avait été madame de Ségur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son
mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait déplu à
l'empereur, qui lui avait dit sèchement: «Madame Lebrun est allée voir
_ses amis_.»
Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas
bien forte, car très peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya
M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat.
Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que
dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je
prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint
d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du
tableau, je peignis à côté de madame Murat sa petite fille qui était
fort jolie, et cela sans augmenter le prix.
Il me serait impossible de décrire toutes les contrariétés, tous les
tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait.
D'abord, à la première séance, je vis arriver madame Murat avec deux
femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais.
Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de
pouvoir saisir des traits, elle consentit à renvoyer les deux femmes.
Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de
façon que, dans mon désir de terminer, elle m'a fait passer presque tout
l'été à Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait
à un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les
séances était si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans
les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux
pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque
temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée
tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que
j'avais peints sur le visage, de même qu'il me fallut effacer des perles
qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des camées. Il en
arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord était
assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large
broderie; cette mode ayant changé, force fut de rapprocher la robe et de
recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop éloignées.
Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait éprouver finirent par
me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon
atelier, je dis à M. Denon, assez haut pour qu'elle pût l'entendre:
«_J'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et
ne m'ont jamais fait attendre_.» Le fait est que celle-ci ignorait
parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait
si bien Louis XVIII, qui, à la vérité, n'était pas un parvenu.
Délivrée du tracas que m'avait donné ce portrait de madame Murat, je
repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon
goût pour les voyages n'était point encore satisfait: je n'avais point
vu la Suisse, et je brûlais du désir d'aller contempler cette belle
nature. Je résolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis
en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps
la relation exacte de ce voyage à la comtesse Vincent Potocka, je me
borne à placer ici les lettres que je lui écrivais, dont j'ai gardé les
doubles.
VOYAGE EN SUISSE EN 1808 ET 1809.
LETTRE Ire[32].
De Bâle à Bienne; de Bienne à l'île Saint-Pierre.
Puisque vous le voulez, Madame, je vais causer avec vous de mes courses
pittoresques en Suisse où bien souvent je vous ai promenée en idée; mes
récits et mes descriptions seront simples comme la nature; je n'ose pas
vous garantir leur intérêt; mais j'ose vous garantir leur vérité.
C'est par Bâle que j'ai fait mon entrée en Suisse; je ne m'arrêterai pas
à vous décrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue; je
me bornerai à vous dire qu'en arrivant à Bâle, je me fis annoncer chez
M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite à mon hôtel, et
qu'il me donna un dîner où il avait invité beaucoup de monde. Je pris le
chemin de l'évêché de Bâle pour aller à Bienne; c'est M. Ethinger qui me
conseilla de suivre cette route. Il avait grandement raison, car cette
route est sans contredit la plus pittoresque, la plus variée, la plus
grandiose. On y voit des scènes de paysage qui surpassent en beauté tout
ce qu'on peut voir dans l'intérieur de la Suisse; j'étais sans cesse en
admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Pertuis, arcade de rocher
formée par la nature elle-même, qui présente à elle seule un paysage et
qui encadre une vue délicieuse.
Aimable comtesse, si vous avez peur des précipices, je ne vous engage
pas à suivre la route de l'évêché de Bâle; vous pourriez bien n'y
éprouver d'autre sensation que le mal de la peur; les précipices sont à
perte de vue, sans parapets ni barrières; on les trouve à la droite du
chemin; d'énormes rochers à pic bordent le côté gauche. Il s'en est peu
fallu que je ne sois tombée dans ces abîmes. Le cheval qui menait ma
voiture, allait de droite à gauche au bord des précipices. Le chemin est
étroit. Tout à coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et
jaillit sur les vitres de ma voiture: le cocher descend pour arrêter le
cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'étais fortement effrayée;
je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chère compagne
Adélaïde; le ciel eut enfin pitié de nous. Au moment même où nous étions
sur le point d'être emportées dans les précipices, un homme (le seul que
nous ayons rencontré sur cette route) vient à nous, ouvre la portière et
nous fait descendre; puis aussitôt il se réunit au cocher pour retenir
le cheval et lui relâcher le harnais; le col de la pauvre bête était
trop serré, et le sang lui avait porté à la tête. Nous étions
certainement perdues sans ce bon paysan; j'ai voulu le récompenser, mais
il m'a refusée en disant: _Je suis heureux de m'être trouvé là_. Que
Dieu le bénisse pour prix du service qu'il nous a rendu!
