Une fantaisie plus que fantastique m’a prins d’escrire en mots moins
polis qu’un autre sujet requeroit, l’histoire de Balde; la haute
renommée et le nom vertueux duquel font trembler toute la Terre, et
contraignent l’Enfer de se conchier de peur. Mais, avant que commencer,
il est premierement besoing d’invocquer vostre aide (ô Muses) qui estes
authrices de l’art Maccaronesque, sans lequel il ne seroit possible à ma
gondole de passer les escueils de la mer. Je ne veux point que
Melpomène, ou ceste foible Thalie, ny Phœbus grattant son cythre, me
viennent fournir d’aucuns mots dorez[26]. Car, quand je pense aux
victuailles du ventre, toute ceste merdaillerie de Parnasse ne peut
apporter aucun secours à ma panse. Que les Muses, et doctes sœurs
pansefiques, Berte, Gose, Comine, Mafeline, Togne et Pedralle viennent
emboucher maccaronesquement leur nourrisson, et me donnent cinq ou huict
poisles de bouillie! Voilà les divines Nymphes grasses et coulantes; la
demeure, la region, et propre terroir desquelles est clos, et enfermé en
certain canton de ce monde reculé des autres, auquel les Caravelles
d’Espagne ne sont encore parvenues. En ce lieu y a une grande montaigne,
laquelle s’esleve jusques aux patins de la Lune, et laquelle si vous
vouliez parangonner au mont Olympe, iceluy seroit plustost estimé
colline que mont. En icelles ne se voient des cornes sterilles de
Caucase, ni l’eschine maigre de Marroch, ni des embrasemens sulphurez du
mont d’Ætna. Là la montaigne de Bergame ne donne des pierres rondes,
lesquelles servent de meules pour faire mouldre le bled. Mais, nous
allans en ce lieu, nous avons passé des Alpes faites de fromage mol, dur
et moien. Croiez, je vous prie, ce que je jure; car je ne pourrois, ni
voudrois dire une fourbe pour tous les thresors que la Terre tient
enclos. Là courent en bas certains fleuves de broüet, lesquels font un
lac de souppes et une mer de jus gras, et savouré. Sur ces eaux on void
mille bateaux, barques, et gondoles latines, fabriquées de la matière de
tourtes, par le moyen desquelles les Muses exercent, et mettent en usage
leurs laqs et rets, lesquels sont faits et cousus de saulcisses et
saulcissons, peschans avec iceux des rissoles et goudiveaux, et
cervellats[27]. La chose toutesfois est obscure, quand le lac est esmeu,
et arrouse le plan du ciel avec ses ondes grandement agitées. Le lac de
Menas, ou de la Garde, ne fait tant de bruit quand les vents s’esclatent
contre les maisons de Catulle. On void encore en ce lieu des cousteaux
fraiz, esquels se voient cent chaudrons fumans jusques aux nuës, pleins
de caillotins, pastez et jonchées. Ces Nymphes demeurent à la pointe de
la Montaigne, et grattent le fromage avec des rappes percées: les unes
se travaillent à former des tendres goudiveaux; autres avec le fromage
rappé frigolent et s’esbatent ensemble; et, se laissant couler du haut
de la montaigne à bas, paroissent comme grosses mottes avec l’enfleure
de leur ventre. O combien est necessaire d’estendre et eslargir ses
jouës, quant on veut remplir son ventre de tels goudiveaux! Autres,
maniant la paste, emplissent cinquante bassins de gras baignetz et
crespes, et les autres, voians la poisle boüillir par trop, s’occupent à
tirer hors les tisons, et soufflent dedans; car le trop grand feu fait
jetter le brouët hors le pot. En somme, toutes s’efforcent de venir à
bout de leur gallimafrée, tellement que vous y verrez mille cheminées
fumantes, et mille chauldrons attachez et pendus à des chesnes. En ce
lieu, j’ay pesché premierement l’art Maccaronique, et Mafeline m’a rendu
son poëte pansefique.
[26] Cette expression rappelle l’ouvrage plusieurs fois réimprimé dans
la première moitié du seizième siècle, et qui, sous le titre des
_Motz dorez du grant et saige Cathon_, offrent une traduction ou
plutôt une imitation des _Disticha moralia_.
[27] Le pays de Cocagne, tel qu’il est décrit dans un fabliau du
treizième siècle, renferme des rivières où coulent les meilleurs
vins de France; il s’y fait quatre vendanges par an; tous les jours
fêtes et dimanches. Citons quelques vers d’après le texte que donne
le _Recueil des Fabliaux_, publié par Méon, t. IV, p. 175:
De bars, de saumons et d’aloses
Sont toutes les mesons encloses;
Li chevrons i sont d’esturjons,
Les couvertures de bacons,
E les lattes sont de saussices;
Moult a le païs de délices...
Par les rues vont rostissant
Les crasses oies et tornant.
