l'élection de Fox au parlement, et elle avait réussi à le faire nommer
député dans un temps où cela paraissait très difficile. Ne me mêlant
jamais de politique, je ne concevais pas trop comment cette grande dame,
qui me semblait être à la tête du parti populaire, était de la société
du prince de Galles. Le fait est qu'ils étaient fort liés, au point
qu'elle se permettait de lui faire des leçons. Me trouvant un soir avec
tous les deux, dans un rout, je reprochai au prince de Galles de m'avoir
fait attendre inutilement pour une séance; la duchesse parut très
contente de ma franchise, disant: «Vous avez raison, les princes ne
doivent jamais manquer à leur parole.»
J'appris en France, en 1808, la mort de la duchesse de Devonshire, qui a
laissé trois enfans: un fils, le duc de Devonshire actuel; et deux
filles, dont l'une a épousé lord Granville qui est maintenant
ambassadeur d'Angleterre en France, et l'autre, lord Morpot.
CHAPITRE X.
Le prince de Galles.--Je fais son portrait.--Madame Fitz-Herbert.--Ma
lettre à un peintre anglais.--M. le comte d'Artois.--La comtesse de
Polastron.--Le duc de Berri.
Peu de temps après mon arrivée à Londres, le traité d'Amiens avait été
rompu, et tous les Français qui ne résidaient point en Angleterre depuis
plus d'une année, furent obligés de partir aussitôt. Le prince de
Galles, auquel je fus présentée, m'assura que je ne devais pas être
comprise dans cet arrêté, qu'il s'y opposait, et qu'il allait demander
tout de suite au roi son père une permission pour moi. Cette permission
me fut accordée avec tous les détails nécessaires, mentionnant _que je
pouvais voyager dans tout l'intérieur du royaume, séjourner où bon me
semblerait, et que de plus je devais être protégée dans les ports de mer
où il me plairait de m'arrêter_, faveur que les Français établis en
Angleterre depuis nombre d'années avaient peine à obtenir à cette
époque. Le prince de Galles mit le comble à son obligeance en
m'apportant ce papier lui-même.
Le prince de Galles pouvait alors avoir quarante ans, mais il paraissait
plus âgé, attendu qu'il avait déjà pris trop d'embonpoint. Grand et bien
fait, il avait un beau visage; tous ses traits étaient nobles et
réguliers. Il portait une perruque arrangée avec beaucoup d'art, dont
les cheveux étaient séparés sur le devant, comme le sont ceux de
l'Apollon, ce qui lui allait à merveille. Il se montrait très habile
dans tous les exercices du corps, et parlait le français très bien, avec
la plus grande facilité. Il était d'une élégance recherchée, d'une
magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité; car il eut un moment,
dit-on, pour trois cent mille louis de dettes, que son père et le
parlement finirent par payer.
Comme il fut long-temps un des plus beaux hommes des trois royaumes, il
se vit l'idole des femmes. Sa première maîtresse fut mistriss Robenson;
puis, quelque temps après, il eut un engagement plus sérieux avec
mistriss Fitz-Herbert, veuve, plus âgée que lui, mais d'une extrême
beauté. Son amour fut si violent alors, qu'on craignit un moment qu'il
ne voulût se marier avec cette femme, issue d'une des premières familles
catholiques d'Irlande. Son inconstance naturelle le sauva de ce danger,
et depuis, un grand nombre de femmes succédèrent à mistriss
Fitz-Herbert.
Ce fut peu avant mon départ que je fis le portrait du prince de Galles.
Je le peignis presque en pied, et en uniforme. Plusieurs peintres
anglais étaient furieux contre moi, quand ils surent que j'avais
commencé ce portrait, et que le prince me donnait tout le temps
nécessaire pour le terminer; car, depuis long-temps, ils attendaient
inutilement cette faveur. Je sus que la reine-mère disait que son fils
me faisait la cour, et qu'il venait souvent déjeuner chez moi. Elle
répétait un mensonge; car jamais le prince de Galles n'est venu chez moi
le matin que pour ses séances.
Dès que ce portrait fut terminé, le prince le donna à son ancienne amie,
madame Fitz-Herbert. Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme
sont les grands miroirs de toilette, afin de pouvoir le transporter dans
toutes les chambres qu'elle occupait, ce que je trouvai très ingénieux.
L'humeur des peintres anglais contre moi ne se borna pas à des propos.
