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nationale de France (BnF/Gallica)
SOUVENIRS
DE
MADAME LOUISE-ÉLISABETH
VIGÉE-LEBRUN,
DE L'ACADÉMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN,
DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE,
DE PARME ET DE BOLOGNE,
DE SAINT-PÉTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENÈVE ET AVIGNON.
En écrivant mes Souvenirs, je me rappellerai
le temps passé, qui doublera pour ainsi
dire mon existence.
J.-J. Rousseau.
TOME TROISIÈME
PARIS,
LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,
RUE DE SEINE, 14 BIS.
1835.
[Illustration.]
CHAPITRE PREMIER.
Paul Ier.--Son caractère.--Incendie à Pergola.--Frogères. M.
d'Autichamp, Koutaisoff, madame Chevalier.
Paul était né le 1er octobre 1754, et monta sur le trône le 12 octobre
1796. Ce que j'ai déjà raconté des funérailles de Catherine prouve assez
que le nouvel empereur ne partageait point les regrets de la nation, et
de plus, on sait qu'il décora du cordon de Saint-André Nicolas Zouboff,
qui lui apporta la nouvelle de la mort de sa mère.
Paul avait beaucoup d'esprit, d'instruction et d'activité; mais la
bizarrerie de son caractère allait jusqu'à la folie. Chez ce malheureux
prince des mouvemens de bonté d'ame succédaient souvent à des mouvemens
de férocité, et sa bienveillance ou sa colère, sa faveur ou son
ressentiment n'étaient jamais que l'effet d'un caprice. Son premier
soin, dès qu'il fut monté sur le trône, fut d'exiler Platon Zouboff en
Sibérie, en lui confisquant la plus grande partie de sa fortune. Fort
peu de temps après, il le rappela, lui rendit tous ses biens, et toute
la cour le vit un jour présenter cet ex-favori aux ambassadeurs de
Géorgie avec la plus grande bienveillance, et le combler de bontés.
Un soir, je me trouvai à un bal qui se donnait à la cour. Tout le monde,
à l'exception de l'empereur, était masqué, et les hommes et les femmes
en dominos noirs. Il se fit un encombrement à une porte qui donnait d'un
salon dans un autre; un jeune homme pressé de passer, coudoya fortement
une femme, qui se mit à pousser des cris. Paul se retournant aussitôt
vers un de ses aides-de-camp: «Allez, dit-il, conduire ce monsieur à la
forteresse, et vous reviendrez m'assurer qu'il y est bien enfermé.»
L'aide-de-camp ne tarda pas à revenir dire qu'il avait exécuté cet
ordre. «Mais, ajouta-t-il, Votre Majesté saura que ce jeune homme a la
vue excessivement basse: en voici la preuve;» et il montra les lunettes
du prisonnier, qu'il avait apportées. Paul, après avoir essayé les
lunettes, pour se convaincre de la vérité du fait, dit vivement: «Courez
vite le chercher, et menez-le chez ses parens; je ne me coucherai pas
que vous ne soyez venu me dire qu'il est retourné chez lui.»
La plus légère infraction aux ordres de Paul était punie de l'exil en
Sibérie, ou pour le moins de la prison, en sorte que, ne pouvant prévoir
où vous conduirait la folie jointe à l'arbitraire, on vivait dans des
transes perpétuelles. On en vint bientôt à ne plus oser recevoir du
monde chez soi; si l'on recevait quelques amis, on avait grand soin de
fermer les volets, et pour les jours de bal, il était convenu que l'on
renverrait les voitures. Tout le monde était surveillé pour ses paroles
et pour ses actions, au point que j'entendais dire qu'il n'existait pas
une société qui n'eût son espion. On s'abstenait le plus souvent de
parler de l'empereur, mais je me souviens qu'un jour, étant arrivée dans
un très petit comité, une dame qui ne me connaissait pas et qui venait
de s'enhardir sur ce sujet, s'arrêta tout court en me voyant entrer. La
comtesse Golowin fut obligée de lui dire, pour qu'elle continuât sa
conversation: «Vous pouvez parler sans crainte, c'est madame Lebrun.»
Tout cela paraissait bien dur, après avoir vécu sous Catherine, qui
laissait jouir chacun de la plus entière liberté, sans jamais, il est
vrai, en prononcer le mot.
Il serait trop long de raconter sur combien de choses futiles Paul
exerçait sa tyrannie. Il avait ordonné, par exemple, que tout le monde
saluât son château, même lorsqu'il en était absent. Il avait défendu de
porter des chapeaux ronds, qu'il regardait comme un signé de
jacobinisme. Des hommes de police avec leur canne faisaient sauter à
terre tous ceux qu'ils rencontraient, au grand dépit des personnes que
leur ignorance exposait à se faire décoiffer ainsi. En revanche, tout le
monde était contraint de porter de la poudre. Dans le temps que parut
cette ordonnance, je faisais le portrait du jeune prince Bariatinski, et
comme je l'avais prié de ne pas me venir poudré, il y avait consenti. Je
le vis arriver un jour, pâle comme la mort. «Qu'avez-vous donc? lui
dis-je.--Je viens de rencontrer l'empereur en venant chez vous, me
répondit-il encore tout tremblant; je n'ai eu que le temps de me jeter
sous une porte cochère, mais j'ai une peur affreuse qu'il ne m'ait
aperçu.» Cette terreur du prince Bariatinski n'avait rien de surprenant;
elle atteignait les personnes de toutes les classes; car aucun habitant
de Pétersbourg n'était sûr le matin de coucher le soir dans son lit.
Pour mon compte, je puis dire avoir éprouvé, sous le règne de Paul, la
plus effroyable peur que j'aie ressentie de mes jours. J'étais allée à
Pergola[1], où je voulais passer la journée, et j'avais avec moi M. de
Rivière, mon cocher, et Pierre, mon bon domestique russe. Tandis que M.
de Rivière se promenait, avec son fusil, pour tuer des oiseaux ou des
lapins (auxquels par parenthèse il ne faisait jamais grand mal), je
restais sur les bords du lac, quand, tout à coup, je vis le feu que l'on
avait allumé pour faire cuire notre dîner, se communiquer aux sapins, et
se propager avec une grande rapidité. Les sapins se touchaient, Pergola
n'est pas loin de Pétersbourg!... Je me mis à pousser des cris
horribles, en rappelant M. de Rivière, et, la frayeur aidant, tous
quatre réunis, nous parvînmes à étouffer l'incendie, non sans nous
brûler cruellement les mains; mais nous pensions à l'empereur, à la
Sibérie, et l'on peut juger que cela nous donnait du courage!
