une détonation telle que je crus que c'était une nouvelle chute de la
montagne. J'étais seule dans mon char-à-bancs; je ne puis rendre ma
frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers
pour ouvrir un chemin; mais les travailleurs cessèrent pour me laisser
peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des
débris de maisons épars çà et là, ainsi que des pierres énormes, débris
de l'éboulement. Dans le lac de Lovers, on aperçoit encore les débris de
la maison de l'ermite, qui était bâtie sur une petite île au milieu du
lac. Je suis montée à travers des rochers pour visiter en détails le
théâtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus
d'habitations; cela ressemblait à la fin du monde! Au milieu de ce
chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'éprouvais
en pensant aux malheureux engloutis sous mes pas; j'errai long-temps
dans ce lieu funèbre qui remplissait mon ame de tristesse. Je m'arrêtais
à chaque instant. Tout à coup j'aperçois deux petites croix noires tout
près l'une de l'autre: c'étaient les deux fosses de la mère et de
l'enfant qui avaient été trouvés dans les sables par les ouvriers
employés à pratiquer un petit chemin pour les char-à-bancs. Ces deux
croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetière, et c'est à
peine si on le découvre dans cette immensité. J'ai peint d'après nature
ce triste lieu. De là, je suis allée m'embarquer à Art: ensuite j'ai
monté à Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, érigée à
l'endroit où il a tué Gessler. Cet endroit me parut charmant; c'était
vers le soir: j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa
bergère. Le berger était caché dans un bois sur la hauteur, la bergère
était dans le vallon appuyée sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se
parlent d'amour). Ils se répondaient comme par écho: si tôt qu'ils nous
ont aperçus, ils ont cessé leurs chants. Cette correspondance d'amour
qui se faisait par mélodie, offrait une gracieuse scène pastorale:
c'était une églogue en action.
LETTRE IX.
Undersée; la fête des bergers.
Voilà bien des lettres que je vous ai écrites, Madame; je vous ai
associée à toutes mes impressions, à toutes mes pensées de voyage, et
vous savez maintenant quelle est ma manière de voir la Suisse; mais je
ne vous ai pas encore dit ma manière d'être en voiture. Lorsque je suis
en route à travers ces belles régions de la Suisse, je ne parle pas, je
ne dis pas un mot dans ma calèche. Je suis ainsi muette même avec mon
Adélaïde qui pourtant me comprend si bien; bien souvent je fais arrêter
ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne
à dire: _Adélaïde_, faites-moi donner mes _pastels_. En voyageant j'ai
un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans
ma voiture un rideau qui m'isole entièrement: partout et toujours mes
contemplations sont silencieuses.
Cette lettre sera la dernière où je vous parlerai de la Suisse; je
terminerai mes récits par celui de la fête des Bergers, qui se célèbre à
Undersée; fête solennelle et touchante à laquelle je suis bien aise
d'avoir assisté. Me trouvant à Lucerne une seconde fois, je retournai à
Berne pour gagner Thoun, et arriver à Undersée quelques jours avant la
fête des Bergers. Le chemin de Berne à Thoun est le plus délicieux du
monde avec ses points de vue variés et ses nombreuses habitations. La
ville de Thoun, dominée par un vieux château crénelé, offre un aspect
très pittoresque. La variété des sites donne un grand charme au passage
du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposans, de
gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de châteaux.
C'est ainsi que je suis arrivée à Undersée, près d'Underlach. Je savais
que M. Konig m'avait préparé un logement, et je me suis rendue chez lui.
J'ai trouvé effectivement une chambre charmante, un lit tout neuf avec
des rideaux verts. Il y avait, dans la maison de M. Konig, table d'hôte
pour tous les étrangers de distinction qui venaient à la fête des
Bergers. Avant d'aller plus loin, j'ai hâte de dire que M. et madame
Konig n'ont pas voulu accepter une maille pour les quinze jours que j'ai
passés dans leur maison: «Nous avons été si heureux de vous recevoir!»
me disaient-ils[42]. M. Konig dessinait le paysage; ses costumes de
Suisses reçoivent un double intérêt de la manière dont il les a groupés,
ce qui les rend supérieurs à ceux que d'autres ont faits avant lui. J'ai
parcouru avec M. Konig les environs d'Undersée, qu'il dessinait avec
facilité et talent.
