rétablir j'espérais beaucoup du changement de lieu et de la distraction,
en sorte que je me hâtai de finir le grand portrait en pied que je
faisais alors de l'impératrice Marie, ainsi que plusieurs de ses bustes,
et je partis pour Moscou le 15 octobre de l'année 1800.
CHAPITRE IV.
Mauvaise route.--Moscou.--La comtesse Strogonoff.--La princesse
Tufakin.--La maréchale Soltikoff.--Le prince Alexandre Kourakin.--Visite
à une Anglaise.--Le prince Bezborodko.--Le comte Boutourlin.--Je
retourne à Pétersbourg.
Il est, je crois, difficile d'éprouver une aussi horrible fatigue que
celle qui m'attendait sur la route de Pétersbourg à Moscou. Les chemins
que je comptais trouver gelés, comme on me l'avait fait espérer, ne
l'étaient point encore. Ces chemins sont atroces, et les rondins, qui
les rendent à peine praticables dans les grands froids, n'étant plus
fixés par la glace, ballottent sans cesse sous les roues et produisent
le même effet que les grosses vagues de la mer. Ma voiture, à moitié
embouchée, nous faisait ressentir de si terribles cahots, que je croyais
rendre l'ame à chaque instant. Pour donner quelque relâche à ce
supplice, j'arrêtai à moitié chemin, et je descendis à l'auberge de
Novogorod (la seule que l'on trouve sur la route), dans laquelle on
m'avait dit que je serais bien nourrie et bien logée. Ayant le plus
grand besoin de me reposer, mourant de faim et de fatigue, je demandai
une chambre. À peine y étais-je installée, que je sentis je ne sais
quelle odeur méphytique qui me tournait le coeur. Le maître de l'auberge,
que je priai de me faire changer d'appartement, n'en ayant point d'autre
à me donner, je me résigne; mais bientôt, croyant remarquer que cette
odeur intolérable m'arrive par une porte vitrée qui se trouvait dans la
chambre, j'appelle un garçon, et je l'interroge sur cette porte. «Ah! me
répond-il tranquillement, c'est que derrière cette porte il y a un homme
mort depuis hier; c'est sans doute cela que madame sent.» Je ne demande
pas d'autres détails; je me lève, je fais mettre des chevaux à ma
voiture, et je pars, n'emportant qu'un morceau de pain pour continuer ma
route jusqu'à Moscou.
Je n'avais fait que la moitié du chemin, dont la seconde partie était
encore plus fatigante que la première. Ce n'est pas qu'il s'y trouve de
hautes montagnes, mais la route se compose de montées et de descentes
continuelles, ce que j'appelle des tourmens. Pour comble d'ennui, je ne
pouvais me distraire par la vue du pays que je traversais; car, de tous
les côtés, un épais brouillard voilait la nature, ce qui m'attriste
toujours. Si l'on joint à ces tribulations la diète à laquelle je me vis
condamnée quand j'eus dévoré mon morceau de pain, on concevra que je dus
trouver le chemin bien long.
Enfin j'arrivai dans cette immense capitale de la Russie. Je crus entrer
dans Ispahan dont j'avais vu plusieurs dessins[9], tant l'aspect de
Moscou diffère de tout ce qui existe en Europe. Aussi n'essaierai-je
point de décrire l'effet que produisent ces milliers de dômes dorés,
surmontés d'énormes croix d'or, ces larges rues, ces superbes palais,
situés pour la plupart à de telles distances les uns des autres que des
villages les séparent; car, pour prendre une idée de Moscou, il faut le
voir.
Je me fis descendre au palais que M. Dimidoff avait eu la bonté de me
prêter. Ce palais était immense, précédé d'une grande cour
qu'entouraient des grilles très élevées. Personne ne l'habitant, je me
promettais une tranquillité parfaite. On sent qu'après toutes mes
fatigues et ma diète forcée, mon premier besoin, dès que j'eus satisfait
mon appétit, fut celui de dormir; mais hélas! voilà que vers cinq heures
du matin, je suis réveillée en sursaut par un bruit infernal. Une énorme
troupe de ces musiciens russes qui ne donnent chacun qu'une note de cor,
venait de s'établir dans le salon voisin de ma chambre pour répéter. Ce
salon était fort grand, et peut-être était-il le seul qui convînt à ce
genre de répétition. J'eus grand soin de demander au concierge si
pareille musique avait lieu tous les jours; et sur sa réponse, que, le
palais n'étant pas habité, on avait consacré la plus grande pièce à cet
usage, je résolus de ne rien changer aux habitudes d'une maison qui
n'était point la mienne, et de chercher un autre logement.
