plaindrai lorsque vous converserez long-temps avec moi; tout ce qui vous
intéresse m'intéresse aussi: le lien qui nous unit est trop près de mon
coeur pour que rien de ce qui vous touche me soit étranger, et sans
égoïsme je ne saurais y rester indifférente; ceux qui ne m'ont point
rendu justice vous ont beaucoup trop éloigné de moi, car je veux croire
qu'il n'y a pas de votre faute ni de celle de ma fille; on l'avait bien
trompée! j'en ai cruellement souffert, et malgré le temps et mes
efforts, la plaie est encore si vive, que, livrée à moi-même, mes idées
sur le bonheur que peut espérer une mère qui n'a jamais rien eu à se
reprocher m'affligent plus qu'elles ne me consolent.
«Les circonstances m'obligent depuis long-temps à un travail assidu et
pénible, il s'ensuit que ma santé commence à m'effrayer, non pour ma
vie, je n'ai nul désir de la voir se prolonger et je n'ai point varié
sur ce que je vous ai dit souvent à cet égard; mais j'éprouve une
faiblesse qui me dissout; je deviens si triste que le plus grand
misanthrope me paraîtrait trop gai; le monde me fatigue, la solitude me
tue, et je ne vois aucune position qui puisse me convenir; je n'ai
d'espérance que dans le repos, le soleil, un beau climat, et je compte
avant peu les aller chercher.
«Si je devenais plus souffrante, je vous le ferais savoir, afin que vous
vinssiez me prendre ici; car pour rien au monde je ne voudrais mourir à
Moscou.»
Peu de jours après, me trouvant beaucoup mieux, j'annonçai mon départ et
je fis mes adieux. Tout fut mis en oeuvre pour me retenir; on m'offrait
de me payer mes portraits plus cher qu'à Pétersbourg, de me laisser tout
le temps de les terminer sans fatigue pour moi; je me souviens que la
veille encore du jour où je partis, comme je me trouvais au
rez-de-chaussée de la maison, occupée de mes paquets, je vis entrer,
sans qu'on l'eût annoncé, un homme d'une grandeur prodigieuse, vêtu d'un
manteau blanc, qui me fit une frayeur horrible. On voyait sans cesse
passer à Moscou des personnes que Paul envoyait en Sibérie, et quoiqu'il
n'eût encore exilé que deux Français, tous deux auteurs d'infames
libelles contre la Russie, je n'hésitai pas à prendre cet inconnu pour
un émissaire de Paul; je ne respirai que lorsque je l'entendis me
supplier de ne point quitter Moscou, et me demander un grand tableau de
toute sa famille; sur mon refus, que je rendis le plus obligeant qu'il
me fut possible, le bon monsieur me pria instamment de vouloir bien au
moins donner mon portrait à la ville; j'avoue que cette dernière demande
me toucha au point que j'ai toujours regretté que mes occupations et ma
santé m'aient empêchée depuis d'y satisfaire.
Plusieurs personnes que je ne doute pas avoir été dès lors dans la
confidence de la révolution qui se préparait, me pressèrent beaucoup de
retarder mon départ de quelques jours, m'assurant qu'elles partiraient
pour Pétersbourg avec moi; mais dans l'ignorance totale où j'étais du
complot, je m'obstinai à me mettre en route, en quoi j'eus grand tort;
car, en attendant un peu, j'aurais évité les fatigues qu'il me fallut
éprouver sur ces abominables chemins que le dégel rendait de nouveau
impraticables.
CHAPITRE V.
Mort de Paul.--Joie des Russes.--Détails de l'assassinat.--L'empereur
Alexandre.--Je fais son portrait et celui de l'impératrice
Élizabeth.--Je quitte la Russie.
C'est le 12 mars 1801, à moitié chemin de Moscou à Pétersbourg, que
j'appris la mort de Paul. Je trouvai devant la maison de poste une
quantité de courriers qui allaient annoncer cette nouvelle dans les
différentes villes de l'empire, et comme ils prenaient tous les chevaux
il me fut impossible d'en avoir; je fus obligée de rester dans ma
voiture que l'on avait placée sur un côté de la route au bord d'une
rivière; il soufflait un vent si froid que j'étais gelée; il ne m'en
fallut pas moins passer toute la nuit ainsi; enfin je parvins à me
procurer des chevaux de louage, et je n'arrivai à Pétersbourg qu'à huit
ou neuf heures du matin.
