Sous le portail de la seconde entrée du monastère de Marmoutier je

dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhumés les

_Sept Dormans_, dans une chapelle près de la grande église de l'abbaye,

où leurs tombes sont taillées séparément dans le roc. On tient par

tradition dans Marmoutier que les Sept Dormans étaient sept disciples de

saint Martin, qui, ayant renoncé au monde en même temps, et vécu dans

une grande sainteté sous sa conduite, moururent dans le monastère sans

être atteints d'aucune maladie, et tous sept le même jour. Leur mort,

dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait

croire qu'il dormaient, d'où leur est resté le nom des Sept Dormans. On

les honore à Marmoutier comme saints et l'on y chôme publiquement leur

fête.

Pour arriver à Bordeaux je traversai Poitiers et Angoulême. Ces deux

villes sont pittoresquement placées sur le haut d'une colline. De la

première on côtoie des rochers, des maisons bâties en amphithéâtre. La

seconde, plus élevée encore, a des environs délicieux; et je ne dois pas

oublier de dire que depuis Paris jusqu'à l'approche de Bordeaux, le

chemin ressemble à une allée de jardin; il est ferré, battu de manière

que l'on n'éprouve aucune fatigue. Ma voiture, qui était très douce,

complétait la douceur de ma route. Je me figurais parcourir un grand

parc où je peignais des yeux; aussi ne pouvais-je tenir dans les

auberges. Je me couchais à huit heures du soir et j'étais tout éveillée

à quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience

extrême pour me remettre en route: Adélaïde prétendait que j'étais comme

un enfant qui veut toujours aller à _dada_.

Arrivée à Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans

l'hôtel _Fumel_, qui avant la révolution appartenait au marquis de ce

nom. Cet hôtel est admirablement situé tout en face du port, qui peut

contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de

vue est terminée par un coteau bien vert, que couvrent çà et là quelques

maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on

aperçoit des châteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon

ravissement à la vue du magnifique tableau qui s'offrit à mes yeux

lorsque j'ouvris ma fenêtre; je croyais faire un beau rêve. Tant de

vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans

tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui

règne sur cette immense masse d'eau, tout concourt à vous donner l'idée

d'une féerie. Quoique je sois restée près d'une semaine à Bordeaux et

que nuit et jour j'aie joui de ce coup d'oeil, je n'ai pu m'en lasser,

surtout au clair de lune; on voit alors sur les coteaux quelques petites

lumières dans les maisons et le tout devient magique.

Le plaisir que je goûtais de ma fenêtre valait seul la peine de faire le

voyage, et je ne me repentais point d'être venue à Bordeaux. Il est bien

vrai que si je puis parler des beautés de cette ville, je ne saurais

rien dire de ceux qui l'habitent; car, à l'exception du préfet, M. le

comte de Tournon, qui dessinait, et qui fut très bien pour moi, je n'eus

de rapports avec personne. La plupart du temps même, étant logée très

haut, les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui

allaient et venaient sous mes yeux.

Je ne renonçai pas toutefois à mon habitude de courir la ville et les

environs; j'allai voir le cimetière, dont la régularité tout-à-fait

sépulcrale me plut infiniment. J'aime que les cimetières soient

réguliers, au point que, celui du Père-La-Chaise excepté, je préfère

celui-ci à tout ce que j'ai vu dans ce triste genre. C'est un grand

terrain carré, bordé tout autour par une allée de platanes. Les tombes

de pierre blanche travaillée avec soin sont toutes de forme antique et

placées régulièrement entre les arbres, où des cyprès, des fleurs et une

grille noire, les entourent. Dans une des allées sont des pyramides d'un

aspect sombre et grandiose, qui renferment une chambre où le cercueil

est placé. Au milieu du terrain est la fosse commune semée de simples

croix noires. L'uniformité qui règne dans ce lieu présente un coup d'oeil

qui satisfait les regards et l'esprit; on se croit dans les

Champs-Élisiens, et je ne suis sortie qu'à regret de ce dernier asile de

l'homme.

