour du bras gauche, et de la droite tire son estoc, et

en fourre la pointe dedans le nombril de Lancelot. J’ay veu autrefois

abbatre par le pied un grand arbre pour raison de son ombre, qui nuisoit

par trop aux bleds qu’on semoit auprès: mais iceluy ne faisoit pas plus

de bruict en tombant, comme feit cet homme grand debrideur de pain en

son vivant. A grand’peine Balde avoit-il peu tirer son espée du ventre

de Lancelot, qu’il void une bande de sergens accourir vers luy. Ce qui

luy fait redoubler le pas, et en galoppant gaigne enfin la maison de sa

mere. Balduine, voyant son enfant tout en sueur, et estant toujours en

crainte et en peur de son fils, autant que peut estre le lievre, une

couleur plombée luy venant au visage, s’écrie: «Où fuy-tu? D’où

viens-tu? Qui t’a fait ainsi courir? Di-moy, gentil danseur, dy, jeune

poulain? Pourquoy, malheureux, me fais-tu tous les jours mourir?» Balde

luy respond: «Voulez-vous que tousjours j’endure mille torts, qu’on me

fait? que je boive mille hontes, mille travaux, qu’on me donne? Suis-je

un asne pour ainsi exposer mon eschine à estre grattée par des polirons

et maroufles? Je ne me soucie gueres de parolles frivoles: parlent qui

voudront parler, je n’endureray jamais une seule chiquenaude, ny qu’on

me touche du seul ongle. Du dict au faict il n’y a pas grande distance

pour moy: que les hommes causent, babillent, fiantent, je ne les estime

pas plus que pulces: je ne crains pas les chiens, qui jappent et

abbayent de loing. La peau ne se deschire point par seules baveries.» La

mere luy dit derechef: «Mon fils, tu ne sçais pas le proverbe, tu ne

sçais pas que le grand poisson engloutit le petit. Ne va plus à la

ville, et ne vueille delaisser ta mere: car je t’asseure que si tu ne

laisses ces querelles, ces combats, ces batteries, que tu vivras peu.»

Balde luy respond: «On ne peut mourir qu’une fois, et n’y a moyen de

resister au destin: on n’y peut rien apposer au devant. Que sert de nous

rompre icy la teste après tant de raisons, puis qu’un chacun a son heure

bornée? Mais, je vous prie, ma mere, ne vous tourmentez tant: le Diable

n’est si laid comme on le figure.» Pendant ces propos, il regardoit

souvent derriere soy, dont la mere entre en soupçon de son faict, et se

travaille grandement en son ame. Voicy le Prevost accompagné de ses

sergens, qui entre en la court de Berthe, et commande de prendre Balde,

et le lier avec cordes pour mener devant le Juge, s’esmerveillant

grandement, et tenant à grand miracle qu’un aussi petit enfant avoit peu

tuer un geant. Berthe pour lors estoit absent de la maison, il y avoit

desjà un long-temps. Balde, ne se voulant laisser ainsi prendre, donne

de son espée en l’aine d’un sergent, coupe le bras gauche d’un autre; et

voulant un d’iceux s’advancer sur luy pour le saisir, il luy donna un

vilain revers. Ho! pensez quelle estoit sa pauvre et craintive mere, le

voyant entre tant de sergens, entre tant d’espées nuës! Elle le jugeoit

mort, et taillé en pieces; mais cette femme miserable et malheureuse

saisie de si grandes douleurs, le cœur luy refroidit si fort, qu’il

estoit en glace. «Ha!» s’escria-t-elle, par quatre fois, et appela à

haute voix Guy, donnant un suject de descrire sa fortune par une

histoire tragicque: laquelle, estant descenduë d’une si grande race,

perd ainsi miserablement la vie, sortant pour lors, de duëil et d’ennuy,

son ame hors de son corps: et voilà quelle fin donna l’Amour à une telle

Princesse. Cependant toute la bande de ces sergens, s’estant jettée

ensemble sur cet enfant, l’arresterent; et estant bien garotté, l’un

d’entr’eux le portoit sur son dos: mais ce garçon se secouë, se demene,

taschant à rompre, ou desnoüer ses cordes, se travaillant en vain: car

les cordes, qui pouvoyent arrester un taureau, estoient celles avec

lesquelles ils avoient lié cet enfant de sept ans. Or, estant la cholere

naturelle grande en luy, il prenoit avec les dents le col et les

oreilles de celuy qui le portoit. De fortune, à l’heure mesme, arriva là

le joyeux Sordelle, qui de Motelle revenoit à la ville. Iceluy, ses gens

marchant devant, estoit à cheval, estant desjà d’aage, non toutefois

encor debile pour sa vieillesse. Il n’avoit encor perdu aucune dent, il

ne crachoit point des huitres, ny ne jettoit des cailles par derrière.

