Comme j'avais dans la maison de la rue du Gros-Chenet une fort belle

galerie, j'imaginai de faire dresser un théâtre pour qu'on y jouât la

comédie. Tout ce qu'il y avait alors de personnes marquantes étaient au

nombre des spectateurs. Le spectacle se composait d'une comédie de mon

frère, intitulée l'_Entrevue_, et de _Crispin rival de son maître_. Mon

frère, ma belle-soeur, M. de Rivière et madame de Bawr, qui fut charmante

dans la soubrette, jouèrent la première pièce. _Crispin rival de son

maître_, (quoiqu'il nous manquât le comte de Langeron si plaisant dans

Labranche), fit le plus grand plaisir, au point que Molé, Fleury et

mademoiselle Contat, qui étaient présens, furent tout-à-fait surpris de

la manière dont on joua les deux pièces.

Je m'empressais par ces réunions de rendre aux Russes et aux Allemands

qui se trouvaient à Paris quelques-uns des plaisirs qu'ils m'avaient

procurés dans leur pays. Avec tant de grâces et de bienveillance, je

passais ma vie avec eux. Je voyais surtout presque tous les jours la

princesse Dolgorouki, qui avait été si parfaite pour moi à Pétersbourg.

Le séjour de Paris lui plaisait assez, et elle était parvenue

promptement à se former une société des plus aimables gens de nos

salons. Ceci me rappelle que je retrouvai chez elle un soir le vicomte

de Ségur que j'avais beaucoup vu avant la révolution. Il était alors

jeune, élégant, faisant mille conquêtes par le charme de sa physionomie.

Je le revoyais chez la princesse la figure éteinte, ridée, coiffé d'une

perruque à boucles, symétrique de chaque côté, qui laissait le front

sans cheveux. Douze années de plus et cette perruque le vieillissaient

tellement que je ne le reconnus qu'à sa voix. «Hélas! me dis-je tout

bas, ce que c'est que de nous!»

La princesse Dolgorouki vint me voir le jour qu'elle avait été présentée

à Bonaparte. Je lui demandai comment elle avait trouvé la cour du

premier consul: «Ce n'est point une cour, me répondit-elle, mais une

puissance.» La chose en effet dut lui paraître ainsi, étant accoutumée à

la cour de Pétersbourg qui est si nombreuse et si brillante, tandis

qu'elle trouva aux Tuileries fort peu de femmes, mais un nombre

prodigieux de militaires de tous grades.

Au milieu des distractions que m'offrait le séjour de Paris, je n'en

étais pas moins poursuivie par une foule d'idées noires, qui venaient

m'accabler même au sein des plaisirs. Je finis par éprouver un besoin

ardent de vivre seule, en sorte que j'allai m'établir à Meudon, dans un

endroit qu'on appelait la Capucinière et qui avait été habité par des

religieux. La petite maison que je louai, bâtie pour servir de retraite

à l'un des supérieurs, avait tout-à-fait l'air d'une Thébaïde. Elle

était placée au milieu des bois, et son aspect agreste et solitaire

aurait pu me faire croire que j'étais à mille lieues de Paris. Cela me

convenait à merveille; car ma mélancolie était si grande, que je ne

pouvais voir personne; lorsque j'entendais une voiture, je m'enfuyais

dans les bois de Meudon.

La première visite que je reçus là, ce fut celle de la duchesse de

Fleury et de mesdames de Bellegarde qui habitaient ensemble une maison

dans les environs. Elles m'invitèrent à venir les voir, et toutes trois

étaient si aimables, que ce voisinage me charma au point de me

réconcilier avec l'humanité et de dissiper ma mélancolie. Toutefois,

lorsque l'automne vint, je retournai à Paris où je retrouvai toutes mes

idées tristes. Pour mettre fin à un état d'esprit aussi pénible, je me

décidai à faire un voyage. Plusieurs fois, pendant que j'étais à Rome,

on avait mis dans les journaux que j'étais à Londres, pour faire croire

que j'avais suivi M. de Calonne; mais le fait est que je n'avais jamais

vu cette ville, et je résolus de m'y rendre.

CHAPITRE IX.

Londres.--Les _routs_.--West.--Reynolds.--Madame Siddons.--Madame

Billington.--Madame Grassini.--La duchesse de Devonshire.--Sir Francis

Burdett.

