Phebus avoit jà lasché hors de l’escurie de l’Ocean ses chevaux, et,
tenant en main les resnes, les faisoit monter vers le Ciel: les habitans
de la ville commencent lors à se lever, n’estans encore bien delivrez du
vin du soir. La plus part à leur lever baaillent, estant leur estomach
chargé de la crapule. Toutefois peu à peu chacun selon la coustume se
range à son affaire. La cloche appelle les Escholiers à l’étude: le
Courtisan, monté sur sa hacquenée, va au Palais du Roy: l’Advocat court
à l’Auditoire: le Medecin, trottant par la ville, va contempler les
urines[32]: le Notaire prend la plume pour escrire choses
Maccaronesques: les Boulangiers se rangent à leur four: les Mareschaux à
leurs forges: le Barbier commence à esguiser ses rasoirs. Mais le Roy
avec sa Court s’achemine vers l’Eglise, et fait ses prieres envers les
saincts et sainctes pour soy, et pour les siens, pendant qu’en peu
d’heure la Messe se dit. Icelle achevée, et s’en retournant au Palais,
on luy vint dire et annoncer cette triste nouvelle, et de laquelle il
n’avoit eu aucun soupçon premierement, et par dessus laquelle il n’eut
sceu recevoir un plus grand ennuy, en l’asseurant que Guy avoit emmené
sa douce fille. Sur quoy sa face soudain se tourna en semblance de
marbre blanc, et demeura en place comme une souche, si grande fut la
force de son estonnement. Quand toutefois il eut reprins son
entendement, il jugea bien que tel acte estoit lasche et vilain, commis
sans aucune occasion par un sien vassal plein d’ingratitude. Et, pensant
à une si enorme faute, l’ire et la cholere s’amassent en luy, et la
douleur qui luy pressoit le cœur ne faut à lui donner la volonté de se
venger. Incontinent donc il fait mettre aux champs huict bandes d’hommes
armez, pour par diverses voyes s’aller mettre aux passages, et aux
frontieres, et visiter les ports. Puis, par toutes les Villes,
Chasteaux, Bourgs, Bourgades, et par toute la France, faict publier des
Edits rigoureux, dont un chacun s’estone, et mesmes les amis de Guy,
ausquels n’eust pas fallu beaucoup d’estoupes pour leur boucher le cul.
Mais enfin tout le soing, tout le travail, et toute la diligence qu’on y
peut apporter, fut pour neant, et les uns et les autres s’en reviennent
rapportans la cornemuse au sac, comme dit le proverbe; car Guy ne se
peut retrouver. Il ne faut point dire comme le Roy mordoit sa chaine, et
rongeoit ses ongles avec les dents. Il envoye en Italie (soubs pretexte
d’autre chose) des espions, par l’Allemagne, par la Poulongne, par le
pays d’Hongrie, et par l’Espagne. Il commande aussi d’aller en
Angleterre. Mais tous enfin reviennent vers le Roy, sans avoir fait
aucune rencontre de ce qu’ils cherchoient. Sa Majesté, tombant en un
désespoir, se vouloit tuer, ou se couper la gorge, ou s’estrangler avec
un lacz. La fortune guidoit ces malheureux amans, et voulut bien les
porter couverts de son vestement. Iceux avoyent jà oultrepassé les
Alpes, sans estre retenus par aucune lassitude. Y a-il aucun travail,
qui puisse lasser Amour? Enfin ils entrent en l’heureux pays d’Italie,
estant fort mal vestus en façon de vestemens de gueux, de peur qu’un
espion descouvrit ces pauvres gens pour gagner le salaire promis à celuy
qui les descouvriroit, qui estoit de sept mille escus. Balduine, qui
n’agueres estoit portée en litiere dorée entre des Comtesses, Marquises,
et Duchesses, maintenant misérable, chemine de ses pieds delicats sur
les pierres et cailloux, ayant desjà sous la tendre plante de ses pieds
des empoules. En cet habit ils descendent en la plaine de Lombardie:
passent Milan, Parme, et la petite contrée de Resane, et entrent dans la
courtoise ville de Mantoüe: Mantoüe, dis-je, qui autrefois a été bastie
par les Diables Mantois. Icelle pour lors estoit languissante sous
l’inique tyran Gaïoffe, extraict et conchié d’une lasche famille.
