Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la
bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à
Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un
peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente
famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider
les domestiques à porter les paquets dans leurs chambres. Tant
d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante
de cette obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. À table,
il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait
manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il
l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne
madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle
invita le conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous
fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je
m'ennuyai beaucoup[23]; mais le bruit coûtait que Bonaparte avait été
assassiné, ce qui aurait changé tous nos plans. Enfin lorsque nous fûmes
prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs
couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils
n'eussent été pris par le jeune Allemand, et tout aussitôt après mon
arrivée à Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme
venait d'être arrêté pour vol.
Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je
touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans; la
douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour (car il y avait
de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je
pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud; mais j'allais
revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je
rentrais avait été le théâtre de crimes atroces; mais cette France était
ma patrie!
CHAPITRE VIII.
J'arrive à Paris.--Concert de la rue de Cléry.--Bal chez madame Regnault
de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Gérard.--Madame
Récamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soirées.--Je pars pour Londres.
À mon arrivée à Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M.
Lebrun, mon frère, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir à ma
descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'étais
moi-même bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon
appartement parfaitement arrangé. La tenture et les rideaux de ma
chambre à coucher étaient en casimir vert, les rideaux bordés d'une
broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le
lit d'une couronne d'étoiles d'or; tous les meubles étaient commodes et
de bon goût, enfin je me trouvais fort bien installée. Quoique M. Lebrun
m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins
sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation
agréable.
La maison de la rue du Gros-Chenet était séparée par un jardin d'une
maison qui donnait sur la rue de Cléry, et qui appartenait aussi à M.
Lebrun. Il y avait dans cette dernière une salle immense[24], où se
donnaient de très beaux concerts. On m'y conduisit le soir même de mon
arrivée, et dès que je fus entrée, tout le monde se tourna vers moi, les
spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur
archet sur leur violon. Je fus tellement sensible à un accueil si
flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien
était à ce concert, éclatante de beauté.
La première visite que je reçus le lendemain à mon lever, fut celle de
Greuze, que je ne trouvai pas changé. On eût dit qu'il ne s'était point
décoiffé: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque côté de sa
tête comme à mon départ. Je fus touchée de son empressement, et bien
contente de le revoir. Après Greuze arriva ma bonne amie, madame de
Bonneuil, aussi jolie que par le passé; car la conservation de cette
charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame
Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il
fallait absolument que j'y vinsse. «Mais, lui dis-je, je n'ai point de
robe parée.» Alors je lui montrai cette fameuse pièce de mousseline des
Indes brodée, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on
sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me
l'avait donnée. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya à
madame Germain, la célèbre couturière, qui me fit tout de suite une robe
à la mode, qu'elle m'apporta le soir même.
J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai là les plus belles
femmes de l'époque, en tête desquelles il faut placer madame Regnault
elle-même, puis madame Visconti, si remarquable par la beauté de sa
taille et de son visage. Tandis que je me plaisais à fixer mes regards
sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui était assise devant
moi se retourna; elle était si admirable, que je ne pus m'empêcher de
lui dire: «Ah! Madame, comme vous êtes belle!» Cette femme était madame
Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a épousé Lucien Bonaparte.
Je vis aussi à ce bal beaucoup des généraux français; on me montra
Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'était un monde tout
nouveau pour moi.
Peu de jours après mon arrivée, madame Bonaparte vint me voir un matin;
elle me rappela les bals où nous nous étions trouvées ensemble avant la
révolution, ce que j'avais tout-à-fait oublié; mais j'en fus d'autant
plus sensible à son souvenir. Elle fut très aimable, et m'invita à aller
déjeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un
grand empressement, le jour de ce déjeuner ne fut jamais fixé.
Je ne tardai pas à recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart,
et celle de Ménageot, qui avait été directeur de Rome. Ce dernier me
parla, la première fois qu'il vint me voir; de la révolte des jeunes
gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu'à son retour
il avait vu Bonaparte à Lodi après la grande victoire que venait d'y
remporter ce général. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille
encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: «Ce
serait un beau tableau à faire.» Ménageot avait été indigné de ce mot.
«C'était, ajouta-t-il, un spectacle affreux, déchirant; il y avait
plusieurs chiens qui pleuraient auprès du cadavre de leur maître: ces
pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!»