Je partis pour Londres le 15 avril 1802. Je ne savais pas un mot

d'anglais. À la vérité j'emmenais avec moi une femme de chambre

anglaise; mais cette fille m'avait déjà assez mal servie jusqu'alors, et

je fus obligée de la renvoyer fort peu de temps après mon arrivée à

Londres, vu qu'elle ne faisait autre chose toute la journée que manger

des tartines de beurre. Heureusement j'emmenais aussi avec moi une

personne charmante, à qui la mauvaise fortune rendait précieux l'asile

qu'elle avait trouvé chez moi, où elle vivait sur le pied d'amie.

C'était ma bonne Adélaïde, dont les soins et les conseils m'ont toujours

été si utiles.

En débarquant à Douvres, je fus d'abord un peu effrayée à la vue de

toute une population assemblée sur le rivage; mais on me rassura en me

disant que cette foule était composée simplement de curieux, qui, selon

la coutume, venaient voir débarquer les voyageurs. Le soleil commençait

à se coucher. Je pris aussitôt une chaise attelée de trois chevaux, et

je partis sans retard; car je n'étais pas sans inquiétude, attendu que

l'on m'avait assurée que je pourrais bien rencontrer des voleurs sur la

route. J'avais pris la précaution de placer mes diamans dans mes bas, et

je m'en sus bon gré, lorsque j'aperçus de loin deux hommes à cheval qui

accouraient vers moi au galop. Ce qui mit le comble à ma frayeur fut de

les voir se séparer afin de pouvoir, comme je l'imaginais, se placer aux

deux portières de ma voiture. J'avoue que je fus saisie d'un affreux

tremblement; mais j'en fus quitte pour la peur.

Arrivée à Londres, je descendis à l'hôtel Brunet, dans Leicester-Square.

J'étais extrêmement fatiguée et j'avais un grand besoin de sommeil;

toutefois il me fut impossible de dormir; tant que la nuit dura,

j'entendis parler et marcher à grands pas sur ma tête. La cause de ce

bruit, qui était insupportable, me fut expliquée le lendemain: je

rencontrai dans l'escalier M. de Parceval Grand-Maison, que j'avais

beaucoup connu à Paris, et que j'étais charmée de voir. Lorsqu'il m'eut

dit qu'il logeait au-dessus de moi, je le priai de ne plus se promener

toute la nuit, et de ne pas choisir cette heure pour réciter ses vers,

attendu qu'il avait la voix si forte et si sonore qu'elle arrivait

jusqu'à ma chambre. Il me le promit, et depuis ce jour me laissa reposer

tranquillement.

Comme mon intention n'était pas de rester dans l'hôtel que j'habitais,

je profitai de l'obligeance d'un de mes compatriotes, nommé Charmilly,

qui vint me voir, mais que je ne connaissais pas, pour aller chercher un

logement. J'en pris un dans Beck-Street, et ceci me rappelle qu'à mon

arrivée à Londres, l'ignorance où j'étais de la langue anglaise me fit

tomber dans une méprise assez plaisante. Accoutumée que j'étais à lire

_rue de Richelieu_, _rue de Cléry_, etc., le mot _street_[27], écrit le

dernier, me semblait le nom de la rue, et je disais à mon domestique: En

voici une qui ne finit pas.

Ce logement que je venais de prendre dans Beck-Street, présentait tant

d'inconvéniens pour moi, qu'il me fut impossible d'y rester long-temps.

D'abord, sur le derrière de la maison, je touchais au logis de la garde

royale, et tous les matins, de trois à quatre heures, j'entendais sonner

une trompette si forte et si fausse qu'elle aurait pu servir pour le

jugement dernier. À ce bruit se joignait celui des chevaux de cette

garde, dont les écuries se trouvaient sous mes fenêtres, et qui

m'empêchait de dormir toute la nuit. Le jour, j'avais le bruit des

enfans d'une voisine que j'entendais continuellement monter ou descendre

les escaliers. Ces enfans étaient fort nombreux, au point que leur mère,

ayant appris que l'on venait voir mes tableaux, arriva un jour chez moi

avec toute sa famille, et me fit l'effet de madame Gigogne. J'aurais pu,

il est vrai, me réfugier dans une chambre située beaucoup plus

heureusement; mais j'avais trop de répugnance à l'habiter, sachant qu'il

venait d'y mourir une dame; les armes de la défunte étaient encore

au-dessus de la porte de la rue; mais je ne connaissais pas cet usage,

autrement je n'aurais jamais loué cette maison. Je quittai donc

Beck-Street. J'allai m'établir dans un bel hôtel à Portmann-Square.