Je voulus voir le temple des juifs, bâti sur le modèle du temple de

Salomon. C'est un monument très intéressant, et si mystérieux qu'il

invite à la prière. Je courus aussi visiter les débris du cirque de

Gallien, ces débris sont si imposans! Il ne reste plus que quelques

murailles, néanmoins, on peut admirer encore des fragmens d'antiquités

romaines, tels que la porte basse, et un amphithéâtre de deux cents sept

pieds de long sur cent quarante de large.

La salle de spectacle, qui est superbe, et beaucoup d'autres monumens

font de Bordeaux une des plus belles, sinon la plus belle ville de la

France, après la capitale.

Je me sus fort bon gré d'avoir entrepris cette longue course, d'autant

plus que, grâce à mon amour pour les ruines, je rapportais un

portefeuille plein de dessins faits en route. Si j'apercevais sur mon

chemin une vieille tour, aussitôt arrivée à mon auberge, je courais, je

grimpais pour la voir de près. Souvent, quand je me mettais à dessiner,

quelques habitans de l'endroit venaient m'entourer. Un jour que je me

lamentais avec ces bonnes gens sur tant de destructions, un d'eux me

dit: «Je vois bien que madame la comtesse avait aussi des châteaux par

ici.--Non, répondis-je, mes châteaux, à moi, sont en Espagne.» Le titre

de comtesse dont je me voyais gratifiée ne me surprenait nullement,

j'étais accoutumée à me voir traitée en grande dame; dans toutes les

auberges où je m'arrêtais on me prodiguait les titres. Mais comme je

devais cet honneur à ma voiture qui était fashionable, je n'en devenais

pas plus fière, j'en payais seulement davantage. Ma santé s'était un peu

remise, et je revins à Paris l'esprit beaucoup moins noir.

Ce petit voyage est le dernier que j'aie entrepris depuis lors jusqu'à

ce jour. Je repris mes habitudes et mon travail, qui, de toutes les

distractions, a toujours été pour moi la plus douce. Quoique j'eusse eu

le malheur de perdre tant d'êtres qui m'avaient été chers, je ne restais

point isolée. J'ai déjà parlé de madame de Rivière, ma nièce, qui par sa

tendresse et ses soins fait le charme de ma vie; je dois aussi parler de

mon autre nièce, Eugénie Lebrun, maintenant madame Tripier-le-Franc. Ses

études m'empêchèrent d'abord de la voir aussi souvent que je l'aurais

voulu; car, dès sa première jeunesse, elle promettait déjà, par son

caractère, son esprit et ses grandes dispositions pour la peinture,

d'ajouter à mon bonheur. Je me plaisais à la guider, à lui prodiguer mes

conseils, et à la suivre dans ses progrès. J'en suis bien récompensée

aujourd'hui qu'elle a réalisé toutes mes espérances, par son aimable

caractère et par un talent très remarquable en peinture. Elle a suivi la

même route que moi en adoptant le genre du portrait, dans lequel elle

obtient un succès mérité par une belle couleur, une grande vérité, et

surtout par une ressemblance parfaite. Jeune encore, elle ne peut

qu'ajouter à une réputation qu'osait à peine entrevoir sa timidité et sa

modestie. Madame Lefranc et madame de Rivière sont devenues mes enfans.

Elles me font retrouver tous les sentimens d'une mère, et leur tendre

dévouement répand un grand charme sur mon existence. C'est près de ces

deux êtres chéris et des amis qui me sont restés que j'espère terminer

doucement une vie errante, mais calme; laborieuse, mais honorable.

LISTE DE MES PORTRAITS FAITS À PÉTERSBOURG.

1 Madame Dimidoff, née Strogonoff.

1 La princesse Menzicoff jusqu'à mi-jambe, tenant son enfant.

1 La comtesse Potocka, en pied, couchée sur un très grand divan, tenant

une colombe sur son sein; cette comtesse est une des plus jolies

femmes que j'aie peintes.

1 La jeune comtesse Schouvaloff en buste.

2 Les deux jeunes grandes-duchesses Hélène et Alexandrine, toutes deux

très belles.

Je les ai peintes ensemble tenant le médaillon de l'impératrice

Catherine qu'elles regardaient.

5 La grande duchesse Élizabeth en pied, arrangeant des fleurs dans une

corbeille.