L’entrée de cette ville est la porte qu’on surnomme de Lyonne. En icelle
se tenoit lors Sordelle, Prince de Goit, et Baron de Volte, et qui
possedoit tout le territoire de Caprian. Cestuy-cy avoit autrefois gagné
en duel et en plusieurs tournois mille prix, tant par les Gaules, par
les Allemagnes, par les Espagnes, que par tous les Royaumes des tyrans,
depuis le Rhin jusques à l’Empire du Sophi. Mais iceluy, pour lors
estant parvenu en un aage fort caduc pour le grand nombre d’années qu’il
avoit, et estant chastré, ne faisoit plus que donner conseil aux autres.
Guy, entrant avec sa pauvre femme, apperçoit Sordelle estant encor fort
membru, et se tenant lors debout devant la porte de son beau et haut
Palais, auquel autresfois les descendans de l’ancien Grignan avoient
fait leur demeure. Incontinent Guy recogneut son compagnon d’armes ayant
esté ensemble en plusieurs batailles contre les Turcs et les Mores: mais
toutefois, ne voulant se faire cognoistre à luy, se destourne, et,
baissant le visage, prend soudain la ruë, qui tire à la porte de S.
George, et par icelle sort de la ville. N’ayans faict gueres plus d’un
mille, ils se trouvent d’aventure près d’une grande ville, presque en
grandeur pareille au Cathay, et, pour le trafic des deniers et
marchandises, ressemblant à Milan; laquelle on appelle Cipade, pour
estre située au delà du Pade, autrement dit Po. Icelle, à l’occasion de
ses grands Paladins, fait retentir sa renommée jusques au ciel, traverse
tout le monde, et descend jusques au Royaume des Diables. Mais, combien
que d’icelle fussent sortis mille vaillans personnages, soit pour gagner
le prix des tournois, soit pour combattre à cheval, ou à pied, Cipade
neanmoins a tousjours esté douée de meschans. Veronne donne grande
quantité de laine de ses brebis et moutons; Bresse tire force fer de ses
montagnes; Bergame engendre des hommes avec la gorge grosse et pendante;
Pavie assouvist Milan de porreaux et de choux; Plaisance fournit tous
les pays de ses formages; Parme produit des grosses citroüilles et gros
melons; Resan nourrit de bons courtaux; Mantoüe nourrit des bonnetiers,
des carpes limoneuses. Si tu veux manger des poids et faseols, va à
Cremone; va à Cresme, si tu veux employer la fausse monnoye; Boulongne
engraisse les bœufs; Ferrare grossit les jambes; il n’y a Modenois, à
qui la teste ne soit fantasque; autant qu’il y a de mouches en la
Poüille, autant Venise a de barques et gondoles; le Piedmont brusle tous
les ans mille sorcieres; le Padouan engendre des paysans pires que les
diables; la belliqueuse Vincenze nous donne des chats allegres et dispos
à sauter et grimper; le Chiogeos est plus apte au gibet qu’au navire;
Ravenne a en soy des maisons vieilles, et anciennes murailles; et Cervie
sale par le monde un nombre infini de porcs; et toy, Cesonne, tu ne fais
pas peu de proffit avec ton soulphre; nulle peinture se peut égaler aux
escuelles de Fayence; la vallée de Commachie fournit de très-bonnes
salades confites; entre les Ceretans Florence porte ses vanteries; Rome
ne cherche que les morceaux frians, et qui facent lecher les plats;
autant qu’on voit de Barons par le Royaume de Naples safraniers, autant
la larronnesse Calabre luy fournit de larrons; autant d’enfans que
Gennes procrée, autant de testes aiguës façonne la sage-femme; Sienne a
tousjours eslevé de belles filles; Milan n’est jamais sans bruit en
toutes les ruës pour le martelage des artisans, pendant qu’ils forgent
des boucles pour des sangles, et qu’ils percent des esguilles; ceux qui
mettent des clous aux souliers, et rabillent des savattes: ceux qui
couvrent les maisons de chaume ou ramonnent les cheminées sont
Commaschiens ou Novarois: mais la très-renommée Cipade, de laquelle à
présent j’escris, a tousjours eu en abondance de la riche marchandise de
meschante canaille. En ce lieu donc Fortune guida les pauvres amans, et
ne voulut les conduire vers de semblables larrons; mais la premiere
rencontre qu’ils feirent, pour se loger en entrant, fut la maison de
Berthe, comme on dit surnommé Panade. Ce Berthe estoit un paysant et
venu d’un cuisinier, et estoit tant courtois, tant guay, et gaillard
qu’il n’y avoit aucun qui fut si gay, si courtois, et gaillard que luy;