Cette place très grande me faisait espérer de la tranquillité. Avant de

louer, j'avais regardé les derrières de la maison, qui me promettaient

le plus grand calme. Je couchais de ce côté pour être plus tranquille.

Mais voilà que le lendemain, à la pointe du jour, j'entends des cris qui

me perçaient les oreilles. Je me lève, j'avance la tête à la fenêtre, et

j'aperçois à celle qui m'était la plus voisine, un oiseau énorme comme

jamais on n'en a vu. Il était attaché sur un grand bâton. Son regard

était furieux, son bec et sa queue d'une longueur monstrueuse; enfin je

puis affirmer, sans aucune exagération, qu'un gros aigle près de lui

aurait eu l'air d'un petit serin. D'après ce qu'on me dit, il paraît que

cette horrible bête venait des grandes Indes. Mais quel que fût le lieu

de son origine, je n'en écrivis pas moins à sa maîtresse de vouloir bien

le faire mettre du côté de la rue. Cette dame me répondit qu'il avait

d'abord été placé ainsi, mais que la police l'avait fait ôter parce

qu'il effrayait les passans.

Ne pouvant me débarrasser de l'oiseau, j'aurais peut-être enduré ce

tourment; mais l'hôtel avait été habité avant moi par des ambassadeurs

indiens, et l'on vint me dire que ces diplomates avaient fait enterrer

deux de leurs esclaves dans ma cave où ils étaient encore. C'était trop

à la fois de ces cadavres et de l'oiseau; je quittai Portmann-Square, et

j'allai m'établir Madox-Street, dans un logement où l'humidité était

affreuse, ce qui ne m'empêcha pas d'y rester, tant j'étais lasse de

déménagemens.

Si grande et si belle que soit la ville de Londres, elle offre moins de

pâture à la curiosité d'un artiste que Paris et les villes d'Italie. Ce

n'est pas qu'on ne trouve en Angleterre un grand nombre d'objets d'arts

précieux, mais la plupart sont possédés par de riches particuliers qui

en font l'ornement de leur château à la campagne et en province. À

l'époque dont je parle, Londres ne possédait point de musée de peinture.

Celui qui existe maintenant étant le fruit de legs et de présens faits à

la nation depuis peu d'années. À défaut de tableaux j'allai voir des

monumens. Je retournai plusieurs fois à l'abbaye de Westminster, où les

tombeaux des rois et des reines sont superbes. Comme ils appartiennent à

tous les siècles, ils offrent un grand intérêt aux artistes et aux

amateurs. J'admirai, entre autres, celui de Marie-Stuart, dans lequel

les restes de cette malheureuse reine furent déposés par son fils,

Jacques Ier. Je m'arrêtai souvent et long-temps dans la partie de

l'église consacrée à la sépulture des grands poètes, Milton, Shakspeare,

Pope, Chatterton. On sait que ce dernier, mourant de misère,

s'empoisonna, et je pensais que l'argent employé à lui rendre cet

honneur posthume aurait suffi, de son vivant, pour lui procurer une

douce existence.

L'église de Saint-Paul est aussi fort belle. C'est une imitation de la

coupole de Saint-Pierre de Rome.

Je vis, à la Tour de Londres, une collection très curieuse d'armures de

différens siècles. Il s'y trouve aussi une suite de figures de rois à

cheval, parmi lesquels on remarque Elisabeth, montée sur son coursier,

et prête à passer la revue de ses troupes.

Le musée de Londres possède une collection de minéraux, d'oiseaux,

d'armes et d'ustensiles de sauvages de la mer du Sud, que l'on doit au

célèbre capitaine Cook.

Les rues de Londres sont belles et propres. De larges trottoirs les

rendent très commodes pour les piétons, aussi est-on surpris de s'y

trouver parfois témoin de scènes que la civilisation semblerait devoir

proscrire: il n'est pas rare d'y voir des _boxeurs_ se battre et se

blesser jusqu'au sang. Loin que cette vue paraisse répugner à ceux qui

les entourent, on leur donne un verre de genièvre pour les stimuler.

C'est vraiment un spectacle affreux: on se croirait à un temps de

barbarie et d'extermination.

Les dimanches à Londres sont aussi tristes que le climat. Aucune

boutique n'est ouverte, point de spectacles, de bals, de concerts. Un

silence général règne partout; et comme ce jour-là, nul ne peut

travailler, pas même faire de la musique, sans courir le risque de voir

ses vitres cassées par le peuple, on n'a d'autre ressource, pour passer

son temps, que les promenades, qui sont alors très fréquentées.

