«Bath est chaque année le rendez-vous des coryphées _fashionables_,

ou, si tu le préfères en bon français, des élégans des deux sexes.

On y prend des bains chauds naturels, mais surtout on y donne des

bals, des concerts et des _routs_, dont la plupart ont lieu dans

les salles publiques; on se réunit là cinq ou six cents personnes,

et d'ordinaire on s'y étouffe, ou bien la salle est presque

déserte; il n'existe pas dans le grand monde d'intermédiaire, en

cela comme en beaucoup d'autres choses. Dans un de ces concerts,

j'ai entendu madame Krumoltz, qui joua de la harpe parfaitement;

quoiqu'elle soit petite et qu'elle ait l'air fort délicat, son jeu

a tout autant de force que d'expression; après le concert on soupa

dans une très grande salle à manger dont les longues tables, assez

étroites, ressemblaient à celles d'un réfectoire; j'étais avec

madame de Beaurepaire, et nous prîmes place à côté de très vieilles

et très laides Anglaises; je présumai avec raison qu'elles étaient

du nombre de celles qui ne quittent point leur province où elles

conservent la morgue gothique; car les grandes dames de Londres et

les Anglaises qui ont voyagé sont aimables et polies, tandis que

nos voisines, dès que nous fûmes assises, nous tournèrent le dos

avec un certain air de mépris. Nous étions résignées à supporter le

dédain de ces vieilles femmes, quand un Anglais de leur

connaissance s'approcha d'elles, et leur dit quelques mots à

l'oreille qui les engagèrent aussitôt à se retourner et à nous

témoigner plus d'aménité.

«Je suis restée trois semaines à Bath. On m'avait tant assuré que

je m'y amuserais infiniment, que je m'attendais à retrouver là les

délices de Capoue. Il s'en est bien fallu vraiment: ces délices se

sont réduites au plaisir que j'avais de passer ma matinée à grimper

sur les montagnes, encore n'en ai-je joui que bien rarement,

attendu qu'il n'a presque pas cessé de pleuvoir. Du reste, je me

croyais en automne plutôt qu'en hiver; point de neige, point de

froid, beaucoup d'arbres verts, ce qui prolonge la belle saison, et

nous donne la douce illusion du beau temps.

«Écris-moi bientôt, et ne compte pas avec moi; adieu, mon cher

ami.»

Peu de temps avant d'aller à Bath, j'avais été passer quelques jours au

château de Knowles, qui, après avoir appartenu autrefois à la reine

Élisabeth, appartient aujourd'hui à la duchesse Dorset. C'est devant la

porte d'entrée de ce château que j'ai vu deux gros ormes qu'on m'a dit

avoir plus de mille ans, et qui pourtant verdoyaient encore, surtout

vers leur sommet. Le parc, dont l'extrémité touche à une forêt, est

extrêmement pittoresque.

Le château renferme de fort beaux tableaux; les meubles sont encore les

mêmes qu'au temps d'Élisabeth. Dans la chambre à coucher de la duchesse,

les rideaux du lit sont tout parsemés d'étoiles d'or et d'argent, et la

toilette est d'argent massif.

La duchesse Dorset, qui était fort riche, avait épousé le chevalier de

Wilfort, que j'avais connu ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg.

Celui-ci ne possédait aucune fortune; mais il était fort bel homme, il

avait surtout l'air noble et distingué. La première fois que nous nous

réunîmes tous pour dîner, la duchesse me dit: «Vous allez bien vous

ennuyer; car nous ne parlons pas à table.» Je la rassurai sur ce point

en lui disant que telle était aussi mon habitude, ayant presque toujours

mangé seule depuis bien des années. Il faut croire qu'elle tenait

prodigieusement à cet usage; car, au dessert, son fils, âgé de onze ou

douze ans, vint près d'elle, et à peine lui adressa-t-elle quelques

mots: enfin, elle le congédia sans lui donner aucune marque de

tendresse. Je ne pus alors m'empêcher de songer à ce qu'on rapporte des

Anglaises; qu'en général, leurs enfans devenus grands, elles s'en

occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que _leurs

petits_.

J'avais revu à Londres l'aimable comte de Vaudreuil. Je le trouvais bien

changé, bien maigri; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait

accablé. Il s'était marié en Angleterre à sa nièce, que j'allai voir à

_Tutlam_ où elle s'était établie. Madame la comtesse de Vaudreuil était

jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant

et de la plus grande fraîcheur. Elle m'engagea à venir passer quelques

jours à Tutlam, ce que j'acceptai, et pendant le temps que je fus chez

elle, je fis le portrait de ses deux fils.

