qui nous environnent, que je me rappelai plus d'une fois alors avec
quelle gaieté j'avais fait, en allant à Pétersbourg, le chemin que je
venais de parcourir si tristement. Je me souvenais surtout que la vue de
la Courlande m'avait ravie. Ces magnifiques forêts de vieux chênes,
d'énormes sapins ou d'aulniers, dont les troncs blanchâtres se détachent
si bien sur leur feuillage qui ressemble à celui du saule pleureur; ces
beaux lacs, ces charmantes collines, ces jolis vallons, mon imagination
calme et heureuse animait tout cela par mille idées riantes ou
poétiques. Dans les bois, je voyais Diane suivie de son cortége, dans
les prairies, des danses de bergers et de bergères, telles que j'en
avais vu à Rome sur les bas-reliefs antiques; enfin je charmais ma
route. Mais au retour plus de figures fantastiques, plus de danses
joyeuses. Ma tristesse et mes souffrances avaient dépeuplé ce beau pays,
que je regardais à peine.
Et pourtant ce qui me restait à faire de chemin jusqu'à Berlin était de
beaucoup le plus pénible, puisqu'il me fallait arriver à Memel et à
Koenigsberg. En partant de Pétersbourg, j'avais bien pris la poste, mais
nous avions rencontré à Riga la grande-duchesse de Bade, qui allait voir
l'impératrice sa fille, et qui ne laissait plus de chevaux sur notre
route. Je fus obligée d'en prendre à des voiturins, qui, au lieu de me
mener coucher aux maisons de poste, me descendaient dans des espèces de
cabanes où l'on ne trouvait point de lits et rien à manger, en sorte que
le plus souvent je passais la nuit dans ma voiture. Quant aux repas, la
soupe que l'on me donnait était faite sans viande, avec du mauvais
beurre et des carottes; si je faisais tuer un poulet, il était si maigre
et si dur que M. de Rivière et moi nous ne pouvions parvenir à le
couper; encore avions-nous à peine le temps de faire ce mauvais dîner,
tant les voiturins étaient pressés de repartir. En route, nous étions
tellement dans le sable, que la voiture allait au petit pas. Il faisait
une chaleur horrible; j'étais obligée, pour respirer, de laisser toutes
mes glaces ouvertes, et les deux postillons fumaient constamment; cette
vilaine odeur de pipe me tournait le coeur au point que je préférais
presque toujours aller à pied, quoique j'eusse du sable jusqu'à la
cheville. Heureusement on ne rencontre jamais de voleurs sur ces
chemins.
J'apercevais bien de loin quelques loups sur les hauteurs, mais
apparemment ils avaient peur de nous, car ils s'enfuyaient toujours à
notre approche, de même que les pauvres cerfs, effrayés par la calèche
de M. de Rivière, que je voyais souvent traverser la route.
Dans l'état de maladie où j'étais, une manière de vivre aussi fatigante
devait m'être fatale; peu de jours suffirent en effet pour me jeter dans
un accablement que tout mon courage et mon vif désir de ne point
m'arrêter en route pouvait à peine surmonter. Je devins si faible et si
souffrante, qu'il fallait me traîner dans ma voiture, où je restais
comme sans mouvement, privée même de la faculté de penser. Je n'avais
d'autre sensation que celle d'une douleur aiguë dans le côté droit, que
me causait un rhumatisme et que chaque secousse redoublait. Cette
douleur était si intolérable, qu'un jour, les voiturins s'étant enfoncés
dans un chemin que l'on réparait et qui était rempli de pierres, je
perdis entièrement connaissance dans ma voiture.