Nous continuâmes notre route presque toujours à pied, pour ne pas nous
exposer à de nouveaux périls, et nous arrivâmes à Bienne. Je ne suis
restée qu'un jour à Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous
en parler. Il me tardait de voir l'île de Saint-Pierre, devenue fameuse
par le séjour de l'auteur de la _Nouvelle Héloïse_. Je traversai donc le
lac, et je touchai à ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractère
des paysages suisses, mais qui offre à l'oeil de paisibles champs où le
bonheur semble nous attendre. Malgré son peu d'étendue, on trouve dans
l'île de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du blé,
des fruits; la nature y est vivace, et la végétation y brille du plus
riche éclat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombragé, qui
conduit à un bois de haute futaie; on s'enfonce avec délices dans
l'ombre et la verdure de ce grand bois; aucun bruit ne trouble le
promeneur solitaire qui vient y rêver; le silence de ce charmant asile
n'est interrompu que par les mélodies du rossignol et les chants
d'autres oiseaux. J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout-à-fait élyséen
une grande salle où chaque dimanche les villageois du voisinage se
réunissent pour danser. Vous auriez été heureuse, aimable comtesse, de
vous asseoir sur un banc placé à l'extrémité du bois sur la hauteur; on
y jouit de l'air de plus pur et de la vue du lac; on y est seul sans
être isolé, car les bords du lac sont peuplés de mille habitations
bâties au pied des montagnes, et ces montagnes sont cultivées
soigneusement. Après les différens spectacles de la nature, la seule
curiosité, la seule chose intéressante de l'île de Saint-Pierre, c'est
la maison qu'habita Rousseau; elle est située au milieu de l'île, et,
vous le dirai-je, Madame, ce n'est plus qu'un cabaret!... L'immortelle
renommée de l'écrivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette
profanation.
Quelques douces que fussent pour moi les promenades et les rêveries dans
l'île de Saint-Pierre, il a fallu m'arracher à ces lieux; je suis
retournée à Bienne, et de Bienne je suis venue à Berne. Le chemin qui
mène à Berne passe à travers les sites les plus variés. En approchant de
la ville, on découvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et
bientôt ensuite la chaîne des glaciers et tous les monts environnans; le
spectacle de ces grandes chaînes montagneuses frappe vivement
l'imagination. Le lendemain de mon arrivée à Berne, je suis allée chez
madame de Vatteville dont le mari était lendamman, et chez le général
Vial, notre ambassadeur; j'ai reçu d'eux le plus aimable accueil. J'ai
fait avec le général Vial des courses charmantes aux environs de Berne;
l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout, et chaque pas
conduit à des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathédrale et deux
hospices qui méritent d'être visités par les voyageurs. La ville est
bâtie sur la hauteur; on trouverait difficilement un point de vue aussi
beau que celui qu'on découvre de la plate-forme de Berne.
LETTRE II.
La vallée de Lauterbrunn, la chute du Schaubach, les glaciers de
Grindelwald; Schaffouse.
Aimable comtesse, je continuerai à vous faire voyager avec moi dans
cette contrée tant aimée des artistes, des poètes et des esprits
rêveurs; les spectacles, les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont
de la plus grande sublimité. Dans les courses dont il va être question,
j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac dont
j'ai fait la connaissance à Berne; son mari occupait le poste de chargé
d'affaires de la Hollande en Suisse; madame de Brac était grosse de sept
mois. Elle avait un fils âgé de dix ans, d'une remarquable intelligence.
Le jeune de Brac était constamment à me regarder peindre; il me disait:
«Madame, vos paysages _sont vivans_, permettez-moi d'en copier.» Un jour
je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon
original.
En quittant Berne, je suis venue à Thoun, et de Thoun je me suis dirigée
vers le fameux glacier; avant d'arriver à ce glacier, il faut traverser
la grande vallée de Lauterbrunn qui présente l'aspect le plus sauvage;
la vallée de Lauterbrunn est si âpre et sombre, que je ne pouvais pas me
résoudre à la croire habitée. Elle est enfermée de tous côtés par des
montagnes si élevées que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à
son midi; aussi les matinées y sont ténébreuses, et sitôt que le soleil
descend à l'horizon, la nuit y revient. La vallée de Lauterbrunn est
donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'après
cela, jugez quelle charmante surprise dut être pour nous la rencontre de
plusieurs jeunes filles jolies comme des anges; leur teint était rose et
blanc; un air de candeur naïve ajoutait encore à leur beauté. Elles nous
apportèrent de très belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi
triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes
bergères, ainsi que leurs fruits, nous étaient descendus du ciel? Cette
scène toute fantastique était pour moi comme une scène des _Mille et une
Nuits_.