Dans mes premières courses j'allai voir la comtesse Strogonoff, femme de
mon vieux et bon ami. Je la trouvai hissée sur une machine très élevée,
qui faisait continuellement la bascule. Je ne concevais pas comment elle
pouvait supporter ce mouvement perpétuel; mais elle en avait besoin pour
sa santé; car elle était dans l'impossibilité de marcher et d'agir, ce
qui ne l'empêchait pas d'être aimable. Je lui parlai de l'embarras où
j'étais de trouver un logement. Elle me dit aussitôt qu'elle avait une
jolie maison qui n'était point habitée, et me pria de l'accepter; mais
comme elle ne voulait pas entendre parler du prix de la location, je
refusai positivement. Voyant qu'elle me pressait en vain, elle fit venir
sa fille, qui était fort jolie, et me demanda le portrait de cette jeune
personne, pour prix du loyer, ce que j'acceptai avec plaisir. J'allai
donc, quelques jours après, m'établir dans cette maison où j'espérais
trouver du calme, puisque je devais y loger seule.
Dès que je fus installée dans ma nouvelle habitation, je visitai la
ville, autant que me permettait de le faire la rigueur de la saison; car
durant les cinq mois que j'ai passés à Moscou, la neige n'a point fondu,
ce qui m'a privée du plaisir de parcourir les environs que l'on dit
admirables.
Moscou a pour le moins dix lieues de tour. La Moskwa traverse la ville,
et deux autres petites rivières l'arrosent. C'est un coup d'oeil vraiment
surprenant que cette multitude de palais, de monumens publics d'une très
belle architecture, de couvens, d'églises[10], entremêlés de sites
agrestes et de villages. Ce mélange de magnificence et de simplicité
champêtre produit je ne sais quel effet fantastique qui doit plaire au
voyageur, toujours avide d'originalité.
La ville renferme, dit-on, quatre cent vingt mille habitans, et le
commerce qu'on y fait doit être bien considérable, puisqu'un seul
quartier, dont j'ai oublié le nom, contient six mille boutiques. C'est
dans le quartier appelé Kremlin que se trouve la forteresse de ce nom,
l'ancien palais des czars. Cette forteresse est aussi vieille que la
ville, qu'on prétend avoir été bâtie vers le milieu du douzième siècle.
Elle est placée sur une hauteur au bas de laquelle coule la Moskwa; mais
son style n'a rien de remarquable que son ancienneté. Tout près de ce
monument dont les murs sont flanqués de tours, on me fit voir une cloche
d'une dimension colossale, à moitié recouverte de terre, qu'on me dit
n'avoir jamais pu enlever pour la placer dans le palais ou dans
l'église[11].
Les cimetières de Moscou sont immenses, et, suivant l'usage répandu dans
toute la Russie, plusieurs fois dans l'année, mais principalement le
jour qui répond chez les Russes à notre jour des Morts, le peuple s'y
porte en foule. Hommes et femmes se mettent à genoux devant les tombes
de leur famille, et là, ils poussent des cris lamentables qu'on peut
entendre de très loin.
Un usage tout aussi général à Moscou comme à Pétersbourg est celui des
bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes;
seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains, dont ils sortent
rouges comme de l'écarlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par
le froid le plus excessif. On attribue à cette coutume la vigueur et la
bonne santé des Russes. Il est bien certain qu'ils ne connaissent ni les
maladies de poitrine ni les rhumatismes.
Une promenade fort agréable à Moscou est le marché, que l'on trouve
toujours approvisionné des fruits les plus beaux et les plus rares. Il
est placé au milieu d'un jardin. Une très grande allée le traverse, ce
qui rend cet endroit charmant. Aussi est-il reçu que les plus grandes
dames aillent elles-mêmes y faire leurs achats. Elles s'y rendent l'été
en voiture à quatre chevaux, et l'hiver en traîneau.