Il advise cet enfant lié par les pieds et par les mains, lequel avec

tant de tumulte on menoit devant le Juge, en la forme et maniere que ces

malotrus de Troyens au temps passé trainoient Sinon au Roi Priam. Iceluy

arreste sa haquenée, et fait commandement à ceste trouppe de demeurer,

et à ces sergens, s’estonnant fort d’en voir d’iceux blessez, et

s’enquiert d’eux l’occasion, s’esmerveillant comme un enfant, à

grand’peine pouvant encor parler et cheminer, fut ainsi lié comme un

larron, et comme un meurtrier. Le Prevost luy compte tout le faict: mais

cet enfant, ayant tousjours un hardy courage et bonne parolle, parla à

Sordelle en cette sorte: «Mon gentilhomme, je vous prie, que vos

oreilles daignent ouyr en peu de mots la cause d’un pauvre orphelin.

Nostre differend ne sçauroit estre vuidé par devant un meilleur Juge. La

renommée de Sordelle est notoire à tout le monde, qui pour le zele de la

justice mesprise tout or et argent.

«Dictes-moy, Seigneur Baron, premierement si contre tout droit aucun

vous voulut enlever la bourse ou la cappe, la lairriez-vous ainsi aller?

Il y a bien plus fort, si aucun vous assailloit en pleine ruë, vous

menaçast, et, qui plus est, voulut vous mettre l’ame hors du corps,

voudriez-vous endurer ce faict, et retenir vos mains jointes

ensemblement par courtoisie, et faire d’icelles, comme moy enfant je

fais, quand je benis la table avant disner? Seriez-vous tel, qu’on vous

feit ainsi une barbe de foin? Il y avoit un facquin, auquel je n’avois

fait aucun desplaisir, et vous prie m’en croire, et ne luy en eusse

fait, s’il ne m’en eust donné le premier. Il n’a pas eu honte de me

poursuivre plus de trois mille pas, en intention de m’oster la tête de

dessus mes espaules. Pourquoy Nature donne-t-elle des pieds à l’homme,

un cœur, une main? Je m’eschappois de luy à courir; car les pieds ne

sont que pour cela. Mais, voyant que je ne pouvois eviter par ma course

sa rage, je m’asseure le courage, ainsi qu’avec iceluy nous surmontons

tout peril. La main, qui sert de ministre au cœur, que feroit-elle alors

en une necessité si urgente? Perdroit-elle le temps, sans gratter sa

rongne, et chercher au soleil des poulx en teste? Donnez-en jugement

selon vostre bonne equité: vous sçavez les ordonnances et statuts de la

Table Ronde. Si j’ay tort, qu’on me donne la peine: si aussi j’ay

raison, vous m’adjugerez le droit comme equitable Paladin.» Ce Baron fut

fort emerveillé des propos de ce jeune enfant, et soudain pourpensa en

luy-mesme qu’il seroit un jour un vaillant personnage. Puis, dit à ces

sergens: «Il n’y a soubs le ciel personne qui soit de moindre valeur que

vous. Quelle honte est-ce cy? Tost, à qui est-ce que je parle? Ostez ces

cordes à cet enfant, et ne vous en faites point dire deux fois la cause,

afin que n’appreniez, qui est Sordelle.» Le Prevost lui dit: «C’est

nostre charge d’obeyr au Senat, et ne faisons ne plus ne moins que

portent ses commandemens.» Pendant ceste controverse, au bruit d’icelle,

le peuple s’amasse de toutes parts. Sordelle voulant bien conserver son

honneur, et ne s’attaquer autrement avec cette canaille de sergens, il

se tourne vers aucuns citoyens là presens, et avec soubriz dedaigneux

tint ce langage: «Ces sergens-cy sont grands poltrons, et rien que

pouilleux: ce sont gens dignes de mourir avant que naistre, afin qu’ils

ne mangeassent point aussi le pain, et avallassent aussi le vin sans

l’avoir merité.

