d'esprit; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son
style était celui d'un homme de lettres spirituel; comme il savait
parfaitement le latin, il aimait à s'entretenir dans cette langue avec
nos plus savans latinistes; sa mémoire était prodigieuse, il pouvait
toujours citer les endroits les plus remarquables d'un livre qu'il avait
lu rapidement, d'une pièce qu'il avait vue une fois. Ducis ayant quitté
sa retraite pour aller lui présenter ses hommages[48], le roi le
reconnut, le reçut à merveille, et lui récita les plus beaux vers de son
_Oedipe_, dont le vieux poète se souvenait à peine.
Louis XVIII aimait beaucoup la Comédie Française; il allait souvent à ce
théâtre, et il appréciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arrivait
que ce grand acteur, se trouvant semainier, portait les flambeaux pour
le conduire à sa loge, le roi s'arrêtait toujours long-temps à causer
avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais que tous les deux
parlaient aussi bien que leur langue. On m'a rapporté que Talma disait:
«Je préfère la grâce de Louis XVIII à la pension de Bonaparte.»
Cette grâce en effet est le plus grand charme des princes, elle double
le prix du moindre don. Sous ce rapport, M. le comte d'Artois ne le
cédait en rien à son frère. On n'a point oublié cette foule de mots
heureux, marqués au coin de la bonté, qui lui gagnaient les coeurs.
Lorsqu'après la mort de Louis XVIII il fut devenu roi, je me trouvais au
Louvre le jour où il distribuait les médailles aux peintres et aux
sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux: _Ce
ne sont pas des encouragemens, mais des récompenses_. Tous les artistes
furent touchés de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces
paroles.
Il m'aperçut dans la foule, vint à moi, et me témoigna si vivement la
joie qu'il avait à me revoir, à me retrouver bien portante, que j'eus
peine à retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait
mieux que lui trouver le mot qui vous allait au coeur.
Si M. le duc de Berri n'avait peut-être pas toute la grâce de son père,
il en avait l'esprit, et surtout l'esprit d'à-propos si utile aux
princes. J'en choisis un exemple entre mille. La première fois qu'il
passa des troupes en revue, il entendit partir des rangs quelques cris
de: vive l'Empereur!--«Vous avez raison, mes amis, dit-il aussitôt, il
faut que tout le monde vive.» Alors ces mêmes soldats crièrent: Vive le
duc de Berri!
La bonté de son coeur était si grande que non seulement il s'intéressait
à tout ce qui touchait ses amis, mais qu'il se conduisait avec les gens
de sa maison comme aurait pu le faire un père de famille. Il était adoré
de tous ses domestiques et se servait de cette influence pour les
encourager dans la bonne conduite, et les engager à placer les économies
qu'ils pouvaient faire. Un jour, comme il allait monter en voiture, un
petit garçon de cuisine court vers lui, disant: «Mon prince, j'ai
économisé quinze francs cette année,»--«Eh bien, mon enfant, cela t'en
fait trente,» répondit le duc de Berri, qui lui doubla la somme.
Lui-même mettait beaucoup d'ordre dans son revenu; ses plus fortes
dépenses étaient occasionées par le goût qu'il avait pour les arts, goût
que partageait son aimable femme. La duchesse de Berri aimait à
encourager les jeunes artistes; elle achetait leurs tableaux et leur en
commandait fort souvent. La générosité avec laquelle elle payait ne la
dispensait jamais de mettre une grâce parfaite dans tous ses rapports
avec les hommes de talent.
Je n'oserais parler de madame la duchesse d'Angoulême. Que dirais-je qui
ne soit au-dessous du vrai? Les vertus de cette princesse sont connues
du monde entier, et je craindrais d'affaiblir ce qu'en dira l'histoire.
On sait de même que le sort l'unissait à un prince dont l'ame pure était
digne de l'apprécier.
Telle était la famille que nous ramenait la restauration. C'est aux
hommes politiques qu'il appartient d'expliquer comment tant de vertus et
de bonté n'ont pas suffi pour lui conserver le trône; mon coeur
reconnaissant ne doit que le regretter.
CHAPITRE XIV.
Le grand portrait de la reine.--M. Briffaut.--M.
Aimé-Martin.--Désaugiers.--Gros.--Je fais le portrait de la duchesse de
Berri.