Une partie de mon supplice finit à Koenigsberg; là je repris la poste
jusqu'à Berlin, où j'arrivai vers la fin de juillet 1801, à dix heures
du soir; mais, en dépit du besoin que j'avais de repos, il me restait à
éprouver les tourmens de la douane. On me fit passer sous une grande
voûte très sombre, où j'attendis au moins deux grandes heures; ensuite
les douaniers voulaient garder ma voiture pour la visiter la nuit, ce
qui m'obligeait à me rendre à pied jusqu'à l'auberge, et il pleuvait à
verse. Je me débattais en français, ces hommes me ripostaient en
allemand; il y avait de quoi perdre l'esprit. On ne voulait seulement
pas me permettre de retirer mon bonnet de nuit et de petites fioles qui
contenaient des antispasmodiques, dont certes j'avais grand besoin après
de pareilles scènes; car, à force de crier avec ces barbares, j'étais
enrouée au point que je ne pouvais plus parler. Enfin j'obtins que l'on
me laissât quitter la douane dans ma voiture, et je me rendis à
l'auberge de _la Ville de Paris_ avec un douanier; vrai démon, qui de
plus était ivre-mort. Il défaisait mes paquets, mes vaches, mettant tout
sens dessus dessous, et s'empara d'une pièce de mousseline des Indes
brodée, qui m'avait été donnée par madame Dubarry lorsque je quittai
Paris. Comme je ne voulais pas que l'on déroulât ma Sibylle ni les
études que j'avais faites de l'empereur et de l'impératrice de Russie,
ma voiture fut cachetée, et je pus enfin me mettre au lit, mais non sans
un tremblement affreux qui ne me permit pas de dormir un seul instant.
Le lendemain matin de bonne heure, j'envoyai chercher M. Ranspach, mon
banquier, qui arrangea tous mes démêlés avec la douane; il me fit rendre
ma pièce de mousseline, à laquelle je tenais beaucoup, sans que j'eusse
rien à payer, et les chefs des douaniers poussèrent la politesse jusqu'à
venir chez moi me faire des excuses de ce qui s'était passé. M.
Ranspach, qui me guidait pour mes affaires pécuniaires, était un fort
aimable homme dont je n'ai jamais eu qu'à me louer. J'allai dîner chez
lui quelques jours après, et je trouvai là plusieurs de ses compatriotes
qui joignaient à beaucoup d'instruction le mérite de n'avoir aucune
pédanterie, et dont la conversation m'intéressa beaucoup.
Trois jours me suffirent pour me remettre de mes fatigues, et je me
sentais beaucoup mieux, quand la reine de Prusse, qui n'était point
alors à Berlin, eut la bonté de me faire dire de venir la trouver à
Potsdam. Je partis; mais ici ma plume est impuissante pour peindre
l'impression que j'éprouvai la première fois que je vis cette princesse.
Le charme de son céleste visage, qui exprimait la bienveillance, la
bonté, et dont les traits étaient si réguliers et si fins; la beauté de
sa taille, de son cou, de ses bras, l'éblouissante fraîcheur de son
teint, tout enfin surpassait en elle ce qu'on peut imaginer de plus
ravissant. Elle était en grand deuil, coiffée avec une couronne d'épis
de jais noir, ce qui, loin de lui nuire, rendait sa blancheur éclatante.
Enfin, il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, à
son premier aspect, je restai d'abord comme charmée.
Elle me fixa le jour de la première séance. «Je ne puis, dit-elle, vous
la donner avant midi; car le roi, qui passe la revue tous les matins à
dix heures, est bien aise que j'y assiste.» Elle désirait que j'eusse un
logement dans le château, mais, sachant qu'il aurait fallu pour cela
déranger l'une de ses dames, je remerciai, et j'allai me loger aussitôt
dans un hôtel garni, voisin du palais, dans lequel j'étais fort mal sous
tous les rapports.
Mon séjour à Potsdam n'en fut pas moins une véritable jouissance pour
moi; car plus je voyais cette charmante reine, plus j'étais sensible au
bonheur de l'approcher. Elle parut désirer voir les études que j'avais
faites d'après l'empereur Alexandre et l'impératrice Élisabeth; je
m'empressai de les lui porter, ainsi que mon tableau de la Sibylle, que
je fis remettre sur châssis. Je ne saurais dire avec quelle grâce elle
savait me témoigner qu'elle en était satisfaite; elle était si aimable
et si bonne, que l'attachement qu'elle inspirait tenait tout-à-fait de
la tendresse.