et combien qu’il fut citoyen de ville, il n’avait eu femme, et n’en
avoit, et ne se soucioit pour lors d’en avoir, de peur que chassant les
mouches de sa teste il ne rencontrast des cornes, et qu’il luy fallut
porter et endurer un taon soubs la queuë, qui, le tourmentant par trop,
lui feit rompre le col. Toutes ses delices, et tous ses joyaux
n’estoient que son jardin, et neuf brebis, avec sept chevres, une vache,
un asne, un porc, une chatte, et une poule; de là dépendoit toute la
substance de son labeur, avec laquelle il cherissoit tous les bons
compagnons et les passagiers, d’une face tousjours riante. Guy voyant le
soleil s’aller coucher soubs les eaux, et loger ses chariots avec les
grenoüilles, une honte de demander à loger gratis luy rougist soudain le
visage. Mais cet ennuy luy apporta moins de douleur, d’autant qu’Apollo
s’esvanoüissant luy couvroit ceste honte par l’obscurité suivante.
S’encourageant ainsi soubs la brune, il entre hardiment en la court, qui
estoit fermée tout autour de murailles faites de terre et gazons meslez
avec de la paille. Le mastin du logis commence à abbayer, et avec son
baubau appelle son maistre, lequel avoit desjà fermé l’huis de sa petite
chaulmine. Iceluy sort dehors à l’abboy de son chien, tenant en sa main
droite une cuillere, et de la lumiere en la gauche; car lors il escumoit
le potage, qu’il preparoit pour son souper. «Ne voulez-vous pas, dit-il,
ce soir loger avec moi? Entrez, je vous prie, ce que j’ay est commun à
un chacun.» En disant ces mots, il les emmene au-dedans de son logis, et
referme la porte, et approche du feu deux sieges faits en forme de
trepié, sur lesquels il fait asseoir Guy et sa femme, les voyant fort
las. Pour lors il parle peu à eux; car le temps n’estoit pas de parler
beaucoup, et quand il voioit son hoste avoir faim ou baailler, il avoit
accoustumé entre autres propos de lui dire: «Mangez quand vous avez
faim, ou dormez quand vous baaillez: après que vous aurez remply votre
panse, ce sera à vous à causer, et quand vos yeux seront saouls de
dormir, estendez la peau; ce sont les preceptes que les asnes ont meslé
parmi leurs statuts.» Ainsi Berthe, comme s’il eust été muet, sans tenir
autres propos à ses hostes, donne ordre à leur préparer à soupper, et
faire tant qu’il en ait au moins pour trois. Il y avoit pendu à un clou
un panier à son bas plancher contre un soliveau. D’iceluy il prend six
œufs, desquels il y en avait trois, qui estoient frais. Il en met trois
sur la cendre près le feu, pour, après avoir iceux sué, les tirer encore
mollets, afin de les humer. Il casse les trois autres pour en faire une
omelette: ce fait, il sort, et ouvre une despense secrette, en laquelle
la chatte avoit accoustumé de se cacher, et se tenir là à l’aguet, pour
lecher et fripper quelque escuelle; de là il prend une poignée de petits
poissons, qui sont fort communs en la riviere de Mince, laquelle
environne la ville de Mantouë. Toutefois les grandes annales de Cipade
contiennent que Berthe n’avoit pas pour lors des ables et verons, mais
que c’estoient des gardons: avec iceux il mesle des grenoüilles qu’il
avoit peschées avec un apast. Balduine considerant que Berthe ne
pourroit accoustrer ensemble tant de viande, si elle ne luy aidoit,
estant de son naturel fort courtoise, elle se leve de devant le feu, et
non desdaigneuse de mettre la main à la paste, toute gentille, prend ces
petits poissons, œilladant joyeusement son Guy, comme si elle parloit à
luy par un seul signe, et lui disoit tels propos: «Et moi, qui suis
fille de Roy, que manie-je maintenant?» Elle se desgante, et rebrasse
ses blancs et delicats bras; elle prend le cousteau, et escaille ces
poissons, les vuide, et jette la panse; puis, escorche les grenoüilles,
comme si elle deschaussoit des brayes. Guy, la voyant ainsi embesongnée,
ne se peut tenir de rire, considerant une femme si illustre avoir si bon
cœur, et se monstrer si joyeuse contre la Fortune. Iceluy aussi, se
levant de son siege, fait pareille demonstration d’estre guay et
gaillard: et quittant tous les ennuis de si grans marrissons, qu’il
pouvoit avoir, il s’employe comme Balduine à donner ordre au souper.
