La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté du chalet où je

devais coucher; c'était là ce petit point que j'avais aperçu de la ville

de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude;

l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me

donnaient un véritable bonheur; si j'avais eu là quelques amis, je crois

que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs

pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur

lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car

le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me

lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la

cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus

dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du départ

sur une chaise.

Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au

spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes

que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque

doré du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir

l'éclat; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas

encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière;

c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été

blanc-bleuâtre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses,

dorées; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se

découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les

villages, les forêts, les prairies renaissent; cela ressemblait à une

création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli

bruit des clochettes des troupeaux paissant çà et là autour du chalet.

Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé;

imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds,

et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était

vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitté avec regret. À huit heures

et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce

mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les

pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de

jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture

en avant pour ne plus l'entendre; à une heure après midi j'étais de

retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunschestein restera

toujours dans ma mémoire: que n'étiez-vous avec moi, aimable comtesse!

c'est toujours mon refrain.

LETTRE V.

Vevay et ses environs.

Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez

vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais à

passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rêves,

c'est mon lieu de prédilection; mais on ne s'arrête pas toujours là où

on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'être heureux.

Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là

une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus

grande largeur; à droite et en face, le lac est encadré par les hautes

montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône

qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à

gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la végétation

dont elles sont ornées, varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on

découvre sur la hauteur la dent de Jamand.

Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la

gauche du lac, on arrive au château de Chillon par des coteaux boisés

entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide

s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des

arbres de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les

branches. La délicieuse promenade au château de Chillon rappelle la

_Nouvelle Héloïse_. Je suis allée à Clarence au lever du soleil; appuyée

sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces

lieux si pleins de romanesques souvenirs.

Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Vevay; nous

allâmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne

pierreuse de Blonay. Accablés de fatigue et de chaleur, nous avions fait

halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous

témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec

plaisir. On découvre du château de Blonay une vue admirable; on y domine

le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent

apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches

étaient pour nous comme la manne dans le désert.

Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde;

la lune se levait radieuse. Arrivée à mon hôtel de Vevay, je dis à

l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui

demandai des rameurs; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait

lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa

proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot

pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets

de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je

partis seule avec le gros aubergiste; ce n'était pas Saint-Preux, je

n'étais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait

seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était

troublé que par le léger bruit des rames. Je jouissais complètement de

cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur

un ciel d'azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et

ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant,

très aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce

magnifique lac dont vous auriez joui comme moi.

Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade

de Pisse-Vache à Sion (à laquelle je préfère pourtant celle du

Reichenback), de Saint-Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les

anciennes fortifications forment un intéressant tableau. On trouve au

bas de ces montagnes une population hideuse; hommes et femmes ont tous

des goîtres et paraissent idiots; j'étais triste de voir cette vilaine

humanité. Je voulais pousser ma course au-delà des salines de Beg, mais

j'ai été arrêtée par la suffocante chaleur des montagnes qui tout-à-coup

se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes. Je suis

retournée par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Après

quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrêtai et me trouvai en

face de Vevay. Le ciel était noir; on ne découvrait ni les montagnes ni

l'entrée du Valais; mais de là je vis un effet radieux, un superbe

arc-en-ciel qui se courbait justement sur Vevay; la ville en était si

bien éclairée que je pouvais aisément distinguer le clocher et les

maisons: ce qui m'a rappelé Jean-Jacques lorgnant de cet endroit

l'habitation d'Héloïse[34].

LETTRE VI.

Coppet; madame de Staël.

J'ai passé une semaine à Coppet chez madame de Staël; je venais de lire

son dernier roman, _Corinne ou l'Italie_; sa physionomie si animée et si

pleine de génie me donna l'idée de la représenter en Corinne, assise, la

lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique[35].

Madame de Staël n'est pas jolie, mais l'animation de son visage peut lui

tenir lieu de beauté. Pour soutenir l'expression que je voulais donner à

sa figure, je la priais de me réciter des vers de tragédie (que je

n'écoutais guère), occupée que j'étais à la peindre avec un air inspiré.

Lorsqu'elle avait terminé ses tirades, je lui disais: _Récitez encore_;

elle me répondait: _Mais vous ne m'écoutez pas_. Comprenant enfin mon

intention, elle continuait à déclamer des morceaux de Corneille ou de

Racine. Je me propose d'emporter le portrait à Paris pour lui mettre la

dernière main[36].

Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame

Récamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver

Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société

se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle

que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de

Staël se trouvaient alors à Coppet; ils avaient pour gouverneur le

littérateur allemand Schlegel; sa fille, très jeune encore, était fort

jolie; elle avait un goût passionné pour l'étude.

Madame de Staël recevait avec grâce et sans affectation; elle laissait

sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir;

c'est après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait

alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de

verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait

une chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de

l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une

improvisatrice.

Pendant mon séjour à Coppet, j'y ai vu jouer _Sémiramis_; madame de

Staël remplissait le rôle d'Azéma; elle a eu de beaux momens dans ce

rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier mourait de peur dans

son rôle de Sémiramis; M. de Sabran n'était pas trop rassuré dans son

rôle d'Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et

les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie.

De Genève je suis allée à Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai

trouvée bien petite et d'une telle saleté que je crois qu'elle n'a pas

été nettoyée depuis que ce grand homme l'a quittée. La chambre à coucher

est restée meublée. On y voit le portrait de Le Kain, à droite près de

son lit. En face près de la fenêtre, ceux de madame Duchatelet, de

l'abbé Delille et de quelques autres. En sortant de son petit salon, on

trouve une terrasse d'où l'oeil découvre les montagnes du Jura. Son

jardin était en friche: ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire

m'a vraiment attristée[37]. J'avais été triste aussi en voyant à l'île

Saint-Pierre la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret[38].

LETTRE VII.

Genève et Chamouni.

Je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de

descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse

pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève,

toute république qu'elle est, ne connaît point l'égalité; le quartier

d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage

ne se fait de bas en haut. Pendant mon court séjour à Genève, on m'a

fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois

se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de

Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement détesté à Genève. Avant

de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de

ne pas oublier; on a daigné me donner le brevet de membre de l'Académie

de Genève.

Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait

connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes

tous ensemble pour Chamouni. Après avoir passé Saint-Martin et

Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par

de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches

et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du

dôme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Goûté. Le soleil couchant répandait

des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme; les régions

inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; cette partie

des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin

cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes

de sapins tout-à-fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'étaient aussi,

ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc

n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus

peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hélas! impossible; il n'y

avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...

Nous montâmes à Salange. Après notre déjeuner, nous partîmes aussitôt

pour la vallée de Chamouni, qui ne ressemble en rien à tout ce que j'ai

parcouru. De chaque côté ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; à

droite en entrant, ces tristes forêts sont entrecoupées d'énormes

glaciers. On aperçoit au-dessus le Mont-Blanc, son dôme et l'aiguille du

Goûté et d'autres glaciers. La source de l'Aveyron sort d'un ton sale

d'une grande voûte de glace: en tout, ce lieu sauvage étonne, mais ne

charme pas. Après notre déjeuner, comme il faisait un très beau temps,

nous fîmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire

qu'il y avait quantité de voyageurs qui s'y rendaient en même temps;

mais moi, pour éviter cette foule qui parlait, qui criait, je les

laissai aller un peu en avant. Enfin je pars seule avec mon guide, pour

éviter le train, les parlages sans fin de toute cette bande. Je vais

donc pour monter à la mer de glace. Après une demi-heure de marche, je

tournais un sentier très étroit sur la hauteur d'un énorme précipice,

sans aucune barrière. Arrivée là, j'entends M. de Brac qui me crie: «Au

nom du ciel, madame Lebrun, ne montez pas, je vous prie.» Lui, sa femme,

son fils, continuent leur marche.

Je descends donc tout de suite avec mon guide: il me mène au glacier de

Bosson, le plus beau de la vallée: j'en fus enchantée: ces nombreuses

voûtes de glaces sont énormes de près; elles sont d'un ton transparent

bleuâtre. Je m'établis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon

portefeuille sur le dos de mon compagnon; je mourais de soif. Mon guide

avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafraîchir il prit un

petit morceau de glace. Après m'être reposée en peignant, je descends

au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en

apporte quelques-unes qui étaient excellentes. En me promenant, je

m'arrêtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordées par un

torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la prairie, je voulus

aussi la fixer tout de suite: c'est, je crois, l'endroit le moins

sauvage de la vallée.

