dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhumés les
_Sept Dormans_, dans une chapelle près de la grande église de l'abbaye,
où leurs tombes sont taillées séparément dans le roc. On tient par
tradition dans Marmoutier que les Sept Dormans étaient sept disciples de
saint Martin, qui, ayant renoncé au monde en même temps, et vécu dans
une grande sainteté sous sa conduite, moururent dans le monastère sans
être atteints d'aucune maladie, et tous sept le même jour. Leur mort,
dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait
croire qu'il dormaient, d'où leur est resté le nom des Sept Dormans. On
les honore à Marmoutier comme saints et l'on y chôme publiquement leur
fête.
Pour arriver à Bordeaux je traversai Poitiers et Angoulême. Ces deux
villes sont pittoresquement placées sur le haut d'une colline. De la
première on côtoie des rochers, des maisons bâties en amphithéâtre. La
seconde, plus élevée encore, a des environs délicieux; et je ne dois pas
oublier de dire que depuis Paris jusqu'à l'approche de Bordeaux, le
chemin ressemble à une allée de jardin; il est ferré, battu de manière
que l'on n'éprouve aucune fatigue. Ma voiture, qui était très douce,
complétait la douceur de ma route. Je me figurais parcourir un grand
parc où je peignais des yeux; aussi ne pouvais-je tenir dans les
auberges. Je me couchais à huit heures du soir et j'étais tout éveillée
à quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience
extrême pour me remettre en route: Adélaïde prétendait que j'étais comme
un enfant qui veut toujours aller à _dada_.
Arrivée à Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans
l'hôtel _Fumel_, qui avant la révolution appartenait au marquis de ce
nom. Cet hôtel est admirablement situé tout en face du port, qui peut
contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de
vue est terminée par un coteau bien vert, que couvrent çà et là quelques
maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on
aperçoit des châteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon
ravissement à la vue du magnifique tableau qui s'offrit à mes yeux
lorsque j'ouvris ma fenêtre; je croyais faire un beau rêve. Tant de
vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans
tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui
règne sur cette immense masse d'eau, tout concourt à vous donner l'idée
d'une féerie. Quoique je sois restée près d'une semaine à Bordeaux et
que nuit et jour j'aie joui de ce coup d'oeil, je n'ai pu m'en lasser,
surtout au clair de lune; on voit alors sur les coteaux quelques petites
lumières dans les maisons et le tout devient magique.
Le plaisir que je goûtais de ma fenêtre valait seul la peine de faire le
voyage, et je ne me repentais point d'être venue à Bordeaux. Il est bien
vrai que si je puis parler des beautés de cette ville, je ne saurais
rien dire de ceux qui l'habitent; car, à l'exception du préfet, M. le
comte de Tournon, qui dessinait, et qui fut très bien pour moi, je n'eus
de rapports avec personne. La plupart du temps même, étant logée très
haut, les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui
allaient et venaient sous mes yeux.
Je ne renonçai pas toutefois à mon habitude de courir la ville et les
environs; j'allai voir le cimetière, dont la régularité tout-à-fait
sépulcrale me plut infiniment. J'aime que les cimetières soient
réguliers, au point que, celui du Père-La-Chaise excepté, je préfère
celui-ci à tout ce que j'ai vu dans ce triste genre. C'est un grand
terrain carré, bordé tout autour par une allée de platanes. Les tombes
de pierre blanche travaillée avec soin sont toutes de forme antique et
placées régulièrement entre les arbres, où des cyprès, des fleurs et une
grille noire, les entourent. Dans une des allées sont des pyramides d'un
aspect sombre et grandiose, qui renferment une chambre où le cercueil
est placé. Au milieu du terrain est la fosse commune semée de simples
croix noires. L'uniformité qui règne dans ce lieu présente un coup d'oeil
qui satisfait les regards et l'esprit; on se croit dans les
Champs-Élisiens, et je ne suis sortie qu'à regret de ce dernier asile de
l'homme.