Je ne saurais m'expliquer la terreur que m'inspirait Paul, qu'en me
rappelant combien cette terreur était générale; car je dois avouer qu'il
ne s'est jamais montré pour moi que bienveillant et poli. Lorsque je le
vis pour la première fois à Pétersbourg, il se souvint de la manière la
plus aimable que je lui avais été présentée à Paris, lorsqu'il y vint
sous le nom de comte du Nord. J'étais bien jeune alors, et tant d'années
s'étaient passées depuis, que je l'avais oublié; mais les princes en
général sont doués de la mémoire des personnes et des noms; c'est pour
eux une grâce d'état. Parmi tant d'ordonnances bizarres qui ont signalé
son règne, une, à laquelle il était fort pénible de se soumettre,
obligeait les femmes comme les hommes à descendre de voiture sur le
passage de l'empereur. Or, il faut ajouter qu'il était très fréquent que
l'on rencontrât Paul dans les rues de Pétersbourg, attendu qu'il les
parcourait sans cesse, quelquefois à cheval, avec fort peu de suite, et
souvent en traîneau sans être escorté et sans aucun signe qui pût le
faire reconnaître. Il ne fallait pas moins se soumettre à l'ordre, sous
peine de courir les plus grands risques, et l'on conviendra qu'il était
cruel par le froid le plus rigoureux de se mettre tout à coup les pieds
dans la neige. Un jour que je me trouvai sur sa route, mon cocher ne
l'ayant pas vu venir de loin, je n'eus que le temps de crier: «Arrêtez!
c'est l'empereur!» mais comme, on m'ouvrait la portière et que j'allais
descendre, lui-même sortit de son traîneau et se précipita pour m'en
empêcher, disant de l'air le plus gracieux que son ordre ne regardait
pas les étrangères, et surtout madame Lebrun.
Ce qui peut expliquer comment les meilleurs caprices de Paul ne
rassuraient point pour l'avenir, c'est qu'aucun homme n'était plus
inconstant dans ses goûts et dans ses affections. Au commencement de son
règne, par exemple, il avait Bonaparte en horreur; plus tard, il l'avait
pris en si grande tendresse, que le portrait du héros français était
dans son sanctuaire et qu'il le montrait à tout le monde. Sa disgrâce ou
sa faveur n'offrait rien de durable; le comte Strogonoff est, je crois,
la seule personne qu'il n'ait point cessé d'aimer et d'estimer. On ne
lui connaissait point de favoris parmi les seigneurs de la cour; mais il
se plaisait beaucoup avec un acteur français nommé Frogères, qui n'était
point sans talens, et qui avait de l'esprit. Frogères entrait à toute
heure, dans le cabinet de l'empereur, sans être annoncé; on les voyait
souvent se promener tous deux, dans les jardins, bras dessus bras
dessous, causant de littérature française, que Paul aimait beaucoup,
principalement notre théâtre. Cet acteur était souvent admis aux petites
réunions de la cour, et comme il portait à un haut degré le talent de
mystificateur, il se permettait avec les plus grands seigneurs des
mystifications qui amusaient beaucoup l'empereur, mais qui,
vraisemblablement, amusaient fort peu ceux qui s'en trouvaient l'objet.
Les grands-ducs eux-mêmes n'étaient pas à l'abri des mauvaises
plaisanteries de Frogères; aussi, après la mort de Paul, n'avait-il plus
osé reparaître au palais. L'empereur Alexandre, se promenant seul un
jour dans les rues de Moscou, le rencontre et l'appelle. «Pourquoi donc
n'êtes-vous pas venu me voir, Frogères? lui dit-il, d'un air
affable.--Sire, répondit Frogères délivré de ses craintes, je ne savais
pas l'adresse de Votre Majesté.» L'empereur rit beaucoup de cette
bouffonnerie, et fit payer avec munificence à l'acteur français un reste
d'appointemens que le pauvre homme jusqu'alors n'avait pas osé demander.
Après avoir vécu long-temps près de Paul, il était naturel en effet que
Frogères redoutât le ressentiment d'un souverain; car Paul était
vindicatif au point que l'on attribuait la plus grande partie de ses
torts à sa haine pour la noblesse russe, dont il avait eu à se plaindre
du vivant de Catherine. Il confondait dans cette haine les innocens avec
les coupables, détestait tous les grands seigneurs, et se plaisait à
humilier ceux qu'il n'exilait pas. Il montrait au contraire une grande
bienveillance pour les étrangers, et surtout pour les Français, et je
dois dire ici qu'on l'a toujours vu accueillir et traiter avec bonté
tous les voyageurs et les émigrés qui venaient de France. Beaucoup de
ces derniers ont reçu de lui de généreux secours. Je citerai entre
autres le comte d'Autichamp qui, se trouvant à Pétersbourg sans aucunes
ressources, avait imaginé de faire des sabots élastiques tout-à-fait
jolis. J'en achetai une paire que je fis voir le soir même chez la
princesse Dolgorouki à plusieurs femmes de la cour. Ils furent trouvés
charmans, et cela, joint à l'intérêt qu'inspirait l'émigré, en fit
commander aussitôt un grand nombre de paires. Les petits sabots ne
tardèrent pas à arriver sous les yeux de l'empereur, qui, dès qu'il
apprit le nom de l'ouvrier, le fit venir et lui donna une très belle
place. Par malheur, c'était une place de confiance; les Russes s'en
trouvèrent tellement offensés, que Paul ne put y laisser long-temps le
comte d'Autichamp; mais il l'en dédommagea de manière à le mettre à
l'abri du besoin.
Plusieurs faits de ce genre, que j'apprenais fréquemment, me rendaient,
je l'avoue, plus indulgente pour l'empereur que ne pouvaient l'être les
Russes, dont le repos était sans cesse troublé par les bizarres caprices
d'un fou tout-puissant. Il serait difficile surtout de donner une idée
des craintes, du mécontentement et des murmures secrets de cette cour,
que j'avais vue naguère si calme et si joyeuse. On peut dire avec vérité
que tant qu'a régné Paul, la terreur était à l'ordre du jour.