Sous Bonaparte on avait relégué dans un coin du château de Versailles le
grand portrait que j'avais fait de la reine entourée de ses enfans. Je
partis un matin de Paris pour le voir. Arrivée à la grille des Princes,
un custode me conduisit à la salle qui le renfermait, dont l'entrée
était interdite au public, et le gardien qui nous ouvrit la porte, me
reconnaissant pour m'avoir vue à Rome, s'écria: Ah! que je suis heureux
de recevoir ici madame Lebrun! Cet homme s'empressa de retourner mon
tableau, dont les figurés étaient placées contre le mur, attendu que
Bonaparte, apprenant que beaucoup de personnes venaient le voir, avait
ordonné qu'on l'enlevât. L'ordre, comme on le voit, était bien mal
exécuté, puisque l'on continuait à le montrer, au point que le custode,
quand je voulus lui donner quelque chose, me refusa avec obstination,
disant que je lui faisais gagner assez d'argent.
À la restauration ce tableau fut exposé de nouveau au salon. Il
représente Marie-Antoinette ayant près d'elle le premier dauphin,
Madame, et tenant sur ses genoux le jeune duc de Normandie.
Je gardais chez moi un autre tableau représentant la reine, que j'avais
fait sous le règne de Bonaparte. Marie-Antoinette y était peinte montant
au ciel; à gauche, sur des nuages, on voit Louis XVI et deux anges,
allusion aux deux enfans qu'il avait perdus. J'envoyai ce tableau à
madame la vicomtesse de Chateaubriand, pour être mis dans
l'établissement de Sainte-Thérèse, qu'elle a fondé. Madame de
Chateaubriand le plaça dans la salle qui précède l'église, et voici la
lettre qu'elle m'écrivit à ce sujet:
«Mercredi, Madame, je serai à vos ordres, et bien touchée du pieux
pèlerinage que vous voulez bien entreprendre. Madame la comtesse de
Choiseul a été contente de la place que nous destinons à votre
admirable _rêve_. Pour moi je la voudrais meilleure; mais c'est du
moins ce que nous avons de mieux dans le pauvre établissement qui
vous devra un chef-d'oeuvre.
«Agréez, je vous en supplie, Madame, l'expression de tous les
sentimens de reconnaissance dont je me trouve heureuse de pouvoir
vous réitérer l'assurance.»
«La vicomtesse DE CHATEAUBRIAND.
«Ce lundi 20 mai.»
Depuis que la paix de mon pays semblait assurée, je ne songeais plus à
le quitter, et je partageais mon temps entre Paris et la campagne; car
mon goût pour ma jolie maison de Louveciennes ne s'était pas affaibli;
j'y passais huit mois de l'année. Là, ma vie s'écoulait le plus
doucement du monde. Je peignais, je m'occupais de mon jardin, je faisais
de longues promenades solitaires, et les dimanches je recevais mes amis.
J'aimais tant Louveciennes, que voulant y laisser un souvenir de moi, je
peignis, pour son église, une sainte Geneviève. Madame de Genlis, qui
sut que je m'occupais de cet ouvrage, eut l'amabilité de m'envoyer les
vers suivans:
SAINTE GENEVIÈVE.
Prier Dieu, garder ses troupeaux,
Filer, rêver, contempler la nature,
Se reposer sur la verdure
Avec sa croix et ses fuseaux;
Tels furent ses plaisirs, tels furent ses travaux.
Innocente et sainte bergère,
À l'abri des méchans que ton sort fut heureux!
Combien doit t'envier à son heure dernière
Le mondain et l'ambitieux!
J'ai parlé de ses moeurs, j'ai parlé de sa vie,
Mais pour la peindre il fallait vos couleurs.
Et de vos pinceaux enchanteurs
La douce et brillante magie.
Je n'ai pu seulement qu'ébaucher le portrait
Dont votre art et votre génie
Offriront un tableau parfait.
Si je donnais des tableaux on m'en donnait aussi, et de la manière la
plus aimable. J'avais souvent témoigné le désir que mes amis
s'emparassent des panneaux de mon salon à Louveciennes pour m'y laisser
un souvenir. Par un beau jour d'été, à quatre heures du matin, M. de
Crespy-le-Prince, le baron de Feisthamel, M. de Rivière et ma nièce
Eugénie Lebrun, se mirent silencieusement à l'ouvrage; à dix heures,
chacun eut rempli son encadrement. On peut juger de ma surprise
lorsqu'étant descendue pour déjeuner, j'entre dans mon salon et le
trouve orné de ces charmantes peintures et de fleurs, car c'était le
jour de ma fête. Les larmes me gagnèrent, ce fut le seul remerciement
que reçurent mes amis.