M. le duc d'Orléans et ses deux frères habitaient fort près de là. Le

comte de Vaudreuil me mena faire une visite au duc d'Orléans qu'il avait

particulièrement distingué. Nous trouvâmes ce prince, qui faisait ses

délices de l'étude, assis à une longue table couverte de gros livres

dont un était ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me fit

remarquer un tableau de paysage fait par son frère, le duc de

Montpensier, avec lequel je fis aussi connaissance pendant mon séjour

chez madame de Vaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de

Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a

paru assez bien de visage, et d'une grande vivacité.

Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre, et nous allions

dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Richemond d'où la

vue est superbe: de cette hauteur, on domine une grande partie du cours

de la rivière. Nous parcourûmes aussi la belle prairie où se trouve

encore le tronc coupé de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est

là, m'a-t-on dit, qu'il composait son poëme du _Paradis perdu_. J'aurais

bien voulu que l'on eût conservé cet arbre, seul témoin de si grandes

pensées; mais il ne reste que la place. En tout, les environs de

_Tutlam_ étaient fort intéressans, le duc de Montpensier les connaissait

à merveille et je me félicitais qu'il fût devenu mon _cicerone_,

d'autant plus que ce jeune prince était extrêmement aimable et bon.

Je m'étais engagée à faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui

vint me prier de passer quelques jours chez elle, à la campagne, où je

lui tiendrais ma promesse. Comme on m'avait dit que la margrave était

une femme très bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment,

qui me ferait réveiller tous les matins à cinq heures, et mille autres

choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'après avoir

fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre où je

n'entendisse aucun bruit, désirant dormir assez tard. Ensuite je la

prévins que si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais

jamais en voiture, et qu'en outre j'aimerais à me promener seule.

L'excellente femme consentit à tout et me tint religieusement sa parole,

au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc où elle

était souvent à labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle

feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une

seule parole.

Soit que l'on eût calomnié la margrave d'Anspach, soit qu'elle eût la

bonté de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon

séjour chez elle, que lorsqu'elle m'invita à venir la voir dans une

autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait _Benheim_,

je n'hésitai pas à m'y rendre. Là le parc et le château étaient beaucoup

plus beaux qu'à _Armesmott_, et j'y passai le temps d'une manière fort

agréable. Des soirées charmantes, spectacles, musique, rien n'y

manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester huit jours, j'y passai

trois semaines.

Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous

allâmes une fois débarquer à l'île de _Whigt_, qui est élevée sur un

rocher et rappelle la Suisse. Cette île est renommée pour les moeurs

douces et paisibles de ses habitans. Ils vivent tous là, m'a-t-on dit,

comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits.

Il se peut que depuis, un grand nombre de régimens ayant fréquenté cette

île, elle ne soit plus la même sous le rapport dont je parle; mais il

est de fait qu'à l'époque où je l'ai visitée, tous ceux qui l'habitaient

étaient bien vêtus, avaient l'air affable et bon, et ne paraissaient pas

atteints par la contagion des grandes villes. Outre l'aménité que je

remarquai dans la population, le paysage était si ravissant, que

j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu: l'île de Whigt et l'île

d'Ischia, près de Naples, ont pu seules me faire éprouver ce désir.

Ces promenades sur l'Océan me plaisaient beaucoup, et nous les

renouvelâmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrêter son

bâtiment en pleine mer et demanda des huîtres; mais elles étaient

tellement salées qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans

doute, pour que les huîtres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas

aussi nouvellement pêchées.

Ce que l'on peut faire de mieux à l'époque où Londres est déserte, c'est

de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que

j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui

m'étaient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie

anglaise, qui ne pouvait être de mon goût après avoir habité si

long-temps Paris et Pétersbourg. Je passai quelque temps à _Stowe_, chez

la marquise de Buckingham. Le château était magnifique et rempli de

tableaux des plus grands maîtres. Je me souviens surtout d'un grand

portrait de Van-Dyck où je vois encore une main tellement belle et

tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orné

d'un temple, de monumens, de fabriques de toute espèce, est de la plus

grande beauté.

Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Français avec

infiniment de grâce et de bonté. Tous deux ont beaucoup secouru les

émigrés distingués; j'en ai été instruite par le duc de Sérant, qui a

séjourné long-temps chez eux, et qui était pénétré de reconnaissance

pour ce noble couple[30].

