Quelques momens après, j'entendis une voiture s'arrêter devant l'hôtel.

Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la

bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à

Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un

peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente

famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider

les domestiques à porter les paquets dans leurs chambres. Tant

d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante

de cette obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. À table,

il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait

manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il

l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne

madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle

invita le conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous

fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je

m'ennuyai beaucoup[23]; mais le bruit coûtait que Bonaparte avait été

assassiné, ce qui aurait changé tous nos plans. Enfin lorsque nous fûmes

prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs

couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils

n'eussent été pris par le jeune Allemand, et tout aussitôt après mon

arrivée à Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme

venait d'être arrêté pour vol.

Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je

touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans; la

douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour (car il y avait

de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je

pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud; mais j'allais

revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je

rentrais avait été le théâtre de crimes atroces; mais cette France était

ma patrie!

CHAPITRE VIII.

J'arrive à Paris.--Concert de la rue de Cléry.--Bal chez madame Regnault

de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Gérard.--Madame

Récamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soirées.--Je pars pour Londres.

À mon arrivée à Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M.

Lebrun, mon frère, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir à ma

descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'étais

moi-même bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon

appartement parfaitement arrangé. La tenture et les rideaux de ma

chambre à coucher étaient en casimir vert, les rideaux bordés d'une

broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le

lit d'une couronne d'étoiles d'or; tous les meubles étaient commodes et

de bon goût, enfin je me trouvais fort bien installée. Quoique M. Lebrun

m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins

sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation

agréable.

La maison de la rue du Gros-Chenet était séparée par un jardin d'une

maison qui donnait sur la rue de Cléry, et qui appartenait aussi à M.

Lebrun. Il y avait dans cette dernière une salle immense[24], où se

donnaient de très beaux concerts. On m'y conduisit le soir même de mon

arrivée, et dès que je fus entrée, tout le monde se tourna vers moi, les

spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur

archet sur leur violon. Je fus tellement sensible à un accueil si

flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien

était à ce concert, éclatante de beauté.

La première visite que je reçus le lendemain à mon lever, fut celle de

Greuze, que je ne trouvai pas changé. On eût dit qu'il ne s'était point

décoiffé: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque côté de sa

tête comme à mon départ. Je fus touchée de son empressement, et bien

contente de le revoir. Après Greuze arriva ma bonne amie, madame de

Bonneuil, aussi jolie que par le passé; car la conservation de cette

charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame

Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il

fallait absolument que j'y vinsse. «Mais, lui dis-je, je n'ai point de

robe parée.» Alors je lui montrai cette fameuse pièce de mousseline des

Indes brodée, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on

sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me

l'avait donnée. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya à

madame Germain, la célèbre couturière, qui me fit tout de suite une robe

à la mode, qu'elle m'apporta le soir même.

J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai là les plus belles

femmes de l'époque, en tête desquelles il faut placer madame Regnault

elle-même, puis madame Visconti, si remarquable par la beauté de sa

taille et de son visage. Tandis que je me plaisais à fixer mes regards

sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui était assise devant

moi se retourna; elle était si admirable, que je ne pus m'empêcher de

lui dire: «Ah! Madame, comme vous êtes belle!» Cette femme était madame

Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a épousé Lucien Bonaparte.

Je vis aussi à ce bal beaucoup des généraux français; on me montra

Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'était un monde tout

nouveau pour moi.

Peu de jours après mon arrivée, madame Bonaparte vint me voir un matin;

elle me rappela les bals où nous nous étions trouvées ensemble avant la

révolution, ce que j'avais tout-à-fait oublié; mais j'en fus d'autant

plus sensible à son souvenir. Elle fut très aimable, et m'invita à aller

déjeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un

grand empressement, le jour de ce déjeuner ne fut jamais fixé.

Je ne tardai pas à recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart,

et celle de Ménageot, qui avait été directeur de Rome. Ce dernier me

parla, la première fois qu'il vint me voir; de la révolte des jeunes

gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu'à son retour

il avait vu Bonaparte à Lodi après la grande victoire que venait d'y

remporter ce général. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille

encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: «Ce

serait un beau tableau à faire.» Ménageot avait été indigné de ce mot.

«C'était, ajouta-t-il, un spectacle affreux, déchirant; il y avait

plusieurs chiens qui pleuraient auprès du cadavre de leur maître: ces

pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!»