Une végétation grande et variée caractérise le canton d'Undersée; on ne
voit nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau vert,
des maisons de paysans aussi pittoresques. Le Iung-Frau, une des plus
hautes montagnes de neige, surmonte d'immenses montagnes de sapins, dont
la sombre verdure forme avec la neige un contraste frappant. À Gantz, ce
sont d'âpres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Undersée
est des plus pittoresques. Des deux côtés sont de longues et larges
écluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'oeil magique.
Le bruit de ces différentes cascades, la limpidité de ces eaux bordées à
l'extrémité par des îles charmantes, offre un spectacle qui rappelle à
l'imagination les jardins d'Armide.
La veille de la fête, au soir, la pluie, qui nous contrariait depuis
quelque temps, cessa. Nous étions tous au château du bailli; la cour
était remplie de monde, tous les bergers et les bergères y étaient
rassemblés: à neuf heures le bailli donne le signal, et à l'instant, sur
la montagne vis-à-vis du château, part un feu d'artifice qui éclaire au
même moment tous ces groupes; bergers et bergères chantent aussitôt en
choeur une musique pastorale et harmonieuse. De tous côtés aussi
s'allument les feux que l'on avait préparés sur les hautes montagnes qui
entourent ce riant vallon; les cors des Alpes se répondent. Le premier
moment fut si attendrissant, si solennel, que les larmes m'en vinrent
aux yeux. Je ne fus pas la seule qui éprouvai cette émotion: elle nous
venait de l'ensemble du pays et des habitans. En retournant à ma maison,
je jouis encore des effets de ces feux, qui paraissaient être de petits
volcans de distance en distance; la fumée ajoutait encore à l'effet; en
recevant la lumière, elle agrandissait les masses rougeâtres, au milieu
de la nuit noire qu'il faisait. J'ai regretté qu'il n'y eût pas de lune,
elle aurait ajouté au charme de ce tableau[43].
Le lendemain le temps, qui nous avait inquiétés la veille au soir,
s'éclaircit à neuf heures. Tout le monde part de tous les côtés pour se
rendre au lieu de la fête: j'arrive à dix heures et demie, et dès
l'entrée je suis ravie du plus charmant coup d'oeil possible:
imaginez-vous un amphithéâtre de verdure couronné par une haute montagne
de la plus belle végétation; plus bas, à gauche, des gradins de verdure
ombragés et entrecoupés d'arbres clairs et légers; à mi-côte, un peu sur
la hauteur, s'élève une ruine nommée d'Unspunnen, reste d'un vieux
château, entourée de lierres, qui se détachait en demi-teinte sur une
énorme montagne de sapins entrecoupée de champs cultivés. Lorsque
j'arrivai, ces lieux étaient remplis de monde, le soleil radieux
éclairait des groupes de paysans de diverses cantons, assis sur la
hauteur; au milieu des différentes couleurs de tant de costumes on ne
pouvait distinguer aucun personnage; à cette distance cette multitude
faisait l'effet d'un superbe champ de reines-marguerites; puis d'autres
groupes s'avançaient plus haut vers la tour[44]; plus haut, plusieurs
aussi s'étaient réunis et formaient, dans la prairie, le cercle destiné
aux exercices, ce qui variait encore le point de vue. Enfin, c'était un
coup d'oeil enchanteur: le plus beau temps embellissait la fête. Après en
avoir joui, je vais m'asseoir sur les bancs disposés pour les étrangers,
en face du cercle où devaient avoir lieu les jeux des lutteurs et des
lanceurs de pierres, formé par les bergers et bergères.