Je me plais à rappeler tant de marques de cette gracieuse bienveillance
dont elle me comblait jusque dans les moindres choses: par exemple,
j'avais l'habitude de prendre du café tous les matins, et dans mon hôtel
garni l'on m'en donnait qui était toujours détestable; je ne sais
comment il se fit que je le dis à la reine, qui, le lendemain, m'en
envoya d'excellent. Un autre jour, comme je lui faisais compliment de
ses bracelets, qui étaient dans le genre antique, elle les détache
aussitôt et les met à mes bras; ce don me toucha plus peut-être que
celui d'une fortune, et ces bracelets-là ont toujours depuis voyagé avec
moi. Elle eut aussi la bonté de me faire donner une loge au spectacle
tout près des places qu'elle occupait habituellement; de cette petite
distance je me plaisais par-dessus tout à la regarder: son charmant
visage avait seize ans.
Pendant une de nos séances la reine fit venir ses enfans, qu'à ma grande
surprise je trouvai laids; en me les montrant, elle me dit: «Ils ne sont
pas beaux.» J'avoue que je n'eus pas assez de front pour la démentir; je
me contentai de répondre qu'ils avaient beaucoup de physionomie[18].
Je parlais souvent à la reine de mon amour pour la campagne et pour les
beaux sites; elle désira que j'allasse voir son île des _Paons_. Une de
ses voitures m'y conduisit. On arrive à ce lieu charmant par une épaisse
forêt de sapins que l'on traverse, puis on descend un chemin rapide qui
vous mène à un lac sur lequel est située l'île des _Paons_ et son petit
château. Le temps était triste, il pleuvait même, et ce séjour ne m'en
parut pas moins élyséen.
Outre les deux études au pastel que me faisait faire S. M., je fis de la
même manière celles de la famille du prince Ferdinand[19]. Une des
jeunes princesses, la princesse Louise, qui avait épousé le prince
Radzivill, était jolie et très aimable; j'ai eu pendant quelque temps
avec elle une correspondance qui me charmait; car je la compte au nombre
des personnes qu'il est impossible d'oublier. Son mari, le prince
Radzivill, était fort bon musicien. Je me rappelle qu'un jour il me
causa une surprise qui tenait uniquement à la différence des usages de
tel ou tel pays: pendant mon séjour à Berlin, on me mena à un grand
concert public, et je fus étonnée au dernier point, en entrant dans la
salle, de voir le prince Radzivill qui jouait de la harpe. Jamais chose
semblable ne pourrait avoir lieu chez nous, qu'un amateur, surtout un
prince, se mît à jouer devant une autre société que la sienne, et une
société payante: il faut croire qu'en Prusse cela semblait tout naturel.
C'est à Berlin que je fis connaissance avec la baronne de Krudner, si
connue par son esprit et son exaltation de tête. Sa réputation comme
auteur était déjà faite; mais elle n'avait pas encore acquis le
caractère d'apôtre religieux qui l'a rendue si célèbre dans le Nord;
elle et son mari ont été très obligeans pour moi. J'en puis dire autant
de madame de Souza, ambassadrice de Portugal, dont je fis alors le
portrait. Il m'arrivait d'ailleurs, comme à tous ceux qui courent le
monde, de retrouver plusieurs gens de connaissance: je revoyais entre
autres avec grand plaisir le comte et la comtesse Golowkin, que j'avais
connus à Pétersbourg. Je vis arriver à Berlin la charmante actrice,
madame Chevalier; elle était fort riche; aussi ai-je su depuis qu'après
avoir divorcé, elle avait épousé un jeune homme attaché à la légation
française.
À mon arrivée à Berlin, j'avais été faire une visite à l'ambassadeur de
France, le général Bournonville, car j'abordais enfin l'idée de
retourner à Paris. Mes amis, mon frère surtout, m'en sollicitaient
vivement. Il leur avait été facile de me faire rayer de la liste des
émigrés, et j'étais rétablie dans ma qualité de Française, qu'en dépit
de tout je n'avais pas perdue dans mon coeur. Le général Bournonville
était un brave et bon militaire que l'on estimait beaucoup à Berlin. Il
me reçut à merveille, et m'engagea de la manière la plus flatteuse à
retourner dans ma patrie, m'assurant que l'ordre et la paix y étaient
complètement rétablis.