Un M. M***, peintre de portrait, fit paraître un ouvrage dans lequel il
dénigrait avec acharnement la peinture française en général, et la
mienne en particulier. On m'en traduisit différentes parties, qui, mon
petit amour-propre à part, me parurent si injustes et si ridicules, que
je ne pus m'empêcher de prendre la défense des peintres célèbres dont
j'étais la compatriote, et j'écrivis à ce M. M*** la lettre suivante:
«Monsieur,
«J'apprends que dans votre ouvrage sur la peinture, vous parlez de
l'école française. Comme, d'après ce qui m'est rapporté de vos
observations, je présume que vous n'avez aucune idée de cette
école, je crois devoir vous donner quelques renseignemens qui
peuvent vous être utiles. Je pense d'abord que vous n'attaquez pas
les grands peintres qui ont vécu sous le règne de Louis XIV, tel
que Lebrun, Le Sueur, Savonet, etc.; et pour le portrait, Rigaut,
Mignard et Largillière. Pour ce qui concerne notre temps, vous
auriez le plus grand tort si vous jugiez l'école française sur ce
qu'elle était il y a trente ans. Depuis cette époque, elle a fait
d'immenses progrès dans un genre tout contraire à celui qui l'a
fait dégénérer. Ce n'est pas cependant que l'homme qui la perdit
alors ne fût point doué d'un très grand talent. Boucher était né
coloriste, il avait du goût dans ses compositions, de la grâce dans
le choix de ses figures; mais tout à coup, ne travaillant plus que
pour les boudoirs, son coloris devint fade, sa grâce de la manière,
et l'impulsion une fois donnée, tous les artistes voulurent
l'imiter. On exagéra ses défauts, ainsi qu'il arrive toujours; on
fit de pire en pire, et l'art semblait éteint sans retour. Alors il
vint un homme habile, nommé _Vien_, qui parut avec un style simple
et sévère. Il fut admiré des vrais connaisseurs, et remonta notre
école. Depuis, elle a produit David, le jeune peintre Drouai, mort
à Rome à l'âge de vingt-cinq ans, alors qu'il allait peut-être nous
sembler l'ombre de Raphaël, Gérard, Gros, Girodet, Guérin, et tant
d'autres que je pourrais citer.
«Il n'est pas surprenant qu'après avoir critiqué les ouvrages de
David qu'évidemment vous ne connaissez point, vous me fassiez
l'honneur de critiquer les miens, que vous ne connaissez pas
davantage. Ne sachant pas l'anglais, je n'avais pu lire ce que vous
avez écrit sur ma peinture, et lorsqu'on m'apprit, sans me donner
de détails, que vous m'aviez fort maltraitée, je répondis que vous
auriez beau dénigrer mes tableaux, tout le mal que vous pourriez en
dire serait inférieur à celui que j'en pense. Je ne crois pas
qu'aucun artiste se flatte d'avoir atteint la perfection; et bien
loin d'avoir cette présomption, pour mon compte, il ne m'est jamais
arrivé d'être tout-à-fait contente d'un ouvrage de moi. Néanmoins,
mieux instruite aujourd'hui, et sachant que votre critique porte
principalement sur un point qui me semble important, je crois
devoir la repousser dans l'intérêt de l'art.
«_La patience, seul mérite dont vous me croyez capable_, n'est
malheureusement pas une vertu de mon caractère. Seulement, il est
vrai de dire que je quitte difficilement mes ouvrages. Je ne les
crois jamais assez finis, et, dans la crainte de les laisser trop
imparfaits, ma nature me commande long-temps d'y réfléchir, et d'y
retoucher encore.
«Il paraît que mes dentelles vous ont choqué, quoique je n'en fasse
plus depuis quinze ans. Je préfère infiniment les shalls, dont vous
feriez bien de vous servir aussi, Monsieur. Croyez-moi, les shalls
sont une bonne fortune pour les peintres, et si vous en aviez fait
usage, vous auriez acquis le bon goût des draperies que vous ne
possédez pas assez.
«Quant à ces étoffes, à ces coussins _parlans_, à ces velours qui
se voient _dans ma boutique_, mon avis est que l'on doit soigner
tous ces accessoires autant que la chose est possible, sans nuire
aux têtes. Sur ce point, j'ai pour autorité Raphaël, qui n'a jamais
rien négligé dans ce genre, qui voulait que tout fût expliqué,
rendu (termes de l'art), jusqu'aux fleurettes des gazons. Je puis
vous donner encore pour exemple la sculpture antique, où l'on ne
trouve pas le moindre accessoire négligé: les draperies shalls qui
caressent si bien le nu, et dont les seuls fragmens détachés se
vendent encore aujourd'hui aux vrais amateurs, les ornemens des
cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fini parfait.
«Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que le mot
_boutique_, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est
peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans
que l'on soit obligé de payer à ma porte. J'ai même, pour me
soustraire à cet usage, donné un jour par semaine où je reçois les
personnes connues, et celles qu'il leur plaît de me présenter; je
puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre et
que la sévérité ne dispense jamais un homme de politesse.
«J'ai l'honneur d'être, etc.»
Cette lettre, que je lus à quelques amis, ne resta pas un mystère pour
la société de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui,
rancune à part, ne savait pas faire une draperie.
Je retrouvais en Angleterre une grande quantité de mes compatriotes, que
je connaissais depuis long-temps. Le comte de Ménard, le baron de Roll,
le duc de Sérant, le duc de Rivière, et une foule d'autres émigrés
français, que j'invitais à mes soirées. J'eus le bonheur aussi de
rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvais avec lui dans une
réunion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'émigrés. Il avait
pris de l'embonpoint, et me parut vraiment très beau. Peu de temps
après, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier; j'étais dehors, et
ne revins qu'au moment où il sortait de chez moi; mais il eut la bonté
de rentrer pour me faire compliment du portrait du prince de Galles dont
il paraissait fort satisfait.
M. le comte d'Artois n'allait point dans le monde. N'ayant qu'un revenu
très modique, il faisait des économies qu'il employait à secourir les
Français les plus malheureux, et la bonté de son coeur le portait à
sacrifier tous les plaisirs à sa bienfaisance. J'en acquis moi-même la
preuve par un fait que j'aime à rapporter. Une jeune personne fort
intéressante, nommée mademoiselle Mérel, qui jouait parfaitement bien de
la harpe, était venue à Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent.
Elle annonça un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en
placer autant qu'il m'était possible de le faire; mais, en dépit de tous
mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle qu'on y gelait,
au point que je fus obligée de sortir avant la fin du concert. Je
racontai la chose au comte de Vaudreuil, et je ne sais par quel hasard
il en parla le jour même à son prince. «Est-elle Française?» demanda M.
le comte d'Artois. Sur la réponse affirmative il chargea aussitôt M. de
Vaudreuil de faire parvenir dix guinées à la jeune artiste.
M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de
Polastron, qui était toujours souffrante et ne pouvait sortir. La
sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait ce dont
elle avait besoin dans tous les momens, et lui tenait lieu de garde
assidue. Outre ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le
malheur de perdre son fils unique, jeune homme très intéressant, qui
mourut de la fièvre jaune à Gibraltar. Elle mourut enfin elle-même, et
M. le comte d'Artois en resta inconsolable.
Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le
matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits
tableaux, qu'il venait d'acheter à très bas prix. Ce qui prouve combien
il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux étaient de
superbes Wouwermans; mais il fallait un tact très fin pour apprécier
leur mérite sous la saleté qui les couvrait. J'ai revu depuis ces
tableaux chez lui, au palais de l'Élysée Bourbon.
Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit était
juste et plein de finesse, son caractère fort vif, mais son coeur
excellent; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de
sa bonté envers ses inférieurs, bonté qui l'a toujours fait chérir de
tous ceux qui l'entouraient.
J'étais au spectacle à Londres, quand on apprit l'assassinat du duc
d'Enghien. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la salle,
que toutes les femmes qui remplissaient les loges, tournèrent le dos au
théâtre, et la pièce n'aurait pas fini, si quelques instans après on
n'était point venu dire que la nouvelle était fausse. Chacun alors
reprit sa place, et le spectacle se termina; mais à la sortie, tout,
hélas! nous fut confirmé. Nous apprîmes même plusieurs détails de ce
crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la
vie de Bonaparte[29].
Le lendemain, nous allâmes à la messe funèbre qui fut célébrée pour
cette noble victime. Tous les Français, nos princes compris, et un grand
nombre de dames anglaises, y assistèrent. L'abbé de Bouvant prononça un
sermon extrêmement touchant sur le sort de l'infortuné duc d'Enghien. Ce
sermon finissait par une invocation au Tout-Puissant pour qu'une même
destinée n'attendît pas nos chers princes. Hélas! ce voeu n'a point été
exaucé, puisque nous avons vu le duc de Berri tomber sous le poignard
d'un infame assassin.