Deux copies à mi-corps avec les mains.

Plus deux grands bustes avec une main.

2 La grande-duchesse Anne. Deux portraits à mi-corps.

2 La comtesse de Scawronski. Deux bustes. La même que j'avais peinte à

Naples jusqu'à mi-corps.

2 La comtesse de Strogonoff tenant son enfant. Son mari en pendant à

mi-jambes.

1 La comtesse Sammacloff avec ses deux enfans près d'elle.

1 La comtesse Apraxine. Grand buste.

2 La princesse Isoupoff, à mi-jambe. Plus son fils.

1 La comtesse de Worandsoff. Buste.

1 La comtesse Golowin, avec une main.

1 La comtesse Tolstoy, à mi-jambes, appuyée sur un rocher près d'une

cascade.

2 La princesse Alexis Kourakin, et le prince son mari.

2 Le roi de Pologne. Deux grands bustes: l'un en costume d'Henri IV, et

l'autre avec un manteau de velours, que j'ai gardé.

1 La petite-nièce du roi de Pologne, jouant avec un petit chien.

1 La princesse Michel Galitzin. Grand buste.

2 La comtesse Dietricten, et le comte son mari.

1 La princesse Bauris Galitzin presque en pied, à mi-jambes.

1 Milord Talbot. Buste.

1 La princesse Sapia passé les genoux, dansant avec un tambour de

basque.

1 La fille de la princesse Isoupoff.

1 Madame Koutousoff. Buste.

1 Le baron de Strogonoff.

1 Mademoiselle Kasisky, soeur de la princesse Belloseski.

1 La princesse Alexandre Galitzin.

1 Madame Kalitcheff.

1 Le comte Potocki.

1 Le comte Litta.

1 La princesse Viaminski.

1 Le jeune prince Bariatinski. Grand buste.

1 Le prince Alexandre Kourakin, deux bustes.

1 Mon portrait jusques aux genoux, en noir, tenant ma palette. Pour

l'Académie de Saint-Pétersbourg.

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47

* * * * *

À BERLIN.

2 Pastels d'après la reine.

1 L'ambassadrice de Portugal.

1 Une autre dame dont j'ai oublié le nom.

--

4

* * * * *

À DRESDE.

3 Bustes du portrait de l'empereur Alexandre,

1 La fille de la comtesse Potocka.

1 Une Allemande.

--

5

* * * * *

PORTRAITS FAITS À LONDRES.

1 La demoiselle Dorset.

1 Madame Chinnery.

2 Ses enfans.

1 Mademoiselle Dillon.

1 Madame Villiers.

1 La margrave d'Anspach.

1 Madame Bering.

1 Le prince de Galles.

1 Madame de Polastron.

1 La comtesse Driedrestein.

1 Le jeune Polastron enfant.

1 Lord Byron.

1 Le prince Bariatinski.

1 Une Américaine très jolie.

1 M. Kepell, fils de la margrave d'Anspach.

3 Portraits de moi.

2 Madame Grassini, deux portraits en sultane, l'un en grand, et l'autre

en petit _id._, plus un buste.

1 Portrait d'une Irlandaise.

1 Lady Georgine, fille de lady Gordon.

1 Le prince Biron de Courlande, en chasseur.

Plusieurs peints de vue au bord de la mer; points au pastel; puis aussi

quelques paysages.

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24

* * * * *

PORTRAITS DEPUIS MON RETOUR À PARIS.

1 Le portrait de la reine de Prusse, peint d'après l'étude que j'avais

faite d'après Sa Majesté, à Berlin. Grand buste.

1 Le prince Ferdinand de Prusse.

1 Le prince Auguste-Ferdinand, leur fils.

1 La princesse Louise, sa soeur, princesse de Radzivill.

1 La princesse Tufakin, dont j'avais fait la tête seulement à Moscou.

1 Madame Catalani avec les mains, chantant debout près du piano.

1 Madame Murat en pied, ayant sa fille près d'elle.

4 Portraits de moi pour mes amies.

3 Trois portraits de madame Grassini; un passé les genoux, le dernier

avec une main.