Il y a un lieu en France, prez les confins d’Espagne, nommé Montauban,
lequel a grand renom par le monde. Ce n’est point ville ou cité, mais un
chasteau très-fort, lequel est enfermé de triples murailles, construites
et baties de pierres vives, lesquelles ne redoutent la batterie de
grosses bombardes, non plus qu’un asne se soucie des mouches, ou une
vieille vache des taons. Ce chasteau est basti sur le plus haut dos de
la montagne, et en tel endroit que les chevres barbues n’y peuvent
monter. Ce Duc Renaud[28], ce paladin de France, ce dompteur de Magance,
cousin de Sguergi, la plus franche lance qui fust au monde, l’a
autresfois possedé, et tenoit tousjours en iceluy sept cens bannis,
lesquels il entretenoit en ceste forteresse à ses despens. Après longues
années, vint de sa race ce grand guerrier Guy, doüé d’une proüesse
merveilleuse. Guy estoit très-valeureux, et ne s’en trouvoit de plus
genereux que luy, soit en paix, soit en guerre. Le Roy de France
l’aimoit par sus toutes choses, et le tenoit tousjours auprès de soy,
comme fisché à son costé, pour l’insigne beauté d’iceluy, et pour son
regard gentil. La fille de ce roy, laquelle on nommoit Balduine, fut
prinse au piege, et receut le dard du Dieu Amour, fils bastard de Venus.
Il n’y avoit au reste du monde aucune qui fut plus belle qu’elle, et
estoit très-agréable à son père et à tout le royaume, estant venuë en
l’aage nubile. Sa beauté nonpareille la faisoit juger n’estre sortie
d’aucun humain lignage, et la croioit-on porter une face angelique.
C’estoit une Pallas pour son entendement, et son visage representoit une
autre Venus, et estoit fort gratieuse à un chacun, et liberale à tous
les sujets de son pere. Mais enfin elle se sentit si fort embrasée du
feu amoureux de son Guy, qu’elle ne pouvoit prendre aucun repos. D’autre
costé, Guy estoit ignorant d’une fureur si chaude, et sans aucun soupçon
tournoit le dos à l’Amour, et s’estoit tousjours mocqué de son arc.
Cependant le Roy feit publier par tout son royaume un tournoy et jouste
solemnelle laquelle se debvoit faire en plaine campagne. Ceste nouvelle
s’espand par toutes les provinces lointaines, et le bruit d’icelle
convie de loing force compagnies. Les Hirlandois, Escossois et Anglois
se preparent d’y venir, comme aussi plusieurs de la Picardie et de
Baviere. Ce mesme bruict, passant en Italie, excite à s’y acheminer les
Liguriens, Genevois, Savoysiens et Lombards, les plus courageux de l’une
et l’autre Sicile, de la Toscane, de la Romagne, de l’une et l’autre
Marque: des Senois, Romains, de la Pouille et de l’Abbruzzie, se mettent
en chemin, ayans entendu qu’en la ville de Paris se debvoit faire un si
magnifique tournoy. Ceste ville est le lieu du siege principal du Roy
des François, et qui se vante par tout estre si glorieuse, que depuis la
naissance de Ninus ne s’est veu ville pareille à elle en toutes les
parts du monde. Celle est fort recommandée pour les sciences, et encore
plus illustre pour les armes. Le peuple d’icelle s’addonne à l’escrime,
ou à disputer en l’une et l’autre part de toutes sortes de disciplines,
ou à faire bonne chere et reverer Bacchus. Aucuns s’emploient aux armes;
autres à fueilleter et apprendre les subtilitez de S. Thomas d’Aquin;
voulant chascun, par tels moyens, faire preuve de sa valeur. Or desjà
les Chevaliers, la lance sur la cuisse, venoient de toutes parts en
ceste grande ville, et de tous costez on voioit trouppes arriver,
lesquelles faisoit beau voir pour estre diversifiées selon l’usance
ancienne, de plusieurs et diverses livrées, ainsi que chascun vouloit
faire paroistre sa passion, ou son consentement. Mille charpentiers
estoient en ce lieu travaillans à faire et dresser barrieres en une
grande place, pour enclore le camp, et dressoient des eschaffaulx pour
donner commodité aux Seigneurs et aux Dames, de veoir plus à leur aise,
du haut d’iceux, les gentils combattans. On voioit d’autre part, çà et
là, les enseignes voleter au-dessus des tours: et les Palais et maisons
magnifiques espiées de longues banderolles, et guidons de toutes sortes
de couleurs.
[28] Renaud de Montauban, un des douze pairs de Charlemagne, joue un
grand rôle dans plusieurs romans du cycle carlovingien. Il était
neveu de Charlemagne. Les plus anciennes épopées italiennes gardent
le silence sur son compte; en revanche, il est un des héros de
plusieurs poëmes français, tels que les _Quatre fils Aymon_ et
_Maugis d’Aigremont_.
Son histoire a été racontée fort au long dans un volume espagnol
intitulé: _Libro del noble y esforçado cavallero Renaldos de
Montalvan_; mais ce livre, qui a fait partie de la bibliothèque de
Don Quichotte, est devenu aujourd’hui d’une rareté excessive, bien
qu’il ait eu diverses éditions et continuations signalées dans le
_Manuel du Libraire_, de M. J. Ch. Brunet, t. IV, p. 59.
Chascun fait dresser son pavillon et ses tentes, et s’employe à donner
habilement ordre à son faict. Toutes les ruës sont pleines de peuple.