Après cette promenade, je revins à mon auberge. Tous les voyageurs

étaient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac,

j'en demandai des nouvelles; on me répondit: «Hélas! le mari de cette

dame s'est trouvé si mal par la frayeur que lui a causée ce chemin

périlleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas

dans une petite cahute tout en haut de la montagne; sa femme se

désespère ainsi que son fils.»--Me voilà bien inquiète de lui, de sa

femme très avancée dans sa grossesse. Je reste devant l'auberge,

attendant avec anxiété leur retour. Enfin après plus d'une heure (à la

chute du jour), je vois arriver M. de Brac couché sur un brancard, le

visage à moitié couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant

des cris déchirans: nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste

cortége, qui me fit l'effet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la

peine que j'éprouvais. Je fis porter M. de Brac mourant près de la

chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intéressante, et

si justement effrayée. Je pleurais avec elle, avec son fils. Toute la

nuit, ne pouvant dormir, nous écoutions sans cesse à la porte du malade;

mais hélas! nous n'entendions que des gémissemens. Nous en étions si

oppressées que nous nous mîmes à la fenêtre pour respirer. Toute la nuit

nous entendîmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre

ressemble à d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxiété

le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais hélas! point de

mieux. Il avait encore la même immobilité. Ce ne fut que le troisième

jour qu'il commença à ouvrir les yeux, et successivement, mais

lentement, son état s'améliora. Sans cette catastrophe, je serais restée

peu de temps à Chamouni; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant

pas quitter cette malheureuse famille, sans être assurée du

rétablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait éprouvé

était une catalepsie.

Enfin j'arrangeai mon départ. Les onze jours passés à Chamouni m'avaient

paru un siècle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire que

les chemins étaient impraticables par la quantité d'avalanches tombées:

c'était celles que j'avais entendues toutes les nuits et qui étaient

fondues; la route en avait été inondée. N'étant plus utile à nos

compagnons de voyage, j'étais au désespoir de rester dans ce triste

Chamouni qui ne devrait être habité que par les chèvres et les chamois.

Les prairies elles-mêmes ont leur tristesse; les soucis sont les seules

fleurs qu'on y trouve; voilà les bouquets que vous offrent les jeunes

bergères. Pour rien au monde je ne retournerais à Chamouni. Aimable

comtesse, cette course est la seule où je ne vous ai point

regrettée[39].

LETTRE VIII[40].

Neuchâtel; Lucerne, chute du Goldau.

L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procuré trop de

jouissances, Madame, pour que je n'eusse pas le désir et le besoin de

revoir cette intéressante région; je suis donc revenue dans cette

contrée de moeurs naïves et de beaux paysages. L'année dernière, j'avais

fait mon entrée en Suisse par Bâle; cette fois-ci, c'est par Neuchâtel.

La ville de Neuchâtel est bâtie en amphithéâtre; le lac, dont la

longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un

caractère de grande majesté; l'eau est vive et transparente. C'est un

peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que

j'ai le mieux joui de la vue du lac. J'avais en face les montagnes de la

Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes, à l'extrémité du lac,

se colorait d'un ton rougeâtre; à gauche, plus près, s'élevaient les

montagnes de Moutiers-Travers qui se détachaient en violet bleuâtre sur

le ciel doré par le soleil couchant. Neuchâtel, qui se trouvait en

avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque.

Je suis allée de Neuchâtel à Lucerne. Je vous recommande bien, Madame,

quand vous irez de ces côtés, de gravir l'Albis. De là on découvre une

des plus belles vues de la Suisse: dans le lointain, à droite, on voit

plusieurs lacs entourés de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du

soleil (moment où j'ai joui de cette vue), sont enveloppées d'une légère

vapeur bleuâtre, d'un effet magique. C'est comme un beau rêve aérien. Je

suis allée par cette montagne à Lucerne. Le canton de Lucerne est le

plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse: près de la ville, en

bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir

l'imagination par les beaux contrastes des points de vue.

En s'arrêtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la sévérité

des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoupé: la première, à

droite, est le Mont-Pilate, dont on n'a jamais pu gravir le sommet

stérile: il est si élevé qu'il est presque toujours entouré de gros

nuages: plus bas sont d'autres monts tout cultivés et du plus beau vert;

plus bas, des maisons de campagne bordent le lac. À gauche est le Rigi

qui, comme le Pilate, domine aussi les autres monts qui l'environnent;

mais les voyageurs y peuvent monter pour jouir de la vue la plus immense

de la Suisse[41]. Ce qui ajoute à l'austérité du lac est la couleur de

ses eaux, plus verte et plus foncée que celle des autres eaux. Il est

souvent furieux; je l'ai traversé avec beaucoup de vagues, et aussi

beaucoup de peur, d'autant que je ne voyais d'autre barque que la

mienne. Je savais que dans le mauvais temps on ne peut aborder; vers le

milieu du trajet que j'avais à faire, j'aperçus, à droite, la tour et le

clocher de Stanzstrade qui se détachait en demi-teinte douce sur ces

coteaux de la plus belle végétation. Le soleil rendait ces couleurs

radieuses.

Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et

délicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait

les effets. La montagne à gauche, dont la teinte était en ombre

vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait débarquer à

Stanz pour parcourir cette charmante vallée, la plus belle de la Suisse:

on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des

collines boisées, des montagnes cultivées et couvertes de chalets sur

leurs hauteurs; et plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant

sur les collines qui l'entourent, on jouit du coup d'oeil le plus

ravissant: et la vue des villages épars çà et là, dont les toits, rouge

foncé, se détachent si bien au milieu des différentes verdures, rend ce

coup d'oeil pittoresque et riant tout à la fois. Le mont Pilate et le

Rigi dominent aussi cette délicieuse vallée.

Après m'y être beaucoup promenée, je me suis rembarquée, et suis

descendue à Brown, autre vallée charmante. Les vergers, les prairies y

bordent une petite rivière, la plus claire et la plus limpide que j'aie

jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamans qui courent avec

rapidité. Après plus d'une heure de marche, je suis arrivée au bourg de

Schwitz; c'est là que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont

situées sur une hauteur entourée d'un vallon fertile. L'auberge où je

logeais se trouve en face de l'église, qui est assez élevée: j'avais

pour point de vue le cimetière, rempli de croix chargées d'ornemens

noirs et dorés: immédiatement au-dessous se trouve un abri où les gens

du pays viennent danser ou jouer à différens jeux: ces morts au-dessus

des vivans me donnaient à rêver; vous en auriez fait autant.

Je suis allée de Lucerne à Zug; le chemin est bordé de collines très

habitées. C'était le temps de la moisson: nous rencontrâmes quantité de

moissonneurs et de moissonneuses rangés autour de leurs chars de

transport; ils les avaient ornés de branches et de fleurs; ils

chantaient et dansaient en réjouissance de leur bonne récolte.

J'ai traversé le lac de Zug, qui est charmant; ses bords sont entourés

de jolis coteaux couverts de maisons; on y voit les hautes montagnes de

Schwitz.

Arrivées à l'auberge du Zug, la maîtresse, qui sait très bien le

français, nous parla de la chute de Goldau; elle y avait perdu une

tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce même

jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs

qu'elle avait eus chez elle s'embarquèrent pour Goldau. Quatre d'entre

eux voulurent entrer dans l'église d'Art; les autres compagnons

continuèrent leur route disant: «Nous ne voulons pas perdre de temps

pour arriver à Goldau;» Sortis de l'église, les quatre voyageurs virent

l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres

entourées de sables, d'arbres, n'avaient fait aucun bruit. Cette chute

venait d'ensevelir leurs amis dont deux étaient avec leurs femmes et

d'autres parens. Une jeune personne promise à un jeune homme, avait été

aussi engloutie. Les quatre voyageurs échappés à ce cruel malheur,

revinrent à l'auberge les yeux égarés et pleurant à chaudes larmes. La

maîtresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils étaient si tôt de

retour? «Hélas! dirent-ils, vous voyez le reste de notre compagnie.»

L'un de ces voyageurs a perdu entièrement la tête. On fit des fouilles,

on n'a pu y retrouver qu'une mère et son enfant: on les a enterrées aux

_deux croix noires_; comme par miracle, on a aussi découvert un enfant

tout vivant dans son berceau. Les habitans des environs de Goldau ont

été profondément émus de ce désastre; parmi eux, il y en avait qui se

croyaient à la fin du monde.

Je quittai à regret de belles vallées, pour aller, à peu de distance de

là, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous,

Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de

circonférence; avant ce désastre, ce pays offrait la plus délicieuse

vallée parsemée de différens villages, entourée de la plus fraîche

végétation, habitée par les meilleures gens du monde: à présent, ce ne

sont que rochers et pierres énormes accumulées les unes sur les autres;

des torrens de sable entrecoupés de mares d'une eau verte et stagnante.

Des forêts entières ont été entraînées dans cette horrible chute.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième · 第 10 / 14 段