J'avais remarqué qu'à Pétersbourg la haute société ne formait, pour
ainsi dire, qu'une famille, tous les nobles étant cousins les uns des
autres; à Moscou, où la population est beaucoup plus considérable, la
noblesse beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public.
Par exemple, il peut tenir six mille personnes dans la salle de bal où
se réunissent les premières familles. Cette salle est entourée d'une
galerie en colonnade, élevée de quelques marches, où peuvent se promener
les personnes qui ne dansent pas, et précédée de plusieurs grands
salons, dans lesquels on soupe et l'on fait les parties de jeu. Je suis
allée à l'un de ces bals, et je fus surprise du grand nombre de jolies
personnes que j'y trouvai réunies. J'en puis dire autant d'un très beau
bal où m'invita la maréchale Soltikoff. Les jeunes femmes étaient
presque toutes d'une beauté remarquable. Elles avaient imité le costume
antique dont j'avais donné l'idée à la grande-duchesse Élisabeth pour le
bal de l'impératrice Catherine; elles portaient des tuniques en
cachemire bordées de franges d'or; de superbes diamans attachaient leurs
manches courtes et retroussées, et leurs coiffures à la grecque étaient
ornées pour la plupart de bandelettes couvertes de brillans. Rien ne
pouvait être aussi élégant et aussi riche que ces costumes; ils
embellissaient encore cette foule de jolies femmes, plus charmantes les
unes que les autres. Une de celles que je remarquai principalement était
une jeune personne que le prince Tufakin épousa peu de temps après. Son
visage, dont les traits étaient fins et réguliers, avait une expression
extrêmement mélancolique. Lorsqu'elle fut mariée, je commençai son
portrait; mais je ne pus finir à Moscou que la tête, en sorte que
j'emportai le tableau pour le terminer à Pétersbourg où je ne tardai pas
à apprendre la mort de cette jolie personne. Elle avait à peine dix-sept
ans. Je l'ai peinte en Iris, entourée d'une écharpe ondoyante et assise
sur des nuages[12].
La maréchale Soltikoff tenait une des meilleures maisons de Moscou.
J'avais été lui faire une visite à mon arrivée; elle et son mari, qui
était alors gouverneur de cette ville, me reçurent avec infiniment de
bonté. Elle me demanda de faire le portrait du maréchal, et le portrait
de sa fille, qui avait épousé le comte Grégoire Orloff, fils du comte
Vladimir. Je faisais aussi celui de la fille de la comtesse Strogonoff,
de façon qu'au bout de dix ou douze jours, j'avais commencé six
portraits, sans compter celui de la bonne et charmante madame Ducrest de
Villeneuve, que je retrouvais à Moscou avec bien de la joie, et qui
était si jolie que je voulais la peindre. Un accident qui pensa me
coûter la vie vint me priver de mon atelier, et retarder la terminaison
de tous ces ouvrages.
Je jouissais d'une tranquillité parfaite dans la maison que m'avait
prêtée la comtesse Strogonoff; mais comme cette maison n'avait pas été
habitée depuis sept ans, il y faisait un froid cruel. J'y remédiais
autant qu'il était possible en faisant chauffer à l'excès tous les
poëles. Cette précaution n'empêchait point que la nuit je ne fusse
forcée de laisser du feu dans ma chambre à coucher, et j'étais tellement
gelée dans mon lit, les rideaux hermétiquement fermés, sans parler d'une
petite lampe allumée près de moi pour adoucir l'air, que je m'entourais
totalement la tête dans mon oreiller que j'attachais avec un ruban, au
risque d'être étouffée. Une nuit que j'étais parvenue à dormir, je fus
réveillée par une fumée qui m'asphyxiait. Je n'ai que le temps de sonner
ma femme de chambre, qui me soutient que c'est une idée et qu'elle a
éteint le feu partout. Ouvrez la porte de la galerie, lui dis-je; à
peine m'a-t-elle obéi, que sa chandelle est éteinte, et ma chambre, tout
l'appartement, remplis d'une fumée épaisse et puante. Nous n'eûmes rien
de plus pressé que de casser toutes les vitres, mais ignorant d'où
venait cette épouvantable fumée, on peut juger de mon inquiétude. Enfin,
je fis venir un des hommes qui chauffaient les poëles, et il m'apprit
que son camarade avait oublié d'ouvrir le couvercle qui ferme les
tuyaux, et qui est, je crois, placé sur les toits. Délivrée de la
crainte d'avoir mis le feu à la maison de la comtesse Strogonoff, je
visitai mon appartement, toute transie que j'étais. Près du salon où je
donnais mes séances, était un grand poële avec deux bouches de chaleur,
devant lequel j'avais posé le portrait du maréchal Soltikoff, pour le
faire sécher. Je trouvai ce portrait à moitié grillé, et calciné au
point que j'ai été obligée de le recommencer. Mais ce qui causa mon plus
grand tourment dans cette nuit de tribulations, fut l'impossibilité où
j'étais de faire enlever à l'instant une collection de tableaux de
plusieurs grands maîtres que mon mari m'avait envoyée, et que j'avais
exposée dans une salle voisine de ma chambre; car il était facile de
prévoir que ces tableaux, qui ne m'appartenaient pas, souffriraient
beaucoup.