Les uns preparent et accommodent leurs armes: autres font ferrer leurs
chevaux: autres se donnent du bon temps, rient, chantent, dansent. On
n’oit que fiffres et tabourins resonner par tout; mesmes les cloches ne
sont espargnées pour par leur son et carillonnement rendre ceste feste
plus gaillarde. Jour et nuict les portes de la ville sont ouvertes,
entrans par icelle continuellement des bandes de gendarmes. Enfin en peu
de temps l’amas se faict bien grand de toutes les parties de l’Europe,
remplissant tous les environs de Paris. On y void grand’bande
d’Allemans, d’Espagnols, et d’Italiens. Il ne peut avoir au monde tant
de canaille qu’il y avoit lors à Paris, de Seigneurs et Barons; et
estoit chose merveilleuse de veoir ensemble tant de chevaux. Les Palais,
les escuries, hosteleries et tavernes, estoient pleines. Les uns
gargoüillant à table, s’esclatoient de rire; autres, en leurs bouticques
et maisons, martelloient, aiguisoient, fourbissoient, et accommodoient
armes. Pendant qu’un chascun s’occupoit ainsi, Balduine, pour l’amour
qu’elle portoit à son ami Guy, attendoit de grande affection ceste
journée, ainsi que follement la Synagogue des Juifs attend encore le
Messias: car elle desiroit fort de veoir comme cet homme briseroit ses
lances; combien d’hommes il jetteroit par terre. Icelle, estant
accompagnée d’une belle et grande troupe de filles, de cent dames, et
cent Duchesses, se presenta sur son eschaffaut, vestue d’une robbe
brochée d’or, qui rehaussoit merveilleusement la beauté des tapisseries
riches, dont estoit tendu l’eschaffaut. Chascun soudain jette sa veuë
sur elle, et admiroit la beauté de sa face, laquelle, ressemblant en sa
couleur naturelle le lait et le vin meslez ensemble, n’estoit fardée
d’aucun blanchet, ni sa couleur augmentée d’aucun rouget. Et comme Diane
entre les claires estoilles resplendit, ainsi celle-cy paroissoit
excellente entre toutes les jeunes filles. Si elle estoit bien regardée,
icelle ne regardoit pas moins çà et là, promenant ses yeux le long et à
travers la place du camp, pour veoir si elle pourroit point d’avanture
apercevoir son amoureux. Incontinent Cupido, voletant legierement devant
elle, luy representa son Baron. Iceluy estoit monté sur un fort cheval;
et ne paroissoit en sa personne moins robuste que son grand pere Renaud.
Maniant les resnes de son cheval, la part qu’il voulut, luy fait faire
quatre bonds en l’air, remplissant le contour de sablon. Ce cheval
estoit d’Espagne, couvert d’un poil plus noir que charbon, ayant la
teste petite, les oreilles courtes tousjours mouvantes, au milieu du
front une estoile, et maschant tousjours avec la dent son mords, en
faisant sortir de sa bouche une escume blanche, et tenant les naseaux
ouverts, souflant et boursouflant sans cesse avec iceux; de son meufle
touchoit souvent son estomach. Il estoit court, et quelques fois se
ramassoit en si peu de place comme si il eust voulu passer par le trou
d’une coquille. Il estoit marqué de blanc aux trois pieds, portoit sa
queüe serrée entre les fesses unies, estant tousjours tremblant. Sa
crouppe étoit ronde: il couroit tant peu qu’on vouloit, galoppoit et se
tenoit soudain en arrest. Son harnois estoit tout couvert d’estoilles
d’or; les estriez estoient aussi d’or, la testière et chanffrain: toutes
les boucles estoient de mesme metail. Balduine, apercevant son ami,
s’estonne, s’echauffe, et comme un feu s’enflambe: la pauvre fortunée
lance ses yeux sur luy, et ses sens se trouvent prins attachez en luy.