Je me trouvai justement et heureusement à côté de madame de Staël. Peu
d'instans après, nous entendîmes une musique religieuse chantée
parfaitement par de jeunes bergères, puis aussi le ranz des vaches. Les
bergères étaient précédées par le bailli et par les magistrats. Puis
venaient des paysans de divers cantons, tous vêtus de différens
costumes; des hommes à cheveux blancs portaient les bannières et les
hallebardes de chaque vallée. Ils étaient vêtus comme on l'était, il y a
cinq siècles, lors de la conjuration de Rutti. Ces vieux temps étaient
représentés par ces vénérables vieillards. Enfin madame de Staël et moi,
nous fûmes si émues, si attendries de cette procession solennelle, de
cette musique champêtre, que nous nous serrâmes la main sans pouvoir
nous dire un seul mot; mais nos yeux se remplirent de douces larmes. Je
n'oublierai jamais ce moment de sensibilité réciproque. Après cette
procession, les jeux commencèrent. Douze montagnards et ceux de la
vallée lancèrent d'énormes pierres, du poids de quatre-vingts livres, de
dessus leurs épaules avec une force incroyable. Le jeu des lutteurs
commença ensuite. Ils montrèrent tous une agilité et une force
étonnante. Lorsque les exercices de la fête furent terminés, le bailli
distribua les prix aux vainqueurs. Des hymnes furent encore chantés à la
prospérité du pays; puis le ranz des vaches se fit entendre. Après cette
cérémonie, tout le monde se dispersa, et partout des groupes chantaient,
dansaient, valsaient et mangeaient. On avait dressé plusieurs tentes
avec des tables; plusieurs étrangers s'y établirent pour dîner. Les
paysans faisaient leur cuisine en plein air. C'était le coup d'oeil le
plus varié, le plus vivant que j'aie jamais vu. Cette fête m'a donné
l'idée de la vie, comme la chute de Goldau m'avait donné l'idée de la
mort. Jamais je ne vous ai tant regrettée, Madame; car vous saurez que
cette fête n'a lieu que tous les cent ans; c'était le cinquième jubilé
national[45].
CHAPITRE XIII.
Louveciennes.--Madame Hocquart.--Le 21 mars 1814.--Les étrangers.--Le
pavillon de Louveciennes.--Louis XVIII.--Le 20 mars 1815.--La famille de
Louis XVIII.
À mon retour de Suisse, ne désirant pas habiter Paris l'été, j'achetai,
à Louveciennes, la maison de campagne que j'ai encore. Je fus séduite
par cette vue, si étendue que l'oeil peut y suivre pendant long-temps le
cours de la Seine; par ces magnifiques bois de Marly, par ces vergers
délicieux, si bien cultivés que l'on se croit dans la terre promise;
enfin, par tout ce qui fait de Louveciennes un des plus charmans
environs de Paris.
Une jouissance de plus pour moi dans mon établissement champêtre, était
d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart:
madame Hocquart est une de ces femmes distinguées avec lesquelles on
aimerait à passer sa vie. Son esprit, sa gaieté naturelle, me l'avait
toujours fait rechercher, et c'était une bonne fortune que de loger près
d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possédait, elle en avait un si
remarquable pour jouer la comédie, que, dans certains rôles, on pouvait
la comparer, sans aucune flatterie, à mademoiselle Contat. Il en
résultait qu'il y avait assez souvent spectacle au château, et la foule
venait de Paris pour applaudir madame Hocquart.
En allant à Louveciennes, je m'étais empressée d'aller visiter le
pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beauté.
Il était entièrement démeublé, et tout ce qui l'ornait du temps de
madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes
étaient enlevés, mais aussi les bronzes des cheminées, les serrures
travaillées comme de l'orfèvrerie; enfin, la révolution avait passé là
comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'à
Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la
place.
Pendant les premières années qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant
enfin pris le goût du repos, joint à celui que j'avais toujours eu pour
la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premières feuilles,
en sorte que j'y étais tout établie lorsque les alliés s'avancèrent sur
Paris. Chacun sait que les troupes étrangères ont beaucoup plus
maltraité les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma
nuit du 31 mars 1814.
Ignorant que le danger fût si prochain, je n'avais pas encore médité ma
fuite; il était onze heures du soir, et je venais de me mettre au lit,
lorsque Joseph, mon domestique, qui était Suisse, et qui parlait
allemand, entra dans ma chambre, pensant bien que j'aurais besoin d'être
protégée. Le village venait d'être envahi par les Anglais et les
Prussiens, qui mettaient toutes nos maisons au pillage, et Joseph était
suivi de trois soldats à figures atroces, qui, le sabre à la main,
s'approchèrent de mon lit. Joseph s'égosillait à leur dire en allemand
que j'étais Suisse et malade; mais sans lui répondre, ils commencèrent
par prendre ma tabatière d'or qui était sur ma table de nuit. Puis ils
tâtèrent si je n'avais point d'argent sous ma couverture, dont l'un se
mit tranquillement à couper un morceau avec son sabre. Un d'eux, qui
paraissait Français, ou du moins qui parlait parfaitement notre langue,
leur dit bien: _Rendez-lui sa boîte_; mais, loin d'obéir à cette
invitation, ils allèrent à mon secrétaire, s'emparèrent de tout ce qui
s'y trouvait, et mes armoires furent pillées[46]. Enfin, après m'avoir
fait passer quatre heures dans la terreur la plus affreuse, ces
terribles gens quittèrent ma maison, où je ne voulus pas rester
davantage.