Quoique le général Bournonville fût le premier ambassadeur de la
république que j'allais trouver, j'en avais déjà vu d'autres. Vers la
fin de mon séjour à Pétersbourg, le général Duroc et M. de Châteaugiron
étaient arrivés à la cour d'Alexandre, envoyés par Bonaparte, et je me
rappelle que, me trouvant à cette époque chez l'impératrice Elisabeth,
je l'entendis dire à l'empereur: _Quand donc recevrons-nous les
citoyens?_ M. de Châteaugiron vint me faire une visite. Je le reçus de
mon mieux; mais je ne saurais dire l'effet que me fit cette cocarde
tricolore. Quelques jours après ils dînèrent tous deux chez la princesse
Galitzin Beauris. Je me trouvai placée à table près du général Duroc,
qu'on m'avait dit être l'intime de Bonaparte; il ne me dit pas un seul
mot, et j'en fis de même avec lui.
Le dîner dont je parle donna lieu à une chose assez plaisante. Le
cuisinier de la princesse, dans l'ignorance totale où il était de la
révolution française, prit naturellement ces messieurs pour les
ambassadeurs du roi de France. Voulant leur faire honneur, après avoir
long-temps rêvé, il se souvint que les fleurs-de-lis étaient les armes
de France, et il se hâta de mettre les truffes, les filets, les pâtés en
fleurs-de-lis. Cette surprise consterna si fort les convives, que la
princesse, dans la crainte sans doute qu'on ne l'accusât d'une aussi
mauvaise plaisanterie, fit monter le chef de cuisine et l'interrogea sur
cette pluie de fleurs-de-lis. Le brave homme répondit d'un air
satisfait: «J'ai voulu faire voir à Son Excellence que je sais ce qu'il
convient de faire dans les grandes occasions.» Une femme de mes amies,
fort spirituelle, me dit alors tout bas: «Plût à Dieu que les cuisiniers
et les marmitons n'en eussent jamais su davantage!»
Peu de jours avant mon départ de Berlin, le directeur-général de
l'Académie de peinture vint avec une grâce infinie m'apporter lui-même
le diplôme de ma réception à cette Académie. Tant de marques de
bienveillance dont on me comblait à la cour de Prusse m'aurait bien
certainement retenue plus long-temps, si mon plan n'avait pas été alors
tout-à-fait arrêté. Décidée à partir, je pris congé de cette charmante
reine si jeune! si belle! si aimable! J'ignorais, hélas! que bien peu
d'années après j'aurais la douleur d'apprendre sa mort. J'ignorais quel
infame calomnie se joindrait aux revers de la guerre pour la conduire au
tombeau à la fleur de son âge! Jamais je n'ai pu lire alors les
bulletins de l'armée de Bonaparte, sans ressentir une indignation qu'il
m'est impossible d'exprimer. Je me souviens qu'à cette époque, me
trouvant à l'Opéra de Paris, dans la loge de la comtesse Potocka, il y
vint un Polonais qui arrivait de l'armée française. (Certes un Polonais
n'était pas suspect quand il défendait une puissance du Nord). Je lui
parlai des indignes mensonges qu'on se permettait sur la liaison de la
reine de Prusse avec l'empereur Alexandre. Ce jeune homme répondit:
«Rien n'est plus faux, on écrit tout cela pour égayer les bulletins.» Et
cependant l'aimable créature que l'on prenait pour victime lisait ces
horreurs, et le chagrin qu'elle en ressentait, joint à tant d'autres
chagrins, hâtait peut-être sa mort!
CHAPITRE VII.
Je quitte Berlin.--Dresde.--Lettre à mon frère.--Francfort.--La famille
Divoff.--Je rentre en France.