Celle loüe son visage plein d’amour, et sa belle contenance, et enfin
desire de s’acoster avec un tel personnage. Iceluy peu à peu s’aproche
du lieu où elle estoit, marchant devant luy cent estafiers vestus de
velours ras: et, haussant sa face, salüe les Dames, et sans y penser et
à l’improviste jette sa veuë sur Balduine: et les yeux se rencontrans
les uns les autres, chascun tombe en la trappe, laschant Cupido ses
fleches tant sur l’un que sur l’autre: et alors l’eschec et mat fut
donné à Guy, lequel, à l’instant devenu comme estourdi, s’en retourna
tout droit en son logis, emportant avec soy un grand dueil. Il descend
de cheval, entre en sa chambre, et se jette sur un lict, se donne trois
et quatre coups de la main sur la poitrine, et avec une voix plantive
fait une telle lamentation: «Ah, jeune enfant, où me menes-tu! Ah,
combien de pertes et dommages je veoy menacer ma teste! Ha, malheureux
et infortuné Guy! Voicy un enfant qui te desrobe l’honneur autant que tu
en pouvois avoir acquis par tous les tournois où tu t’estois trouvé, et
qui comme un bufle te conduit par les nazeaux. Il y a bien de
l’apparence que, comme victorieux, tu puisses maintenant rompre tant de
lances ainsi qu’il le seroit besoin, et que tu peusses à la vérité
surmonter tant de braves Cavalliers, toy qui ores est vaincu si
laschement par un enfant aveugle! Ha! misérable, esteins ou amortis au
moins la flambe de ce boutefeu, avant que tu brusles comme une
fournaise, sans y pouvoir plus donner aucun remede, n’estant aucunement
extinguible par un million d’eaux de la riviere de Brente. Ta race n’est
de si grand lieu venue qu’une seule fille d’un Roy luy doibve donner une
seule miette de son amour. O quel visage elle a! O de quelle contenance
asseurée elle m’a frappé! O de quels yeux ce nouveau basilique m’a
œilladé! Il ne faut point que je jette la coulpe de ce mien mal sur moy:
mais c’est elle qui seule en est cause. Elle devoit lancer autre part
son ribaut regard. C’est à bon droict on doibt appeler les yeux ribauts,
puis qu’ils sont si hardis d’ainsi en un chemin et passage assassiner un
homme, et le laisser au moins touché de plusieurs playes. En vain, à ce
que je voy, les dards d’Amour avoient rebouché cy-devant sur moy, et
pour néant jusques à présent j’avois soutenu la force de son arc. Mais
iceluy s’advisant que la pointure de ses flesches ne pouvoit percer ma
poitrine d’acier, qui estoit aussi ferme contre les filles, que se
monstre asseurée la forteresse de Milan contre le canon, de la trousse
de la mort il a tiré un fer mortel, et m’en ayant atteint, a ouvert la
porte et soudain toute ma liberté a été ravie par ce Diable. Car Amour
n’est-il Diable? mais plustost huict Diables, qui contraint les hommes
sages tomber en tant de folies. Nostre cuirasse n’a eu aucun pouvoir
contre une telle blessure: jaçoit que souventefois elle soit demeurée
entiere contre les balles d’arquebuze. Si, pour y resister, Jupiter eust
opposé ces montagnes que la trouppe des Geants meit les unes sur les
autres, il eust follement perdu l’huille et son travail.» Pendant que ce
Chevalier avec ces folles parolles troubloit ainsi son entendement, le
bruit des armes et les fanfares des trompettes commencerent à se faire
ouïr. Car, s’estant un chascun farci d’un bon repas, soubdain on monta à
cheval, et enfin les joustes commencerent. Les trompettes et clairons
sonnent leur fariraram[29], et encouragent les plus vertueux. Les
chevaux, à ce son, grattans d’un pied la terre, ne peuvent se contenir,
se manient à voltes, hennissent, et du pied font voler le sable jusques
au ciel. Le fariran des trompettes[30] et le pon pon des tambours estoit
si violent, que l’on ne se pouvoit entendre l’un l’autre; encore qu’on
s’escriast le plus qu’on pouvoit. Desjà les Chevaliers, ayans couché
leurs lances en l’arrest, se choquent rudement, et void-on plus de cent
selles vuides de leurs chevaucheurs dès le premier assaut. Plus de mille
lances sont brisées dont les tronçons volent jusques aux nuës, et les
cris des combattans excitent de plus en plus leurs courages. Le Roy se
délectoit fort à veoir un si beau spectacle, la jouste se maniant avec
un plaisant et agreable succez. De dessus son eschaffaut, il notoit les
plus vaillans combattans, estant vestu d’une robe enrichie de pierres
precieuses, et ayant sur la chevelure bien peignée une couronne d’or. Le
seul Guy demeure couché en son logis: luy seul, et seulet estendu sur un
lict jouste contre soy-mesme. Enfin il oit les hennissemens des chevaux,
qui retentissoient par l’air: cecy le fait devenir fol, et fantasiant
divers discours en son esprit troublé, maintenant veut marcher,
s’appelant soy-mesme couard, tantost il se ravise grattant sa teste. Et
pendant qu’il se veautre parmi tels et tels pensemens, voicy venir vers
luy Sinibalde, qui estoit le plus grand amy qu’il eust. Iceluy, le
trouvant au lict malade: «Hola, dit-il, que fais-tu icy, compagnon?
Pourquoy pleures-tu? ô chose nouvelle! ô Guy, quelle chere non
accoutumée me monstres-tu en ta face? Le Roy désireux de sçavoir
l’occasion de ton retardement, et qui t’empesche de venir aux joustes,
m’a envoyé vers toy. Chascun t’y appelle, tous t’y invitent, et te
prient de venir au tournoy, lequel sans toy ne sçauroit rien valoir, et
sera une chose tenuë à l’advenir pour goffre et sans aucune grâce, si tu
n’y compares. Tu souspires encore et de ces soupirs et de tant d’ennuy
que je remarque en toy en penses-tu celer la cause? Tu sçais la faveur
que j’ai du Roy, et comme il fait cas de moy? Partant, si tu penses que
je puisse quelque chose envers sa Majesté, qui est plus suffisant que
moy pour te délivrer de ces peines?» Guy, soupirant, jette une œillade
vers son amy, comme fait un pierreux ou graveleux estant en tourment,
pour ne pouvoir jetter son urine obstant quelque pierre, qui bouche le
conduict, quand il void le médecin, avec lequel il se reconforte un peu.