Je trouvai cette ville dans le délire de la joie; on chantait, on
dansait, on s'embrassait dans les rues; plusieurs personnes de ma
connaissance accoururent à ma voiture, elles me serraient les mains en
s'écriant: Quelle délivrance! On me dit que la veille au soir, les
maisons avaient été illuminées. Enfin, la mort de ce malheureux prince
excitait l'allégresse publique.
Toutes les particularités du terrible événement n'étaient ignorées de
personne, et je puis affirmer que les récits qui m'en furent faits le
jour même de mon arrivée étaient tous uniformes. Palhen, un des
conjurés, ne négligeait rien pour effrayer Paul d'un complot formé,
disait-il, par l'impératrice et ses enfans, pour s'emparer du trône; la
méfiance habituelle de Paul ne le portait que trop à prêter l'oreille à
ces fausses confidences, et elles l'irritèrent au point qu'il finit par
ordonner au perfide conseiller de conduire sa femme et les grands-ducs à
la forteresse; Palhen refusa d'obéir sans un ordre signé de l'empereur;
Paul signa; muni de ce papier, Palhen le porte aussitôt à Alexandre.
«Vous voyez, lui dit-il, que votre père est fou, et que vous êtes tous
perdus si nous ne le prévenons en le faisant enfermer lui-même.»
Alexandre, qui voyait sa liberté et celle des siens menacée, ne donna
pourtant par son silence qu'un consentement tacite à ce projet, qui
devait se borner à mettre un insensé hors d'état de nuire; mais Palhen
et ses complices crurent devoir aller plus loin.
Cinq conjurés se chargèrent de commettre l'attentat, et l'un d'eux était
Platon Zouboff, l'ancien favori de Catherine, que Paul avait comblé de
faveurs après l'avoir rappelé de l'exil. Tous les cinq se rendirent dans
la chambre à coucher de Paul, qui était au lit; les deux gardes placés à
la porte en défendirent l'entrée avec courage, au point que l'un d'eux
fut tué[16]; mais ils résistèrent inutilement. À la vue de ces furieux
qui se précipitaient sur lui, Paul se leva; comme il était très
vigoureux, il lutta long-temps contre ses assassins, qui parvinrent
enfin à l'étrangler dans son fauteuil. L'infortuné s'écriait: «Vous
aussi, Zouboff! vous, que je croyais mon ami!» en disant ces mots, il
expira.
Il semble que le sort se soit plu à réunir toutes les circonstances qui
pouvaient favoriser ce complot. On avait fait venir un régiment pour
entourer le palais, et bien loin que l'on eût mis le colonel dans la
confidence des conjurés, ce militaire était persuadé qu'il s'agissait de
déjouer une tentative qui devait avoir lieu contre la vie de l'empereur;
une partie de cette troupe alla par le jardin se placer sous les
fenêtres de Paul, que, pour son malheur, la marche des soldats ne
réveilla pas, non plus que le bruit d'une multitude de corbeaux qui
dormaient habituellement sur les toits, et qui se mirent à croasser.
S'il en eût été autrement, le malheureux prince aurait eu le temps de
gagner un escalier dérobé, voisin de sa chambre, par lequel il pouvait
descendre chez une madame Narichkin, qui était son amie, et en qui il
avait toute confiance; une fois là, rien ne lui était plus facile que de
se sauver au moyen d'un petit bateau toujours placé sur le canal qui
borde le palais de Saint-Michel; de plus, la méfiance qu'il avait de sa
femme lui faisait fermer à double tour une des deux portes qui
séparaient seules son appartement de celui de l'impératrice; lorsqu'il
voulut y courir pour échapper à la mort, il était trop tard: les
assassins avaient pris soin de retirer la clef; enfin, Koutaisoff, son
fidèle valet de chambre, reçut le jour même du crime une lettre qui
l'instruisait de tout le complot; mais cet homme, à qui son amour pour
madame Chevalier et sa jalousie de l'empereur faisaient perdre la tête,
négligeait la plus grande partie de son service et ne décachetait plus
les lettres; il laissa sur sa table celle dont il s'agit, et, quand il
l'ouvrit le lendemain, le malheureux tomba dans un tel désespoir, qu'il
pensa mourir; il en fut de même du colonel qui avait conduit son
régiment autour du palais; ce jeune homme, nommé Talaisin, instruit du
crime qui venait de se commettre, ressentit un tel chagrin d'avoir été
trompé ainsi, qu'il rentra chez lui saisi d'une fièvre ardente et fut
bientôt à toute extrémité; je crois même qu'il a peu survécu à son
remords, tout innocent qu'il était: mais ce dont je suis sûre, c'est que
pendant sa maladie l'empereur Alexandre allait le voir tous les jours et
fit défendre un exercice à feu qui avait lieu trop près du malade.