À Paris, je n'avais point renoncé à mes soirées du samedi. La mort
m'avait enlevé mon cher abbé Delille, et plusieurs autres gens de
lettres qui long-temps en avaient fait le charme. Mais j'avais formé de
nouvelles liaisons, dont quelques-unes m'étaient devenues bien chères.
Je parlerai d'abord de M. Briffaut, que madame de Bawr avait présenté
chez moi; M. Briffaut, aujourd'hui académicien, était l'auteur d'une
tragédie jouée à la Comédie Française avec le plus grand succès (_Ninus
II_), et d'une foule de vers charmans; il est certain que son talent
seul m'aurait engagée à le rechercher, mais je ne pus le voir souvent
sans m'attacher réellement à lui: outre qu'il est impossible de
rencontrer un homme dont le commerce soit plus doux et plus sûr, il
possède une qualité malheureusement fort rare parmi les gens de lettres;
il est exempt d'envie, c'est dans toute la franchise de son ame qu'il se
réjouit d'un succès en littérature, obtenu par un autre que lui, et
jamais il ne critique amèrement l'ouvrage qui renferme quelques beautés.
Le style épistolaire de M. Briffaut est tout-à-fait remarquable sous les
rapports de grâce et d'esprit. Lorsque j'habitais ma campagne et qu'il
ne pouvait venir me voir, il m'écrivait; je puis dire que ses lettres me
dédommageaient presque de son absence; amitié à part, il en est
plusieurs qui peuvent être comparées à celles de madame de Sevigné;
aussi les ai-je toutes gardées soigneusement.
Je voyais de même fort souvent M. Després et M. Aimé Martin. M. Després,
un des hommes les plus spirituels que j'aie connus, fut rapidement
enlevé à la société, qui regrettera toujours ses talens, son honorable
caractère et sa conversation si brillante. M. Aimé Martin, j'espère,
sera conservé long-temps à l'affection de ses amis, et à l'estime du
public qui lui doit plusieurs ouvrages écrits du meilleur style, et
pleins d'une morale attrayante.
On m'avait amené aussi M. Désaugiers. Son esprit, sa joyeuse figure
suffisaient pour égayer un repas. J'eus le plaisir de lui donner
quelquefois à dîner, et je me souviens que cette pauvre princesse
Kourakin s'invitait toujours ces jours-là, disant que M. Désaugiers
faisait ses délices; au dessert, il ne nous refusait jamais quelques
unes de ses charmantes chansons. On sait qu'il en est un grand nombre
que rien n'égale pour la verve et la franche gaieté; le comte de Forbin,
qui les connaissait toutes, avait soin de lui demander les meilleures,
et notre indiscrétion ne parvenait pas à lasser sa complaisance.
Les chansons de Désaugiers, c'était lui-même: ce poète joyeux offrait le
type parfait de ce qu'on appelle _un bon vivant_: il aimait le plaisir,
la table et le bon vin, quoiqu'il ne lui arrivât jamais de s'enivrer. On
peut remarquer parfois au milieu d'un de ses couplets les plus gais,
certain vers dont le sentiment vous mouille les yeux; cela tient à ce
que Désaugiers était un excellent homme; heureux de vivre et de chanter,
il n'a jamais connu ni l'envie, ni la médisance; il n'ambitionnait pas
plus les places qu'il n'ambitionnait la fortune, et sans être riche il
faisait du bien à sa famille, plus pauvre que lui.
Une personne avec laquelle je m'étais intimement liée était le célèbre
peintre que notre art vient de perdre récemment. J'avais connu Gros
qu'il avait à peine sept ans; à cette époque je fis son portrait, et
j'eus lieu de reconnaître dans ses yeux enfantins son amour pour la
peinture, et même son avenir comme grand coloriste. À mon retour en
France, cependant, je n'en fus pas moins étonnée de retrouver l'enfant
homme de génie et chef d'école. De ce moment commença entre nous une
liaison que le temps n'a fait qu'accroître; car je trouvais dans Gros un
noble et sincère ami. Son caractère franc et original apportait un grand
charme dans nos relations; attendu qu'on pouvait compter sur la
sincérité de ses éloges comme sur l'utilité de sa critique. Je
reconnaissais l'amitié qu'il me témoignait, en prenant la part la plus
vive à tous ses succès. Aussi fus-je bien heureuse de celui qu'il obtint
pour son admirable peinture de la coupole de Sainte-Geneviève. Chacun
sait que ce bel ouvrage excita l'enthousiasme du public et l'approbation
du roi, qui nomma le grand peintre baron.