Les grands plaisirs de la ville sont des rassemblemens de bonne

compagnie que l'on appelle des _routs_. Deux ou trois cents personnes se

promènent dans les salons en long et en large, les femmes se donnant le

bras entre elles; car les hommes se tiennent presque toujours à part.

Dans cette foule on est pressé, heurté continuellement, au point que

cela devient une grande fatigue, et pourtant rien pour s'asseoir. À l'un

de ces _routs_, où je me trouvais, un Anglais que j'avais connu en

Italie m'aperçut; il vint à moi, et me dit, au milieu du profond silence

qui règne toujours dans ces assemblées: «N'est-ce pas que ces réunions

sont amusantes?--Vous vous amusez comme nous nous ennuierions,» lui

répondis-je. Je ne voyais pas, en effet, quel plaisir on pouvait trouver

à s'étouffer ainsi dans une foule qui est telle qu'on ne peut approcher

la maîtresse de la maison.

Les promenades à Londres ne sont pas plus gaies, les femmes se promènent

ensemble d'un côté, toutes vêtues de blanc; leur silence, leur calme

parfait, ferait croire que ce sont des ombres qui marchent; les hommes

se tiennent, séparés d'elles et gardent le même sérieux. J'ai

quelquefois rencontré des tête-à-tête (la femme donnant le bras à

l'homme); quand il m'arrivait de marcher quelque temps près de ces deux

personnes, je m'amusais à voir si elles se diraient un mot: je n'en ai

jamais vues rompre le silence.

Le premier artiste à qui j'allai faire visite à Londres fut M. West,

peintre d'histoire très renommé; je vis chez lui plusieurs ouvrages

qu'il n'avait pas encore terminés, mais dont la composition me parut

fort belle.

J'allai de même chez les principaux artistes, et je fus extrêmement

surprise de voir chez tous, dans une grande salle, une quantité de

portraits dont la tête seule était finie. Je leur demandai pourquoi ils

mettaient ainsi ces portraits en exhibition avant qu'ils fussent

terminés; tous me répondirent que les personnes qui avaient posé se

contentaient d'être vues et nommées; que d'ailleurs, l'ébauche faite, on

payait d'avance la moitié du prix, en sorte que le peintre était

satisfait.

Je vis à Londres beaucoup de tableaux du fameux Reynolds; ils sont d'une

excellente couleur qui rappelle celle du Titien, mais en général peu

finis, à l'exception des têtes; j'admirai de lui cependant un _Samuel

enfant_, qui m'a charmée sous le rapport du fini comme sous le rapport

de la couleur. Reynolds était aussi modeste qu'habile: quand mon

portrait de M. de Calonne arriva à la douane, en ayant été prévenu, il

alla le voir, et voici ce que j'ai su par des personnes qui l'ont

entendu. Lorsque la caisse fut ouverte, il regarda long-temps le tableau

et en fit l'éloge, sur quoi un gobe-mouche qui répétait les sots propos

de la calomnie, se mit à dire: «Ce portrait doit être beau, car il a été

payé à madame Lebrun quatre-vingt mille francs.--Eh bien, répondit

Reynolds, on m'en donnerait cent mille, que je ne pourrais le faire

aussi bien.»

Le climat de Londres le désespérait, tant il est défavorable pour sécher

la peinture, et il avait imaginé de mêler de la cire à ses couleurs, ce

qui les ternissait; effectivement l'humidité était telle à Londres que,

pour faire sécher les portraits que j'y faisais, je prenais le parti de

laisser constamment du feu dans mon atelier jusqu'au moment de me

coucher; je plaçais mes tableaux à certaine distance de la cheminée, et

très souvent je quittais les routs, afin d'aller voir s'il fallait les

rapprocher ou les éloigner du feu. Cette sujétion était indispensable.

Je suis allée à Londres dans l'atelier d'un fameux sculpteur; son nom ne

me revient plus, quoique je me rappelle fort bien avoir vu chez lui un

groupe, de grandeur naturelle, très intéressant: il représentait une

femme mourante dans son lit, sitôt après être accouchée; elle tenait une

de ses mains posée sur son enfant qui était près d'elle, tandis qu'au

pied de son lit, placée entre les rideaux, la Religion lui montrait le

ciel. Ce groupe était fort beau et rempli d'intérêt.