[32] A l’époque où Folengo écrivait sa burlesque épopée, l’examen des
urines jouait un grand rôle dans la science médicale; de nombreux et
longs traités étaient composés à cet égard. Leurs titres
rempliraient ici un ou deux feuillets qu’on se dispenserait de lire.
Bornons-nous à mentionner le traité grec de Théophile, _de Urinis_,
dont il existe diverses éditions; les vers latins de Gilles de
Corbeil, _Carmina de urinarum judiciis_, publiés pour la première
fois en 1483, souvent réimprimés avec commentaires, et qu’un savant
docteur allemand a fait reparaître à Leipzig, en 1826, avec préface
et notes nouvelles.
M. Daremberg, dans ses _Notices et Extraits des manuscrits
médicaux_, 1843, signale comme inédits les ouvrages de Magnus, de
Tzetzes et de divers autres écrivains sur le même sujet.
Ajoutons que le _Fasciculus medicinæ_, de Jean de Ketham, plusieurs
fois réimprimé à la fin du quinzième siècle, renferme un traité
intitulé _Judicia urinarum_, et parmi les gravures en bois qui
décorent ce volume et qui sont dignes d’attention, comme étant les
premières qui aient représenté des sujets d’anatomie, on en trouve
d’abord une qui montre une foule de verres remplis d’urine.
Il amasse de la paille, qui çà et là dedans et dehors la maison estoit
espanduë, et rastelle quelques petits bouts de bois et esclats, qui
estoient soubs le cul du four, et les met au feu faisant une grande
flambe: de peur toutefois qu’un si grand feu ne se consomme trop tost,
il met dessus un poisle et fait boüillir de l’huille pour fricasser le
poisson. Balduine œillade avec une veüe basse son homme, et, estant
delivrée de melancholie, se prend à souzrire de tout ce qu’elle luy
voyoit faire, ne pouvant quasi retenir sa rate. Car, contemplant cet
homme, elle remarque combien il est mal propre à remuër telle poisle de
cuisine, lequel, malgré qu’il en eust, la fumée, la saleté de la
cheminée, le feu petillant, contraignoient de pleurer ses pechez.
Tantost il touche de sa main à son front, tantost à ses cuisses, et
autrefois il frotte ses yeux: car, pour l’ardeur du feu, le front luy
suoit à bon escient: il cache ses jambes l’une sur l’autre, y sentant le
feu trop aspre; et la fumée lui bouchoit les yeux: il mouche aussi son
nez, et est contraint maudire le bois verd, qui causoit telle fumée.