Quoique les divers obstacles dont je viens de parler eussent pu
s'opposer à l'exécution du crime, il faut croire que les auteurs du
complot ne doutaient point de la réussite; car tout Pétersbourg a su que
le soir de l'événement, un des conjurés, beau jeune homme, nommé S...ky,
tira sa montre à minuit, au milieu d'une société assez nombreuse, en
disant: «Tout doit être fini maintenant.» Paul était mort en effet, son
corps fut embaumé aussitôt, et on l'exposa pendant six semaines sur un
lit de parade, le visage découvert et aussi peu décomposé que possible,
attendu qu'on lui avait mis du rouge. L'impératrice Marie, sa veuve,
allait tous les jours prier à genoux devant ce lit funèbre; elle y
amenait ses deux plus jeunes fils, Nicolas et Michel, si enfans alors,
que le premier lui dit une fois: «Pourquoi donc papa dort-il toujours?»
La ruse qui fut employée pour faire consentir Alexandre à la déchéance
de son père (car il n'aborda jamais d'autre idée), est un fait positif
que je tiens du comte Strogonoff, un des hommes les plus honnêtes, les
plus sages que j'aie connu, et l'homme le plus au fait de ce qui se
passait à la cour de Russie; il doutait d'autant moins de la facilité
avec laquelle on avait dû amener Paul à signer l'ordre d'emprisonner
l'impératrice et ses enfans, qu'il connaissait les affreux soupçons dont
l'esprit de ce pauvre prince était tourmenté. La veille même de
l'assassinat, il y avait le soir à la cour un grand concert, toute la
famille impériale s'y trouvait réunie: dans un moment où l'empereur
causait à part avec le comte Strogonoff, il lui dit: «Vous me croyez
sans doute le plus heureux des hommes, mon ami? j'habite enfin ce palais
de Saint-Michel que je me suis plu à faire bâtir, à faire orner avec
magnificence et selon mon goût; j'y rassemble pour la première fois
toute ma famille; ma femme est belle encore, mon fils aîné est beau
aussi, mes filles sont charmantes; les voilà tous en face de moi, eh
bien, quand je les regarde, je vois en eux tous mes assassins.» Le comte
Strogonoff s'écria en reculant d'horreur: «On vous trompe, sire! c'est
une atroce calomnie!» Paul fixa sur lui des yeux hagards, puis, lui
serrant la main, il reprit: «Ce que je viens de vous dire est la
vérité.»
L'infortuné était poursuivi par l'idée de sa mort. Le comte Strogonoff
me racontait aussi que la veille du jour dont je viens de parler, Paul
lui avait dit le matin, en se regardant dans la glace et remarquant que
sa bouche était de travers: «Quand c'est ainsi, mon cher comte, il faut
faire ses paquets.»
J'ai la ferme persuasion qu'Alexandre ignorait que l'on dût attenter à
la vie de son père; tous les faits que je connus alors ne me le
prouveraient pas, qu'une preuve qui repose sur la connaissance que nous
avons du naturel de ce prince m'en donnerait l'assurance. Alexandre
était d'un caractère noble et généreux; non seulement il a toujours eu
de la piété, mais il avait de la franchise, au point que, même en
politique, on ne l'a jamais vu employer l'astuce et la fausseté; eh
bien, en apprenant que Paul n'était plus, son désespoir fut tel qu'aucun
de ceux qui l'approchaient ne put douter qu'il restait innocent du
meurtre; le plus fourbe des hommes n'aurait point trouvé les larmes
qu'on lui vit répandre. Dans les premiers momens de sa douleur, il ne
voulait point régner; et j'ai su d'une manière certaine que sa femme
Élisabeth vint se jeter à ses genoux pour le supplier de prendre les
rênes du gouvernement; il se rendit alors chez l'impératrice sa mère,
qui, du plus loin qu'elle l'aperçut, s'écria: «Retirez-vous!
retirez-vous! je vous vois tout couvert du sang de votre père!»