Je voulus voir le temple des juifs, bâti sur le modèle du temple de
Salomon. C'est un monument très intéressant, et si mystérieux qu'il
invite à la prière. Je courus aussi visiter les débris du cirque de
Gallien, ces débris sont si imposans! Il ne reste plus que quelques
murailles, néanmoins, on peut admirer encore des fragmens d'antiquités
romaines, tels que la porte basse, et un amphithéâtre de deux cents sept
pieds de long sur cent quarante de large.
La salle de spectacle, qui est superbe, et beaucoup d'autres monumens
font de Bordeaux une des plus belles, sinon la plus belle ville de la
France, après la capitale.
Je me sus fort bon gré d'avoir entrepris cette longue course, d'autant
plus que, grâce à mon amour pour les ruines, je rapportais un
portefeuille plein de dessins faits en route. Si j'apercevais sur mon
chemin une vieille tour, aussitôt arrivée à mon auberge, je courais, je
grimpais pour la voir de près. Souvent, quand je me mettais à dessiner,
quelques habitans de l'endroit venaient m'entourer. Un jour que je me
lamentais avec ces bonnes gens sur tant de destructions, un d'eux me
dit: «Je vois bien que madame la comtesse avait aussi des châteaux par
ici.--Non, répondis-je, mes châteaux, à moi, sont en Espagne.» Le titre
de comtesse dont je me voyais gratifiée ne me surprenait nullement,
j'étais accoutumée à me voir traitée en grande dame; dans toutes les
auberges où je m'arrêtais on me prodiguait les titres. Mais comme je
devais cet honneur à ma voiture qui était fashionable, je n'en devenais
pas plus fière, j'en payais seulement davantage. Ma santé s'était un peu
remise, et je revins à Paris l'esprit beaucoup moins noir.
Ce petit voyage est le dernier que j'aie entrepris depuis lors jusqu'à
ce jour. Je repris mes habitudes et mon travail, qui, de toutes les
distractions, a toujours été pour moi la plus douce. Quoique j'eusse eu
le malheur de perdre tant d'êtres qui m'avaient été chers, je ne restais
point isolée. J'ai déjà parlé de madame de Rivière, ma nièce, qui par sa
tendresse et ses soins fait le charme de ma vie; je dois aussi parler de
mon autre nièce, Eugénie Lebrun, maintenant madame Tripier-le-Franc. Ses
études m'empêchèrent d'abord de la voir aussi souvent que je l'aurais
voulu; car, dès sa première jeunesse, elle promettait déjà, par son
caractère, son esprit et ses grandes dispositions pour la peinture,
d'ajouter à mon bonheur. Je me plaisais à la guider, à lui prodiguer mes
conseils, et à la suivre dans ses progrès. J'en suis bien récompensée
aujourd'hui qu'elle a réalisé toutes mes espérances, par son aimable
caractère et par un talent très remarquable en peinture. Elle a suivi la
même route que moi en adoptant le genre du portrait, dans lequel elle
obtient un succès mérité par une belle couleur, une grande vérité, et
surtout par une ressemblance parfaite. Jeune encore, elle ne peut
qu'ajouter à une réputation qu'osait à peine entrevoir sa timidité et sa
modestie. Madame Lefranc et madame de Rivière sont devenues mes enfans.
Elles me font retrouver tous les sentimens d'une mère, et leur tendre
dévouement répand un grand charme sur mon existence. C'est près de ces
deux êtres chéris et des amis qui me sont restés que j'espère terminer
doucement une vie errante, mais calme; laborieuse, mais honorable.
LISTE DE MES PORTRAITS FAITS À PÉTERSBOURG.
1 Madame Dimidoff, née Strogonoff.
1 La princesse Menzicoff jusqu'à mi-jambe, tenant son enfant.
1 La comtesse Potocka, en pied, couchée sur un très grand divan, tenant
une colombe sur son sein; cette comtesse est une des plus jolies
femmes que j'aie peintes.
1 La jeune comtesse Schouvaloff en buste.
2 Les deux jeunes grandes-duchesses Hélène et Alexandrine, toutes deux
très belles.
Je les ai peintes ensemble tenant le médaillon de l'impératrice
Catherine qu'elles regardaient.
5 La grande duchesse Élizabeth en pied, arrangeant des fleurs dans une
corbeille.
Deux copies à mi-corps avec les mains.