Balduine, riant davantage, voyant telle patience en son homme, y prenoit
grand plaisir. Guy, la voyant ainsi rire, luy dit ces mots: «Le sage
Socrates disoit qu’il y avoit trois choses qui chassoient l’homme et le
contraignoient sortir hors la maison: à sçavoir, le feu, la fumée et la
femme maligne.» Balduine soudain luy respond: «Ho, tu ne te soucies
toutefois d’oster ceste controverse?» Pendant telles joyeuses risées,
ils se brocardent l’un l’autre sans se mordre: Berthe se resjoüit aussi,
et approche du feu un petit banc à quatre pieds; il estend sur iceluy
une toüaille ou nappe faite de chanvre et d’estouppe, laquelle, selon le
parler de Cipade en matière de toile, on appelle trilise; sur icelle
pour une saliere il met une boëtte, en laquelle y avoit eu autrefois de
l’onguent pour la rongne, et pour chandelier, il accomode une rave
creusée par un bout, dedans laquelle il met une demie chandelle, qui en
bruslant perdoit une partie de son suif, se fondant et coulant le long
d’icelle. Il avoit aussi preparé une salade composée de plusieurs sortes
d’herbes, y jettant un peu de sel dessus et du vinaigre, et quelques
gouttes d’huille tirées du crezieu, lequel il reservoit pour seulement
rendre ses salades plus honorables pour ceux qui le venoient voir. Le
lict n’estoit pas loing de la table, et contre iceluy estoit un poinsson
de bon vin, qui ne sentoit aucunement le moisi. Il tire d’iceluy, et en
emplit une grosse bouteille, et la met sur la nappe: et, de peur
qu’icelle devint tachée de la rougeur du vin, il nettoye le cul de la
bouteille, et met dessoubs un tranchoir de bois. Puis il apporte du
pain, des noix, et un fromage frais, et met le tout sur la table. Enfin,
icelle se trouve garnie, et la barque est preste à sortir du port. Il ne
faut plus que mettre la main aux rames, prendre des cuilleres. Cela dit,
il fait un saut vers la cruche, avec laquelle un chacun lave ses mains,
et les essuyent avec le panneau d’un vieil rets et filet; et chassant et
envoyant à tous les diables leurs ennuys et soucis que ces amans
pouvoient avoir, ils s’assient eux trois à table, se gaudissant, et
raillant ensemble, et mangent promptement la salade; puis un chacun boit
dedans un escuelle, la vuidant entierement: car qu’y a-t-il plus
plaisant, qu’après avoir depesché une salade, exposer à la veuë des
estoiles le cul du verre? Cela expedié, dès la premiere rencontre, ces
vaillans hommes ruinent le reste en long et à travers: soudain à trois
coups les œufs sont humez. On ne sçait que deviennent les huit rosties
qui estoient en une escuelle; ils mettent en pieces cruellement les
dards ou gardons, et n’en veulent laisser un seul au plat, qui puisse en
renouveller la trace. Mais, ayans desjà le ventre mieux farci, pour
venir à l’omelette, ils laschent la boucle, et commencent à redoubler
leurs propos. Berthe enfin, avec une douce et amoureuse parolle,
commence et dit ces mots: «Tout ce que vostre Berthe a de bien en ce
monde, il l’emploie tousjours à la volonté des bons compagnons.
J’iucague les Roys, les Empereurs, les Papes, et Cardinaux, moyennant
que je puisse manger en paix mes petits appetits, et ciboules, et qu’il
me soit permis de donner à desjeuner du revenu de mes chevres à mes
compagnons. Je ne sçay qui vous estes, ny où vous allez, ny d’où vous
estes arrivez en ce gras et ample territoire de Cipade. Je ne veux point
m’enquerir, ni sçavoir les affaires d’autruy: Neantmoins vos habits,
vostre face, et votre langage, et ces parolles, ouy, tant bien, ma foy,
et autres semblables me demonstrent que vous estes estrangers. Mais, si
n’avez aucun bien, aucune maison, aucun fond, et si ne sçavez aucun
mestier, et n’avez aucune bouticque, et que Fortune vous aye rendu si
denuez de tous biens, tout ce que j’ay est à vous: vivez icy avec moi;
ma vache, mon asne seront à nous trois. Qui voudra manger, si je mange:
qui voudra tirer du laict, si en tire. J’ay cinq journaux de bonne
terre, desquels tous les ans je recueille quantité de divers fruicts,
des naveaux, des raves, des choux, des concombres, des citrouilles, des
porreaux, des febves nouvelles, des oignons, des aulx, des ciboules, et,
par sur tout, grande quantité de melons, dont je reçoy grand proffit,
aussi bien que de ma vache et de mon asne. Tout cela est au commandement
de vostre Berthe, mais pardonnez au mal parler de ma langue, je voulois
dire au commandement des bons compagnons, comme c’est raison. Entre les
gens de ce monde, il y a six mille sortes de volonté: l’un a peu de
bien, et encore ce qu’il en peut avoir, il l’abandonne à un chacun. Un
autre est avaricieux, ayant autant de revenu que Cosme de Medicis, ayant
aussi grand nombre d’écus que Augustin Ghisi. Il ne despend rien, il ne
donne rien, il espargne tout; mais, estant miserable et malotru, il
rapine, et vole ce qui appartient à autruy.