Comme on ne saurait tourmenter ses semblables sans être tourmenté
soi-même, Paul était bien loin de vivre heureux. Il avait pour idée fixe
qu'il mourrait assassiné, soit par le fer, soit par le poison, et ce
fait, qui est certain, prouve encore combien il régnait d'incohérence
dans toute la conduite de ce malheureux prince. Tandis qu'on le voyait
parcourir seul les rues de Pétersbourg, à toute heure de jour et de
nuit, il prenait la précaution de faire mettre un pot-au-feu dans sa
chambre, et le reste de sa cuisine se faisait dans le plus secret
intérieur de son appartement. Le tout était surveillé par son fidèle
Koutaisoff, un valet de chambre de confiance qui l'avait suivi à Paris
et ne quittait point sa personne. Ce Koutaisoff avait pour l'empereur un
dévouement sans borne, que rien ne put jamais altérer, pas même la
jalousie; car Paul lui joua le mauvais tour de lui enlever sa maîtresse,
la plus jolie actrice du théâtre de Pétersbourg. Cette femme se nommait
madame Chevalier. Elle jouait avec beaucoup de succès dans les opéras
comiques. Sa figure et sa voix étaient charmantes, et elle chantait avec
infiniment de grâce et d'expression. Koutaisoff l'aimait passionnément,
lorsque l'empereur en devint amoureux; ce qui mit le pauvre homme dans
un tel désespoir, qu'il en perdit presque la raison, et son service en
souffrit, ainsi qu'on le verra plus tard, dans une terrible
circonstance.
Paul était excessivement laid. Un nez camard et une fort grande bouche,
garnie de dents très longues, le faisaient ressembler à une tête de
mort. Ses yeux étaient plus qu'animés, quoique souvent son regard eût de
la douceur. Il n'était ni gras ni maigre, ni grand ni petit; et bien que
toute sa personne ne manquât point d'une sorte d'élégance, il faut
avouer que son visage prêtait infiniment à la caricature. Aussi, quelque
fût le danger qu'offrait un pareil passe-temps, il s'en fit un assez
grand nombre. Une entre autres le représentait tenant un papier dans
chacune de ses mains. Sur l'un on lisait: _ordre_; sur l'autre:
_contre-ordre_, et sur son front: _désordre_. Rien qu'en parlant de
cette caricature, j'éprouve encore un petit frémissement; car on sent
bien qu'il y allait de la vie, non seulement pour celui qui l'avait
faite, mais aussi pour tous ceux qui se l'étaient procurée.
Tout ce qu'on vient de lire n'empêchait point que Pétersbourg ne fût
alors pour un artiste un séjour aussi utile qu'agréable. L'empereur Paul
aimait et protégeait les arts. Grand amateur de la littérature
française, il attirait et retenait par ses générosités les acteurs
auxquels il devait le plaisir de voir représenter nos chefs-d'oeuvre, et
l'on ne pouvait posséder un talent en musique ou en peinture sans être
assuré de sa bienveillance. Doyen, l'ami de mon père, et le peintre
d'histoire dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, se vit distingué par
Paul comme il l'avait été par Catherine. Quoique fort âgé alors, Doyen
avait conservé une manière de vivre si simple et si frugale, qu'il
n'avait accepté qu'une partie des offres généreuses de l'impératrice;
l'empereur lui continua les mêmes bontés et lui commanda un plafond pour
le nouveau palais de Saint-Michel qui n'était pas encore meublé. Le
salon, dans lequel Doyen travaillait, était fort près de l'Ermitage;
Paul et toute la cour le traversait pour aller à la messe, et il était
fort rare qu'en revenant l'empereur ne s'arrêtât pas à causer plus ou
moins de temps avec le peintre, d'une manière tout-à-fait aimable. Ceci
me rappelle qu'un jour un des seigneurs qui le suivait s'approcha de
Doyen et lui dit: «Me permettez-vous, Monsieur, de vous faire une légère
observation: vous peignez les Heures qui dansent autour du char du
Soleil; j'en vois une là, plus éloignée, qui est plus petite que les
autres; cependant les heures sont toutes égales.--Monsieur, lui répondit
Doyen avec un grand sang-froid, vous avez parfaitement raison, mais
celle dont vous me parlez n'est qu'une demi-heure.» L'observateur fit un
signe d'approbation, et s'éloigna très content de lui-même.
Je ne dois pas oublier de dire que l'empereur ayant voulu payer le prix
du plafond avant qu'il fût terminé, remit à Doyen un billet de banque
d'une somme considérable que je ne me rappelle plus; mais ce billet
était enveloppé d'un papier sur lequel Paul avait écrit de sa main:_
Voici pour acheter des couleurs; quant à l'huile, il en reste encore
beaucoup dans la lampe_.
Si l'ancien ami de mon père était satisfait de son sort à Pétersbourg,
je n'étais pas moins contente du mien. Je travaillais sans relâche
depuis le matin jusqu'au soir. Le dimanche seulement, je perdais deux
heures qu'il me fallait accorder aux personnes qui désiraient visiter
mon atelier, au nombre desquelles se trouvèrent plusieurs fois les
grands-ducs et les grandes-duchesses. Outre les tableaux dont j'ai déjà
parlé, et les portraits qui se succédaient sans cesse, j'avais fait
venir de Paris mon grand portrait de la reine Marie-Antoinette (celui
dans lequel je l'ai peinte en robe de velours bleu), et l'intérêt
général qu'il excitait, me procurait une douce jouissance. Le prince de
Condé, alors à Pétersbourg, étant venu le voir, ne prononça pas une
parole, il fondit en larmes.