J'étais bien vivement touchée de la joie que me témoignaient les amis et

les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi. À la vérité, le

plaisir que j'éprouvais à les revoir tous était cruellement troublé par

le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me

venait pas une personne qui n'eût perdu ou sa mère, ou son mari, ou pour

le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus

sensible que les autres: la bienséance m'obligeait à faire une visite à

mon vilain beau-père; il habitait à Neuilly une petite maison qui avait

été achetée par mon père, et où j'étais allée bien souvent dans ma

première jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mère, le temps

heureux que j'avais passé près d'elle; j'y retrouvai son panier à

ouvrage tel encore qu'elle l'avait laissé; enfin cette visite fut pour

moi cruellement triste, d'autant plus que je n'étais déjà que trop

disposée aux larmes. En allant à Neuilly je venais pour la première fois

de passer sur la place Louis XV, où je croyais voir encore le sang de

tant de nobles victimes! mon frère, qui était avec moi, se reprocha

beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je

souffris alors ne saurait se décrire; même encore aujourd'hui il m'est

impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont

elle a été le théâtre, et je ne puis me rendre maîtresse de mon

imagination.

On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au musée du

Louvre, qui possédait alors tant de chefs-d'oeuvre; la première fois j'y

allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus

d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque,

enfin, après être restée plusieurs heures sur mes jambes, je pense à

retourner chez moi pour dîner à quatre heures et demie, les gardiens,

ignorant que je n'étais point sortie, avaient fermé toutes les portes;

je cours à droite, à gauche; je crie; il m'est impossible de me faire

entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous

étions au mois de février; je ne pouvais frapper aux fenêtres, elles

étaient beaucoup trop élevées: ainsi je me trouvais en prison au milieu

de ces belles statues que je n'étais plus du tout en disposition

d'admirer; elles me paraissaient des fantômes; et à l'idée qu'il me

faudrait passer la journée et la nuit avec elles, la frayeur et le

désespoir s'emparaient de moi; enfin, après avoir fait mille détours,

j'aperçus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on

vint m'ouvrir; je sortis précipitamment, ravie de reprendre ma liberté

et de pouvoir aller dîner, car j'avais grand besoin de manger.

Peu de jours après mon arrivée, je reçus de la Comédie Française la

lettre suivante:

«Madame,

«La Comédie Française me fait l'honneur de me charger de vous

adresser la copie d'un arrêté qu'elle vient de prendre pour

rétablir votre nom sur la liste des entrées à son théâtre; elle

vous prie d'agréer cet hommage comme une marque de son admiration

pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez

à tant de titres.

«J'ai l'honneur, etc.

«MAIGNEIN, _Secrétaire_.»

La Comédie Française ne se borna pas à me donner cette marque flatteuse

de son souvenir: Molé et Fleury allèrent trouver mon frère pour lui dire

que les premiers acteurs désiraient venir jouer une comédie chez moi, et

Vestris le père le prévint aussi que l'Opéra danserait un ballet après

la pièce. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie.

Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer à ces témoignages de

bienveillance pour moi, ne désirant pas être placée en évidence, je

refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conservé un

souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voulût me

consoler, à mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient précédé

mon départ.

La première fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut

extrêmement triste; habituée comme je l'étais à voir autrefois en

France, et depuis dans l'étranger, tout le monde poudré, ces têtes

noires et ces hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup

d'oeil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un

convoi.

En général l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me

semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti

double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des

rues de Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrêmement

spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir

encore écrit sur les murs: _liberté, fraternité ou la mort_. Ces mots

consacrés par la terreur faisaient naître de bien tristes idées sur le

passé et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir.

On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du

Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je

ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que

l'on me montrait; le duc de Crillon, qui était à côté de moi, avait

toute la peine du monde à me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour

l'impératrice Catherine, de m'être peint en imagination cet homme si

célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon

arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent

très aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses;

Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle

dont il fit mille éloges.

Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la

marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'étais si heureuse de

retrouver; pour la comtesse d'Andelau, très aimable femme, qui avait

infiniment de grâce dans l'esprit: je vis en même temps chez elle ses

deux filles, madame de Rosambo[25] et madame d'Orglande, qui étaient

dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté.

J'allai voir aussi la comtesse de Ségur. Je la trouvai seule et fort

triste; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient très

gênés. Plus tard, à mon retour de Londres, lorsque Bonaparte fut

empereur, il nomma le comte de Ségur maître des cérémonies[26], ce qui

leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu'à cette époque, ayant

été la voir un soir vers les huit heures, et la trouvant toute seule,

elle me dit: «Vous ne croiriez pas que j'ai eu vingt personnes à dîner?

ils sont tous partis après le café.» J'en fus en effet assez surprise;

car avant la révolution, la plupart des gens que l'on avait à dîner

restaient avec vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus

sociable que la méthode actuelle.