J'allai aussi à la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oublié le nom

de ce château, je me souviens qu'on y est établi très confortablement,

et surtout qu'il y règne la propreté la plus recherchée. La soeur de lord

Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les

honneurs avec infiniment de grâce; il était bien malheureux que l'ennui

fût là! Au dîner, les femmes sortent de table avant le dessert; les

hommes restent pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai

de dire que dans aucune des réunions où je me suis trouvée les hommes ne

s'enivraient; ce qui me persuade que si cet usage existait en

Angleterre, comme on le répète souvent, il n'y existe plus dans la bonne

compagnie. Je dirai aussi que j'ai dîné plusieurs fois chez lord Moiras

avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince ne

buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a

prétendu plus tard.

Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie, où les femmes

sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, sans dire un

seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le

même silence. Je demandai un soir à la soeur de lord Moiras, par un beau

clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc.

Elle me répondit que les volets étaient fermés et qu'on ne les rouvrait

point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au

rez-de-chaussée. Comme la bibliothèque, qui était magnifique, renfermait

aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors était de

m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, à

l'exemple général, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi

taciturne, me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une

exclamation à la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier

point tous les assistans. Il est pourtant de fait que l'absence totale

de conversation ne tient pas en Angleterre à l'impossibilité de causer

avec agrément; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels;

j'ajouterai même que je n'en ai pas rencontré un seul qui fût un sot.

La saison était trop avancée pendant mon séjour chez lord Moiras pour

que je pusse faire de longues courses à pied. Lady Charlotte me proposa

de venir promener avec elle en voiture; mais elle se servait d'une

espèce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus

rester long-temps. Les Anglaises en outre se sont habituées à braver

leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des

calèches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de

s'entourer de leur manteau, ce qui ne serait pas sans inconvénient pour

une étrangère peu faite à ce régime aquatique.

J'avais un grand désir de voir le château de _Warwick_ que l'on m'avait

beaucoup vanté. Je m'y rendis, espérant pouvoir le visiter incognito

pour éviter toute gêne réciproque. Mais lord Warwick, ne voulant

recevoir que des étrangers connus, fit demander mon nom, que je ne

cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-même les

honneurs de son château, et me reçut en tout avec la plus obligeante

distinction.

Warwick est un château gothique comme celui de la duchesse Dorset; mais

son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En

traversant sa grande cour entourée de rochers, je replaçais dans ce beau

manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannières; j'aurais

désiré l'habiter moi-même, tandis que le château de la duchesse, quoique

plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer

quelqu'un.

Après m'avoir présentée à sa femme, qui m'offrit à déjeuner, et

m'engagea à venir passer quelques jours avec eux, lord Warwick me fit

traverser son parc dans sa voiture; ensuite il me fit voir lui-même avec

détail l'intérieur du château, qui est rempli d'antiquités, de tableaux,

d'armures et d'objets précieux de tous les genres. Il me montra entre

autres dans sa serre chaude une énorme coupe antique de la plus grande

beauté. Cette coupe est en forme de jatte; je présume qu'elle était

placée chez les Grecs dans un temple de Bacchus; car les ornemens se

composent de grappes de raisin et de feuilles de vigne entrelacées. Il

me fit voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins de moi dont

je parle dans mon second volume et que j'avais faits au charbon sur les

dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achetés fort cher

de ce lord, à qui pourtant je ne les avais pas vendus.

L'entrée du château de Warwick est taillée dans les rochers sur lesquels

il est bâti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette

magnifique habitation, dont le propriétaire me parut un excellent homme,

qui jouissait bien de tout ce qu'il possédait.

Je visitai aussi Blenheim, dit Marlboroug, où je vis de superbes

tableaux et un très beau parc.

Souvent, en revenant de ces différentes courses, je m'arrêtais sur des

hauteurs à quatre ou cinq milles de Londres, espérant jouir de l'aspect

de cette ville immense; mais le brouillard qui la couvrait était

toujours d'une telle épaisseur, que je n'ai jamais pu apercevoir que la

pointe de ses clochers.

CHAPITRE XII.

Je quitte l'Angleterre.--Rotterdam.--Anvers.--M. d'Hédouville.--J'arrive

à Paris.--Madame Catalani.--Mademoiselle Duchesnois.--Madame Murat.--Je

fais son portrait.--Je pars pour la Suisse.--Lettres à la comtesse

Vincent Polocka.