Sous le rapport des agrémens de la société, Pétersbourg ne laissait rien
à désirer. On aurait pu d'ailleurs se croire à Paris, tant il se
trouvait de Français dans les réunions. C'est là que je revis le duc de
Richelieu et le comte de Langeron; à la vérité ils ne séjournaient pas,
le premier étant gouverneur d'Odessa, et le second toujours sur les
chemins pour des inspections militaires; mais il n'en était pas de même
d'une foule d'autres compatriotes. Par exemple, je liai connaissance
avec l'aimable et bien bonne comtesse Ducrest de Villeneuve. Outre que
cette jeune femme était très jolie et très bien faite, on remarquait en
elle un charme qui tenait à son extrême bonté. Je la voyais fort souvent
à Pétersbourg aussi bien qu'à Moscou, ce qui me rappelle qu'un jour,
allant dîner chez elle, il m'arriva un accident, qui n'est pas rare en
Russie, mais qui m'effraya extrêmement. M. Ducrest était venu me
chercher en traîneau; il faisait tellement froid, que j'eus le front
tout-à-fait gelé. Je m'écriais dans ma terreur: «Je ne pourrai plus
penser! je ne pourrai plus peindre!» M. Ducrest se hâta de me faire
entrer dans une boutique où l'on me frotta le front avec de la neige, et
ce remède, que tous les Russes emploient en pareil cas, fit cesser
aussitôt la cause de mon désespoir.
Mes amis français ne me faisaient pas négliger les habitans du pays qui
me recevaient si bien, et chaque jour augmentait le cercle de mes
relations avec les familles russes. Outre tant de personnes dont j'ai
déjà parlé, je voyais souvent M. Dimidoff, le plus riche particulier de
la Russie. Son père lui avait laissé en héritage des mines de fer et de
mercure si productives, que les immenses fournitures qu'il faisait au
gouvernement accroissaient sans cesse sa fortune. Son énorme richesse
fut cause qu'on lui donna en mariage une demoiselle Strogonoff, issue
d'une des plus nobles et des plus anciennes familles de la Russie. Leur
union fut fort douce. Quoique sa femme eût du charme et de la grâce dans
toute sa personne, il n'en fut, je crois, jamais amoureux, mais elle
n'en vécut pas moins très heureuse avec lui. Ils n'ont laissé que deux
fils, dont l'un vit le plus souvent à Paris, et, comme son père, est
grand amateur de peinture.
CHAPITRE II.
Portrait de l'impératrice Marie.--Les grands-ducs.--Le grand
archimandrite.--Fête à Péterhoff.--Le roi de Pologne.--Sa mort.--Joseph
Poniatowski.
L'empereur m'avait commandé de faire le portrait de l'impératrice sa
femme, que je représentai en pied, portant un costume de cour et une
couronne de diamans sur la tête. Je n'aime point à peindre des diamans,
le pinceau ne saurait en rendre l'éclat. Toutefois, en faisant pour fond
un grand rideau de velours cramoisi, qui me donnait un ton vigoureux
dont j'avais besoin pour faire ressortir la couronne, je parvins à la
faire briller autant que possible. Lorsque je fis venir ce tableau chez
moi pour terminer les accessoires, on voulut me prêter avec l'habit de
cour tous les diamans qui l'ornaient; mais il y en avait pour une somme
si considérable, que je refusai cette marque de confiance, qui m'aurait
fait vivre dans l'inquiétude; je préférai les peindre au palais, où je
fis reporter mon tableau.
L'impératrice Marie était une fort belle femme; et son embonpoint lui
conservait de la fraîcheur. Elle avait une taille élevée, pleine de
noblesse, et de superbes cheveux blonds. Je me souviens de l'avoir vue
dans un grand bal, ses beaux cheveux bouclés retombant de chaque côté
sur ses épaules, et le dessus de la tête couronné de diamans. Cette
grande et belle personne s'élevait majestueusement près de Paul qui lui
donnait le bras, ce qui formait un contraste frappant. Le plus beau
caractère se joignait à tant de beauté: l'impératrice Marie était
vraiment la femme de l'Évangile, et ses vertus étaient si bien connues,
qu'elle offre peut-être le seul exemple d'une femme que la calomnie
n'osa jamais attaquer. J'avoue que j'étais fière de me trouver honorée
de ses bontés, et que j'attachais un grand prix à la bienveillance
qu'elle me témoignait en toute occasion.
Nos séances avaient lieu aussitôt après le dîner de la cour, en sorte
que l'empereur et ses deux fils, Alexandre et Constantin, y assistaient
habituellement. Ceci ne me causait aucune gêne, attendu que l'empereur,
le seul qui aurait pu m'intimider, était fort aimable pour moi. Un jour
que l'on vint servir le café comme j'étais déjà à mon chevalet, il m'en
apporta lui-même une tasse, puis il attendit que je l'eusse bue pour la
reprendre et la reporter. Il est vrai qu'une autre fois il me rendit
témoin d'une scène assez burlesque. Je faisais placer un paravent
derrière l'impératrice, pour me donner un fond tranquille. Dans un
moment de repos, Paul se mit à faire mille gambades, absolument comme un
singe; grattant le paravent et faisant mine de l'escalader. Ce jeu dura
long-temps. Alexandre et Constantin me paraissaient souffrir de voir
leur père faire des tours aussi grotesques, devant une étrangère, et
moi-même j'étais mal à l'aise pour lui.
Pendant l'une des séances, l'impératrice fit venir ses deux plus jeunes
fils, le grand-duc Nicolas et le grand-duc Michel. Je n'ai jamais vu un
plus bel enfant que le grand-duc Nicolas[2]. Je pourrais encore, je
crois, le peindre de mémoire aujourd'hui, tant j'admirai ce charmant
visage qui avait tous les caractères de la beauté grecque.
Je conserve de même le souvenir d'un type de beauté, dans un tout autre
genre, puisqu'il s'agit d'un vieillard. Quoique l'empereur soit en
Russie le chef suprême de la religion aussi bien que celui de
l'administration et de l'armée, le pouvoir religieux est exercé sous lui
par le premier pope, que l'on appelle _le grand archimandrite_, et qui
est à peu près pour les Russes ce que le pape est pour nous. Depuis que
j'habitais Pétersbourg, j'avais souvent entendu parler du mérite et des
vertus de celui qui remplissait alors cette fonction, et un jour,
plusieurs personnes de ma connaissance, qui allaient le voir, m'ayant
proposé de me mener avec elles, j'acceptai l'offre avec empressement. De
ma vie je ne me suis trouvée en présence d'un homme dont l'aspect m'ait
autant imposé. Sa taille était grande et majestueuse; son beau visage,
dont tous les traits avaient une régularité parfaite, offrait à la fois
une expression de douceur et de dignité qu'on ne saurait peindre, et une
longue barbe blanche, qui tombait plus bas que la poitrine, ajoutait
encore au caractère vénérable de cette superbe tête. Son costume était
simple et noble. Il portait une longue robe blanche, coupée du haut en
bas sur le devant par une large bande d'étoffe noire, sur laquelle
ressortait admirablement la blancheur de sa barbe, et sa démarche, ses
gestes, son regard, enfin tout en lui imprimait le respect dès le
premier abord.