Je fus quelque temps après la mort du duc d'Enghien sans revoir son
malheureux père, le duc de Bourbon, et quand, au bout d'un mois environ,
il vint chez moi, le chagrin l'avait tellement changé qu'il me fit un
mal affreux. Il entra sans me parler, s'assit, et mettant ses deux mains
sur son visage, qui était inondé de larmes: «Non, je ne m'en consolerai
jamais!» me dit-il. Il me serait impossible de rendre la peine que ce
peu de mots me fit éprouver.
CHAPITRE XI.
La famille
Chinnery.--Viotti.--Windsor.--Hamptoncourt.--Herschell.--Bains.--La
duchesse Dorset.--Madame de Vaudreuil.--M. le duc d'Orléans.--M. le duc
de Montpensier.--La margrave d'Anspach.--Stowe.--Warwick.
Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engagée à
rester près de trois ans à Londres, quand je ne comptais d'abord y
passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste.
Il était même contraire à ma santé, et je saisissais toutes les
occasions d'aller respirer dans les belles campagnes de l'Angleterre, où
du moins je voyais le soleil. Très peu de temps après mon arrivée je
débutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery à _Gillwell_,
où se trouvait le célèbre Viotti. La maison était de la plus grande
élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je
vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les
colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de même, de petits Amours en
marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de
roses; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée
dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame
Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable
Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment touchée de cet accueil
affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passés à Gillwell ont-ils
été pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery était
une très belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de
charme. Sa fille, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son
talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne,
Viotti, et madame Chinnery, qui était très bonne musicienne, nous
donnaient des concerts charmans.
Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqu'il ne fût encore
qu'un enfant, avait une véritable passion pour l'étude. On ne pouvait
lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de récréation, je lui
disais: «Allez donc jouer avec votre soeur.--Je joue, répondait-il,» et
il continuait sa lecture. Aussi, à l'âge de dix-huit ans, ce jeune homme
avait-il déjà acquis tant de considération qu'à la restauration il fut
chargé de revoir tous les comptes des dépenses occasionées par le séjour
de l'armée anglaise en France.
Je ne tardai pas à visiter les environs de Londres, et ces courses
employèrent tout le temps que je pouvais donner à mes plaisirs.
À Windsor, où le roi faisait sa résidence, je n'admirai que le parc, qui
est fort beau. Le roi se plaisait souvent à se promener avec ses deux
filles sur une magnifique terrasse d'où l'on découvre une vue superbe et
très étendue.
Hamptancourt est un autre château royal où j'ai vu des vitraux superbes;
ils sont extrêmement anciens, et me parurent supérieurs à tous ceux que
j'avais vus jusqu'alors. J'y trouvai aussi de fort beaux tableaux, et de
grands cartons, dessinés par Raphaël, que je ne pouvais trop admirer;
ces cartons étaient posés par terre, en sorte que je me tins à genoux
devant eux si long-temps que le gardien s'en montrait surpris. On me fit
voir aussi, dans les galeries, des armures qui remontent aux temps les
plus reculés, puis, dans les jardins, de magnifiques rosiers jaunes,
enfin une vigne énorme, enfermée dans une serre, et qui, je ne sais
quelle année, a produit quinze cents livres de raisin.
J'allai avec le prince Bariatinski et plusieurs autres Russes faire une
visite au docteur Herschell. Ce célèbre astronome vivait fort retiré à
quelque distance de Londres. Sa soeur, qui ne le quittait jamais,
l'aidait dans ses recherches astronomiques, et tous deux étaient dignes
l'un de l'autre, autant par leur savoir que par leur noble simplicité.
Nous trouvâmes près de l'escalier un télescope d'une si grande dimension
que l'on pouvait se promener dans l'intérieur.
Le docteur nous reçut avec la cordialité la plus obligeante; il eut la
complaisance de nous faire voir le soleil dans un verre brun, en nous
faisant remarquer les deux taches qu'on y découvre, dont l'une est assez
étendue; puis, le soir, il nous montra la planète qu'il a découverte et
qui porte son nom; nous vîmes aussi chez lui une grande carte de la
lune, très détaillée, où sont représentés des montagnes, des ravins, des
rivières, qui rendent cette planète semblable au globe que nous
habitons; enfin, tout le temps de notre visite se passa sans un moment
d'ennui, et mes compagnons russes, Adélaïde et moi, nous fûmes charmés
de l'avoir faite.
On ne saurait parler des environs de Londres sans se rappeler plusieurs
beaux lieux où les Anglais vont prendre les bains.
_Mat-Lock_, par exemple, offre tout-à-fait l'aspect d'un paysage suisse.