De grosses pierres encombrent les chemins de la vallée; notre voiture
était horriblement cahotée, et je tremblais que madame de Brac ne fît
une fausse couche. Nous avons rencontré de gros torrens sales et très
rapides dont mon _éteignoir_ aurait eu grand'peur, s'il avait été là.
Celui que j'appelle ici du nom d'_éteignoir_, parce qu'il refoulait en
moi toutes les pensées d'art et de poésie, est un certain M. D... qui
probablement vous est inconnu, aimable comtesse. «Quel vilain pays que
la Suisse!» me disait ce M. D...; «les montagnes et les torrens me font
mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies.»
Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach
devant laquelle nous nous sommes arrêtées en chemin. Cette cascade tombe
d'une hauteur de huit cents pieds; aussi le bas de sa chute se
transforme en tourbillons de fumée; cette immense nappe d'eau qui roule
et se précipite avec fracas vous éblouit, vous étourdit, vous fait
perdre la tête. En face de la cascade se trouvent quelques habitations.
De là on voit cette superbe montagne de neige appelée Iung-Frau, où
l'homme n'a jamais pu monter. Arrivées au bout de la vallée de
Lauterbrunn, nous trouvâmes une grande quantité de chalets entourés
d'arbres fruitiers. Nous couchâmes à l'auberge du Curé, en face des
glaciers de Grindelwald, très beaux et très imposans par leur masse
énorme.
Nous sommes retournés à Berne, en passant par Brientz, et de Berne nous
sommes venus à Schaffouse. Après avoir dîné à Schaffouse, je reçus la
visite du bourgmestre à qui j'avais été recommandée; il me proposa de me
conduire à la chute du Rhin; j'acceptai son offre obligeante. Le
bourgmestre me mena dans un très petit bateau, et je ne pouvais me
défendre d'un peu de frayeur en voyant quantité de rochers placés çà et
là sur notre passage. Enfin nous voilà au bas de cette chute d'eau dont
la majestueuse beauté inspire une sorte de terreur. Je suis montée
aussitôt dans le petit pavillon qu'ébranle continuellement la violence
de la cascade. Ce pavillon est le point d'où on peut jouir de la manière
la plus complète de l'effet de ces vastes masses d'eau; l'arc-en-ciel
s'y voit constamment. J'ai visité également le dessus de la chute qui
est superbe. J'ai peint ces deux vues.
Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je
demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me répondit
avec un peu d'embarras que le port coûterait plus que le vin ne
vaudrait; je l'assurai que j'en avais bu et qu'il était excellent:
«Monsieur a bien raison, me dit alors Adélaïde; le vin que vous avez bu
à l'auberge est de la côte du Rhin.» Je reconnus ma méprise; j'avais
confondu la _côte_ et la _chute_, et j'en fus honteuse.
Si je me mettais sur le chapitre des méprises, j'en aurais plus d'une à
vous raconter. À mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce genre
que je ne me pardonne pas. J'arrive chez madame de Bellegarde, à leur
château de Marche en Savoie; après un doux repos, je vais avec ces dames
à Chambéry chez M. de Boigne qui nous mène aussitôt à sa charmante
maison de campagne près de la ville; étant montée sur une terrasse qui
domine Chambéry: «Cette vue est ravissante, m'écriai-je, on découvre _si
bien le village_!» M. de Boigne[33] en fut choqué, et ce n'était pas
sans raison.
LETTRE III.
Zurich; Ehrlebacz, l'île d'Houfnau, Rapercheld, la vallée de Glaris.