1 M. Ragani, mari de madame Grassini. Grand buste.

1 La vicomtesse de Vaudreuil, nièce de M. le comte de Vaudreuil.

1 Le comte de Vaudreuil. Deux bustes.

1 Deux portraits de la duchesse de Guiche, fille de madame de Polignac.

1 La jeune princesse Potemski, à mi-jambes.

1 Madame Constans. Buste.

1 La comtesse d'Andlau, avec les mains.

2 La comtesse de Rosambeau et la comtesse d'Orglande, filles de la

comtesse d'Andlau, toutes deux avec les mains.

2 MM. d'Andlau, leurs deux frères.

1 Viotti, célèbre violon.

1 La marquise de Groslier, peignant des fleurs.

1 Le bailli de Crussol. Grand buste.

1 Mademoiselle de Grénonville. Buste.

1 Madame Davidoff, avec la main.

1 Pour le roi Charles X, le marquis de Rivière. Buste.

1 Le comte de Coëtlosquet. Buste.

1 Madame de Pront, nièce de M. de Coëtlosquet.

2 S. A. R. la duchesse de Berri, avec les mains.

1 Mademoiselle de Sassenay. Buste.

1 M. Raoul-Rochette. Buste.

1 M. Sapey. Buste.

1 Madame Lafont.

1 Mademoiselle de Rivière.

1 Alfred de Rivière, _idem_.

1 Le baron de Feisthamel avec les mains, peignant.

1 Le baron de Crespy-le-Prince dessinant.

1 Madame Ditte.

1 Madame de Rivière ma nièce, avec les deux mains.

1 Mon portrait de profil, pour la ville de Pétersbourg; on devait, sur

la même médaille, graver mon portrait, et celui d'Angélica Koffmann.

DE SOUVENIR:

1 Madame de Suffrein.

1 L'abbé Delille.

1 La comtesse de Las Cazes.

1 Le comte de Chatellux.

--

50

130 total général.

* * * * *

TABLEAUX.

1 L'apothéose de la reine.

1 La naufragée.

1 La cataracte de Narva.

1 Amphion jouant de la lyre avec trois Naïades.

1 Un vieillard et son petit-fils; incendie, effet.

1 Près de cent paysages suisses au pastel, faits dans mes deux voyages.

Total général des portraits, 662.

15 tableaux, et près de 200 paysages tant en Suisse qu'en Angleterre.

FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME.

NOTE.

J'ai désiré placer à la fin de ce volume les conseils que j'ai écrits

pour ma nièce, madame Lefranc, qui peuvent être utiles aux femmes qui se

destinent à peindre le portrait.

SUR LA PEINTURE DU PORTRAIT.

_Concernant ce qu'on doit observer avant de commencer le portrait._--Il

faut toujours être prêt une demi-heure avant que le modèle n'arrive,

afin de se recueillir: c'est une chose nécessaire pour plusieurs

raisons.

1° Il ne faut passe faire attendre; 2° il faut que la palette soit

préparée, et faire en sorte de ne pas être tracassée par du monde et des

détails d'affaire.

_Règle nécessaire._--Il faut placer son modèle assis, plus haut que soi;

que les femmes le soient commodément; qu'elles aient de quoi s'appuyer,

et un tabouret sous les pieds.

Il faut, le plus possible, s'éloigner de son modèle, c'est le vrai moyen

de bien saisir le juste ensemble des traits et l'aplomb des signes, tant

pour la tournure du corps que pour ses habitudes qu'il est nécessaire

d'observer, même pour la ressemblance totale; ne reconnaît-on pas les

personnes par derrière, même sans apercevoir leur visage?

Pour faire le portrait d'un homme (surtout s'il est jeune), il faut le

faire tenir un instant debout avant de commencer, pour tracer les signes

généraux et extérieurs plus justes. Si on traçait le personnage assis,

le corps n'aurait pas d'élégance, et la tête paraîtrait trop rapprochée

des épaules. Pour les hommes surtout cette observation est nécessaire,

les voyant plus souvent debout qu'assis.

Il faut ne pas placer la tête trop haute dans la toile, cela grandit

trop le modèle, et trop bas cela le rapetisse: on doit placer la figure

de manière qu'il y ait plus d'espace du côté où est tourné le corps.