«O moy, dit-il, par-dessus tous les autres misérables, poussé çà et là
par un mauvais sort, et dont la fortune n’est encore contente!» Guy,
s’escriant en ceste façon, déclare enfin toute son affaire à son fidèle
Sinibalde; et pendant qu’il en fait le discours, cent sortes de couleurs
luy montent au visage. Sinibalde, d’apprehension, et de fascherie qu’il
prenoit de son amy, se ride tout le front, comme coustumierement il nous
advient pour quelque merveille inopinée; ne parle aucunement, et se
contient ainsi presque une heure. Enfin toutefois, tirant hors du
poulmon quelque voix, il commence à parler, et s’efforce de luy tirer
dehors telle bizarrerie, luy mettant au-devant plusieurs propos de
raison. Il luy remonstre la droite voye, et celle qui est oblique et
tortueuse, et comme la vie est tousjours accompagnée de cent perils. Il
luy propose en après mille beaux exemples, lesquels estoient suffisans
pour attendrir l’ame du cruel Neron. Mais, avec ces raisons, Sinibalde
pile de l’eau en un mortier, et escrit sur la glace pendant la chaleur
d’Apollon. «Ha, frere, mon amy, dit-il, ne te tue point toy mesme, ne te
casse point les jambes, ni te romps le col! Où est allée ta grande
vertu? Où est ta renommée gaillarde? Où est la grandeur de ton courage,
pour laquelle on te dit par le monde estre le champion de justice, la
lumiere de la guerre, le bouclier de la raison? Veux-tu en un moment
perdre des choses si rares, lesquelles Charlemagne n’a acquises en si
peu d’années? Tu pourrois meurement gouverner tout le monde, et
maintenant tu souffres qu’une femmelette te gouverne! O quelle sale et
vilaine vergogne efface ta splendeur! Laisse, je te prie, cet ennuy, et
reprens ta propre prudence. Pendant que la nouvelle playe s’enfle, il la
faut entamer avec le rasoir de raison. Aye devant tes yeux l’embrasement
de la miserable Troye, laquelle a esté abismée par les guerres de Grece,
de laquelle on ne pourroit veoir une seule bricque restée. Ce cheval
a-il esté cause de sa ruine, au ventre duquel estoient cachez des
soldats? Tant s’en faut: mais ç’a esté un visage lascif d’une
putain[31], au laz de laquelle ce putacier chevretier, ce Paris, prins,
par les jambes et les aisles, comme s’arreste l’oyseau sur la perche,
apasté par l’art et industrie d’un pippeur, a faict ce bel essay, que
d’une guerre de fuseaux il s’est rendu la foudre et la tempeste de son
pays.» Par telles remonstrances Sinibalde pressoit son compagnon, quand
en la mesme chambre vint entrer un autre compagnon de Guy, nommé Franc,
armé de belles et luisantes armes, auquel le Roy avait aussi commandé de
venir veoir quels empeschemens retenoient Guy au logis. Alors la honte
n’a peu retenir davantage Guy au lict: et se jettant iceluy en pieds,
demande ses armes. Ses serviteurs hastivement les lui apportent, et
arment leur maistre: et par-dessus le vestent d’une casacque, sur
laquelle estoit portraict un lyon barré: sa salade estoit couverte d’un
grand pennache, et au plus haut estoit enlevé un petit vieillard, lequel
avec le doigt monstroit ces vers qui estoient gravez sur icelle:
Rien ne court plustost que le temps,
Les heures ressemblent aux ans:
Si tost que voyons l’enfant naistre,
Aussi-tost se vieillist son estre.
Puis il monte tout armé sur un grand coursier et prend une forte lance
faite d’un chesne verd; et, comme fasché en soy-mesme, donne des
esperons à son cheval, et se presente au tournoy où les lances se
brisoient à outrance. Il ne faut de donner la premiere œillade là où
estoit Balduine: ce qui luy enflamba davantage son feu amoureux, et afin
qu’il luy peut plaire luy quadrupla sa force, la rendant pareille à
celle de Samson, avec laquelle, n’ayant en main qu’une machoire d’asne,
il renversa tant de milliers d’hommes. Il avance son cheval, et
outre-passe de grand vistesse les barrieres, et s’arrestant un petit
pour remarquer l’estour des combattans, soudain lasche les resnes, et
tenant la lance ferme en l’arrest, faict voler le sablon en l’air, et,
courant d’une course legiere, fait trembler tout le camp. Il fait
monstrer au soleil les semelles du premier; le second fut par luy
desarçonné; le troisiesme fut jetté au bas, donnant du cul en terre; le
quatriesme comme les autres fut renversé sur terre; le cinquiesme,
portant envie aux autres, les accompagna de mesme; le sixiesme, qui
estoit de cheval, se veit incontinent homme de pied; le septiesme
estendit ses fesses sur le sablon; le huictiesme s’aperceut incontinent
estre desmonté; le neufviesme fut contrainct ouvrir les genoux et
quitter la selle; le soleil se voulut cacher, quand le dixiesme, malgré
luy, luy monstra le talon à l’envers. Guy en jetta par ordre ainsi
plusieurs autres, et, courant ainsi çà et là, toujours se souvenoit de