Alexandre leva vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et dit, avec cet
accent qui part de l'ame: «Je prends Dieu à témoin, ma mère, que je n'ai
point ordonné cet épouvantable crime.» Un si grand caractère de vérité
était empreint sur ce peu de mots, que l'impératrice consentit à
l'écouter; et lorsqu'elle apprit comment les conjurés avaient trompé son
fils sur le résultat de leur entreprise, elle se jeta à ses pieds, en
disant: «Je salue donc mon empereur.» Alexandre la releva, s'agenouilla
à son tour devant elle, la serra dans ses bras, et la combla de marques
de respect et de tendresse.
Cette tendresse ne s'est jamais démentie. L'empereur Alexandre, tant
qu'il a vécu, n'a rien su refuser à sa mère; et il avait pour elle un si
grand respect, qu'il voulut lui conserver tous les honneurs de sa cour:
elle marchait constamment devant l'impératrice Élisabeth.
La mort de Paul ne donna lieu à aucune de ces réactions qui suivent trop
souvent la mort d'un souverain. Tous ceux qui avaient joui de la faveur
de ce prince conservèrent les avantages qu'ils devaient à sa protection;
Koutaisoff, son valet de chambre, ce barbier qu'il avait si fort
enrichi, qu'il avait décoré des premiers ordres de la Russie, resta
tranquille possesseur des bienfaits de son maître; madame Chevalier,
cette jolie actrice qui avait joué le rôle de favorite, put rester au
théâtre de Pétersbourg; à la vérité, comme elle avait reçu de Paul un
magnifique diamant de la couronne, ce qui était su de tout le château,
quelques gens de la cour, qui craignaient sans doute qu'elle ne quittât
la ville en apprenant la mort de l'empereur, se rendirent chez elle dans
la nuit même; madame Chevalier était couchée et endormie, on l'éveilla,
et sa frayeur fut grande lorsqu'elle aperçut à pareille heure plusieurs
personnes dans sa chambre; ces messieurs la rassurèrent, mais ils ne la
quittèrent pas qu'elle n'eût rendu le diamant, qui était d'un prix
énorme.
S'il ne fut rien changé à la position des amis de Paul, il en fut
autrement de celle de ses victimes; les exilés revinrent et rentrèrent
dans leurs biens; justice fut rendue à tous ceux qui avaient été immolés
à des caprices sans nombre, enfin un siècle d'or commença pour la
Russie. On n'en pouvait douter à voir l'amour, le respect,
l'enthousiasme des Russes pour leur nouvel empereur. Cet enthousiasme
allait au point que le plus grand bonheur pour tous était d'avoir vu,
d'avoir rencontré Alexandre; s'il allait se promener le soir au jardin
d'été, s'il traversait les rues de Pétersbourg, la foule l'entourait en
le bénissant, et lui, le plus affable des princes, répondait avec une
grace parfaite à tous les hommages qu'il recevait. Je n'ai pu aller à
Moscou lors de son couronnement; mais plusieurs personnes qui étaient
présentes à cette cérémonie m'ont dit que rien ne pouvait être plus
touchant et plus beau; les transports de la joie publique éclataient de
toutes parts dans la ville et dans l'église; quand Alexandre posa une
couronne de diamans sur la tête de l'impératrice Élisabeth, éclatante de
beauté, tous deux formaient un groupe si admirable que l'enthousiasme
était à son comble.
Au milieu de l'ivresse générale, j'eus moi-même la joie de rencontrer
l'empereur sur un des quais de la Néva, peu de jours après mon arrivée:
il était à cheval; quoique la loi de Paul fut abrogée, comme on
l'imagine, j'avais fait arrêter ma voiture pour avoir le plaisir de
regarder passer Alexandre; il vint aussitôt à moi, et me demanda comment
j'avais trouvé Moscou, et si je n'avais pas souffert des chemins; je lui
répondis que je regrettais de n'avoir pu rester assez long-temps dans
cette superbe ville pour en connaître toutes les beautés; quant aux
chemins, j'avouai qu'ils étaient horribles; il en convint, disant qu'il
comptait les faire réparer; puis, après m'avoir adressé mille choses
flatteuses, il me quitta.