Quoique je fusse arrivée en Angleterre dans l'intention d'y passer

quatre ou cinq mois, j'y restais depuis près de trois ans; j'étais

retenue, non seulement par mes intérêts de fortune comme peintre, mais

encore par la bienveillance qu'on me témoignait. J'ai souvent entendu

dire que les Anglais étaient peu hospitaliers; je suis bien loin de

partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de

l'accueil qui m'a été fait à Londres. Outre que je recevais, pour aller

dans le monde, plus d'invitations qu'il ne m'était possible d'en

accepter, j'avais réussi (ce qu'on dit être plus difficile) à me former

une société selon mon goût pour l'intimité, en me liant avec lady

Bentick et sa soeur, les demoiselles Villers, madame Anderson, et lord

Trimlestown qui, très amateur des arts, cultive la peinture et la

littérature avec goût, et qui, maintenant à Paris, me conserve sa bonne

amitié. Je ne me serais donc pas décidée à retourner si tôt en France,

si je n'avais appris que ma fille était arrivée à Paris; je désirais

bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'écrivait en secret que

son père lui faisait former différentes liaisons qui me semblaient peu

convenables pour une jeune femme, en sorte que je résolus mon départ.

Il fallait vraiment que je fusse entraînée par un intérêt de coeur pour

résister aux regrets que voulaient bien me témoigner mes amis et mes

simples connaissances. Comme à cette époque, Bonaparte, qui s'était fait

empereur, ne laissait point sortir de France les Anglais qui s'y

trouvaient à la rupture du traité d'Amiens[31], lady Herne, connue par

son goût pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun

des motifs qui devaient m'engager à rester ne fut oublié par les

aimables gens que j'allais quitter, et j'étais trop sensible à ces

bienveillans efforts pour ne pas y céder en toute autre circonstance.

Comme j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre à l'auberge

située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vis arriver la

charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire

ses adieux, mais elle me déclara qu'elle voulait me conduire à

l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée

d'oreillers et de paquets. «Pourquoi donc tout cela? lui

demandai-je.»--«Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans

la plus détestable auberge du monde? vous pouvez y rester huit jours et

plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester

avec vous.» Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette

marque d'intérêt. Cette belle femme quittait les plaisirs de Londres,

ses amis, sans parler de la foule d'adorateurs toujours attachés à ses

pas; ce trait me parut bien aimable, aussi ne l'ai-je jamais oublié.

Je m'embarquai pour Rotterdam, où nous arrivâmes le matin à cinq heures;

mais je restai dans le vaisseau, _par ordre_, ainsi que plusieurs autres

personnes, et nous ne pûmes débarquer qu'à deux heures. Dès que je fus à

terre, j'allai chez M. de Beauharnais, beau-frère de Joséphine et alors

préfet de Rotterdam; comme j'arrivais de Londres, il me consigna pour

huit ou dix jours dans la ville, qu'il me laissait pour promenade, ce

qui me contraria fort; de plus, je ne tardai pas à être mandée chez le

général Oudinot, et j'avoue que je ne fis pas cette visite sans avoir un

peu peur; mais le général me reçut si bien que mes craintes se

dissipèrent aussitôt, et je me résignai à attendre que ma liberté me fût

rendue.

L'ambassadeur d'Espagne, que j'avais connu à Pétersbourg, et qui

résidait à La Haye, ayant appris mon aventure, eut pitié de moi; il vint

me chercher plusieurs fois dans sa voiture pour me faire faire des

courses à La Haye, distraction qui m'était fort agréable. Enfin, au bout

de dix jours j'obtins mon passeport et je fus libre.

Je partis pour Anvers où le préfet, M. Hédouville, me combla de soins et

de prévenances; il me conduisit dans la ville pour me faire voir tout ce

qu'elle renfermait de remarquable. Ne sachant comment reconnaître

l'obligeance que madame Hédouville et lui me témoignaient, je

m'empressai d'aller, sur leur demande, voir un jeune peintre fort

malade, qui les intéressait beaucoup, et qui avait, disaient-ils, le

plus vif désir de me connaître; M. Hédouville m'y conduisit, et son

aimable femme voulait me persuader que ma visite avait fait tant de

plaisir à cet artiste que la fièvre avait cessé aussitôt; quoi qu'il en

soit de cette cure dont on me faisait honneur, je ne pus savoir si elle

fut complète, car je repris le lendemain ma route pour Paris.

Ce fut une grande joie pour moi que celle de revoir mes amis, et ma

fille surtout; son mari, qu'elle avait accompagné en France, était

chargé par le prince Narishkin de la mission particulière d'engager des

artistes pour Pétersbourg; il repartit quelques mois après, mais seul,

car l'amour avait fui depuis long-temps, et ma fille resta, à ma grande

satisfaction. Pour son malheur et pour le mien, ma pauvre enfant avait

une tête extrêmement vive; de plus, je n'étais point parvenue à lui

donner le dégoût que je ressentais pour la mauvaise compagnie. Ajoutez à

cela, soit qu'il y eût de ma faute ou non, que si son empire sur mon

esprit était grand, je n'en possédais aucun sur le sien, et l'on

concevra que parfois elle ait pu me faire verser quelques larmes amères.