Le grand archimandrite en effet était un homme supérieur. Il avait
beaucoup d'esprit, une prodigieuse instruction; il parlait plusieurs
langues, et en outre, ses vertus et sa bonté le faisaient chérir de tous
ceux qui l'approchaient. La gravité de son état ne l'avait jamais
empêché de se montrer aimable et gracieux avec le grand monde. Un jour,
une des princesses Galitzin, qui était fort belle, l'ayant aperçu dans
un jardin, courut se jeter à genoux devant lui. Le vieillard aussitôt
cueillit une rose avec laquelle il lui donna sa bénédiction. Un de mes
regrets, en quittant Pétersbourg, était celui de n'avoir point fait le
portrait de l'archimandrite; car je ne crois pas qu'un peintre puisse
rencontrer un plus beau modèle.
À l'époque dont je viens de parler, je vis célébrer à Péterhoff la fête
de l'impératrice Marie, avec une grande magnificence. Il est vrai de
dire que le lieu y prêtait beaucoup. Ce parc immense, ces belles eaux,
ces superbes allées, dont une, entre autres, bordée d'arbres énormes,
encadre la mer couverte de vaisseaux; toutes ces grandes beautés
naturelles dont l'art a si admirablement bien tiré parti, font de
Péterhoff un séjour qui tient de la féerie. Il faisait le plus beau
temps du monde, et lorsque j'arrivai vers midi, je trouvai le parc
rempli d'une foule immense. Les hommes et les femmes étaient costumés
comme pour un bal de carnaval; mais personne n'avait de masque, à
l'exception de l'empereur, qui était en domino rose. La cour se
distinguait par la richesse et la diversité de ses costumes. Chacun
ayant lutté de magnificence aussi bien que d'originalité, je n'ai jamais
vu réunis tant de manteaux brodés d'or, tant de diamans et tant de
plumes.
De distance en distance, des musiciens que l'on ne voyait point,
charmaient l'oreille par les sons de cette ravissante musique de cors,
que l'on n'entend qu'en Russie. Toutes les eaux jouaient, les eaux de
Péterhoff sont magnifiques; je me souviens principalement d'une nappe
d'eau prodigieuse, qui s'élance d'un énorme rocher dans un canal, de
telle sorte qu'elle forme une large voûte sous laquelle on passait sans
être mouillé. Lorsque le soir on illumina le château, le parc et les
vaisseaux, on n'oublia point ce rocher, et c'est alors que l'effet
devint vraiment magique; car il était impossible d'apercevoir les
lampions dont la lumière brillantait sur cette immense voûte d'eau
limpide qui retombait avec un bruit effrayant dans le canal. Le souvenir
de cette journée m'est toujours resté, comme celui de la plus belle fête
que puisse donner un souverain.
Ce dernier mot me conduit à parler d'un homme que j'ai vu fréquemment,
pour lequel j'avais beaucoup d'amitié, et qui, après avoir porté la
couronne, vivait alors à Pétersbourg en simple particulier. C'est
Stanislas-Auguste Poniatowski, roi de Pologne. Dans ma première jeunesse
j'avais entendu parler de ce prince, qui n'était pas encore monté sur le
trône, par plusieurs personnes qui le voyaient chez madame Geoffrin où
il allait souvent dîner. Tous ceux qui s'étaient trouvés avec lui à
cette époque, faisaient l'éloge de son amabilité et de sa beauté. Pour
son bonheur ou pour son malheur (il est difficile d'en décider), il fit
un voyage à Pétersbourg, durant lequel Catherine s'éprit du beau
Polonais, au point que, lorsqu'elle fut en possession du trône, elle
l'aida de tout son pouvoir pour le faire roi de Pologne, et Poniatowski
fut couronné le 7 septembre 1764. Il faut croire que l'amour chez une
souveraine cède aisément à l'ambition, puisque l'on a vu cette même
Catherine détruire bientôt son ouvrage, et renverser le monarque qu'elle
avait si vivement protégé. La perte de la Pologne une fois décidée,
Replin et Stakelberg, ambassadeurs russes, régnèrent de fait sur ce
malheureux royaume, jusqu'au jour où il cessa d'exister. Leur cour était
plus nombreuse que celle du prince qu'ils ne craignaient pas d'insulter
sans cesse, et qui ne conservait que le titre de roi.
Poniatowski était aimable et bon, fort brave, mais peut-être manquait-il
de l'énergie nécessaire pour contenir l'esprit de rébellion qui régnait
dans ses États. Il fit tout pour se rendre agréable à la noblesse et au
peuple, il y parvint même en partie; toutefois il existait tant
d'élémens de désordre à l'intérieur, joints au plan formé par les trois
grandes puissances environnantes pour s'emparer de la Pologne, que son
triomphe eût été un miracle. Aussi le vit-on succomber et se retirer à
Grodno, où il vivait d'une pension que lui faisaient la Russie, la
Prusse et l'Autriche, qui venaient de se partager son royaume.
L'empereur Paul, après la mort de Catherine, invita Stanislas
Poniatowski à venir à Pétersbourg pour assister à son couronnement.
Pendant toute la cérémonie, qui fut très longue, on laissa l'ex-roi
debout, ce qui, vu son âge avancé, fit peine à toutes les personnes qui
étaient présentes. Paul, à la vérité, se montra plus aimable avec lui en
l'engageant à rester à Pétersbourg, où il le logea dans le palais de
marbre que l'on voit sur le beau quai de la Néva. Ce qui produisait un
singulier rapprochement, c'est que ce palais se trouve situé presque en
face de la forteresse où Catherine est enterrée.
Le roi de Pologne, au reste, était fort convenablement logé. Il s'était
fait une société agréable, composée en grande partie de Français,
auxquels il joignait quelques autres étrangers qu'il avait distingués.