Je pensai perdre, en quittant Berlin, tout ce que je possédais, et voici
comment. J'avais commandé mes chevaux pour cinq heures du matin. Mon
domestique vraisemblablement était allé faire ses adieux à quelques gens
de sa connaissance, il n'arrivait pas, et l'on sait qu'en Prusse les
chevaux n'attendent jamais. Je m'étais levée encore toute engourdie par
le sommeil, et le garçon de l'auberge, ne voyant point mon domestique,
s'était emparé de mon nécessaire pour le descendre ainsi que tous mes
autres effets. Ce nécessaire, qui renfermait mes diamans, mon or, toute
ma fortune enfin, était toujours placé sous mes pieds quand je
voyageais. Par le plus grand des bonheurs, dès que je fus dans la
voiture, je m'aperçus, quoique à moitié endormie, que mes pieds
n'étaient pas soutenus comme d'ordinaire. Les chevaux partaient; je
criai que l'on arrêtât, et je demandai mon nécessaire au garçon, ayant
grand soin de parler assez haut pour réveiller la maîtresse de la
maison. Ceci me réussit, car, après quelques réponses évasives de cet
homme, le nécessaire fut rapporté. On venait de le trouver dans une
écurie au fond de la cour, tout recouvert de foin. Cet accident avait
donné le temps à mon domestique d'arriver, et je partis, fort heureuse,
comme on pense bien, d'avoir recouvré mon nécessaire. Je rapporte cette
aventure, parce qu'elle peut servir de leçon aux voyageurs.
En quittant Berlin, j'allais à Dresde où je devais m'arrêter pour faire
plusieurs copies du portrait de l'empereur Alexandre, que j'avais
promises. Je comptais ensuite poursuivre ma route vers la France sans
séjourner long-temps nulle part. Ce n'était pourtant qu'avec une sorte
de terreur que je pensais à revoir Paris. La lettre suivante, que
j'écrivais de Dresde à mon frère, peut donner une idée de ce qui se
passait en moi:
Dresde, ce 18 septembre 1801.
«Il y a des siècles, mon bon ami, que je veux t'écrire; mais j'ai
toujours été en camp volant, déménageant sans cesse, sans trouver
un bon coin où je puisse m'établir pour peindre. Enfin me voilà à
peu près bien, et je commence demain les copies du portrait de
l'empereur Alexandre. J'ai reçu de toi une petite lettre par le bon
père Rivière; l'impatience que tu as de me revoir ne surpasse
certainement pas la mienne; mais, mon bon ami, je ne puis te cacher
ce qui se passe dans ma pauvre tête et dans mon coeur à l'idée de
mon retour à Paris. En me rapprochant de la France, le souvenir des
horreurs qui s'y sont passées se retrace à moi si vivement que je
crains de revoir les lieux qui ont été témoins de ces scènes
affreuses. Mon imagination replacera tout. Je voudrais être aveugle
ou avoir bu du fleuve d'oubli pour vivre sur cette terre
ensanglantée! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau, et
je ne suis pas maîtresse de mes idées noires à ce sujet. «D'un
autre côté, quand je songe que j'aurai la jouissance de
t'embrasser, de revoir les amis qui me restent, d'admirer encore
tant de chefs-d'oeuvre des arts et d'objets intéressans, je me sens
agitée dans un sens contraire et je n'hésite plus, je me dis que
j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hélas!
je ne retrouverai pas notre pauvre mère! Cette peine est la plus
sensible. Tu me conduiras sur sa tombe... Mon Dieu! que d'idées
tristes!
«Depuis que j'ai quitté la Russie, on me demande à Vienne, à
Brunswick, à Munich et à Londres, sans parler de Pétersbourg où
l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espéré revoir!
Partout j'ai reçu l'accueil le plus doux et le plus flatteur;
partout j'ai retrouvé une patrie, avec la différence toutefois que
la calomnie ne m'y déchirait pas comme en France. Tu sais ce que
cette vipère m'a fait souffrir? Tous mes persécuteurs sont encore
là; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimées!... Je te
manderai au juste le jour de mon départ et mon itinéraire; mais
sitôt cette lettre reçue, réponds poste pour poste à toutes mes
terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilité d'aller et de
venir; car après avoir passé l'hiver avec vous, il me faudra encore
faire un petit voyage. Je ne crains pas les courses, elles me font
du bien. Le séjour des villes me tue et les grands chemins me
guérissent: la route et quelques bains ont suffi pour rétablir
tout-à-fait ma santé.