«Si j’eusse esté Roy, si Prince, si Duc, si Pape, quel contentement
d’esprit, quelle paix, et quel repos la Fortune m’eust-elle pu donner
plus grand que celuy que j’ay à present? Que pauvre homme est celuy, qui
estime le Turc, le Sophi, le Prete-Jan, le Soldan, Barberousse, le Pape,
le Roy, les Ducs, et telles riches personnes, estre plus alegres, plus
joyeux que moy, ny que les miens, ny que vous autres, et tels mendians!
Je mange en plus grande patience une gousse d’ail, que les Papes, ou
autres grands Seigneurs n’avallent leur coulis, et pressis de perdrix,
ou de chappons. Vous repaissez votre ventre affamé en plus grand repos
d’esprit d’un pain mendié, et beuvez d’un meilleur goust, par les huys,
mille restats de vin, que ne font aucuns, lesquels en esté, soubs leurs
bonnets de velours, et soubs leurs rouges chapeaux, boivent leurs bons
vins rafreschis en temps d’esté avec de la glace. La Caguesangue les
puisse emporter[33], le cancre les tuer, la foire les puisse tourmenter
de peur, et, doutans mourir pour avoir avalé de la poudre de diamant,
n’ayent le loisir et espace d’entrer dedans le ventre d’une mule fenduë!
Croyez que, si vous ne m’accordez ce contentement que je jouysse de
vous, comme de mon frere, et de vous, comme de ma sœur, je ne seray
aucunement content, et confesserez, qu’il n’y a aussi contentement plus
doux que cestuy-cy.» Guy fut longtemps estonné de voir une telle et si
grande courtoisie en cet homme; et à grande peine pouvoit-il croire ce
qu’il oyoit, et ne se peut persuader qu’iceluy fut descendu d’un paysan;
mais pense à ce qu’il doit faire, et gratte les resveries et pensées de
son suc; car, si la honte a souffert tant de belles offres, où
pense-t-il mieux pouvoir conduire son charriage? car Balduine estoit par
luy menée, comme une charrette, non seulement pour estre lassée d’un
long voyage, mais pour estre devenuë un gros et lourd bagage, estant
desjà icelle grosse d’enfant. S’il les accepte malgré luy, quelle plus
grande lascheté? Quelle tache plus noire, et qui par aucun savon ne se
peut effacer, que l’on voye le premier Baron de France, chef de tous
honneurs, et la gloire de tant de beaux-faicts, qui est le plus grand
Paladin du monde, prenne maintenant une trenche au lieu d’une espée, un
soc pour une masse? Pendant donc qu’il remue en son cerveau tels
discours, et qu’il ramasse, de-çà, de-là, plusieurs et diverses
fantasies; enfin ce qu’il jugea meilleur pour luy, et plus honeste, fut
par luy resolu, et arresté en son entendement. Sa volonté donc fut
d’aller seul chercher quelques pays à conquerir, ou par guerre, ou par
force, ou bien par quelques doux et paisibles moyens, et les gouverner
en telle sorte qu’il y peut establir seurement un Royaume pour soy, et
qu’alors il feroit à bon droit Balduine Marquise ou Duchesse, estant jà
née de sang Royal. Ayant aussi resvé après telles deliberations une
demie heure, il commença à parler ainsi: «Je suis, à la verité, tout
honteux, ô Berthe, et n’ay point l’esprit tel que je puisse trouver
aucuns propos propres pour vous declarer au moins la volonté bonne, que
j’ay de vous payer tant et si belle marchandise que vous m’offrez.