Il eut l'extrême bonté de me rechercher, de m'inviter à ses réunions
intimes, et il m'appelait _sa bonne amie_, comme faisait à Vienne le
prince Kaunitz. Rien ne me touchait autant que de l'entendre me répéter
souvent qu'il aurait été heureux que j'eusse été à Varsovie lorsqu'il
était encore roi; je savais en effet qu'à cette époque, quelqu'un lui
disant que j'irais en Pologne, il répondit qu'il me traiterait avec la
plus grande distinction; mais tout retour sur le passé me semblait
devoir être pénible pour lui.
Stanislas Poniatowski était grand. Son beau visage exprimait la douceur
et la bienveillance. Le son de sa voix était pénétrant, et sa marche
avait infiniment de dignité sans aucune affectation. Il causait avec un
charme tout particulier, possédant à un haut degré l'amour et la
connaissance des lettres. Il aimait les arts avec tant de passion, qu'à
Varsovie, lorsqu'il était roi, il allait sans cesse visiter les artistes
supérieurs.
Sa bonté était vraiment sans pareille. Je me souviens d'en avoir reçu
moi-même une preuve qui me rend un peu honteuse quand j'y pense. Il
m'arrive, lorsque je suis à peindre, de ne plus voir dans le monde que
mon modèle, ce qui m'a rendue plus d'une fois tout-à-fait grossière pour
ceux qui viennent me troubler quand je travaille. Un matin que j'étais
occupée à finir un portrait, le roi de Pologne vint pour me voir. Ayant
entendu le bruit de plusieurs chevaux à ma porte, je me doutais bien que
c'était lui qui me rendait une visite; mais j'étais tellement absorbée
dans mon ouvrage, que je pris de l'humeur, et à tel point, qu'à
l'instant où il entr'ouvrait ma porte, je lui criai: «Je n'y suis pas.»
Le roi, sans rien dire, remit son manteau et partit. Quand j'eus quitté
ma palette, et que je me rappelai de sang-froid ce que je venais de
faire, je me le reprochai si vivement, que le soir même j'allai chez le
roi de Pologne lui porter mes excuses, et chercher mon pardon. «Comme
vous m'avez reçu ce matin!» me dit-il dès qu'il m'aperçut. Puis il
ajouta de suite: «Je comprends parfaitement que lorsqu'on dérange un
artiste bien occupé, on lui cause de l'impatience; aussi croyez bien que
je ne vous en veux point du tout.» Et il me força à rester à souper, où
il ne fut plus question de mes torts.
Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne. Lord
Withworth, ambassadeur d'Angleterre en Russie, et le marquis de Rivière
y étaient aussi très fidèles. Nous préférions tous trois ces réunions
intimes aux grandes cohues; car, après le souper, il s'établissait
constamment une causerie charmante, que le roi surtout savait animer par
une foule d'anecdotes pleines d'intérêt. Un soir que je m'étais rendue à
l'invitation habituelle, je fus frappée du singulier changement que
j'observai dans le regard de notre cher prince; son oeil gauche surtout
me parut si terne que j'en fus effrayée. En sortant, je dis sur
l'escalier à lord Withworth et au marquis de Rivière qui me donnait le
bras: «Savez-vous que le roi m'inquiète beaucoup?--Pourquoi cela? me
répondit-on, il paraissait être à merveille; il vient de causer comme à
l'ordinaire.--J'ai le malheur d'être bonne physionomiste[3], repris-je,
j'ai remarqué dans ses yeux un trouble extraordinaire. Le roi mourra
bientôt.» Hélas! j'avais trop bien deviné; car le lendemain il fut
frappé d'une attaque d'apoplexie, et peu de jours après on l'enterra
dans la citadelle, près de Catherine. Je ne pus apprendre cette mort
sans éprouver un chagrin bien réel, que partagèrent tous ceux qui
avaient connu le roi de Pologne.
Stanislas Poniatowski ne s'était jamais marié; il avait une nièce et
deux neveux. L'aîné de ces derniers, le prince Joseph Poniatowski, est
bien connu par ses talens et par l'extrême bravoure qui l'ont fait
surnommer _le Bayard polonais_. À l'époque où je l'ai connu à
Pétersbourg, il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-sept ans. Quoique son
front fût déjà dégarni de cheveux, son visage était remarquablement
beau. Tous ses traits, d'une régularité admirable, exprimaient la
douceur et la noblesse d'ame. Il venait de déployer une si prodigieuse
valeur, de si grandes connaissances militaires dans les dernières
guerres contre les Turcs, que la voix publique le proclamait déjà grand
capitaine, et je m'étonnais en le voyant qu'on pût avoir acquis si jeune
une si haute réputation. Chacun enviait à Pétersbourg la joie de le
recevoir et de le fêter. Dans un grand souper qu'on lui donna, auquel je
fus invitée, toutes les femmes le pressant de faire faire son portrait
par moi, il répondit avec une modestie qui a toujours été dans son
caractère: «Il faut que je gagne plusieurs batailles avant de me faire
peindre par madame Lebrun.»
Lorsque, plus tard, j'ai revu Joseph Poniatowski à Paris, je ne pouvais
d'abord le reconnaître, tant il était changé. Il portait en outre une
vilaine perruque qui achevait de le rendre méconnaissable. Toutefois sa
renommée s'était accrue au point, qu'il pouvait se consoler d'avoir
perdu sa beauté. Il se préparait alors à partir pour faire la guerre
d'Allemagne sous Napoléon, dont, en sa qualité de Polonais, il était
devenu l'allié fidèle. On sait assez quelle valeur il déploya dans les
campagnes de 1812 et 1813, et quel événement funeste vint mettre un
terme à cette noble carrière[4].
Le frère de Joseph Poniatowski ne lui ressemblait en aucune manière; il
était grand, sec et froid. Je l'ai très peu vu à Pétersbourg, je me
souviens pourtant qu'il vint un matin chez moi voir le portrait de la
comtesse Strogonoff, et qu'il ne s'occupa que du cadre. Il avait
pourtant de grandes prétentions à se connaître en peinture, et se
laissait guider dans ses jugemens par un artiste qui dessinait très
bien, mais qui se distinguait surtout en imitant les croquis de Raphaël,
ce qui lui donnait un souverain mépris pour l'école française.