Plus deux grands bustes avec une main.
2 La grande-duchesse Anne. Deux portraits à mi-corps.
2 La comtesse de Scawronski. Deux bustes. La même que j'avais peinte à
Naples jusqu'à mi-corps.
2 La comtesse de Strogonoff tenant son enfant. Son mari en pendant à
mi-jambes.
1 La comtesse Sammacloff avec ses deux enfans près d'elle.
1 La comtesse Apraxine. Grand buste.
2 La princesse Isoupoff, à mi-jambe. Plus son fils.
1 La comtesse de Worandsoff. Buste.
1 La comtesse Golowin, avec une main.
1 La comtesse Tolstoy, à mi-jambes, appuyée sur un rocher près d'une
cascade.
2 La princesse Alexis Kourakin, et le prince son mari.
2 Le roi de Pologne. Deux grands bustes: l'un en costume d'Henri IV, et
l'autre avec un manteau de velours, que j'ai gardé.
1 La petite-nièce du roi de Pologne, jouant avec un petit chien.
1 La princesse Michel Galitzin. Grand buste.
2 La comtesse Dietricten, et le comte son mari.
1 La princesse Bauris Galitzin presque en pied, à mi-jambes.
1 Milord Talbot. Buste.
1 La princesse Sapia passé les genoux, dansant avec un tambour de
basque.
1 La fille de la princesse Isoupoff.
1 Madame Koutousoff. Buste.
1 Le baron de Strogonoff.
1 Mademoiselle Kasisky, soeur de la princesse Belloseski.
1 La princesse Alexandre Galitzin.
1 Madame Kalitcheff.
1 Le comte Potocki.
1 Le comte Litta.
1 La princesse Viaminski.
1 Le jeune prince Bariatinski. Grand buste.
1 Le prince Alexandre Kourakin, deux bustes.
1 Mon portrait jusques aux genoux, en noir, tenant ma palette. Pour
l'Académie de Saint-Pétersbourg.
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47
* * * * *
À BERLIN.
2 Pastels d'après la reine.
1 L'ambassadrice de Portugal.
1 Une autre dame dont j'ai oublié le nom.
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4
* * * * *
À DRESDE.
3 Bustes du portrait de l'empereur Alexandre,
1 La fille de la comtesse Potocka.
1 Une Allemande.
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5
* * * * *
PORTRAITS FAITS À LONDRES.
1 La demoiselle Dorset.
1 Madame Chinnery.
2 Ses enfans.
1 Mademoiselle Dillon.
1 Madame Villiers.
1 La margrave d'Anspach.
1 Madame Bering.
1 Le prince de Galles.
1 Madame de Polastron.
1 La comtesse Driedrestein.
1 Le jeune Polastron enfant.
1 Lord Byron.
1 Le prince Bariatinski.
1 Une Américaine très jolie.
1 M. Kepell, fils de la margrave d'Anspach.
3 Portraits de moi.
2 Madame Grassini, deux portraits en sultane, l'un en grand, et l'autre
en petit _id._, plus un buste.
1 Portrait d'une Irlandaise.
1 Lady Georgine, fille de lady Gordon.
1 Le prince Biron de Courlande, en chasseur.
Plusieurs peints de vue au bord de la mer; points au pastel; puis aussi
quelques paysages.
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24
* * * * *
PORTRAITS DEPUIS MON RETOUR À PARIS.
1 Le portrait de la reine de Prusse, peint d'après l'étude que j'avais
faite d'après Sa Majesté, à Berlin. Grand buste.
1 Le prince Ferdinand de Prusse.
1 Le prince Auguste-Ferdinand, leur fils.
1 La princesse Louise, sa soeur, princesse de Radzivill.
1 La princesse Tufakin, dont j'avais fait la tête seulement à Moscou.
1 Madame Catalani avec les mains, chantant debout près du piano.
1 Madame Murat en pied, ayant sa fille près d'elle.
4 Portraits de moi pour mes amies.
3 Trois portraits de madame Grassini; un passé les genoux, le dernier
avec une main.