Regardez-nous, je vous prie, comme nous sommes mal chaussez, combien
deschirez, quels vous nous voyez à present, tels nous peignez; et ne
veuillez penser, que nous ayons autre terroir, que celuy que nous
trainons après nous attaché à nos souliers: et, toy, toutefois, qui
surpasses autant que Nature a créé d’hommes benings et courtois, et qui
as apporté du ventre de ta mere autant de gentillesse que d’amitié
envers les pauvres, tu chasses la faim d’avec nous, nous saoullant de
ton pain et de ton vin, et nous donnes tout ce que tu as, à nous,
dis-je, pauvres et miserables tout ensemble, qui n’avons pas un liard ni
denier, prests à nous voir mangez des poulx, et encore nous consoles par
tes douces parolles, si nous voulons demeurer maistres et de ta personne
et de ton bien. Que les Dieux, si aucun esgard ils ont envers ceux qui
donnent telles commoditez aux pauvres mendians, te veuillent recompenser
pour nous autres pauvretz! Pendant que le Pole menera autour du ciel les
huict spheres, et que Titan illuminera le monde empreignant les
estoilles, et sa sœur, pendant que la Mer engoulera tant d’ondes, et que
par ses vagues elle touchera au chariot de la Lune, la renommée de
Berthe Panade sera notoire à tout le monde. Partant, maintenant je te
jure, par tous les morceaux de pain, que les mendians ont mendié,
ausquels nous devons tous nos biens et Royaumes; que ainsi nous
puissions oublier quelquefois Berthe Panade, comme le Soleil oublie de
nous presenter tous les matins ses chevaux journaliers.» Ces parolles
courtoises et autres tels propos achevez, il se couche avec sa femme en
un lict de plume, et Berthe se va coucher au grenier au foin, ne
faillant aussi-tost de ronfler la bouche ouverte. Le jour jà approchoit,
et la lueur du matin, ensemble le coq desjuché chantoit par la place son
_quo quo quo_, et la poulle luy respondoit par son _que que que_, lors
Guy se leve, s’habille, et puis embrasse sa femme, jettant abondance de
larmes, et avec belles prieres la recommande à Berthe, jusques à ce
qu’il fut de retour par la grace de Dieu. Il veult, disoit-il, aller
visiter le S. Sepulchre, suivant un certain veu qu’il avoit fait: et,
ayant prins son manteau, son bourdon, et son chapeau, desloge. Ayant à
grande peine ouvert l’huys de la maison, Balduine tombe à l’envers
esvanouye, et devenue tout en glace, pour l’extremité de sa douleur,
semble comme morte, et vouloir jetter son ame dehors: Berthe soudain lui
deslasse le sein, mouille son visage avec de l’eau, et la remet en vie,
et peu à peu appaise son marrisson avec douces et gratieuses
remonstrances, et ne cesse de luy proferer aux oreilles mille parolles,
aussi douces que sucre. Balduine, estenduë sur le lict, le remercie
gracieusement, et le prie, et supplie ne luy vouloir desnier une seule
grace, s’il desire la conservation de son honneur, à sçavoir qu’il
veüille l’espouser, et qu’il ne desdaigne de recevoir d’elle un anneau.
«Ce sera le repos, dit-elle, de tous deux, et un doux soulagement;
m’espousant propre à enfanter des enfans, vous cognoistrez, que je ne
soüillerai point vostre honneur.» Les propos de ceste chaste Damoiselle
ne despleurent à Berthe, et s’y accorda, et promeit faire tout ce
qu’elle voudroit. Mais, voulant embarcquer une telle marchandise, il
pensoit en soy-mesme qu’il avoit besoing d’y employer premierement huict
jours au moins, et que c’estoit une matiere, laquelle meritoit estre
balancée et marquée au poids, et à laquelle il falloit s’acheminer par
posades, et avec pieds de plomb. Une chatte soudaine produit souvent des
chatons maigres et moribonds; qu’icelle, disoit-il, se repose cependant
cachée en la chambre; car, dit-il, il ne veut estre du nombre de ces
cornus, qui cherchent à engloutir de grands biens, la gueule bée;
plustost que de cognoistre les meurs de celle, qu’on leur veut donner
pour espouse, et lesquels ne se soucient aucunement, et ne font aucun
estat s’ils se lient par un neud marital à quelque diablesse, qui, par
ses bruits et clameurs, renverse sens dessus dessoubs toute la famille;
ou si, comme un autre Acteon, ils portent en teste un bonnet cornu.