Lorsque en Angleterre on va chez un peintre voir ses tableaux, il est

d'usage que l'on paie une certaine somme avant d'entrer dans l'atelier,

et d'ordinaire c'est le peintre qui touche en définitive l'argent que

les étrangers donnent à ses domestiques; quoique je fusse instruite de

cette coutume, je ne voulus pas y participer: mon domestique seul en

profita; ce garçon me confiait ses économies, et je finis par avoir à

lui dans mon secrétaire soixante guinées qu'il avait reçues des

personnes qui sont venues voir mes tableaux; le célèbre Fox entre autres

y vint plusieurs fois et paya chaque fois le prix d'usage; j'eus

beaucoup de regret de ne m'être jamais trouvée chez moi pour le

recevoir, car j'avais le plus grand désir de voir ce grand politique. Je

fus plus heureuse avec madame Siddons dont je ne perdis point la visite;

j'avais vu cette célèbre actrice pour la première fois dans _le Joueur_,

et je pus lui exprimer avec quel bonheur je l'avais applaudie. Je ne

crois pas qu'il soit possible de posséder, pour le théâtre, plus de

talent que n'en avait madame Siddons; tous les Anglais étaient d'accord

pour louer le naturel et la perfection de sa manière de dire; le son de

sa voix était enchanteur; celui de mademoiselle Mars me l'a seul

rappelé, et (ce qui constitue, selon moi, la grande comédienne) son

silence même était admirable d'expression.

Heureusement ce ne fut pas le jour où je reçus madame Siddons qu'il

m'arriva d'avoir une de ces distractions auxquelles je suis assez

sujette et qui peuvent prêter à rire; voici le fait: je ne recevais que

le dimanche matin les personnes qui désiraient voir mes tableaux; les

autres jours j'étais constamment à peindre dans mon atelier, en toilette

fort peu soignée; mais deux dames anglaises, qui partaient dans la

semaine, m'ayant beaucoup pressée de les recevoir avant leur départ, je

leur fixai le jeudi; ce jour arrivé, en les attendant, je me mis à

peindre; ma bonne Adélaïde, qui me connaissait bien, sachant que

j'attendais des femmes dont la toilette était fort recherchée, entre, et

me dit qu'il ne fallait point qu'on me trouvât dans ma robe de peinture,

tachée par les couleurs, et mon bonnet de nuit sur la tête. J'en

convins. En conséquence, je mis sous mon sarrau une charmante robe

blanche, et ma bonne Adélaïde fit apporter près de moi ma jolie perruque

coiffée à l'antique comme on les portait alors, me recommandant bien,

sitôt que j'entendrais frapper à la porte de la rue, d'ôter mon bonnet,

mon sarrau, et de mettre ma perruque. Toute occupée de mon travail je

n'entends point frapper; mais j'entends ces dames qui montaient

l'escalier; vite je prends ma perruque, je m'en coiffe par dessus mon

bonnet de nuit; et j'oublie tout-à-fait d'ôter ma robe de peinture. Je

vis bien que ces Anglaises me regardaient d'une manière étrange, sans

que je pusse imaginer pourquoi; enfin, après leur départ, Adélaïde

revint, et me voyant ainsi, me dit d'un ton grondeur: «Voyez,

regardez-vous dans la glace;» je m'aperçus alors que la dentelle de mon

bonnet passait sous ma perruque, et que j'avais gardé ma blouse;

Adélaïde était furieuse et elle avait raison, car ces dames ont dû me

prendre pour une folle, au point que je ne serais pas fâchée que cet

article leur tombât sous les yeux.

Quoique mon appartement dans Madox-Street eût l'inconvénient d'être

humide, il était beau et très convenable pour recevoir, en sorte que j'y

donnai plusieurs grandes soirées, une entre autres fort brillante, où

les deux premières cantatrices de l'Opéra de Londres, madame Billington

et la belle madame Grassini, chantèrent ensemble deux duos avec une rare

perfection; Viotti joua du violon, et son talent si noble et si beau

ravit tout le monde; aussi le prince de Galles[28] qui assistait à ce

concert me dit-il gracieusement: «Je voltige dans toutes les soirées,

mais ici, je reste.»