La nièce du roi de Pologne, madame Ménicheck, m'a constamment témoigné
de l'obligeance, et je l'ai revue à Paris avec un grand plaisir. Elle me
fit faire à Pétersbourg le portrait de sa fille[5], alors très enfant,
que je peignis jouant avec son chien, et celui de son oncle, le roi de
Pologne, costumé à la Henri IV. Le premier que j'avais fait de cet
aimable prince, je l'ai gardé pour moi.
CHAPITRE III.
Ma réception à l'Académie de Pétersbourg.--Ma fille, Chagrins que me
causa son mariage.--La comtesse Czernicheff.--Je pars pour Moscou.
Un des souvenirs les plus doux que j'aie rapportés de mes voyages est
celui de ma réception comme membre de l'Académie de Pétersbourg. Je fus
prévenue du jour fixé pour me recevoir[6] par le comte de Strogonoff,
alors directeur des beaux-arts. Je m'étais fait faire l'uniforme de
l'Académie: un habit d'amazone, petite veste violette, jupe jaune,
chapeau et plumes noirs. À une heure j'arrivai dans un salon qui
précédait une grande galerie, au fond de laquelle j'aperçus de loin le
comte Strogonoff, établi à une table. On vint m'inviter à me rendre près
de lui. Pour ce faire, il me fallait traverser cette longue galerie où
l'on avait dressé de chaque côté des gradins, qui étaient tout couverts
de spectateurs; mais comme heureusement je reconnaissais dans cette
foule beaucoup d'amis et de connaissances, j'arrivai jusqu'au bout de la
salle sans éprouver une trop grande émotion. Le comte m'adressa un petit
discours très flatteur, puis me donna, de la part de l'empereur, le
diplôme qui me nommait membre de l'Académie. Tout le monde alors
applaudit d'une telle force que j'en fus touchée jusqu'aux larmes, et je
n'oublierai jamais ce doux moment. Le soir je revis plusieurs personnes
qui avaient assisté à la séance. On me parla de mon courage à traverser
cette galerie remplie de monde. «Il faut croire, répondis-je sans
feinte, que j'avais deviné dans tous les regards la bienveillance qu'on
allait me témoigner.»
Je fis aussitôt mon portrait pour l'Académie de Pétersbourg; je m'y
représentai peignant, et ma palette à la main.
En m'arrêtant sur ces agréables souvenirs de ma vie, j'essaie de reculer
l'instant où je dois enfin parler des chagrins, des tourmens cruels qui
sont venus troubler le repos et le bonheur dont je jouissais à
Pétersbourg, mais enfin il me faut entrer dans ces tristes détails.
Ma fille avait atteint l'âge de dix-sept ans. Elle était charmante sous
tous les rapports. Ses grands yeux bleus où se peignait tant d'esprit,
son nez retroussé, sa jolie bouche, de très belles dents, une fraîcheur
éclatante, tout formait un des plus jolis visages qu'on puisse voir. Sa
taille n'était pas très élevée, mais svelte, sans être dépourvue
d'embonpoint. Une grâce naturelle régnait dans toute sa personne,
quoiqu'il y eût dans ses manières autant de vivacité que dans son
esprit. Sa mémoire était prodigieuse; tout ce qu'elle avait appris dans
ses diverses leçons ou par ses lectures lui restait présent. Elle avait
une voix charmante et chantait l'italien à merveille; car à Naples et à
Pétersbourg, je lui avais donné les meilleurs maîtres de musique, ainsi
que des maîtres d'anglais et d'allemand. De plus elle s'accompagnait sur
le piano et sur la guitare; mais ce qui me charmait par-dessus tout,
c'étaient ses heureuses dispositions pour la peinture, en sorte que je
ne saurais dire à quel point j'étais heureuse et fière de tous les
avantages qu'elle réunissait.
Je voyais dans ma fille le bonheur de ma vie, la joie qui restait à ma
vieillesse; il n'était donc pas surprenant qu'elle eût pris un extrême
ascendant sur moi, et quand mes amis me disaient: «Vous aimez si
follement votre fille que c'est vous qui lui obéissez,» je répondais:
«Ne voyez-vous pas qu'elle est aimée de tout le monde?» En effet, les
personnes les plus distinguées de Pétersbourg l'appréciaient et la
recherchaient; on ne m'engageait point sans elle, et je jouissais des
succès qu'elle obtenait dans la société, bien plus que je n'avais jamais
joui des miens.
Comme il était très rare que je pusse quitter mon atelier le matin,
j'avais consenti quelquefois à confier ma fille à la comtesse
Czernicheff, pour lui faire faire des parties de traîneau qui
l'amusaient beaucoup, et la comtesse l'emmenait aussi passer des soirées
chez elle où je n'allais pas toujours. Là se trouvait un nommé Nigris,
le secrétaire du comte Czernicheff. Ce M. Nigris était assez bien de
visage et de taille; il pouvait avoir trente ans. Quant à ses talens, il
dessinait un peu et son écriture était fort belle. Ses douces manières,
son regard mélancolique, et même sa pâleur un peu jaune, lui donnaient
un air intéressant et romanesque qui séduisit ma fille, au point qu'elle
en devint éprise. Aussitôt la famille Czernicheff s'arrange, intrigue
pour faire de lui mon gendre. Instruite de ce qui se passait, mon
chagrin fut grand, comme on peut le croire; cependant, toute douloureuse
que m'était l'idée de donner ma fille, mon unique enfant, à un homme
sans talent, sans fortune, sans nom, je pris des informations sur ce
qu'était ce M. Nigris. Les uns me disaient du bien de lui, mais d'autres
m'en disaient du mal, en sorte que les jours se passaient sans que je
pusse me décider à prendre aucun engagement.