Mon désir aurait été de gagner Saint-Germain, mais la route était trop
peu sûre. J'allai me réfugier chez une excellente femme, qui logeait
au-dessus de la machine de Marly, près du pavillon de madame Dubarry.
D'autres femmes, effrayées comme moi, avaient déjà choisi cet asile.
Nous dînions toutes ensemble, et nous couchions six dans une même
chambre, où il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en
alertes continuelles, outre que j'éprouvais les plus vives inquiétudes
pour mon pauvre domestique à qui je devais la vie. Cet honnête garçon
avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tête aux soldats, et de
répondre à leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le
village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans
les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été
dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux venaient
nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes récits,
qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous étaient faits dans
le magnifique jardin de madame Dubarry, près du _Temple de l'Amour_
entouré de fleurs, par le plus beau temps du monde!
J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi
que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un
soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester;
mais je me fis mal à la jambe et fus obligée de remonter.
La dernière affaire eut lieu à Roquancourt; on se battit aussi près du
château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous
sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en
comble la maison d'une dame très bonapartiste, qui, pendant qu'on se
battait, criait de sa terrasse aux Français: Tuez-moi tous ces gens-là!
Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château dont
ils cassèrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en
chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle
pouvait trouver un asile.
Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il
était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se
réunissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espéraient
le retour des Bourbons autant qu'ils le désiraient. Enfin le maire, dont
la conduite avait été aussi honorable qu'énergique, se montra dans le
village, entouré de tous les braves gens du pays, et revêtu d'une
écharpe blanche. Le lendemain nous étions tous rassemblés dans le
jardin, lorsqu'on nous dit que M. Daguet[47], un des plus honnêtes
habitans de Louveciennes, était là, et qu'il annonçait l'arrivée de M.
le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que
j'étais dans un jardin, je m'écriai: «Faites entrer M. Daguet! faites
entrer M. Daguet!» ce qui fit rire mes compagnons d'infortune.
Je partis aussitôt pour Paris, laissant, à mon grand regret, le bon
Joseph à Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conservé les lettres
que je recevais alors de ce fidèle serviteur, qui gémissait de voir mon
jardin ravagé, ma cave mise à sec, ma belle cour détruite, et mes
appartemens saccagés. «Je les supplie,» m'écrit-il, «d'être moins
méchans, de se contenter de ce que je leur donne. Ils me répondent: Les
Français ont fait encore bien pis chez nous.» En cela les Prussiens
avaient raison; mon pauvre Joseph et moi, nous étions victimes du
mauvais exemple.
C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le
comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de décrire les douces
sensations que ce jour me fit éprouver; je versais des larmes de joie,
de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorité des
Parisiens reçut nos princes. Comme on demandait à M. le comte d'Artois
des nouvelles du roi, qu'il précédait, il répondit: «Il a toujours mal
aux jambes, mais sa tête est excellente, nous marcherons pour lui, il
pensera pour nous; l'expérience a prouvé toute la justesse de ce mot,
car l'esprit, et surtout la raison de Louis XVIII, étaient bien
nécessaires pour affermir la restauration à l'époque où le parti
bonapartiste était encore aussi nombreux.
Enfin lui-même entra dans Paris, apportant le pardon et l'oubli pour
tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfèvres; il était dans une
calèche, assis à côté de madame la duchesse d'Angoulême; la Charte qu'il
venait de faire proclamer ayant été reçue avec des acclamations de joie,
l'ivresse de la foule était grande et générale; toutes les fenêtres
étaient pavoisées sur son passage; les cris de _vive le roi!_
s'élevaient jusqu'au ciel, poussés avec tant d'élan et de si bon coeur,
que j'en étais attendrie à un point que je ne puis dire. On lisait tour
à tour sur la figure de la duchesse d'Angoulême, et la satisfaction que
lui causait un pareil accueil, et la pénible expression des souvenirs
qui devaient l'assiéger; son sourire était doux mais triste; effet bien
naturel, car elle suivait le chemin que sa mère avait suivi naguère en
allant à l'échafaud, et elle le savait; toutefois les acclamations
qu'excitaient la vue du roi et la sienne devaient consoler ce coeur
affligé. Ces acclamations les suivirent jusqu'aux Tuileries, où la foule
qui remplissait le jardin fit éclater les mêmes transports; on chantait,
on dansait devant le château; le roi alors parut à une fenêtre, envoyant
mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse à son comble.
Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries; une immense quantité de
femmes s'y trouvèrent; le roi parla à toutes avec une grâce parfaite, et
rappela même à plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur
leur famille.
Comme j'avais un extrême désir de revoir de près Louis XVIII, j'allai me
mêler à la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le
voir passer quand il allait à la messe; j'étais placée avec tout le
monde en face des fenêtres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer
parfaitement: dès qu'il m'aperçut il vint à moi, me donna la main de
l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie
qu'il avait à me retrouver: comme il resta quelques instans ainsi, me
tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme,
ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une très grande
dame, car, dès que le roi fut passé, un jeune officier, qui me voyait
seule, vint m'offrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne
m'eût accompagnée jusqu'à ma voiture.
La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes étaient ou mes
amis ou mes connaissances. Il était bien doux, après tant d'années
d'exil, de se trouver réunis de nouveau dans sa patrie; mais hélas! ce
bonheur ne dura que peu de mois, et tandis que nous nous réjouissions de
notre sort, Bonaparte débarquait à Cannes!
J'ai pu, comme tout le monde, comparer l'accueil qu'il reçut de la
capitale à celui que naguère on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars à
minuit que Louis XVIII et toute la famille royale quittèrent Paris.
Napoléon rentra le 20; mais quoiqu'il fût ramené par l'armée, soutenu
par les baïonnettes, les Parisiens n'en étaient pas moins dans un état
de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait à la France la
guerre et la ruine; aussi les cris de _vive l'empereur!_ étaient-ils
fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour; ce fut à
neuf heures du soir qu'il reprit possession des Tuileries, entouré de
militaires exaltés et de toute une population morne et triste. Les cours
remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un
château pris d'assaut.
Le roi cependant s'était retiré à Gand, et je me souviens que des gens
du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris: _Rendez-nous
notre paire de gants, rendez-nous notre paire_; je n'ai pas oublié non
plus le mot d'une bouquetière, qui, pour n'être pas un propos de salon,
n'en est que plus caractérisé: je passais sur le boulevard de la
Madeleine, et j'entendis une femme qui vendait des bouquets, dire à une
autre: «Eh bien? il n'y a plus rien à faire sur tes lis et je vends
toujours mes violettes.»--«C'est vrai, répond l'autre, tes violettes, il
est bien aisé de faire dessus, mais sur les lis je t'en défie.»
Sans insulter à la mémoire d'un grand capitaine et aux braves généraux
et soldats qui l'ont aidé à remporter de si belles victoires, on peut se
demander où ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce
de cette terre qui nous avait coûté tant de sang. Pour mon compte,
j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me
révoltaient; dans un des derniers, après avoir parlé de milliers de
soldats français que nous avions perdus, on finissait ainsi: l'empereur
ne s'est jamais si bien porté. Nous lisions ce bulletin chez mesdames de
Bellegarde, il nous indigna tellement que nous le jetâmes au feu.
Ce qui peut attester combien le peuple était las de ces guerres
éternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Cent
Jours. Plus d'une fois alors, j'ai vu Bonaparte paraître à sa fenêtre,
et se retirer aussitôt, très en colère sans doute, car les acclamations
se bornaient aux cris d'une centaine de petits gamins que l'on payait,
je crois, par dérision, pour leur faire dire: vive l'empereur! Que l'on
compare cette indifférence de la population à la joie que fit éclater le
retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815; cette joie était
presque générale, car, après tant de malheurs qu'un autre que lui venait
de causer, Louis XVIII rapportait la paix.
Dès lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et
d'habileté aux qualités brillantes de son esprit. Les circonstances
étaient difficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi
sortir dignement de l'abîme où Bonaparte les avait plongés. Louis XVIII
était bien réellement le monarque qui convenait à l'époque; à beaucoup
de courage et de sang-froid il unissait de l'élévation d'ame et une
grande finesse d'esprit; toutes ses manières étaient royales; il donnait
facilement et avec munificence; il se plaisait à protéger les arts, et
les lettres, qu'il cultivait lui-même; ses traits n'étaient point
dépourvus de beauté, et leur expression avait tant de noblesse que, tout
infirme qu'il était, son premier abord imprimait un respect
involontaire.