Madame, et à chasque coup qu’il donnoit, avoit ce mot en la bouche, le
prononçant toutefois d’une basse voix. Le Roy fut grandement estonné
pour les faicts merveilleux que faisoit Guy, et dit ces mots: «Voilà Guy
la gloire de toute la nation Françoise! O combien il represente les
chevaleureux faits de nos ayeulx, à sçavoir du grand Roland, et du fort
Renaud! Il est sans doubte qu’il remportera chez soy la palme, et
l’honneur de ce tournoy.» Balduine aussi quelquefois disoit à ses
Damoiselles: «Si je ne me trompe, ce brave Baron, qui ainsi desmonte les
autres, est cet insigne Guy? O qu’il est vaillant! O comme il porte bien
sa lance! Voyez-vous comme fort à propos il manie les resnes de son
coursier, et avec quelle dextérité il assene ses coups sur le heaulme
des autres?» Elle n’avoit pas plustost achevé ces mots, monstrant, en
parlant et en riant d’aise, ses perles blanches avec son rouge coural,
qu’incontinent le son des trompettes fut ouy, comme on a accoustumé de
faire quand on veut finir la jouste, et faire la retraicte. Guy demeura
seul au milieu du camp, regardant autour de soy, ainsi que fait un
superbe victorieux. Mais toutefois n’est-il pas victorieux seul, estant
le vaincu d’Amour, portant les fers aux pieds, le carquant au col, et
les manottes aux poings. Le Roi, accompagné de tout son conseil, va
au-devant de luy: mais Guy, l’apercevant, soudain descend de dessus son
coursier, et, haussant sa visière, fait paroistre son visage tout baigné
de sueur, et baise le genouil du Roy. La majesté, luy commandant de
remonter à cheval, tire de son doigt un très-riche anneau, auquel estoit
un très-grand rubi luisant comme une estoille, et le donne à Guy pour
prix de la victoire, estant peut-estre comme arrhes des espouzailles de
sa fille. Et toutefois sa pensée ne tendoit aucunement à telle chose,
combien que tel present fut un advancement de nopces: nopces, dis-je,
malheureuses, et qui seront suivies d’une vilaine ruyne. Guy, humiliant
sa face, receut ce beau present, digne certes du travail qu’il avait
prins; et, en le prenant, baisa la main du Roy en s’inclinant fort bas.
Puis marchent vers le Palais, estant suivis d’une grand’trouppe de
personnes, les trompettes et les fiffres sonnans tousjours devant. Or le
soleil, las de son chemin journal, se cachoit desjà soubs les ondes pour
se reposer, et laissoit sa sœur enceinte de son amy; et cependant on
donne ordre au soupper Royal. On oit, par les cuisines, des
deschiquetis, des cliquetis de cousteaux, des tintamarres des chaudrons,
et poisles. Les entrées d’icelles, couvertes de portiques, se voient
rendre la fumée en dehors, et sont soüillées tousjours d’eaux, et de
graisses. De là sortent plusieurs odeurs de chairs rosties, et
boüillies, lesquels aiguisent l’appetit de ceux qui les sentent. Il y a
en icelles plus de cent serviteurs obeissans aux cuisiniers: une partie
d’iceux portent le bois, autres esgorgelent, autres font boüillir les
poisles et chauderons; l’un tue un cochon, l’autre des poulets,
cestuy-cy estrippe, l’autre escorche, un autre plume en eau chaude des
chappons; cestuy faict boüillir testes de veau avec la peau; autre
embroche des petits cochonnez, tirez encore quasi du ventre de la truye,
après estre lardez. Celuy qui commandoit en qualité de maistre
cuisinier, se nommoit Chambo, lequel estoit subtil et inventif à trouver
friandises de gueule, et plaisantes au palais. Iceluy, presidant en une
chaire, commandoit entierement à tous les cuisiniers, et quelques fois
battoit la canelle et pillait l’espice sur le dos des marmittons et
soüillons de cuisine. Il y en avoit un, qui fricassoit avec du lard les
foyes des poulailles: un autre, sur les fricassées, asperge du gyngembre
et du poivre: un autre fait une saulse jaune aux oyseaux de riviere. Un
autre tire dextremement les faisans, après avoir tasté du bout du doigt,
s’ils sont bien cuits. Cinq autres ne font que tourner le moulage de
cuisine, d’où coulent les amandes et saulses poivrées. Autres tirent du
four des pastez en pot, sur lesquels on jette de la canelle de Venise:
un autre tire de la marmite des chappons boüillis, lesquels il met en un
grand plat, et espand dessus des gouttes d’eau rose avec du sucre broyé
et le couvre d’un test plein de brasier. Mais à quoy m’amuse-je à
remplir ce discours de telles fadeseries! Enfin le soupper s’appreste,
lequel par sa délicatesse estoit assez suffisant pour ressusciter les
morts. On commence à apporter grande quantité de salades tant cuites que
cruës, que cent serviteurs et autant de pages apportent, lesquels sont
vestus d’une mesme couleur, à sçavoir d’un drap d’Angleterre teint en
bleu azuré semé de blanches fleurs de lys, par derrière et par devant.