«J'ai lu avec le plus grand plaisir tes derniers ouvrages; tes
conventions sont charmantes, et je t'assure que tu es apprécié à
Pétersbourg et partout comme à Paris; j'en jouissais véritablement.
«Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgorouki. M.
Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces
jours-ci: Quelle triste ville que Dresde! j'ai beau faire, je ne
puis trouver le moyen d'y dépenser mille écus par jour.
«C'est le bon M. Laya qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici,
et il m'a plu tout de suite. C'est un homme de lettres distingué,
le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'étais déjà
prévenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner à plus ample
connaissance. Voilà un homme aussi estimable pour sa façon de
penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre
Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine dont il avait reçu
tant de bienfaits est atroce. Je ne le reverrai jamais[20]. Je
désire beaucoup au contraire connaître particulièrement ce M.
Legouvé dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me
le présenteras tout de suite à mon arrivée.
«Adieu. Je t'embrasse, ainsi que Suzette, de tout mon coeur, sans
oublier la petite[21], que je voudrais avoir à moi. Ne m'oublie pas
auprès de la bonne madame de Verdun. Comme je serai aise de la
revoir, ainsi que le bon Robert, Ménageot, la famille Brongniart,
etc. Voilà mes sujets de consolation, ils me sont bien nécessaires.
Adieu.»
Une fois ma résolution prise de retourner en France avant l'hiver, je
pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours
dans la famille Rivière, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc
de Brunswick, qui voulait me connaître; je lui fus présentée, et il me
témoigna le désir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le
permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait
une fort belle tête. Après avoir séjourné cinq ou six jours chez les
parens de M. de Rivière, je repartis seule, mon compagnon de voyage
restant, dans sa famille.
Je passai à Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journée qui la
précéda fut une journée de tribulations. J'étais partie comptant arriver
à Weimar vers les midi, en sorte que je n'avais pris aucunes précautions
pour mon dîner. Le malheur voulut que l'on me donnât un postillon qui ne
connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route,
nous égara dans des terres grasses où nous passâmes la journée entière.
La nuit venue, j'étais tout-à-fait mourante de fatigue et de faim. Les
chevaux, éreintés, ne voulaient plus traîner la voiture, qui était fort
lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un
panaris qui le mettait hors d'état de nous aider. Je me souviens que,
pour tromper mon impatience, et surtout mon appétit, je pris de cette
terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tête, et, sans y
voir, je parvins à faire quelque chose qui ressemblait assez à un
visage. Nous ne sortîmes que fort tard de cette triste position; car je
n'arrivai à Weimar qu'à minuit, si faible, et si étourdie par cette
longue course, que tout le long de la route, la nuit étant très noire,
j'avais donné au péage des barrières deux ducats au lieu de deux
gruts[22]. Je ne m'aperçus de mon erreur qu'à la porte de l'auberge, en
payant la dernière poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers
ducats, qui me furent rendus.
J'étais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris,
encore me fallut-il attendre long-temps à la porte de l'auberge que l'on
vînt m'ouvrir, car on se couche de bonne heure à Weimar, et personne
n'était sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que
je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue
et la faim m'avaient mise dans un état pitoyable.
On m'avait donné, à la cour de Prusse, des lettres pour la cour de
Weimar; mais j'étais si fatiguée, si souffrante, et si mal dans cette
auberge, que je partis le lendemain de bonne heure. À Gotha, où j'allai
ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu à
Paris; il fut pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes
intérêts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'était
nécessaire pour mon voyage, et je ne m'arrêtai plus qu'à Francfort.
Je descendis dans cette ville à un très bel hôtel garni, qui portait le
nom d'hôtel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux.
J'avais laissé à Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmentée,
et quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, très bien mis, qui se
trouvait sous la porte de l'hôtel, m'offrit de me monter mon nécessaire.
Il le porta sur la table de la première chambre que je devais occuper,
puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main,
ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa
politesse. Il retourna aussitôt sous la porte cochère, et je fermai la
mienne en entrant dans ma chambre; car, je ne sais pourquoi, la figure
de ce jeune homme me déplaisait et m'inspirait de la méfiance.