Il était cinq heures du matin. La fumée se dissipait à peine, et depuis
que nous avions cassé les vitres, la place n'était plus tenable.
Cependant que faire? où aller? Je me décidai à envoyer chez l'excellente
madame Ducrest de Villeneuve; elle accourut aussitôt et m'emmena chez
elle, où je restai quinze jours pendant lesquels cette charmante femme
me prodigua des soins dont je ne perdrai jamais le souvenir.
Lorsque je songeai à retourner chez moi, j'allai d'abord avec M. Ducrest
reconnaître les lieux. Quoique les vitres n'eussent point été remises,
toute la maison conservait encore une si forte odeur de feu et de fumée,
qu'il était impossible de penser à l'habiter si tôt. J'en étais
extrêmement contrariée, lorsque le comte Orloff[13], avec cette
obligeance qui vraiment est naturelle aux Russes, vint m'offrir de me
prêter une maison à lui qui se trouvait libre. J'acceptai l'offre, et
j'allai m'établir dans ce nouveau logis, où, par parenthèse, il pleuvait
tellement, que la maréchale Soltikoff, qui vint m'y voir, désirant
rester quelques instans dans la salle où mes tableaux étaient exposés,
me demanda un parapluie. Malgré ce désagrément d'un nouveau genre, je
suis restée dans cette maison jusqu'à mon départ.
Les seigneurs russes déploient tout autant de luxe à Moscou qu'à
Pétersbourg. Cette ville immense renferme une multitude de palais
magnifiques, meublés avec la plus grande recherche. Un des plus
somptueux était celui du prince Alexandre Kourakin[14], que j'avais
connu à Pétersbourg, où j'avais fait deux fois son portrait. Lorsqu'il
apprit que j'étais à Moscou, il vint me voir et voulut me donner à dîner
avec mes amis, la comtesse Ducrest de Villeneuve et son mari. Nous
arrivâmes dans un vaste palais, orné à l'extérieur avec une magnificence
royale. Tous les salons qu'il nous fallut traverser, avant d'arriver au
dernier, étaient meublés plus richement les uns que les autres, et dans
la plupart on remarquait, soit en pied, soit en buste, le portrait du
maître de la maison. Avant de nous conduire à table, le prince Kourakin
nous fit voir sa chambre à coucher, qui surpassait tout le reste en
élégance. Le lit, élevé sur des gradins recouverts de superbes tapis,
était entouré de colonnes richement drapées. Deux statues et deux vases
de fleurs étaient placés aux quatre coins de l'estrade, et des meubles
d'un goût exquis, de magnifiques divans, rendaient cette chambre digne
d'être habitée par Vénus. Pour passer dans la salle à manger, nous
traversâmes de larges corridors où de chaque côté une quantité
d'esclaves en grande livrée étaient rangés, des flambeaux à la main, ce
qui me fit l'effet d'une cérémonie solennelle; et tant que nous fûmes à
table, des musiciens invisibles, qu'on avait placés au-dessus de nos
têtes, nous récréèrent par cette délicieuse musique de cors, dont j'ai
déjà parlé plusieurs fois.