La promenade est bordée d'un côté par des rochers du plus bel effet,
couverts d'arbustes colorés; de l'autre, des prairies magnifiques: cette
végétation de l'Angleterre, qui est vraiment admirable, tout présente un
coup d'oeil ravissant aux amateurs d'une belle nature. Je me souviens
d'avoir suivi les bords d'un ruisseau si joli, si limpide, que je ne
pouvais le quitter.
_Tumbridge-Well_, où l'on prend aussi des bains, est de même un endroit
fort pittoresque. Il est vrai que si l'on se délecte le matin en
parcourant ses beaux environs, le soir on s'ennuie beaucoup dans les
assemblées qui sont très nombreuses; on se réunissait pour les repas, et
après le souper, comme après le dîner, tout le monde se levait pour
chanter le _God save the King_, prière pour le roi, qui me touchait
jusqu'aux larmes par le triste rapprochement qu'elle me faisait faire
entre l'Angleterre et la France.
_Brigton_ était plus renommé pour ses eaux que _Tumbridge-Well_ et
_Mat-Lock_. Brigton, où le prince de Galles avait alors fixé sa
résidence, est une assez jolie ville située en face de Dieppe, de
laquelle on peut voir les côtes de France. À l'époque où je m'y trouvai,
on craignait en Angleterre une descente des Français; les généraux ne
cessaient de passer en revue la garde nationale, qui était
continuellement en mouvement, battait le tambour, et faisait un bruit
d'enfer. J'ai fait à Brigton des promenades délicieuses sur les bords de
la mer; j'y fus témoin un jour d'un effet très extraordinaire; ce
jour-là, le brouillard était si épais que les vaisseaux éloignés de la
côte nous paraissaient suspendus en l'air.
Je voulus aussi visiter la ville de Bath; on me l'avait vantée comme
celle de l'Angleterre où l'on s'amuse le plus, et je retrouve une lettre
que j'écrivis à mon frère à mon retour de cette course.
Londres, ce 12 février 1803.
«Il y a quelques semaines, mon bien bon ami, que je dois te
répondre; ne m'en veux point, je t'en prie, car je ne puis te dire
combien j'écris peu, tant les jours sont courts; les soirées, en
revanche, sont bien d'une longueur assommante, et si d'écrire aux
bougies me fatiguait moins les yeux, je t'aurais envoyé des
volumes.
«Je vois que tu es inquiet de la manière dont je supporte les
brouillards et l'odeur du charbon de terre; quant à ce dernier j'y
suis tout-à-fait accoutumée, au point que je ne le sens plus; je
préfère même à présent ce feu au nôtre; pour ce qui est de l'air
épais et lourd qui m'enveloppe, je ne pourrai jamais m'y faire;
d'abord on n'y voit pas, et tu ne saurais imaginer combien cette
teinte sombre, noire, obstrue les idées; ce crêpe sale me ternit
l'imagination, et je trouve bien naturel que le spleen soit né ici.
On m'assure pourtant que cette année est rare, qu'elle est une des
plus claires, des plus belles que l'on ait vues depuis long-temps,
ce qui me fait juger de ce qu'étaient les autres! À la vérité,
l'air est bien plus pur dans les campagnes situées à cinq ou six
milles de Londres; c'est un tout autre climat, que je vais chercher
le plus souvent possible.
«Je reviens de Bath, où je t'ai souvent désiré; c'est une superbe
ville, dont l'aspect est noble et pittoresque; en arrivant à un
mille en deçà de ses murs, on aperçoit, des deux côtés de la route,
des montagnes très élevées; à gauche s'étend Bath, et l'on voit se
détacher sur le ciel de grandes lignes de maisons, des palais, des
cirques grandioses, tous bâtis sur le plus haut des monts. Le coup
d'oeil est vraiment magique, théâtral; je croyais rêver, et j'ai
pensé à Ménageot; il aurait beaucoup joui de ce spectacle; car,
bien que l'architecture de ces monumens ne soit pas de bon goût, de
loin, l'effet est immense.
«Le seul inconvénient que présente une ville bâtie de cette
manière, c'est qu'on n'y peut faire un pas sans monter ou
descendre; mais il faut bien payer un peu le plaisir des yeux. Dans
le bas de la ville, les places, les rues sont du plus grand genre,
et de chaque coin de ces rues on découvre des sites superbes;
enfin, pour te rendre la sensation que la vue de Bath m'a fait
éprouver, je te dirai que je croyais être dans une ville des
anciens Romains; c'est bien certainement la plus belle du royaume,
je l'aime d'autant plus que c'est une cité bâtie à la campagne;
aussi l'air qu'on y respire est-il parfumé.