Là-dessus il sort de la chambre, et va à l’estable, et deslie ses
chevres, son pourceau, son asne, sa vache, et ses brebis, et les meine
tous ensemble aux champs pasturer. Balduine demeure seule à la maison,
et ne peut appaiser ses larmes, son mary estant party, et soustenant
avec sa main sa teste toute pensive; voici arriver, que soudainement ses
boyaux commencent à se broüiller en son ventre avec une grande douleur:
car un accouchement la presse, et est contrainte de jetter hors de
haults cris; et Balde, non encore nay, luy tire, et jette de grands
espoinçonnemens, et eslancemens. Elle tremble fort, malgré qu’elle en
aye; tantost la pauvrette se jette d’un costé, tantost de l’autre, chose
qui estoit pitoyable à veoir. Elle n’a point de sage femme qui la puisse
secourir, comme est la coustume. Elle appelle pour neant ses servantes,
ausquelles elle souloit auparavant commander, ainsi que peut une fille
de Roi: mais elle les appelle en vain, et le chat veut bien respondre
_gnao_, mais non pas donner secours. Elle n’est point enfin tourmentée
sans raison, pendant que d’icelle veut naistre toute la force et
puissance des Barons. Tout ce qui doibt estre illustre, ou par lettres
et sciences, ou par Mars et par la guerre, ne sort pas aisement du
ventre de la mere: et, outre la coustume, vient au monde avec penible
tourment. Enfin naist de Balduine la force de toute proüesse, la fleur
de toute gentillesse, Balde, la foudre des batailles, la droicture de
l’espée, la vigueur du bouclier parmi les armes, parmi les batailles
briseur de lances, le brandon, et boutefeu cruel contre ses ennemis, et
une vraye bombarde poussée à travers plusieurs escadrons. La dureté
d’aucun rocher, ny l’acier, ny aucun grand rempart, ny aucun fossé d’une
grosse et forte muraille ne se pourront tenir fermes et asseurez contre
le marteau pesant de sa valeur. Ce Balde naist ainsi sans secours
d’aucune sage-femme, et, au contraire des petits enfans, ne feit aucun
cri. Balduine, jaçoit qu’elle eust tous les membres lasches, comme sont
les cercles d’un vieil tonneau, se leve, et, se soustenant d’un baston,
marche lentement, et fait chauffer de l’eau: puis lave son enfant, et
l’enveloppe de panneaux: se remet au lict, repose, donne la tette à son
fils, le baise souvent, et ne peut saouller son envie, luy leche les
yeux, le front, et la bouche. Cet enfant ne pleure aucunement mais
guigne sa mere d’un regard joyeux: et pendant qu’il s’efforce de parler,
la langue encore debile ne peut satisfaire à la volonté, mais seulement
barbotte ces mots, _tatta_, _mamam_, et _pappa_, combien que desjà il
eust grande cognoissance des choses, ayant un si petit enfançon une
estoille à sa naissance fort benigne. Cependant on oit le gaillard
Berthe approcher de sa maison, guidant ses chevres, et son troupeau avec
un flageolet, ou avec quelques belles chansons, le ramenant d’abreuver
du fleuve de Mince, et le range à l’estable: puis, entre en la chambre,
et avec une face joyeuse saluë ainsi Balduine: Qu’y a-t-il? bon jour:
est-il pas heure de boire?» Mais, ce disant, il advise que sa famille
est accrue. «O, dit-il, nos affaires commencent à se bien porter à ce
que je voy: tu as esté sage-femme à toy-même, tu t’es servie de
chambriere: cet enfant est-il masle? Tu ris: est-ce une fille?» Icelle
tenant la veuë basse, et estant un peu rougie: «C’est un fils, dit-elle,
lequel je vous prie recognoistre pour vostre nepveu.» Berthe luy dit
alors: «Je suis donc ton frere, et oncle de ton fils; mais je suis à
present la sage-femme et nourrice de l’enfant.» Cependant il lave ses
mains ordes de fumier, et s’en retourne au tect, où, prenant la chevre
par les cornes, et la tirant en arriere, et luy faisant eslargir les
cuisses, luy prend le pys, et en tire une pleine coupe de laict, en
laquelle il jette un morceau de pain; et pendant qu’iceluy trempe dedans
ce laict, il fait cuire des œufs prins au nid encore tout chaud. Avec
cela il se refait avec l’accouchée, remplit les veines, qui estoient
vuides de sang, et redonne la force aux os. Mais c’est assez pour ceste
heure, reserrez votre cornemuse, estuyez la sourdine, ô Muses,
remplissez le flaccon: si la teste est seche, donnez à boire à la teste
seche.
[33] Rabelais s’est sans doute souvenu de ce passage lorsqu’il a
écrit: «Que le maulubec vous trousque.» (Prologue de _Gargantua_.)
Ajoutons que semblables imprécations ne sont point rares dans les
écrits facétieux. L’auteur d’un livret fort singulier, imprimé en
1608 (_Premier acte du synode nocturne_), a imité ce passage et l’a
mis en dialecte languedocien: «Mal sainct Anthony bous rape, mal de
terre bous bire, lou maulaucis de Biterne bous trigosse.»