La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui
l'état d'un souverain; j'ai même entendu dire qu'il avait un sérail dans
son palais, et qu'il n'était pas le seul à Moscou qui déployât ce luxe
oriental. Quoi qu'il en soit, le prince Alexandre Kourakin était un
excellent homme, d'une politesse obligeante avec ses égaux, et sans
aucune morgue avec ses inférieurs.
Je dînai aussi chez un prince Galitzin[15], que ses manières affables et
polies faisaient généralement rechercher: quoiqu'il fût trop âgé pour se
mettre à table avec ses convives, qui étaient au nombre de quarante
personnes, le dîner, exquis et extrêmement abondant, n'en dura pas moins
plus de trois heures, ce qui me fatigua cruellement, d'autant plus que
j'étais placée en face d'énormes fenêtres dont le jour m'aveuglait. Ce
festin me parut insupportable; en compensation, j'avais eu le plaisir,
avant de me mettre à table, de parcourir une très belle galerie qui
contenait de bons tableaux de grands maîtres, mélangés, il est vrai, de
tableaux assez médiocres. Le prince Galitzin, que l'âge et la souffrance
retenaient dans son fauteuil, avait chargé son neveu de m'en faire les
honneurs. Ce jeune homme, qui ne se connaissait pas en peinture, se
bornait à m'expliquer de son mieux les sujets, et j'eus peine à
m'empêcher de rire quand, devant un tableau qui représentait Psyché, ne
pouvant prononcer ce nom, il me dit: «Celui-ci est _Fiché_.»
Ce long repas chez le prince Galitzin m'en rappelle un autre qui, je
crois, n'a jamais fini. Je m'étais engagée à dîner chez un banquier de
Moscou, gros, gras et immensément riche. Nous étions dix-huit personnes
à table; mais de ma vie je n'ai vu une réunion de figures aussi laides
et surtout aussi insignifiantes, de véritables figures d'hommes à
argent; quand je les eus tous regardés une fois, je n'osai plus lever
les yeux, dans la crainte de rencontrer encore un de ces visages; aucune
conversation ne s'établissait; on aurait pu les prendre pour des
mannequins, s'ils n'avaient mangé comme des ogres. Quatre heures se
passèrent ainsi; mon ennui était parvenu à un point que je me sentais
prête à me trouver mal; enfin, je pris mon parti, et prétextant une
indisposition, je les laissai à table où peut-être ils sont encore.
Ce jour était un jour malencontreux; car il m'arriva le soir même un
accident assez risible quoiqu'il ne m'amusât point du tout. Je ne sais
pour quel motif je me trouvais obligée de faire visite à une Anglaise;
une femme de ma connaissance m'y conduisit, et m'y laissa pour quelque
temps, après avoir promis de venir me reprendre; le malheur voulait que
cette Anglaise n'entendît pas un mot de français, et moi pas un mot
d'anglais, en sorte que l'on peut juger de son embarras et du mien. Je
la vois encore devant une petite table, entre deux bougies qui
éclairaient son visage pâle comme la mort. Elle croyait devoir par
politesse continuer à me parler dans sa langue que je ne pouvais
comprendre, et réciproquement je lui adressais quelques mots français
qu'elle ne comprenait pas davantage. Nous restâmes ainsi plus d'une
heure ensemble, laquelle heure me parut un siècle, et je crois que cette
pauvre Anglaise ne la trouva pas moins longue.
À l'époque où je me trouvais à Moscou, le plus riche habitant de cette
ville, et peut-être de toute la Russie, était le prince Bezborodko; il
pouvait, dit-on, lever sur ses terres une armée de trente mille hommes,
tant il possédait de paysans qui sont tous, comme on ne l'ignore pas,
attachés en Russie au territoire. Ses diverses habitations renfermaient
un grand nombre d'esclaves, qu'il traitait avec la plus grande bonté, et
auxquels il avait fait apprendre des métiers de différens genres.
Lorsque j'allai le voir, il me montra des salons encombrés de meubles
achetés à Paris, qui sortaient des ateliers du célèbre ébéniste Daguère;
la plupart de ces meubles avaient été imités par ses esclaves, et il
était impossible de distinguer la copie placée près de l'original. Ceci
me conduit à dire que le peuple russe est d'une intelligence
extraordinaire; il comprend tout, et semble doué du talent d'exécution.