Le surlendemain, le comte Strogonoff vint chez moi de la part de
l'empereur, qui me commandait de faire son portrait en buste et son
portrait à cheval. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue, qu'une
foule de personnes de la cour accoururent chez moi pour me demander des
copies, soit à cheval, soit en buste, peu importait, pourvu qu'on eût le
portrait d'Alexandre. Dans tout autre temps de ma vie cette circonstance
m'offrait un moyen de faire ma fortune; mais hélas! mes souffrances
physiques, sans parler de souffrances morales dont j'étais encore
tourmentée, ne me permirent pas d'en profiter; le triste état de ma
santé s'aggravait tous les jours. Me sentant hors d'état de commencer le
portrait en pied, je pris le parti de faire au pastel le buste de
l'empereur et celui de l'impératrice; ils devaient me servir plus tard à
faire les portraits en grand, soit à Dresde, soit à Berlin[17], si je me
voyais forcée de quitter Pétersbourg; bientôt en effet mes maux
devinrent intolérables; le médecin que je consultai m'assura que j'avais
des obstructions, et m'ordonna d'aller prendre les eaux de Carlsbad.
Au moment de quitter Pétersbourg, où pendant des années j'avais vécu si
heureuse, je ne puis exprimer la peine que je ressentais; on doit penser
aussi que ce n'était pas sans une vive douleur que je me séparais de ma
fille, tout amer qu'il m'était de la voir s'éloigner de moi, de la voir
entièrement gouvernée par une coterie à la tête de laquelle agissait
cette vilaine gouvernante que j'aime à accuser de tous les torts. Peu de
jours avant mon départ, mon gendre me dit qu'il ne concevait pas comment
je pouvais quitter Pétersbourg au moment le plus favorable pour ma
fortune. «Convenez, lui répondis-je, qu'il faut que mon coeur soit bien
malade? il vous est facile d'en deviner la cause.»
D'autres séparations me semblaient bien pénibles aussi; les princesses
Kourakin et Dolgorouki, cet excellent comte Strogonoff qui m'avait donné
tant de preuves d'attachement, voilà ce que je regrettais bien plus que
la fortune à laquelle je renonçais. Je me souviens que ce cher comte,
dès qu'il apprit que j'allais partir, vint me voir; son chagrin était si
grand qu'il marchait en long et en large dans mon atelier où j'étais à
peindre, se parlant à lui-même, disant: «Non, non, elle ne partira pas,
cela est impossible.» Ma fille qui était présente, crut qu'il devenait
fou. Je ne pouvais répondre à tant de marques d'amitié que l'on voulait
bien me donner, qu'en promettant de revenir à Pétersbourg, et telle
était alors ma ferme intention. Dès que je fus décidée à partir, je
demandai une audience à l'impératrice, qui me l'accorda aussitôt, et je
me rendis chez elle où je trouvai l'empereur; je témoignai à Leurs
Majestés, mes regrets les plus vifs et les plus sincères en leur disant
que ma santé m'obligeait à aller prendre les eaux de Carlsbad, qui
m'étaient ordonnées; pour les obstructions; sur quoi l'empereur me
répondit avec bonté: «Ne partez pas, vous iriez trop loin chercher le
remède; je vous donnerai le cheval de l'impératrice, et quand vous,
l'aurez monté quelque temps vous, serez guérie.» Je remerciai cent fois
l'empereur de cette offre, mais j'avouai que je ne savais pas monter à
cheval. «Eh bien, reprit-il, je vous donnerai un écuyer qui vous;
conduira.» Il, m'est impossible de dire combien j'étais touchée d'une
bienveillance si grande, et quand je pris congé de Leurs Majestés, je ne
trouvais, point de termes, assez, forts pour en exprimer ma
reconnaissance. Quelques jours après cette, conversation, je rencontrai
l'impératrice à la promenade du jardin d'été; j'étais avec ma fille et
M. de Rivière; Sa Majesté vint à moi et me dit: «Ne partez pas, je vous
en prie, madame Lebrun; restez ici, soignez votre santé; votre départ me
fait de la peine.» Je l'assurai que mon désir et ma volonté étaient de
revenir à Pétersbourg pour avoir le bonheur de la revoir. Dieu sait que
je disais vrai; je n'en ai pas moins été tourmentée souvent par la
crainte que le refus de rester en Russie n'ait eu l'apparence de
l'ingratitude, et que l'empereur et l'impératrice ne me l'aient pas
tout-à-fait pardonné.
Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqué un intérêt
si flatteur pendant mon séjour comme à mon départ, n'ont jamais su avec
quel chagrin je m'éloignais de Pétersbourg. Lorsque je passai les
frontières de la Russie, je fondais en larmes; je voulais retourner sur
mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comblée si
longtemps de marques de bienveillance et d'amitié, dont le souvenir est
dans mon coeur; et il faut croire à la destinée, puisque je n'ai point
revu le pays que je regardais, que je regarde encore comme une seconde
patrie.
CHAPITRE VI.
Narva.--Sa cataracte.--Berlin.--La douane.--M. Ranspach.--La reine de
Prusse.--Sa famille.--L'île des Paons.--Le général Bournonville.
Je partais de Pétersbourg triste, malade, et seule dans ma voiture,
n'ayant pu garder ma femme de chambre, qui était Russe, mariée et fort
avancée dans sa grossesse. J'emmenais seulement un très vieux homme qui
désirait aller en Prusse, à qui j'avais donné par pitié la place d'un
domestique, ce dont je me suis bien repentie, car cet homme s'enivrait à
chaque poste au point qu'on était obligé de le reporter sur le siège. M.
de Rivière, qui m'accompagnait dans sa calèche, ne me fut pas d'un grand
secours, surtout quand nous eûmes passé la frontière russe et que nous
trouvâmes les sables; car les postillons, dont il ne savait pas se faire
obéir, l'emportaient sans cesse par les chemins de traverse tandis que
je suivais la grande route.
Je fis ma première station à Narva, petite ville bien fortifiée, mais
laide et mal pavée. Le chemin qui y conduit est ravissant, bordé de
maisons charmantes, de jardins anglais, et dans le lointain on aperçoit
la mer couverte de vaisseaux, ce qui rend cette route tout-à-fait
pittoresque. Les femmes, à Narva, portent le costume des femmes de
l'antiquité. Elles sont belles, car en général le peuple de la Livonie
est superbe; presque toutes les têtes de vieillards me rappelaient les
têtes de Christ de Raphael, et les jeunes gens, dont les cheveux plats
tombent sur les épaules, semblent avoir servi de modèle à ce grand
maître.
Le lendemain de mon arrivée, j'allai voir, à quelque distance de la
ville, une magnifique cataracte. Une énorme quantité d'eau, dont on
n'aperçoit pas la source, forme un torrent si fort et si rapide, qu'il
s'élève dans son cours sur des rochers énormes, dont il se précipite
avec fracas pour surmonter d'autres rochers; cette multitude de cascades
qui se succèdent, s'élancent et s'engloutissent avec fureur, produit un
bruit épouvantable.
Comme j'étais occupée à retracer cette belle horreur, plusieurs habitans
de Narva, qui me regardaient dessiner, me racontèrent un évènement
affreux dont ils avaient été témoins. Les eaux de ces cataractes, étant
augmentées par de grandes pluies, avaient entraîné, avec une partie des
terrains qui les bordent, une maison où logeait une famille entière. On
entendait les cris de détresse de ces malheureux, on voyait leur affreux
désespoir sans pouvoir leur porter aucun secours, puisqu'il était
impossible aux bateaux de traverser le torrent. Enfin ce spectacle
affreux et déchirant fut suivi bientôt d'un spectacle plus horrible,
lorsque la maison et la malheureuse famille, entraînés dans le gouffre,
disparurent aux yeux de ceux qui me parlaient de ce désastre et qui en
étaient encore émus.
J'arrivai à Riga; cette ville, comme Narva, n'est ni jolie ni bien
pavée, mais elle est très commerçante, ainsi qu'on le sait, et le port
est très beau. La plupart des hommes y sont habillés à la turque, à la
polonaise, etc., et toutes les femmes qui ne sont pas de la classe du
peuple mettent, pour sortir, un voile de gaze noir sur leur tête. Je
n'eus guère le temps de faire d'autres observations, car je me hâtai
d'arriver à Mittau, où j'espérais trouver encore la famille royale; mais
j'eus le chagrin de venir trop tard et de ne pas l'y rencontrer, en
sorte que je restai fort peu dans cette ville, où je n'étais allée que
pour voir nos princes.