Gros était resté l'homme de la nature. Susceptible d'éprouver les
sensations les plus vives, il se passionnait également pour une bonne
action ou pour un bel ouvrage. Il se plaisait peu dans le grand monde;
rarement il rompait le silence au milieu d'un cercle nombreux; mais il
écoutait attentivement, et répondait par un seul mot toujours placé très
à propos. Pour apprécier Gros, il fallait le voir dans l'intimité. Là
son coeur se montrait à découvert, et ce coeur était noble et bon; une
certaine rudesse de ton, qu'on lui a quelquefois reprochée,
disparaissait entièrement. Sa conversation était d'autant plus piquante
qu'il ne s'exprimait pas comme les autres hommes; il trouvait toujours
des images pleines d'originalité et de force pour rendre sa pensée, et
l'on peut dire de lui qu'il peignait en parlant.
La mort de Gros m'a fait éprouver une vive affliction. Peu de jours
avant de nous quitter sans retour, il était venu dîner chez moi, et je
remarquai avec peine qu'il prenait à coeur quelques critiques
inconvenantes qu'il aurait dû mépriser. Comme artiste, comme amie, je
regretterai toujours ce grand peintre, et le triste souvenir de sa mort
violente rend mes regrets plus amers.
Je me suis laissée entraîner bien au-delà de l'époque de ma vie où
j'avais conduit mes lecteurs. J'y reviens. En 1819 M. le duc de Berri
marqua le désir de m'acheter ma Sibylle[49] qu'il avait vue à Londres,
dans mon atelier, et quoique ce tableau fût peut-être celui de mes
ouvrages auquel je tenais le plus, je m'empressai de le satisfaire.
Plusieurs années après, je fis le portrait de madame la duchesse de
Berri, qui me donnait ses séances aux Tuileries, avec une exactitude
bien aimable, outre qu'il est impossible de se montrer plus gracieuse
qu'elle ne l'était avec moi. Je n'oublierai jamais qu'un jour, pendant
que je la peignais, elle me dit: «Attendez-moi un instant.» Et, se
levant, elle alla dans sa bibliothèque chercher un livre où se trouvait
un article à ma louange, qu'elle eut la bonté de me lire d'un bout à
l'autre.
Pendant une de nos séances, M. le duc de Bordeaux vint apporter à sa
mère son cahier d'étude sur lequel le maître avait écrit; _très
content_. La duchesse lui donna deux louis. Alors le jeune prince, qui
pouvait avoir six ans, se mit à sauter de joie, en s'écriant: «Voilà
pour mes pauvres! et d'abord à ma vieille!» Quand il fut sorti, madame
la duchesse de Berri me dit qu'il s'agissait d'une pauvre femme que son
fils rencontrait souvent sur son chemin, et qu'il affectionnait
particulièrement. Il était doux de voir cet enfant ressembler par sa
bonté à une mère dont le coeur était toujours ouvert aux plaintes des
malheureux.
Lorsque la duchesse me donnait séance, j'étais fort impatientée du grand
nombre de personnes qui venaient faire des visites. Elle s'en aperçut,
et fut assez bonne pour me dire: «Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé
d'aller poser chez vous?» Ce qu'elle fit pour les deux dernières
séances. J'avoue que je ne pouvais me trouver l'objet d'une aussi douce
bienveillance, sans comparer les heures que je consacrais à cette
aimable princesse aux tristes heures que m'avait fait passer madame
Murat.
J'ai fait deux portraits de madame la duchesse de Berri. Dans l'un, elle
est habillée d'une robe de velours rouge, et dans l'autre, d'une robe de
velours bleu. J'ignore ce que sont devenus ces portraits.
CHAPITRE XV.
Pertes cruelles que je fais dans ma famille.--Voyage à
Bordeaux.--Méréville.--Le monastère de Marmoutier.--Retour à Paris.--Mes
nièces.