Aussi le prince de Ligne écrivait-il: «Je vois des Russes à qui l'on
dit: soyez matelots, chasseurs, musiciens, ingénieurs, peintres,
comédiens, et qui deviennent tout cela selon la volonté de leur maître;
j'en vois qui chantent et dansent dans la tranchée, plongés dans la
neige et dans la boue, au milieu des coups de fusil, des coups de canon;
et tous sont adroits, attentifs, obéissans et respectueux.»
Le prince Bezborodko était un homme d'une haute capacité; il a été
employé sous les règnes de Catherine et de Paul, d'abord comme
secrétaire du cabinet, puis, en 1780, comme secrétaire d'État au
département des affaires extérieures. Dans le désir d'éviter les
sollicitations sans nombre qu'on lui adressait, il s'était rendu peu
abordable; les femmes le poursuivaient quelquefois jusque dans sa
voiture; il répondait alors à leurs demandes: _Je l'oublierai_, et s'il
s'agissait d'une pétition: _Je la perdrai_.
Son plus grand talent était une connaissance savante et approfondie de
la langue russe; il possédait en outre une mémoire prodigieuse et une
facilité de rédaction surprenante. Un trait de lui bien connu en donne
la preuve; il reçut un jour de l'impératrice Catherine l'ordre de
rédiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui firent
oublier; la première fois qu'il retourna chez l'impératrice, celle-ci,
après avoir conféré avec lui sur plusieurs points d'administration, lui
demanda son ukase. Bezborodko ne se déconcerte pas le moins du monde; il
tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout à l'autre, sans
hésiter une seconde, tout le projet de loi; Catherine fut tellement
satisfaite de cette rédaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les
yeux; on juge de sa surprise à la vue d'un papier tout blanc! Bezborodko
allait se confondre en excuses; elle lui imposa silence par des
complimens, et le nomma le lendemain son conseiller privé.
Un autre Russe, dont la mémoire était aussi surprenante que celle du
prince Bezborodko, était le comte Boutourlin que j'ai beaucoup vu à
Moscou, où, par parenthèse, nous étions logés si loin l'un de l'autre,
que pour aller souper chez la comtesse Boutourlin je faisais deux lieues
dans ma soirée. Le comte Boutourlin, par son savoir et ses
connaissances, est un des hommes les plus distingués que j'aie connus;
il parle toutes les langues avec une facilité prodigieuse, et son
instruction en tout genre prête un charme infini à sa conversation; mais
sa supériorité sur les autres ne l'empêchait pas d'être extrêmement
simple, et de recevoir ses amis avec autant de bonhomie que de grâce. Il
possédait à Moscou une bibliothèque immense, composée des livres les
plus rares et les plus précieux dans les différentes langues; sa mémoire
était telle, que lorsqu'il rapportait un trait historique ou une
anecdote quelconque, il pouvait dire à l'instant dans quelle salle et
sur quel rayon de sa bibliothèque se trouvait le livre qu'il venait de
citer; j'en étais étonnée au dernier point, et cependant une chose pour
le moins aussi surprenante était de l'entendre parier de toutes les
villes de l'Europe et de ce qu'elles renferment de remarquable, comme
s'il les eût habitées longtemps, tandis qu'il n'avait jamais quitté la
Russie: pour mon compte, je sais bien qu'il me parlait de Paris, de ses
monumens, de tout ce qu'on y trouve de curieux, avec de si grands
détails, que je m'écriais: «Il est impossible que vous n'ayez pas été à
Paris!»
Les demandes de portraits qui m'étaient faites, la société agréable que
je m'étais formée à Moscou, auraient dû me retenir plus longtemps dans
cette ville où je n'ai passé que cinq mois, dont six semaines dans ma
chambre; mais j'étais triste, souffrante, je sentais le besoin de repos,
et surtout de respirer un air plus doux. J'avais donc pris la résolution
de retourner à Pétersbourg pour voir ma fille, après quoi je devais
quitter la Russie. J'en fus empêchée pendant quelques jours par un
redoublement de mes indispositions habituelles, et je retrouve une
lettre que j'écrivais alors à mon gendre, qui peut donner une idée de
mon état d'esprit à cette triste époque de ma vie.