J'étais bien vivement touchée de la joie que me témoignaient les amis et
les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi. À la vérité, le
plaisir que j'éprouvais à les revoir tous était cruellement troublé par
le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me
venait pas une personne qui n'eût perdu ou sa mère, ou son mari, ou pour
le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus
sensible que les autres: la bienséance m'obligeait à faire une visite à
mon vilain beau-père; il habitait à Neuilly une petite maison qui avait
été achetée par mon père, et où j'étais allée bien souvent dans ma
première jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mère, le temps
heureux que j'avais passé près d'elle; j'y retrouvai son panier à
ouvrage tel encore qu'elle l'avait laissé; enfin cette visite fut pour
moi cruellement triste, d'autant plus que je n'étais déjà que trop
disposée aux larmes. En allant à Neuilly je venais pour la première fois
de passer sur la place Louis XV, où je croyais voir encore le sang de
tant de nobles victimes! mon frère, qui était avec moi, se reprocha
beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je
souffris alors ne saurait se décrire; même encore aujourd'hui il m'est
impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont
elle a été le théâtre, et je ne puis me rendre maîtresse de mon
imagination.
On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au musée du
Louvre, qui possédait alors tant de chefs-d'oeuvre; la première fois j'y
allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus
d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque,
enfin, après être restée plusieurs heures sur mes jambes, je pense à
retourner chez moi pour dîner à quatre heures et demie, les gardiens,
ignorant que je n'étais point sortie, avaient fermé toutes les portes;
je cours à droite, à gauche; je crie; il m'est impossible de me faire
entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous
étions au mois de février; je ne pouvais frapper aux fenêtres, elles
étaient beaucoup trop élevées: ainsi je me trouvais en prison au milieu
de ces belles statues que je n'étais plus du tout en disposition
d'admirer; elles me paraissaient des fantômes; et à l'idée qu'il me
faudrait passer la journée et la nuit avec elles, la frayeur et le
désespoir s'emparaient de moi; enfin, après avoir fait mille détours,
j'aperçus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on
vint m'ouvrir; je sortis précipitamment, ravie de reprendre ma liberté
et de pouvoir aller dîner, car j'avais grand besoin de manger.
Peu de jours après mon arrivée, je reçus de la Comédie Française la
lettre suivante:
«Madame,
«La Comédie Française me fait l'honneur de me charger de vous
adresser la copie d'un arrêté qu'elle vient de prendre pour
rétablir votre nom sur la liste des entrées à son théâtre; elle
vous prie d'agréer cet hommage comme une marque de son admiration
pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez
à tant de titres.
«J'ai l'honneur, etc.
«MAIGNEIN, _Secrétaire_.»
La Comédie Française ne se borna pas à me donner cette marque flatteuse
de son souvenir: Molé et Fleury allèrent trouver mon frère pour lui dire
que les premiers acteurs désiraient venir jouer une comédie chez moi, et
Vestris le père le prévint aussi que l'Opéra danserait un ballet après
la pièce. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie.
Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer à ces témoignages de
bienveillance pour moi, ne désirant pas être placée en évidence, je
refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conservé un
souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voulût me
consoler, à mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient précédé
mon départ.
La première fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut
extrêmement triste; habituée comme je l'étais à voir autrefois en
France, et depuis dans l'étranger, tout le monde poudré, ces têtes
noires et ces hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup
d'oeil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un
convoi.
En général l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me
semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti
double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des
rues de Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrêmement
spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir
encore écrit sur les murs: _liberté, fraternité ou la mort_. Ces mots
consacrés par la terreur faisaient naître de bien tristes idées sur le
passé et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir.
On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du
Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je
ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que
l'on me montrait; le duc de Crillon, qui était à côté de moi, avait
toute la peine du monde à me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour
l'impératrice Catherine, de m'être peint en imagination cet homme si
célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon
arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent
très aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses;
Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle
dont il fit mille éloges.
Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la
marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'étais si heureuse de
retrouver; pour la comtesse d'Andelau, très aimable femme, qui avait
infiniment de grâce dans l'esprit: je vis en même temps chez elle ses
deux filles, madame de Rosambo[25] et madame d'Orglande, qui étaient
dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté.
J'allai voir aussi la comtesse de Ségur. Je la trouvai seule et fort
triste; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient très
gênés. Plus tard, à mon retour de Londres, lorsque Bonaparte fut
empereur, il nomma le comte de Ségur maître des cérémonies[26], ce qui
leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu'à cette époque, ayant
été la voir un soir vers les huit heures, et la trouvant toute seule,
elle me dit: «Vous ne croiriez pas que j'ai eu vingt personnes à dîner?
ils sont tous partis après le café.» J'en fus en effet assez surprise;
car avant la révolution, la plupart des gens que l'on avait à dîner
restaient avec vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus
sociable que la méthode actuelle.