Leur habillement est si proprement joint à l’Allemande, qu’à grand peine
se peut veoir la cousture de tels juppons. Arrivans prez la table, font
de grandes reverances, plians les jambes l’une après l’autre fort
legerement çà et là. Le Roy s’assied le premier, tenant le plus haut
lieu de la table, estant vestu d’un accoustrement broché d’or. A sa
dextre estoit assise la Royne, et à son costé gauche Guy, par le
commandement du Roy. Balduine, esprise d’Amour et aveuglée par cet
enfant aveugle, s’advance; et, ne se souciant de donner quelque tache à
son honneur sans aucun commandement, se sied promptement à costé de Guy,
et la pauvrette jette du bois dedans le feu ardent. Après, par un long
ordre, tous les Seigneurs et Barons prennent place. Chascun estoit
affamé, et desiroit de bien manier les jouës. Le travail et l’exercice
de la jouste avait fait digerer tous les précédents repas. Les pages,
par une longue suite, apportent les mets sur la table. Des
gentils-hommes servans marchent devant la viande, et avec un grand
silence mettent les plats sur la table, faisans aussi marcher les
laquays, comme est la belle usance d’une famille Royalle, et comme on a
accoustumé de faire devant les grands Seigneurs. On n’oit aucune parolle
sortir de leur bouche, s’il n’en est besoing, et ne se faict aucun
bruit, si ce n’est d’aventure, quand quelqu’un de ces gentils-hommes
servans donne un soufflet à un page, ou quelque coup de pied à un chien.
Il y a trente escuyers, qui ne cessent de trencher les viandes,
desmembrer des oyes, oysons, chappons, pieces de veau: decouppent les
saucissons, et mettent par rouelles, les tenans d’une main avec la
fourchette. Iceux toutesfois, en decouppant, retiennent pour eux les
meilleurs morceaux, et gardent pour eux les croppions des chapons.
L’Abruze avait envoyé à ce festin ses jambons fumez; Naples, ses
goudiveaux; Milan, ses souppes jaunes, et ses cervelats, qui
contraignent les biberons François de vuider souvent les bouteilles.
Après avoir mangé le boüilli, les gentils-hommes servans font
commandement d’apporter le rosti. Et aussi-tost jambons, faisans,
francolins, chevreaux, levraux sont apportez, tout autre espece
d’oyseaux, que le faucon et l’esprevier peuvent arrester avec leurs
serres, et que le gerfaut a accoustumé d’étriper. On appose pour
entremets des amandes, de la saulse verte, du jus de citron et d’orange,
de la moustarde. On presente après des tourtes, du blanc manger, composé
avec laict de vache, et des plats plains de rissoles toutes couvertes de
sucre et de canelle. Après s’estre un chacun bien repeu de ces viandes
grasses, et tant que leurs panses estoient pleines jusques au gosier,
qui contraignoit de lascher la ceinture; au seul signal des
gentils-hommes servans, promptement fut levé le reste de la mangeaille
de dessus la table.
[29] Onomatopée assez expressive. Il y en a d’autres et de nombreuses
dans Merlin Coccaie. Elles méritent d’être recueillies lorsqu’on
fera pour les onomatopées latines et macaroniques un travail
analogue au curieux volume publié par Charles Nodier. (_Dictionnaire
raisonné des onomatopées françaises_, deuxième édition, Paris, 1828,
in-8.)
[30] Trombette frifolant tararan.
[31] Ce mot, qui choque avec raison le lecteur du dix-neuvième siècle,
n’éveillait nullement la susceptibilité de nos ancêtres.
On le retrouve dans une foule de pièces de théâtre de la première
moitié du dix-septième siècle. La tragédie de François Perrin,
_Sichem ravisseur_ ou la _Circoncision des incirconcis_, Rouen,
1606, se termine par ces deux vers:
Quoi! voulez-vous laisser impuni le vilain,
Abusant de ma sœur comme d’une putain?
Il était même alors admis en chaire, et des prédicateurs réimprimant
leurs sermons avec approbation et privilége ne se croyaient
nullement tenus de l’effacer. On peut s’en convaincre en parcourant
les _Sermons_ du Père Bosquet, publiés à Arras au commencement du
règne de Louis XIII.
L’Italie offre dans ses poëmes et dans son théâtre maints exemples
analogues. Dans l’_Orlando innamorato_ de Berni, Charlemagne, irrité
contre Roland, promet de pendre de ses propres mains ce _figliuol
d’una puttana rinegato_.
Une comédie de Fedini, _I due Penilie_, Florence, 1583, représentée
solennellement en présence de la grande-duchesse de Toscane, nous
fait entendre cette exclamation:
O puttana de mi, ha gran potenza l’amor.