1 M. Ragani, mari de madame Grassini. Grand buste.
1 La vicomtesse de Vaudreuil, nièce de M. le comte de Vaudreuil.
1 Le comte de Vaudreuil. Deux bustes.
1 Deux portraits de la duchesse de Guiche, fille de madame de Polignac.
1 La jeune princesse Potemski, à mi-jambes.
1 Madame Constans. Buste.
1 La comtesse d'Andlau, avec les mains.
2 La comtesse de Rosambeau et la comtesse d'Orglande, filles de la
comtesse d'Andlau, toutes deux avec les mains.
2 MM. d'Andlau, leurs deux frères.
1 Viotti, célèbre violon.
1 La marquise de Groslier, peignant des fleurs.
1 Le bailli de Crussol. Grand buste.
1 Mademoiselle de Grénonville. Buste.
1 Madame Davidoff, avec la main.
1 Pour le roi Charles X, le marquis de Rivière. Buste.
1 Le comte de Coëtlosquet. Buste.
1 Madame de Pront, nièce de M. de Coëtlosquet.
2 S. A. R. la duchesse de Berri, avec les mains.
1 Mademoiselle de Sassenay. Buste.
1 M. Raoul-Rochette. Buste.
1 M. Sapey. Buste.
1 Madame Lafont.
1 Mademoiselle de Rivière.
1 Alfred de Rivière, _idem_.
1 Le baron de Feisthamel avec les mains, peignant.
1 Le baron de Crespy-le-Prince dessinant.
1 Madame Ditte.
1 Madame de Rivière ma nièce, avec les deux mains.
1 Mon portrait de profil, pour la ville de Pétersbourg; on devait, sur
la même médaille, graver mon portrait, et celui d'Angélica Koffmann.
DE SOUVENIR:
1 Madame de Suffrein.
1 L'abbé Delille.
1 La comtesse de Las Cazes.
1 Le comte de Chatellux.
--
50
130 total général.
* * * * *
TABLEAUX.
1 L'apothéose de la reine.
1 La naufragée.
1 La cataracte de Narva.
1 Amphion jouant de la lyre avec trois Naïades.
1 Un vieillard et son petit-fils; incendie, effet.
1 Près de cent paysages suisses au pastel, faits dans mes deux voyages.
Total général des portraits, 662.
15 tableaux, et près de 200 paysages tant en Suisse qu'en Angleterre.
FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME.
NOTE.
J'ai désiré placer à la fin de ce volume les conseils que j'ai écrits
pour ma nièce, madame Lefranc, qui peuvent être utiles aux femmes qui se
destinent à peindre le portrait.
SUR LA PEINTURE DU PORTRAIT.
_Concernant ce qu'on doit observer avant de commencer le portrait._--Il
faut toujours être prêt une demi-heure avant que le modèle n'arrive,
afin de se recueillir: c'est une chose nécessaire pour plusieurs
raisons.
1° Il ne faut passe faire attendre; 2° il faut que la palette soit
préparée, et faire en sorte de ne pas être tracassée par du monde et des
détails d'affaire.
_Règle nécessaire._--Il faut placer son modèle assis, plus haut que soi;
que les femmes le soient commodément; qu'elles aient de quoi s'appuyer,
et un tabouret sous les pieds.
Il faut, le plus possible, s'éloigner de son modèle, c'est le vrai moyen
de bien saisir le juste ensemble des traits et l'aplomb des signes, tant
pour la tournure du corps que pour ses habitudes qu'il est nécessaire
d'observer, même pour la ressemblance totale; ne reconnaît-on pas les
personnes par derrière, même sans apercevoir leur visage?
Pour faire le portrait d'un homme (surtout s'il est jeune), il faut le
faire tenir un instant debout avant de commencer, pour tracer les signes
généraux et extérieurs plus justes. Si on traçait le personnage assis,
le corps n'aurait pas d'élégance, et la tête paraîtrait trop rapprochée
des épaules. Pour les hommes surtout cette observation est nécessaire,
les voyant plus souvent debout qu'assis.
Il faut ne pas placer la tête trop haute dans la toile, cela grandit
trop le modèle, et trop bas cela le rapetisse: on doit placer la figure
de manière qu'il y ait plus d'espace du côté où est tourné le corps.