Je présentai madame Grassini à toutes les grandes dames que j'avais

invitées; car on la recherchait beaucoup à Londres, ce qui était bien

naturel, attendu qu'elle joignait à sa beauté et à son talent si

remarquables une extrême amabilité; sa voix était une de ces voix

basses, appelées contralto, qui sont fort rares et fort estimées en

Italie, tandis que madame Billington avait un soprano; mais toutes deux

se plaisaient quelquefois à empiéter sur le domaine de sa rivale, ce

qui, selon moi, n'était avantageux ni à l'une ni à l'autre. Je me

souviens qu'un jour j'étais à la représentation d'un opéra dans lequel

madame Grassini et madame Billington chantaient ensemble, et la première

venait de donner quelques notes fort élevées, lorsque le directeur vint

dans ma loge et me dit d'un air furieux: «Vous voyez ce qui vient

d'arriver; eh bien! quand je vais le matin chez ces dames, je trouve

madame Billington qui répète ses rôles dans le bas, et madame Grassini

dans le haut; voilà ce qui me désespère.»

Les concerts étaient fort à la mode à Londres, et je les préférais de

beaucoup aux simples _routs_, quoique ceux-ci offrent à une étrangère,

quand elle est bien accueillie des Anglaises, ce qui par bonheur

m'arrivait, l'occasion de connaître toute la haute société. Les

invitations ne se font point par lettre comme en France; on envoie

simplement une carte sur laquelle on écrit: _Je serai chez moi tel

jour_.

Lady Hertford, qui était une très belle femme, donnait de superbes

_routs_. J'y rencontrai souvent lady Monck, fort jolie femme, ainsi que

ses deux filles, lord Borington, aimant extrêmement les arts, et dont la

conversation me plaisait beaucoup, et une foule d'autres personnes qui

me composèrent bientôt une société, quoi qu'on en dise de la retenue

anglaise.

La femme de Londres la plus à la mode à cette époque était la duchesse

de Devonshire. J'avais souvent entendu parler de sa beauté et de son

caractère influent en politique, et lorsque j'allai lui faire visite,

elle me reçut de la manière la plus aimable. Elle pouvait alors avoir

quarante-cinq ans. Ses traits étaient fort réguliers; mais je ne fus pas

frappée de sa beauté. Elle avait le teint trop animé, et son malheur

voulait qu'elle eût un oeil dont elle ne voyait plus. Comme à cette

époque on portait les cheveux sur le front, elle cachait cet oeil sous

une masse de boucles, ce qui ne parvenait point à dissimuler une

défectuosité aussi grave. La duchesse de Devonshire était assez grande,

d'un embonpoint qui, à l'âge qu'elle avait, réussit fort bien, et ses

manières faciles étaient extrêmement gracieuses.

Je suis retournée chez elle à un grand rout pour un concert public. Il

faut savoir que les grandes dames anglaises prêtent parfois leurs salons

pour des réunions de ce genre, se réservant une ou deux pièces, afin de

pouvoir inviter les personnes de leur connaissance. Je fus de ce nombre,

et dans un moment où je me trouvais assise à côté de la duchesse, elle

me fit remarquer un homme placé fort loin de nous, mais en face, et me

dit: «N'est-ce pas, qu'il a l'air remarquablement spirituel et

distingué?» Il est vrai que des traits prononcés et un grand front

dégarni de cheveux lui donnaient beaucoup de physionomie. C'était sir

Francis Burdett dont elle protégeait l'élection et qui fut en effet

nommé député. Je n'ai pas oublié la frayeur que me causa son triomphe,

lorsque, me trouvant dans la rue, je vis passer en fiacre une grande

quantité d'hommes du peuple, les uns dans la voiture, les autres sur

l'impériale, et tous criant à tue-tête: _Sir Francis Burdett! sir

Francis Burdett!_ La plupart de ces gens étaient ivres-morts; ils

jetaient des pierres dans les vitres. Une jeune femme, qui était grosse,

en fut tellement effrayée qu'elle accoucha de peur, et l'on m'a même dit

qu'elle en était morte. Quant à moi, ignorant le motif d'un pareil

vacarme, j'étais saisie de terreur, croyant qu'une révolution commençait

en Angleterre. Je rentrai vite chez moi toute tremblante, et je fus très

heureuse que le prince Bariatinski, qui habitait Londres depuis

long-temps, se doutant de ma frayeur, vînt pour me rassurer. Il me dit

que les choses se passaient ainsi quand il s'agissait d'une élection

importante, et que ce train serait fini le lendemain. Le lendemain en

effet le calme était rétabli.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième · 第 6 / 14 段