Dans le même temps, madame de Ségur m'invita à une grande soirée de
musique, où elle avait rassemblé toutes les puissances du jour. J'eus
lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus
heureuse. Je fus étonnée, en entrant, de voir tous les hommes d'un côté
et toutes les femmes de l'autre; on eût dit des ennemis en présence. Pas
un homme ne venait de notre côté, à l'exception du maître de la maison,
le comte de Ségur, que son ancienne coutume de galanterie engageait à
venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annonça madame de
Canisy, très belle femme, faite comme un modèle. Nous perdîmes alors
notre unique chevalier; le comte alla se prosterner devant cette beauté,
à qui, dans ce moment, me dit-on, l'empereur rendait des soins, et ne la
quitta plus de la soirée.
Je me trouvais assise à côté de madame de Bassano que l'on m'avait fort
vantée, et que je désirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention
au chiffre en diamans qui m'avait été donné par la reine de Naples
lorsque j'avais pris congé de cette princesse, lequel était en effet
très beau. Du reste, me considérant là sans doute comme une intruse,
puisque je n'étais ni femme de ministre, ni de la cour, elle ne me dit
pas une parole, ce qui ne m'empêcha point de la regarder souvent et de
la trouver fort jolie.
Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Vien, qui avait été
anciennement nommé premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de
faire sénateur. Je fus infiniment flattée de l'aimable accueil qu'il
voulut bien me faire, et de l'extrême bonté qu'il me témoigna. Il avait
alors quatre vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses
composées dans le genre des bacchanales antiques, qu'il venait de
peindre. Elles étaient charmantes. J'en fus surprise et charmée au point
qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle
parfaitement.
On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'école
française. C'est lui qui, le premier, rendit du style et de l'exactitude
aux costumes grecs et romains. David et ses élèves, Gérard, Gros,
Girodet, sous ce rapport, sont certainement renommés avec raison. Mais
il est juste de dire que M. Vien avait donné l'exemple de ce
perfectionnement dans ses sujets historiques.
Après cette visite, j'allai chez M. Gérard, déjà si célèbre par ses
tableaux de Bélisaire et de Psyché. J'avais le plus grand désir de
connaître ce grand artiste que l'on disait se distinguer par son esprit
autant que par son rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa
renommée, et je l'ai toujours compté depuis au nombre des personnes dont
j'aime à me rapprocher. Il venait alors de terminer le beau portrait de
madame Bonaparte étendue sur un canapé, qui devait ajouter encore à sa
réputation dans ce genre.
Le portrait de madame Bonaparte me donna le désir de voir aussi celui
que Gérard avait fait de madame Récamier; alors j'allai chez cette belle
personne, charmée d'une circonstance qui me procurait le plaisir de la
voir et de faire connaissance avec elle.
Très peu de jours après, elle m'invita à un grand bal, où je me rendis
avec la princesse Dolgorouki, que j'avais la joie de posséder à Paris.
Ce bal était charmant, beaucoup de monde sans confusion, un grand nombre
de jolies femmes, un fort bel hôtel, rien n'y manquait. Comme la paix
d'Amiens venait de se faire, on retrouvait dans cette réunion je ne sais
quel air de tenue et de magnificence que la jeune génération n'avait pu
connaître jusqu'alors. C'était pour la première fois que les hommes et
les femmes de vingt ans voyaient à Paris des livrées dans les
antichambres, dans les salons des ambassadeurs; des étrangers de marque,
richement vêtus, tous décorés d'ordres brillans: et, quoi qu'on puisse
dire, ce luxe convient mieux pour un bal que les carmagnoles et les
pantalons.
Une femme rivalisait alors à Paris avec madame Récamier sous le rapport
de la beauté. C'était madame Tallien. Robert, qui la connaissait
beaucoup, me mena chez elle; et j'avoue que je cherchai vainement un
défaut dans l'ensemble de cette charmante personne. Elle était à la fois
belle et jolie; car la régularité de ses traits ne lui enlevait point ce
qu'on appelle la physionomie. Son sourire, son regard, avaient quelque
chose de ravissant, et sa taille, ses bras, ses épaules, étaient
admirables.
Madame Tallien joignait à sa beauté un coeur excellent; on sait que dans
la révolution une foule de victimes, dévouées à la mort, avaient dû leur
salut à l'empire qu'elle exerçait sur Tallien, les infortunés la
nommaient alors _notre dame de bon secours_. Elle me reçut avec une
grâce parfaite. Plus tard, lorsqu'elle eut épousé le prince de Chimay,
elle habitait au bout de la rue de Babylone un très bel hôtel où son
mari et elle s'amusaient à jouer la comédie. Tous deux la jouaient fort
bien; elle m'invita à l'un de ces spectacles et vint plusieurs fois à
mes soirées.