Mais enfin c'était ma fille; sa beauté, ses talens, son esprit, la

rendaient aussi séduisante qu'on peut l'être, et quoique j'eusse alors

le chagrin de ne pouvoir la décider à venir loger avec moi, attendu

qu'elle s'entêtait à voir plusieurs personnes que je ne devais pas

recevoir, je la voyais tous les jours, ce qui m'était une grande joie.

La première personne avec laquelle je fis connaissance à mon retour de

Londres, fut madame Catalani, dont les talens faisaient alors les

délices de Paris. Cette grande cantatrice était jeune et belle. Sa voix,

une des plus étonnantes que l'on puisse entendre, joignait à une étendue

prodigieuse une légèreté qui tenait du miracle. Elle n'avait point

l'expression qui charmait dans madame Grassini; elle ravissait à la

manière du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme,

voulant le garder chez moi, où il fait encore pendant à celui de madame

Grassini.

Je m'empressai de reprendre mes soirées de musique, où madame Catalani

eut la complaisance de venir chanter, à la grande satisfaction de toute

ma société. Nous faisions surtout de la musique vocale; car je n'avais

plus Viotti, et ce ne fut que plus tard que le délicieux violon de

Lafond vint nous consoler de son absence. Je me souviens qu'à cette

époque, où nous entendions les plus jeunes et les plus habiles chanteurs

de l'Europe, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta

la romance de _Nina_ de Daleyrac avec une telle expression qu'elle nous

attendrit jusqu'aux larmes.

Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de

ces tableaux vivans qui avaient eu tant de succès à Pétersbourg; et en

prenant soin de ne placer derrière la gaze que de beaux hommes et de

jolies femmes, nous en composâmes de charmans. Un autre jour, j'imaginai

de tracer sur un paravent plusieurs coiffures de personnages

historiques, dessous lesquelles je fis des trous où pouvait passer un

visage. Les conversations qui s'établissaient avec ceux qui allaient y

placer leurs têtes, nous amusèrent beaucoup, et Robert, qui prenait part

à toutes les gaietés comme un écolier, alla poser la sienne sous la

coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces détails

paraîtront bien puérils aujourd'hui que les soirées se passent à parler

politique ou à jouer; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore

perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions

beaucoup; après tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons

de Paris et les étouffans _routs_ des salons de Londres.

Pour une personne qui désirait faire passer agréablement le temps à ses

amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frère

donnait alors des leçons de déclamation à mademoiselle Duchesnois. Il me

l'amena et lui fit réciter dans mon salon quelques fragmens de rôles.

Nous fûmes tous charmés d'un talent si supérieur, et nous ne pouvions

concevoir qu'on ne voulût pas l'engager à la Comédie-Française. Le fait

est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois fût

jolie; mais je ne doutais pas que le public en l'écoutant n'oubliât sa

laideur. Comme j'avais alors fort peu de crédit par moi-même, j'allai

trouver madame de Montesson, qui était en faveur à la cour de Bonaparte.

Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre

chez elle, dans une grande soirée. Tout le monde ayant été enchanté, M.

de Valence se chargea aussitôt de faire les démarches nécessaires pour

obtenir un ordre de début, et notre protégée fut enfin admise.

On se souvient encore sans doute de l'immense succès qu'elle obtint dès

le premier jour dans le rôle de Phèdre. Ce succès fut tel qu'il lui

permit de lutter sans aucun désavantage contre la plus belle créature

que l'on ait jamais vue sur la scène, mademoiselle Georges, qui débutait

précisément en même temps qu'elle et dans le même emploi.

Le jour du début de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils

de peintre pour son costume et pour sa coiffure; car c'était surtout le

visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire à quel point je

jouissais des transports du public pendant et après la tragédie. J'étais

vraiment heureuse d'avoir contribué à la fortune de cette jeune fille,

qui n'avait d'autre moyen d'existence que son talent, et qui était de

plus une excellente personne. Elle m'a toujours témoigné la plus grande

reconnaissance de l'appui dont mon frère et moi lui avions été, et m'a

montré jusqu'à sa mort un tendre attachement. Quant à sa complaisance,

je puis dire qu'elle avait mis son talent à ma disposition; non

seulement elle disait dans mon salon une scène de ses rôles toutes les

fois que je l'en priais, mais elle a joué chez moi plusieurs proverbes,

entre autres, _la Cuisine dans le salon_, où nous la vîmes remplacer la

dignité de Clytemnestre par une rondeur et une vérité qui nous

charmèrent.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième · 第 8 / 14 段