Dans le même temps, madame de Ségur m'invita à une grande soirée de

musique, où elle avait rassemblé toutes les puissances du jour. J'eus

lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus

heureuse. Je fus étonnée, en entrant, de voir tous les hommes d'un côté

et toutes les femmes de l'autre; on eût dit des ennemis en présence. Pas

un homme ne venait de notre côté, à l'exception du maître de la maison,

le comte de Ségur, que son ancienne coutume de galanterie engageait à

venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annonça madame de

Canisy, très belle femme, faite comme un modèle. Nous perdîmes alors

notre unique chevalier; le comte alla se prosterner devant cette beauté,

à qui, dans ce moment, me dit-on, l'empereur rendait des soins, et ne la

quitta plus de la soirée.

Je me trouvais assise à côté de madame de Bassano que l'on m'avait fort

vantée, et que je désirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention

au chiffre en diamans qui m'avait été donné par la reine de Naples

lorsque j'avais pris congé de cette princesse, lequel était en effet

très beau. Du reste, me considérant là sans doute comme une intruse,

puisque je n'étais ni femme de ministre, ni de la cour, elle ne me dit

pas une parole, ce qui ne m'empêcha point de la regarder souvent et de

la trouver fort jolie.

Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Vien, qui avait été

anciennement nommé premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de

faire sénateur. Je fus infiniment flattée de l'aimable accueil qu'il

voulut bien me faire, et de l'extrême bonté qu'il me témoigna. Il avait

alors quatre vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses

composées dans le genre des bacchanales antiques, qu'il venait de

peindre. Elles étaient charmantes. J'en fus surprise et charmée au point

qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle

parfaitement.

On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'école

française. C'est lui qui, le premier, rendit du style et de l'exactitude

aux costumes grecs et romains. David et ses élèves, Gérard, Gros,

Girodet, sous ce rapport, sont certainement renommés avec raison. Mais

il est juste de dire que M. Vien avait donné l'exemple de ce

perfectionnement dans ses sujets historiques.

Après cette visite, j'allai chez M. Gérard, déjà si célèbre par ses

tableaux de Bélisaire et de Psyché. J'avais le plus grand désir de

connaître ce grand artiste que l'on disait se distinguer par son esprit

autant que par son rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa

renommée, et je l'ai toujours compté depuis au nombre des personnes dont

j'aime à me rapprocher. Il venait alors de terminer le beau portrait de

madame Bonaparte étendue sur un canapé, qui devait ajouter encore à sa

réputation dans ce genre.

Le portrait de madame Bonaparte me donna le désir de voir aussi celui

que Gérard avait fait de madame Récamier; alors j'allai chez cette belle

personne, charmée d'une circonstance qui me procurait le plaisir de la

voir et de faire connaissance avec elle.

Très peu de jours après, elle m'invita à un grand bal, où je me rendis

avec la princesse Dolgorouki, que j'avais la joie de posséder à Paris.

Ce bal était charmant, beaucoup de monde sans confusion, un grand nombre

de jolies femmes, un fort bel hôtel, rien n'y manquait. Comme la paix

d'Amiens venait de se faire, on retrouvait dans cette réunion je ne sais

quel air de tenue et de magnificence que la jeune génération n'avait pu

connaître jusqu'alors. C'était pour la première fois que les hommes et

les femmes de vingt ans voyaient à Paris des livrées dans les

antichambres, dans les salons des ambassadeurs; des étrangers de marque,

richement vêtus, tous décorés d'ordres brillans: et, quoi qu'on puisse

dire, ce luxe convient mieux pour un bal que les carmagnoles et les

pantalons.

Une femme rivalisait alors à Paris avec madame Récamier sous le rapport

de la beauté. C'était madame Tallien. Robert, qui la connaissait

beaucoup, me mena chez elle; et j'avoue que je cherchai vainement un

défaut dans l'ensemble de cette charmante personne. Elle était à la fois

belle et jolie; car la régularité de ses traits ne lui enlevait point ce

qu'on appelle la physionomie. Son sourire, son regard, avaient quelque

chose de ravissant, et sa taille, ses bras, ses épaules, étaient

admirables.

Madame Tallien joignait à sa beauté un coeur excellent; on sait que dans

la révolution une foule de victimes, dévouées à la mort, avaient dû leur

salut à l'empire qu'elle exerçait sur Tallien, les infortunés la

nommaient alors _notre dame de bon secours_. Elle me reçut avec une

grâce parfaite. Plus tard, lorsqu'elle eut épousé le prince de Chimay,

elle habitait au bout de la rue de Babylone un très bel hôtel où son

mari et elle s'amusaient à jouer la comédie. Tous deux la jouaient fort

bien; elle m'invita à l'un de ces spectacles et vint plusieurs fois à

mes soirées.