Je ne tardai pas à former à Paris quelques nouvelles liaisons, dont le
temps a fait des amitiés. J'avais le bonheur d'être fort proche voisine
de la marquise d'Hautpoult, que son caractère, sa bonté, son esprit, me
firent aimer promptement, et qui est restée une de mes meilleures amies.
Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui
venait d'épouser un officier russe, fils du célèbre général de ce nom.
Elle était fort jeune alors, et ne s'était pas encore distinguée dans
les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari
et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait à son esprit
et à ses talens cette modestie si vraie, si réelle, et surtout cette
bonté d'ame qui me la font chérir.
J'eus de même le bonheur, à cette époque, de connaître Ducis dont le
beau caractère égalait le rare talent. Le naturel, l'extrême simplicité
de toutes ses manières contrastaient si bien avec la brillante
imagination dont le ciel l'avait doué, que je n'ai jamais vu d'homme
plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre
regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris; mais il n'aimait point
la ville, et pour que tout fût semblable dans sa façon d'être, il
fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'_Oedipe_ et d'_Otello_.
La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une
surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. À mon retour
de Londres, j'allai le voir à Versailles où j'avais appris qu'il s'était
retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre,
la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient
m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la
regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis
qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je
finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près
de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage
de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette
habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable; mais
l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son
_belvéder_, un lieu de délices.
Je retrouvais avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un
assez grand rôle dans la famille qui devait bientôt devenir famille
régnante. Elle m'invita à dîner un jour à Saint-Germain où elle avait
établi son pensionnat. Je me trouvai à table avec madame Murat, soeur de
Napoléon; mais nous étions placées de manière que je ne pus voir que son
profil, attendu qu'elle ne tourna pas la tête de mon côté. Je jugeai
pourtant sur ce seul aperçu qu'elle était jolie. Le soir les jeunes
pensionnaires nous donnèrent une représentation d'_Esther_ où
mademoiselle Augué, qui épousa depuis le maréchal Ney, joua fort bien le
premier rôle. Bonaparte assistait à ce spectacle. Il était assis sur la
première banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais à très
peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner à mon aise. Quoique
je fusse placée dans l'obscurité, madame Campan vint me dire dans
l'entr'acte qu'il m'avait devinée.
J'avais remarqué avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste
de Marie-Antoinette. Je lui savais gré de ce souvenir, et elle me dit
que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de
celui-ci. Il est vrai de dire qu'à cette époque il semblait ne devoir
rien redouter ni du passé ni de l'avenir. Ses victoires excitaient
l'enthousiasme des Français, et même celui des étrangers. Il avait
surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, et je me souviens
qu'un jour que j'allai dîner chez la duchesse de Gordon, elle me montra
le portrait de Bonaparte en me disant: _Voilà mon zéro_. Comme elle
parlait fort mal le français, je compris ce qu'elle voulait dire, et
nous rîmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'était
qu'un zéro.
Le grand nombre d'étrangers de ma connaissance qui se trouvaient alors à
Paris, et le désir de me distraire d'une mélancolie que je ne pouvais
parvenir à vaincre, m'engagèrent à donner des soirées. La princesse
Dolgorouki désirait vivement connaître l'abbé Delille que j'invitai à
venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui étaient
dignes de l'entendre. Quoique ce charmant poète fût devenu aveugle, il
n'en avait pas moins conservé l'aimable gaieté de son caractère. Il nous
récita ses beaux vers dont nous fûmes tous enchantés.
Après ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je réunis à l'un d'eux
tous les principaux artistes de cette époque, et nous soupâmes gaiement,
comme avant la révolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter
une chanson. Gérard choisit l'air de Marlboroug; mais, à vrai dire, son
chant n'était point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix
fausse; et nous en rîmes beaucoup.
Une autre fois j'arrangeai un souper, où se trouvaient tous les grands
personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels était M.
de Metternich. Puis je donnai un bal où dansèrent madame Hamelin, M. de
Trénis et plusieurs autres danseurs renommés; car alors la mode était
venue de danser dans la société aussi bien que l'on danse à l'Opéra.
Madame Hamelin était regardée comme la meilleure danseuse des salons de
Paris. Il est certain qu'elle avait une grâce et une légèreté
admirables. Je me rappelle qu'à ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on
appelait la valse russe d'une manière si ravissante, que l'on montait
sur les banquettes pour la voir.