En voyageant en Suisse, on passe d'enchantement en enchantement; quand
on sait bien voir, on n'y connaît point la monotonie; à chaque pas la
scène varie; d'un site charmant vous passez à un site sévère: c'est ce
que j'éprouvai en allant à Zurich. Après avoir visité les curiosités de
la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de
campagne à Ehrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au
général baron de Salis; lui-même habitait tout près de là avec sa femme,
sa fille et sa belle-fille, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le
charme de mon séjour. Je fus reçue par le général et par les siens comme
si j'eusse été de la famille. Je ne puis oublier les douces heures que
j'ai passées dans leur société. Le bon général avait quatre-vingt-un
ans; malgré son âge et ses infirmités, il était toujours gai, spirituel;
il me racontait mille piquantes anecdotes; à l'âge du général, la main
peut bien être paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron
écrivait souvent à ses amis. J'avais rencontré aussi le général baron de
Salis dans mon voyage à Naples, et je l'avais trouvé aimable et bon,
comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'était point pour moi une
connaissance nouvelle; avant que l'ouragan révolutionnaire eût tout
dispersé, j'avais connu et reçu chez moi à Paris le bon général; tous
les gens de bien l'estimaient et l'aimaient.
Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et
d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée;
une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont
tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis,
qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet,
c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature.
Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit
heures précises, les cloches de différens villages des bords du lac, qui
toutes sonnent à la même heure; leurs sons différens se confondent, se
perdent ensemble selon leur distance: c'est un mélange qui, sans être
calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse.
Avant de quitter Ehrlebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et
je priai le général de permettre que sa belle-fille vînt m'accompagner;
j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt
ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous
embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île
d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille
dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une
petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au
milieu de l'île. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de
têtes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes
yeux. «Depuis quand ces têtes sont-elles entassées là?» demandai-je à la
jeune fille.--«Ces têtes de morts, me répondit-elle, sont si anciennes
qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont été mises là.»
Nous quittâmes cette île et reprîmes notre barque pour aller coucher à
Rapercheld; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de
Glaris; ces sommets étaient couleur de feu; les autres montagnes plus
près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique
me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre.
Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous
coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de très bon matin
pour une dernière excursion. Il m'a été impossible de dormir, parce
qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. «Qui
chante ainsi?» m'écriai-je.--«Ce sont des bergers, me répondit-on, qui
soupirent leurs amours pour des jeunes filles logées là chez leurs
parens.» On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent
les parens ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner
leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit
près du lit de celle qu'ils doivent épouser; on m'a bien assuré que
jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est
assez peu fréquenté; les habitans peuvent avoir conservé l'innocence
primitive.
Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad;
gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a
pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des
périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. À gauche, en
entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul
endroit où l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant,
lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs
s'amoncellent sur les monts et sur nos têtes; j'admirais cet effet
terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le
batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions
pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma
compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne
tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous
retournâmes à Rapercheld.
Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Glaris, et plusieurs
amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette
vallée n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaissée par de
grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur.
Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir;
ayant aperçu en chemin des plantes à larges feuilles, j'en ramassai pour
en couvrir ma tête; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je
parvenais à me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur,
lorsque enfin nous découvrîmes un chalet au bout de la vallée; nous y
entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La
femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut
point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle
accepterait plus volontiers des rubans; aussitôt nous détachâmes nos
ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.
En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé
tout-à-fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs
grosses pierres avaient déjà roulé jusques auprès des habitations; je
dis à plusieurs des bonnes gens du village: «Je crains bien que cette
montagne ne tombe un jour sur vous.»--«Que voulez-vous? me répondirent
ces bonnes gens, nous sommes nés là, nous y mourrons.» Tristes et naïves
paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux. On montre au bout
de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée
française et l'année russe ont suivis dans le temps des guerres de la
révolution.
LETTRE IV.
Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du soleil sur les
montagnes.
Je n'ai rien à vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de
l'étude des villes; mais c'est à la nature que je donne toute mon
attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, je
découvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit
chalet tout seul, bien petit; c'était un point; je demande qui loge là,
si haut, tout seul; on me répond qu'on peut y arriver très facilement;
j'avais peine à le croire, car la montagne est à pic; cependant, après
des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le
coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge où j'étais me
décide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que
ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà
décidée.
Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien
en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant
grande route n'était plus qu'une sorte de chaos; c'étaient de grosses
pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une montée à pic
sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à
pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement étonné
de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie; je
suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premières
heures de la marche, la chaleur était affreuse; les ardeurs du soleil
une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte; à dire
vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire
oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les
autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait
plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle
ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des
feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleurs d'iris;
des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à
gauche; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts
violets-rougeâtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au
lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distans l'un de
l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et
entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités
profondes, des montagnes de la plus belle végétation; à mes pieds
apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. À mesure
que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différens
sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le
long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis
vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si
solennel et si mélancolique.