Il faut avoir derrière soi une glace, placée de manière à apercevoir son

modèle et son portrait, pour pouvoir le consulter très souvent, c'est le

meilleur guide, il explique nettement les défauts.

Avant de commencer causez avec votre modèle; essayez plusieurs

attitudes, et choisissez non-seulement la plus agréable, mais celle qui

convient à son âge et à son caractère; ce qui peut ajouter à la

ressemblance, de même pour sa tête: placez la de face ou de

trois-quarts, cela ajoute plus ou moins à la vérité des traits, surtout

pour le public; le miroir peut aussi décider à ce sujet.

Il faut tâcher de faire la tête (le masque surtout) dans trois ou quatre

séances d'une heure et demie chaque, deux au plus; car le modèle

s'ennuie, s'impatiente (ce qu'il faut éviter), son visage change

visiblement, c'est pourquoi il faut le faire reposer, et le distraire le

plus possible. Tout cela est d'expérience avec les femmes; il faut les

flatter, leur dire qu'elles sont belles, qu'elles ont le teint frais,

etc., etc. Cela les met en belle humeur, et les fait tenir avec plus de

plaisir. Le contraire les changerait visiblement. Il faut aussi leur

dire qu'elles posent à merveille; elles se trouvent engagées par là à se

bien tenir. Il faut bien leur recommander de ne point amener de

sociétés. Toutes veulent donner leur avis, et font tout gâter. Quant aux

artistes et aux gens de goût, on peut les consulter. Ne vous rebutez pas

si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits;

il y a tant de gens qui ne savent point voir.

Tant que vous travaillez à la tête d'une femme, si elle est vêtue de

blanc, mettez sur elle une draperie de couleur absente (gris ou

verdâtre), afin de ne pas distraire les rayons visuels, et qu'ils

puissent se reposer seulement sur la tête du modèle; si cependant vous

la peignez en blanc, laissez-en un peu pour la tête, qui doit en être

reflétée.

Que le fond derrière le modèle soit en général d'un ton doux et uni, ni

trop clair, ni trop foncé; si c'est un fond de ciel, c'est autre chose;

mettez du bleuâtre derrière la tête.

Pour peindre la tête au pastel ou à l'huile, il faut établir les masses

de vigueur, les demi-teintes, ensuite les clairs. Il faut empâter les

lumières, et les rendre toujours dorées; entre les lumières et les

demi-teintes; il y a un ton mixte qu'il ne faut pas omettre, il

participe du violâtre, du verdâtre, du bleuâtre. Voyez Van Dyck. Les

demi-teintes doivent être de ton rompu, et moins empâtées que les

lumières; que sa lumière indique fortement ses os et ses parties

musculeuses qui cèdent aux premières.

Immédiatement après cette première lumière se trouve le ton de chair

décidé selon le teint de la personne, il se perd avec les tons mixtes et

fugaces des demi-teintes.