Un auteur comique assez fécond, François Loredano, plaçait, dès le
commencement de sa comédie de la _Malandrina_, Venise, 1587, in-8º,
ces paroles malsonnantes: _Voler che s’insegni l’arte del puttanezzo
à puttane avezze al bordello._
Puis, on apporta une grande quantité de tasses d’or et d’argent, et
enrichies de perles: dedans icelles estoient diverses confitures toutes
dignes d’un Roy, et la table en estoit si chargée, qu’il sembloit
qu’elle en plioit. On apporta morseletz, amandes, pignons, maschepains,
et cent autres deguisements de fruicts conficts; enfin on presente en
des grands vases la boisson fumante; et de tous les vins, la gloire est
donnée à la malvoisie, pour laquelle nos anciens disoient le feu
s’amortir par le feu. Il n’y avoit pas faulte de raisins de Somme, qui
est l’honneur du royaume de Naples, et la friandise de Rome, ce sont les
montagnes d’Orphée, et là se procrée le vin qu’on surnomme grec, lequel
fait descendre les compagnons soubs les treteaux. Les vins Mangiaguerre
et Vernacquie y furent entremeslez, et aussi ceux, desquels la Bresse se
vante, le vin Triboan, de Modene, ne fut pas mis en dernier rang, ni le
muscat de Peruse, qui en la teste des Allemans engendra cent sortes de
chimeres. Tant de sortes de vins ne se passerent pas sans celuy de la
belle vallée de Cesenne, ny sans les douces urines que Corse pisse: un
nombre infini de flacons et bouteilles estoient pleines de tels vins
excedans en bonté tous les autres. Desjà toute ceste brigade, ayant la
fumée du vin montée en teste, commençoit fort begayer, avec propos et
parolles mal liées ensemble. Chacun parle, et nul ne se taist, force
baveries, bourdes, menteries, mille propos de fusées, sans aucun arrest,
ny mesure, comme bien souvent il arrive après une longue et continuelle
beuverie. Par entr’eux y avoit personnes de tous pays: et, pour ceste
cause, le vin les poussoit à parler leur langage tous ensemble, en sorte
que le ciel n’ouit pas plus de diverses clameurs, lors qu’avec la tour
de Babel on pensoit surmonter les estoilles. Les Italiens contrefont les
François; les François veulent imiter les Allemans, tant est divine la
matiere et la forme qui est dedans le tonneau. Sur ces plaisans devis
viennent les chantres, qui estoient Flamens, et excellens en leur art.
Iceux, après avoir bien beu du bon piot, se mettent à chanter avec voix
tremblantes, lesquelles la gorge facilement envoye dehors, ayans tous
une poitrine ferme et robuste. A l’accord de telles voix, et à telle
melodie, tous ces causeurs se taisent, et toutes choses estans en repos,
ny pied, ny banc, ny rien quelconque entrerompt un si doux plaisir que
recevoit l’oreille. Après ces chantres, entrerent en la salle cinq
joüeurs de flustes, très-experts, lesquels après avoir joüé de leurs
flustes, s’esleverent avec un grand retentissement des joüeurs de
hautboys, et avec leurs tons merveilleux se font cognoistre par toute la
ville de Paris. En soufflant en leurs instruments, vous leur verriez les
joües grandement enflées, et iceux ne faillir jamais à boucher
dextrement les trous avec leurs doigts, les maniant legerement haut et
bas, avec une grande asseurance; et leur musique se diminue si
melodieusement, que, de huict personnes qu’ils estoient, vous eussiez
estimé iceux estre cinquante. Ces melodies servoient de fournaise pour
enflamber de plus en plus le cœur de Balduine. Guy en ses entrailles
n’estoit pas moins eschauffé. La prinse de tant de sortes de viandes, de
tant de sortes de vins avallez, qui entretiennent les uns et les autres
le regne de Venus et de Cupido: les chansons musicales, les doux luthz,
les harpes, les lyres, et autres instrumens de musique, avoient attaché
ces deux jeunes personnes à des lacz malaisez à rompre, les brulloient
au dedans, et les avoient despoüillez de raison. Amour avoit lasché sur
eux tant de flesches, qu’il en avoit vuidé cent carquoys, ensorte qu’il
ne leur restoit en leur corps aucune partie entiere, sur laquelle ce
bourreau d’Amour eust peu lancer encore aucun dard. Desjà Diane
commençoit avec un peu de clarté à se faire paroistre, montée sur son
rosaïque pallefroy. Les chantres, les hautboys, les dances, le bal, à
dieu s’en vont, ne retournans jamais les heures vers nous. C’est assez
joüé, c’est assez caquetté. On donne aux bouffons les livrées. La salle
se vuide, et s’en va-on dormir: chacun reprend son logis, et son
hostelerie, et expose en proye son corps à l’obscur sommeil. Le seul
Guy, esmeu comme la vache picquée d’un taon, allant çà et là, ne peut
tenir aucun droict chemin. Ha, comme l’Amour contrainct les sages de se
matter eux-mesmes! Qui est celuy, qui pourroit prendre un tel oyseau,
contre lequel nul filet, ny aucun tresbuchet a puissance? Cæsar, qui
subjugua le monde, estoit si vertueux; une femme vilaine le rangea soubs
le joug de l’Amour. Alcide, qui dessus ses fortes espaules relevoit, en
façon de pilastre, le plancher du ciel prest à tomber, se vestit d’une
chemise de femme, ayant quitté pour icelle sa peau de lyon; et, mettant
bas sa massuë, print entre ses mains le fuseau. Une vile putain a rasé
le poil au fort Sanson, lequel souloit à belles mains escarteler les
machoires d’un sanglier, d’un tygre, et d’un lyon. Voicy aussi Guy,
lequel, rejettant son honneur et celuy du Roy, et prestant l’oreille aux
blandices d’une tendre sienne fille, la ravit, et le pont du chasteau
abbaissé, s’eschappe, emportant comme un facquin sur son eschine une
pesante charge, laquelle il ne voulut jamais oster de dessus ses
espaules, jusques à ce qu’ils eussent, eux deux, passé les limites du
royaume de France. Mais nostre Comine a desjà soif, et demande le verre,
et ce premier livre a vuidé mon carnet d’ancre.