Il faut avoir derrière soi une glace, placée de manière à apercevoir son
modèle et son portrait, pour pouvoir le consulter très souvent, c'est le
meilleur guide, il explique nettement les défauts.
Avant de commencer causez avec votre modèle; essayez plusieurs
attitudes, et choisissez non-seulement la plus agréable, mais celle qui
convient à son âge et à son caractère; ce qui peut ajouter à la
ressemblance, de même pour sa tête: placez la de face ou de
trois-quarts, cela ajoute plus ou moins à la vérité des traits, surtout
pour le public; le miroir peut aussi décider à ce sujet.
Il faut tâcher de faire la tête (le masque surtout) dans trois ou quatre
séances d'une heure et demie chaque, deux au plus; car le modèle
s'ennuie, s'impatiente (ce qu'il faut éviter), son visage change
visiblement, c'est pourquoi il faut le faire reposer, et le distraire le
plus possible. Tout cela est d'expérience avec les femmes; il faut les
flatter, leur dire qu'elles sont belles, qu'elles ont le teint frais,
etc., etc. Cela les met en belle humeur, et les fait tenir avec plus de
plaisir. Le contraire les changerait visiblement. Il faut aussi leur
dire qu'elles posent à merveille; elles se trouvent engagées par là à se
bien tenir. Il faut bien leur recommander de ne point amener de
sociétés. Toutes veulent donner leur avis, et font tout gâter. Quant aux
artistes et aux gens de goût, on peut les consulter. Ne vous rebutez pas
si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits;
il y a tant de gens qui ne savent point voir.
Tant que vous travaillez à la tête d'une femme, si elle est vêtue de
blanc, mettez sur elle une draperie de couleur absente (gris ou
verdâtre), afin de ne pas distraire les rayons visuels, et qu'ils
puissent se reposer seulement sur la tête du modèle; si cependant vous
la peignez en blanc, laissez-en un peu pour la tête, qui doit en être
reflétée.
Que le fond derrière le modèle soit en général d'un ton doux et uni, ni
trop clair, ni trop foncé; si c'est un fond de ciel, c'est autre chose;
mettez du bleuâtre derrière la tête.
Pour peindre la tête au pastel ou à l'huile, il faut établir les masses
de vigueur, les demi-teintes, ensuite les clairs. Il faut empâter les
lumières, et les rendre toujours dorées; entre les lumières et les
demi-teintes; il y a un ton mixte qu'il ne faut pas omettre, il
participe du violâtre, du verdâtre, du bleuâtre. Voyez Van Dyck. Les
demi-teintes doivent être de ton rompu, et moins empâtées que les
lumières; que sa lumière indique fortement ses os et ses parties
musculeuses qui cèdent aux premières.
Immédiatement après cette première lumière se trouve le ton de chair
décidé selon le teint de la personne, il se perd avec les tons mixtes et
fugaces des demi-teintes.
Les ombres doivent être rigoureuses et transparentes à la fois,
c'est-à-dire point empâtées, mais d'un ton mûr, accompagné de touches
fermes et sanguines dans les cavités, telles que l'orbite de l'oeil,
l'enfoncement des narines, et dans les parties ombrées et internes de
l'oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles,
doivent tenir de la pêche dans la partie fuyante, et de la rose dorée
dans la saillante, et se perdre insensiblement, avec les lumières
occasionées par la saillie des os (elles sont d'un ton doré); où les
lumières doivent toujours être, et se dégrader insensiblement, c'est à
l'os du front, à celui de la joue autour du nez, au haut de la lèvre
supérieure, dans le coin de l'inférieure, et sur le haut du menton. Il
faut observer que la lumière doit diminuer à mesure, et que la partie la
plus saillante, et la plus éclairée par conséquent, doit toujours être
la lumineuse. Les lumières scintillantes, fines et générales d'une tête
sont dans la prunelle, ou dans le blanc de l'oeil, selon la position de
l'oeil et de la tête (ces deux-ci cèdent aux autres de beaucoup, et sont
d'un ton moins doré), au milieu de la paupière supérieure, au milieu de
la paupière inférieure, ou du moins sur une partie, c'est selon comme la