Je ne tardai pas à former à Paris quelques nouvelles liaisons, dont le

temps a fait des amitiés. J'avais le bonheur d'être fort proche voisine

de la marquise d'Hautpoult, que son caractère, sa bonté, son esprit, me

firent aimer promptement, et qui est restée une de mes meilleures amies.

Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui

venait d'épouser un officier russe, fils du célèbre général de ce nom.

Elle était fort jeune alors, et ne s'était pas encore distinguée dans

les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari

et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait à son esprit

et à ses talens cette modestie si vraie, si réelle, et surtout cette

bonté d'ame qui me la font chérir.

J'eus de même le bonheur, à cette époque, de connaître Ducis dont le

beau caractère égalait le rare talent. Le naturel, l'extrême simplicité

de toutes ses manières contrastaient si bien avec la brillante

imagination dont le ciel l'avait doué, que je n'ai jamais vu d'homme

plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre

regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris; mais il n'aimait point

la ville, et pour que tout fût semblable dans sa façon d'être, il

fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'_Oedipe_ et d'_Otello_.

La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une

surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. À mon retour

de Londres, j'allai le voir à Versailles où j'avais appris qu'il s'était

retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre,

la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient

m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la

regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis

qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je

finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près

de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage

de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette

habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable; mais

l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son

_belvéder_, un lieu de délices.

Je retrouvais avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un

assez grand rôle dans la famille qui devait bientôt devenir famille

régnante. Elle m'invita à dîner un jour à Saint-Germain où elle avait

établi son pensionnat. Je me trouvai à table avec madame Murat, soeur de

Napoléon; mais nous étions placées de manière que je ne pus voir que son

profil, attendu qu'elle ne tourna pas la tête de mon côté. Je jugeai

pourtant sur ce seul aperçu qu'elle était jolie. Le soir les jeunes

pensionnaires nous donnèrent une représentation d'_Esther_ où

mademoiselle Augué, qui épousa depuis le maréchal Ney, joua fort bien le

premier rôle. Bonaparte assistait à ce spectacle. Il était assis sur la

première banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais à très

peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner à mon aise. Quoique

je fusse placée dans l'obscurité, madame Campan vint me dire dans

l'entr'acte qu'il m'avait devinée.

J'avais remarqué avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste

de Marie-Antoinette. Je lui savais gré de ce souvenir, et elle me dit

que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de

celui-ci. Il est vrai de dire qu'à cette époque il semblait ne devoir

rien redouter ni du passé ni de l'avenir. Ses victoires excitaient

l'enthousiasme des Français, et même celui des étrangers. Il avait

surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, et je me souviens

qu'un jour que j'allai dîner chez la duchesse de Gordon, elle me montra

le portrait de Bonaparte en me disant: _Voilà mon zéro_. Comme elle

parlait fort mal le français, je compris ce qu'elle voulait dire, et

nous rîmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'était

qu'un zéro.

Le grand nombre d'étrangers de ma connaissance qui se trouvaient alors à

Paris, et le désir de me distraire d'une mélancolie que je ne pouvais

parvenir à vaincre, m'engagèrent à donner des soirées. La princesse

Dolgorouki désirait vivement connaître l'abbé Delille que j'invitai à

venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui étaient

dignes de l'entendre. Quoique ce charmant poète fût devenu aveugle, il

n'en avait pas moins conservé l'aimable gaieté de son caractère. Il nous

récita ses beaux vers dont nous fûmes tous enchantés.

Après ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je réunis à l'un d'eux

tous les principaux artistes de cette époque, et nous soupâmes gaiement,

comme avant la révolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter

une chanson. Gérard choisit l'air de Marlboroug; mais, à vrai dire, son

chant n'était point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix

fausse; et nous en rîmes beaucoup.

Une autre fois j'arrangeai un souper, où se trouvaient tous les grands

personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels était M.

de Metternich. Puis je donnai un bal où dansèrent madame Hamelin, M. de

Trénis et plusieurs autres danseurs renommés; car alors la mode était

venue de danser dans la société aussi bien que l'on danse à l'Opéra.

Madame Hamelin était regardée comme la meilleure danseuse des salons de

Paris. Il est certain qu'elle avait une grâce et une légèreté

admirables. Je me rappelle qu'à ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on

appelait la valse russe d'une manière si ravissante, que l'on montait

sur les banquettes pour la voir.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième · 第 5 / 14 段