Les ombres doivent être rigoureuses et transparentes à la fois,

c'est-à-dire point empâtées, mais d'un ton mûr, accompagné de touches

fermes et sanguines dans les cavités, telles que l'orbite de l'oeil,

l'enfoncement des narines, et dans les parties ombrées et internes de

l'oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles,

doivent tenir de la pêche dans la partie fuyante, et de la rose dorée

dans la saillante, et se perdre insensiblement, avec les lumières

occasionées par la saillie des os (elles sont d'un ton doré); où les

lumières doivent toujours être, et se dégrader insensiblement, c'est à

l'os du front, à celui de la joue autour du nez, au haut de la lèvre

supérieure, dans le coin de l'inférieure, et sur le haut du menton. Il

faut observer que la lumière doit diminuer à mesure, et que la partie la

plus saillante, et la plus éclairée par conséquent, doit toujours être

la lumineuse. Les lumières scintillantes, fines et générales d'une tête

sont dans la prunelle, ou dans le blanc de l'oeil, selon la position de

l'oeil et de la tête (ces deux-ci cèdent aux autres de beaucoup, et sont

d'un ton moins doré), au milieu de la paupière supérieure, au milieu de

la paupière inférieure, ou du moins sur une partie, c'est selon comme la

tête est éclairée; ensuite sur le milieu du nez, sur le cartilage, sur

la lèvre inférieure: plus le nez de la personne est fin, plus la lumière

doit être fine. Il ne faut jamais empâter les prunelles, pour qu'elles

soient vraies et transparentes; il faut, le plus possible, les bien

détailler, prendre garde de leur faire un regard équivoque, surtout les

faire rondes. Il faut observer que quelques personnes les ont plus

petites ou plus grandes, mais toujours parfaitement rondes; le haut du

cercle de la prunelle est toujours intercepté par la paupière

supérieure; à l'oeil en colère, la prunelle se voit entièrement. Quand

l'oeil sourit, la prunelle est interceptée par la paupière inférieure qui

la recouvre. Le blanc de l'oeil doit être d'un ton vierge et pur dans

l'ombre, et la demi-teinte, quoique perdant son vrai ton (de même que

tous les objets), ne doit jamais être grise ni d'un ton sale. Il doit

refléter quelquefois la lumière du nez, et participer un peu de

l'orifice. Les cils dans la partie ombrée se détachent en clair, c'est

pourquoi il faut peindre ces tons avec de l'outre-mer dans la partie

claire en ombre. L'orbite de l'oeil est bien à observer, il est plus ou

moins vigoureux ou clair, selon sa forme. Il est composé d'ombres, de

clairs, de demi-teintes et de reflets du nez. Le sourcil doit être

préparé d'un ton chaud, et l'on doit sentir la chair dessous les petites

échappées des poils, qui doivent être faits finement et avec légèreté.

Le battu, l'enchâssement de l'oeil est toujours d'un ton fin (plus ou

moins, selon la délicatesse et la blancheur de la peau), bleuâtre,

violâtre. Il faut bien prendre garde de trop pousser ces tons, cela

rendrait l'oeil pleureur. C'est pourquoi il faut quelquefois les rompre

par des dorés, mais avec ménagement.

Il faut bien observer la partie du front; elle est nécessaire à la

ressemblance, et donne en partie le caractère de la physionomie. Les

fronts dont l'os a une saillie carrée, tels que Raphaël, Rubens et Van

Dyck (comme on peut le voir dans leurs portraits), la lumière s'indique

fortement sur leurs saillies. La première est en haut du front, peu de

distance après les cheveux. Elle s'interrompt un peu et vient s'asseoir

près du sourcil, ce qui fait céder le ton de la tempe, où se décrit

souvent la veine bleue, surtout aux peaux délicates; après cette lumière

est un ton de chair entier, qui se dégrade vers le milieu, la lumière se

rappelle faiblement sur cette même forme d'os du petit côté, d'une

demi-teinte, et se marie doucement par des demi-teintes, qui vont gagner

l'ombre qui dessine encore cette même forme de l'os frontal. Après cette

ombre il existe un reflet plus ou moins doré, selon la couleur des

cheveux: dessous le sourcil, le ton se prépare un peu plus chaud, les

poils du sourcil multipliés, font le même effet que des boucles de

cheveux qui retomberaient sur un front éclairé. L'ombre en est chaude.

(Voyez les têtes de Greuze, observez bien l'habitude des cheveux du

modèle que vous peignez, cela ajoute à la ressemblance et à la vérité.)

Il faut bien observer les passages qui se verront des cheveux avec la

chair, afin de les rendre aussi vrais que possible; qu'il n'y ait jamais

de dureté, et que les cheveux se mêlent bien avec la chair, tant par le

contour que par la couleur; afin que cela n'ait point l'air perruque, ce

qui arriverait immanquablement sans ce que je viens d'expliquer.

Les cheveux doivent se dessiner par masse et très peu l'emporter; le

mieux serait de les faire par glacis, la toile produisant souvent des

transparens dans l'ombre et dans le ton entier. Les clairs des cheveux

ne s'établissent que sur les parties saillantes de la tête; les boucles

des cheveux reçoivent la lumière au milieu et sont légèrement

interceptées par quelques légers échappés de cheveux qui viennent en

ôter l'uniformité. Il faut toujours que les bords des cheveux (comme

métal) participent du ton du fond, ce qui aide à faire tourner les

parties fuyantes de la tête.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième · 第 13 / 14 段