tête est éclairée; ensuite sur le milieu du nez, sur le cartilage, sur
la lèvre inférieure: plus le nez de la personne est fin, plus la lumière
doit être fine. Il ne faut jamais empâter les prunelles, pour qu'elles
soient vraies et transparentes; il faut, le plus possible, les bien
détailler, prendre garde de leur faire un regard équivoque, surtout les
faire rondes. Il faut observer que quelques personnes les ont plus
petites ou plus grandes, mais toujours parfaitement rondes; le haut du
cercle de la prunelle est toujours intercepté par la paupière
supérieure; à l'oeil en colère, la prunelle se voit entièrement. Quand
l'oeil sourit, la prunelle est interceptée par la paupière inférieure qui
la recouvre. Le blanc de l'oeil doit être d'un ton vierge et pur dans
l'ombre, et la demi-teinte, quoique perdant son vrai ton (de même que
tous les objets), ne doit jamais être grise ni d'un ton sale. Il doit
refléter quelquefois la lumière du nez, et participer un peu de
l'orifice. Les cils dans la partie ombrée se détachent en clair, c'est
pourquoi il faut peindre ces tons avec de l'outre-mer dans la partie
claire en ombre. L'orbite de l'oeil est bien à observer, il est plus ou
moins vigoureux ou clair, selon sa forme. Il est composé d'ombres, de
clairs, de demi-teintes et de reflets du nez. Le sourcil doit être
préparé d'un ton chaud, et l'on doit sentir la chair dessous les petites
échappées des poils, qui doivent être faits finement et avec légèreté.
Le battu, l'enchâssement de l'oeil est toujours d'un ton fin (plus ou
moins, selon la délicatesse et la blancheur de la peau), bleuâtre,
violâtre. Il faut bien prendre garde de trop pousser ces tons, cela
rendrait l'oeil pleureur. C'est pourquoi il faut quelquefois les rompre
par des dorés, mais avec ménagement.
Il faut bien observer la partie du front; elle est nécessaire à la
ressemblance, et donne en partie le caractère de la physionomie. Les
fronts dont l'os a une saillie carrée, tels que Raphaël, Rubens et Van
Dyck (comme on peut le voir dans leurs portraits), la lumière s'indique
fortement sur leurs saillies. La première est en haut du front, peu de
distance après les cheveux. Elle s'interrompt un peu et vient s'asseoir
près du sourcil, ce qui fait céder le ton de la tempe, où se décrit
souvent la veine bleue, surtout aux peaux délicates; après cette lumière
est un ton de chair entier, qui se dégrade vers le milieu, la lumière se
rappelle faiblement sur cette même forme d'os du petit côté, d'une
demi-teinte, et se marie doucement par des demi-teintes, qui vont gagner
l'ombre qui dessine encore cette même forme de l'os frontal. Après cette
ombre il existe un reflet plus ou moins doré, selon la couleur des
cheveux: dessous le sourcil, le ton se prépare un peu plus chaud, les
poils du sourcil multipliés, font le même effet que des boucles de
cheveux qui retomberaient sur un front éclairé. L'ombre en est chaude.
(Voyez les têtes de Greuze, observez bien l'habitude des cheveux du
modèle que vous peignez, cela ajoute à la ressemblance et à la vérité.)
Il faut bien observer les passages qui se verront des cheveux avec la
chair, afin de les rendre aussi vrais que possible; qu'il n'y ait jamais
de dureté, et que les cheveux se mêlent bien avec la chair, tant par le
contour que par la couleur; afin que cela n'ait point l'air perruque, ce
qui arriverait immanquablement sans ce que je viens d'expliquer.
Les cheveux doivent se dessiner par masse et très peu l'emporter; le
mieux serait de les faire par glacis, la toile produisant souvent des
transparens dans l'ombre et dans le ton entier. Les clairs des cheveux
ne s'établissent que sur les parties saillantes de la tête; les boucles
des cheveux reçoivent la lumière au milieu et sont légèrement
interceptées par quelques légers échappés de cheveux qui viennent en
ôter l'uniformité. Il faut toujours que les bords des cheveux (comme
métal) participent du ton du fond, ce qui aide à faire tourner les
parties fuyantes de la tête.