Il faut enfin parler des tristes années de ma vie où dans un court
espace de temps j'ai vu disparaître de ce monde les êtres qui m'étaient
le plus cher. Je perdis M. Lebrun le premier; depuis bien long-temps, il
est vrai, je n'avais plus aucune espèce de relations avec lui, mais je
n'en fus pas moins douloureusement affectée de sa mort: on ne peut sans
regrets se voir séparée pour toujours de celui auquel nous attachait un
lien aussi intime que celui du mariage. Toutefois ce chagrin n'approcha
pas de la douleur cruelle que me fit éprouver la mort de ma fille. Je
m'étais hâtée de courir chez elle, dès que j'avais appris qu'elle était
souffrante; mais la maladie marcha rapidement, et je ne saurais exprimer
ce que je ressentis lorsque je perdis toute espérance de la sauver:
lorsque j'allai la voir, pour le dernier jour, hélas! et que mes yeux se
fixèrent sur ce joli visage totalement décomposé, je me trouvai mal;
madame de Noisville, mon ancienne amie, qui m'avait accompagnée, parvint
à m'arracher de ce lit de douleur; elle me soutint, car mes jambes ne me
portaient plus, et me ramena chez moi. Le lendemain, je n'avais plus
d'enfant! Madame de Verdun vint me l'annoncer en s'efforçant vainement
d'apaiser mon désespoir; car les torts de la pauvre petite étaient
effacés, je la revoyais, je la revois encore aux jours de son enfance...
Hélas! elle était si jeune! ne devait-elle pas me survivre?
C'est en 1818 que je perdis ma fille; en 1820 je perdis mon frère. Tant
de chagrins qui se succédaient me livrèrent à une si grande tristesse
que mes amis, affligés de mes peines, me conseillèrent d'essayer de la
distraction et de faire un voyage. Je me déterminai à partir pour
Bordeaux. Je ne connaissais point cette ville, et la route qu'il fallait
suivre pour m'y rendre devait occuper agréablement mes yeux.
Comme je pris le chemin d'Orléans, j'allai visiter Méréville qui
appartient à M. de Laborde. Le père de celui-ci, dont la fortune était
immense, a dépensé des millions pour embellir ce séjour vraiment
enchanteur. Nulle part on ne peut voir des sites plus variés, de plus
beaux arbres, une végétation plus abondante, et nulle part l'art n'est
venu ajouter aux beautés de la nature avec un goût mieux entendu. Les
fabriques multipliées sont semées sur le terrain sans aucune confusion.
Les rochers, qui sont immenses et qui ont dû coûter des trésors, les
cascades, les temples, les pavillons, tout est à sa place et concourt au
charme du coup d'oeil. Sur un des points les plus élevés du parc est une
colonne dont la hauteur égale celle de la place Vendôme. Du sommet de
cette colonne la vue s'étend sur l'ensemble du parc et sur une campagne
magnifique dont l'horizon est à vingt lieues de vous. Un des temples,
appelé le temple de la Sibylle, est la copie exacte de celui de Tivoli,
mais restauré dans son entier avec un soin et un goût parfaits. D'un
autre côté, appuyé à l'un des bras de la rivière, est un moulin et
plusieurs petites habitations qui rappellent les jolies maisons suisses.
Près du château on voit un pont élevé sur des rochers, que le temps et
la nature ont pris soin d'embellir en le couronnant de lianes qui
tombent en guirlandes dans l'eau bouillonnante. Enfin il serait trop
long d'énumérer tout ce qui fait du parc de Méréville un lieu de
délices, qui surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre
dans ce genre. Ce parc a été composé en grande partie par Robert, le
peintre en paysage; aussi pourrait-il fournir les modèles des plus
délicieux tableaux.
Le château, flanqué de quatre tourelles gothiques, qui lui donnent
l'aspect d'un manoir seigneurial, est meublé avec une riche élégance. La
salle à manger et le billard sont surtout admirablement décorés, et le
superbe plain-pied de ce rez-de-chaussée où les marbres, les bronzes,
les bois précieux, les statues, les tableaux, sont prodigués, fait de
cette demeure une habitation royale.
J'arrivai à Orléans, où j'allai voir tout ce que cette ville offre de
curieux; la cathédrale, entre autres choses, qui se détachait en vigueur
noirâtre sur le ciel le plus pur; car depuis mon départ j'avais toujours
eu le plus beau temps du monde; aussi, chemin faisant, je courais aux
ruines de ces anciens châteaux dont il ne reste que quelques tours et
des vieux murs ornés de lierre. Pour un peintre, la route que je suivais
est très intéressante; on y trouve à chaque pas de noble débris, qui
font naître parfois de tristes réflexions, quand on reconnaît que les
guerres et les révolutions détruisent plus en un siècle que le temps ne
pourrait le faire en des milliers d'années.