«La coustume de ces sergens n’est pas de combatre contre quelqu’un,

s’ils ne le voyent sans espée. Car, si aucun leur fait teste se

preparant à tirer l’espée, incontinent ces coquins se retirent comme

font les poulets voyant le Faulcon. Mais, si un pauvre homme va de nuict

par la ville, et porte avec soy, ainsi qu’est la coustume, quelque peu

de lumiere, que font ces larrons, et avaleurs de merde? Ils envoyent un

des leurs devant, pour tuer la lumiere de cet homme, et luy arracher sa

lanterne. Ce fait, ces vautneans tirent leurs espées de plomb, et

faisant sonner leurs boucliers, environnent ce pauvre homme degarni

d’armes, le despouillent, le volent, et luy lient les mains: mais, s’il

leur donne en tapinois ce qu’il a peu embourser de monnoye pour sa

journée, ils laissent aller ce misérable garni seulement de cholere, ne

luy demeurant aucun denier qu’il avoit gaigné tout le jour à battre la

laine, ou tirer de l’estain pour se sustenter, et sa petite famille. Le

Prevost, pour luy faire perdre manteau, chausses, et chemise, le menace

de le mettre entre les mains du bourreau. Telle faute vient des Juges,

lesquels doivent envoyer au gibet tels larrons, nettoyer les chemins des

assassinateurs, faire mourir et exposer par quartiers les voleurs et

guetteurs de chemins, y estant excitez par la voye de justice, et non

pour farcir leurs ventres et amasser de l’or.

«O combien voyons nous de pauvres personnes qui n’avoyent rien, et qui

n’avoyent un sol en bourse estre pendus au gibet! Nos ministres de

Justice n’ont point toutesfois à present cet esgard: car, pendant qu’ils

succent leurs bourses et espuisent les escarcelles, ils secondent les

malheureux deportemens de leurs ministres. Ils ostent l’espée à la

Justice, brisent ses balances, chient sur le Droict, et tournent le cul

aux loix. Ha! combien ceste canaille de sergens meriteroit mieux estre

menée au gibet, que ceux-là qu’ils y menent! He! pourquoy donne-on

permission à tels chiens de porter espée, estant defendu aux autres d’en

porter à leurs ceintures? Le Prevost, les sergens, portent seuls des

armes pour desgager et voler les personnes. Aussi, les vaillans hommes,

et ceux qui sont de bonne maison, ne veulent aujourd’huy porter espée à

leur costé, de peur qu’on les estime sergens. S’ils vont prendre quelque

malfaicteur, ce ne leur est assez de l’arrester, mais soudain le volent:

l’un prend le manteau, l’autre se saisit du bonnet, un autre le

casaquin, leur estant d’avis qu’à eux seuls le vol est permis. Il n’y a

au monde impieté plus cruelle. Ils sont instituez pour chastier les

meschans: mais, estant insatiables, ils tuent les hommes soubs le

manteau de justice: et avec le sang et la vie emportent le bien. Au

contraire, ceste canaille avaleuse de pain, quand la jeunesse courageuse

s’esbat de nuit allant çà et là cherchant compagnie, ou donnant quelques

aubades à leurs amoureuses avec le luth; ces sergens-cy, oyant le son

des cordes, et avec le chant un _frit frit_ de leurs armes; et voyant à

une petite lumiere reluire leurs jacques, ou cuirasses, ou rondaches,

incontinent ils se retirent à quartier, et courent comme beaux diables,

disans en eux-mesmes: Il n’y a rien ici à gagner pour nous.»

Sordelle, ayant fait ce discours, commanda derechef à ces satellites de

lascher Balde. Le Prevost soudain luy obeist, fait destacher les cordes,

et ne se le fait dire trois fois. Et puis se retire, n’aiant jamais eu

la hardiesse de faire recit au Senat de cet acte, de peur d’en estre

reprins. Balde ayant un gentil naturel, un cœur doux, et un bel esprit,

un courage asseuré, une bouche diserte, remercia ce Baron fort

courtoisement: et autant qu’il proferoit de parolles, c’estoient autant

de pierres precieuses. Sordelle le print en très grande amitié, et eust

promptement envers luy telle affection que sans s’en enquerir

d’avantage, il tourne le derriere de sa hacquenée, et commande à ses

varlets de le monter en croupe derriere luy pour l’emmener chez soy.

Mais Balde, prenant pour un courage vil qu’on le montast ainsi en croupe

avec l’ayde d’autruy, incontinent avec un saut, en ouvrant les jambes,

se jette assis sur ceste croupe, dont ce Baron fut encor plus esmeu

d’affection envers luy. Il l’emmene en sa maison, et le fait habiller

proprement, se servant de luy au lieu de page. Il n’en trouva point de

plus diligent, fut pour nettoyer de bonne heure au matin les robbes de

son maistre, ou pour verser à boire, ou aller par la ville faire mille

affaires. Or le soleil, pour se coucher, se laissant devaler du haut du

ciel, la nuit commençoit à apporter ses tenebres sur la terre, et Gose

endormie ronfle à bouche ouverte.

Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.] · 第 24 / 53 题