Dès que je fus arrivée à Blois, j'allai visiter le château de Chambord,
cette féerie si romanesque, que l'on ne peut rien voir qui agisse autant
sur l'imagination. On s'arrête long-temps devant ces vieilles portes en
bois où sont sculptés des salamandres et les chiffres de François Ier;
on se raconte l'histoire de ce roi galant et mille autres histoires
moins anciennes et moins romantiques. J'aurais voulu pouvoir emporter
ces portes pour les faire encadrer. J'aurais bien voulu aussi dessiner
l'intérieur de cette tour où sont sculptées trois cariatides, dont deux
représentent Diane de Poitiers, et celle du milieu François Ier; mais il
faisait une telle chaleur jointe à un vent si violent, qu'étant en nage
je ne pus trouver un coin propre à m'abriter. Maintenant, hélas! Éole
seul habite ces tours, ces terrasses, et pourtant je ne pouvais quitter
une demeure qui est unique dans son genre.
En partant de Blois, je côtoyai les bords de la Loire, qui, comme on
sait, sont charmans; mais quand on a voyagé en Suisse, cette vue ne vous
fait pas autant d'impression. J'allai à Chanteloup. Ce château est
superbe et garde encore les restes de la magnificence du duc de
Choiseul. Le parc devait être magnifique; près d'un grand lac se trouve
une haute pagode que le duc avait fait construire en mémoire des amis
qui l'étaient venus voir dans son exil. Comme tous les noms qu'on y
avait inscrits étaient des noms de nobles, la révolution avec son grand
houssoir les a effacés, bien qu'ils fussent gravés sur le marbre.
Les appartemens du château sont distribués d'une manière commode et
grandiose; ceux du rez-de-chaussée ont été si bien dorés qu'ils sont
plus frais que ceux que l'on fait de nos jours. Ce château, de chaque
côté, est orné de très belles colonnades.
L'air de ce beau séjour est tellement bienfaisant que l'on s'y sent tout
autre qu'ailleurs. À dire vrai, je suis douée sur ce point d'un instinct
peu commun; je goûte l'air, comme les gourmets savourent la bonne chère,
et je crois que ma santé tient à ma susceptibilité pour n'en respirer
que de pur, autant que la chose m'est possible.
L'instinct dont je viens de parler ne m'a point permis de séjourner
long-temps à Tours. Cette ville est très belle; mais une odeur de
latrines vous poursuit dans toutes les rues. Mon auberge, qui pourtant
était la meilleure, m'infectait en dépit des herbes odorantes, des
vinaigres dont j'ai soin de me munir en voyage, au point que je n'y pus
rester que deux jours. Heureusement, comme, sitôt arrivée dans un lieu,
je ne reste jamais en place, j'eus le temps d'aller voir la cathédrale,
l'académie, plusieurs châteaux ruinés; puis je traversai la Loire en
bateau pour aller pleurer sur les débris du vieux monastère de
Marmoutier. Je fus conduite à ces belles ruines par le directeur de
l'académie de Tours. Sitôt après mon arrivée j'avais été lui faire une
visite; il me présenta tous ses jeunes élèves; de plus il eut la
complaisance de me servir de _cicerone_, ce qui me fut d'un grand
secours, attendu qu'il habitait la ville depuis trente-cinq ans, et
connaissait à merveille tous les environs.
On ferait des tableaux ravissans de ce qui reste encore des ruines de
Marmoutier. J'aurais voulu me multiplier pour fixer sur le papier ce
qu'on abattait en ma présence avec tant de barbarie et de sang-froid!
Une bande infernale de chaudronniers détruisait toutes ces belles
choses. Il s'était présenté une compagnie de négocians hollandais qui
voulaient acheter ce monastère pour en faire une manufacture; ils en
offraient 300,000 francs, on les refusa, et plus tard, les vilains
chaudronniers l'ont eu pour 20,000, à la condition que ce superbe
édifice serait abattu! Les Vandales ne feraient pas pis! Et bien,
partout sur ma route j'apprenais des traits de ce genre.