Je m'efforçais en vain de faire comprendre à ma fille combien, sous tous
les rapports, ce mariage était loin de pouvoir la rendre heureuse; sa
tête était trop exaltée pour qu'elle voulût s'en rapporter à ma
tendresse et à mon expérience. D'un autre côté, les personnes qui
avaient résolu d'obtenir mon consentement employaient tous les moyens
pour me l'arracher. On venait me dire que M. Nigris enlèverait ma fille
et qu'ils se marieraient sur les grands chemins. Je croyais peu à cet
enlèvement et à ce mariage clandestin, car M. Nigris n'avait point
d'argent[7], et la famille qui le protégeait n'en avait pas trop pour
elle-même. On me menaçait de l'empereur, et je répondais: «Je lui dirai
que les mères ont des droits plus vrais et plus anciens que ceux de tous
les empereurs du monde.» Une chose inconcevable, c'est que la cabale
montée contre moi espérait tellement me faire céder à la persécution,
que l'on me parlait déjà de la dot. Comme on me croyait fort riche, je
me rappelle que l'ambassadeur de Naples vint me voir, et me demanda pour
ce mariage une somme qui dépassait de beaucoup ce que je possédais: car
on sait que j'avais quitté la France avec quatre-vingts louis dans ma
poche, et qu'une partie des économies que j'avais faites depuis ce temps
venait de m'être enlevée sur la banque de Venise.
J'aurais pu long-temps supporter les mauvais et sots propos que la
cabale se permettait sur moi et qui me revenaient de toutes parts: une
douleur bien plus vive était de voir ma fille s'éloigner de moi et me
retirer toute sa confiance. Sa vieille gouvernante, qui avait déjà eu le
grand tort de lui laisser lire des romans à mon insu, s'était totalement
emparée de son esprit, et l'aigrissait contre moi au point que tout mon
amour de mère se trouvait impuissant pour combattre cette funeste
influence. Enfin ma fille, que je voyais maigrir et changer, tomba
tout-à-fait malade. Alors il fallut bien céder, et j'écrivis à M. Lebrun
pour qu'il envoyât son consentement. M. Lebrun, dans ses lettres, venait
de me parler du désir qu'il avait de marier notre fille à Guérin, dont
les succès en peinture faisaient alors un bruit qui était arrivé jusqu'à
moi. Ce projet, qui me souriait si fort, ne pouvait plus s'exécuter.
J'en instruisis M. Lebrun en lui faisant sentir que, n'ayant que cette
chère enfant, nous devions tout sacrifier à son bonheur.
Ma lettre partie, j'eus la jouissance de voir ma fille se rétablir; mais
hélas! cette jouissance fut la seule qu'elle me donna. La réponse de son
père ayant beaucoup tardé, attendu la distance, on lui persuada que je
n'avais écrit à M. Lebrun que pour l'empêcher de consentir à ce qu'elle
appelait son bonheur. Ce soupçon me blessa cruellement; néanmoins je
récrivis plusieurs fois, et, après lui avoir fait lire mes lettres, je
les lui donnai pour qu'elle les mît elle-même à la poste. Une si grande
condescendance de ma part ne parvint pas à la détromper; fidèle à la
méfiance qu'on ne cessait de lui inspirer contre moi, elle me dit un
jour: «Je porte tes lettres, mais je suis sûre que tu en écris d'autres
en sens contraire.» Je restai stupéfaite et le coeur navré, lorsqu'à
l'instant même le courrier arriva, apportant la lettre de M. Lebrun qui
donnait son consentement. Sans être taxée d'exigence, une mère pouvait
alors compter sur quelques excuses, ou sur quelques remerciemens; mais,
pour que l'on juge à quel point ces méchans m'avaient aliéné le coeur de
ma fille, je dirai que la cruelle enfant ne me témoigna point la plus
légère satisfaction de ce que j'avais fait pour elle en lui sacrifiant
et tous mes désirs et toutes mes répugnances.
Le mariage n'en fut pas moins célébré peu de jours après. Je donnai à ma
fille un fort beau trousseau, des bijoux, entre autres un bracelet
entouré de fort beaux diamans, sur lequel était le portrait de son père,
et je plaçai sa dot (le produit des portraits que j'avais faits à
Pétersbourg) chez le banquier Livio.
Le lendemain j'allai voir ma fille. Je la trouvai calme et sans
exaltation sur son bonheur. Puis, quinze jours après, me trouvant chez
elle, je lui dis: «Tu es bien heureuse j'espère, maintenant que tu l'as
épousé?» M. Nigris, qui causait avec quelqu'un, nous tournait le dos, et
comme il était fort enrhumé, il avait sur ses épaules une grande
houppelande. Elle me répondit: «Je t'avoue que cette robe fourrée me
désenchante; comment veux-tu que l'on soit éprise d'une tournure
pareille?» Ainsi quinze jours avaient suffi pour que l'amour
s'envolât[8].
Quant à moi, tout le charme de ma vie me semblait détruit sans retour.
Je ne retrouvais plus le même plaisir à aimer ma fille, et pourtant Dieu
sait combien je l'aimais encore malgré tous ses torts. Les mères seules
me comprendront bien. Peu de temps après son mariage, elle prit la
petite vérole. Quoique je n'eusse jamais eu cette terrible maladie,
personne ne put m'empêcher de courir chez elle. Je la trouvai le visage
tellement enflé que j'en fus saisie d'effroi; mais je n'eus peur que
pour elle, et tant que dura le mal, je ne pensai pas un seul instant à
moi-même. Enfin je fus assez heureuse pour qu'elle se rétablît sans
rester marquée le moins du monde. Je résolus, alors de partir pour
Moscou. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de quitter
Pétersbourg où je venais de souffrir au point que ma santé en était
altérée. Ce n'est pas que, le mariage fait, les indignes propos auxquels
cette affaire avait donné lieu eussent laissé des traces. Bien loin de
là; les gens qui avaient le plus outragé mon caractère se repentaient de
leur injustice, et je tiens à joindre ici une lettre du comte
Czernicheff, comme une preuve des outrages auxquels, pour mon malheur,
j'avais été trop sensible. J'ai toujours conservé cette lettre, et je la
donne ici.
«Il n'y a point de fautes que le repentir n'efface! et il n'y a pas de
coupable qui ne puisse fléchir votre indulgence! voilà ce qui me ramène
à vous. Oui, madame, je l'avoue, emporté par ma vivacité je vous ai
accusée de mille torts, j'ai osé même vous les reprocher avec assez
d'amertume; mais votre conduite actuelle si digne d'admiration, votre
tendresse pour Brunette si faite pour servir d'exemple à toutes les
mères, me font rougir moi-même sur les soupçons honteux que j'ai osé
former contre vous. Je m'avoue coupable à vos yeux! je réclame votre
pardon, j'ose espérer que vous ne me refuserez pas de venir me
l'affirmer un de ces soirs chez moi; ma femme attend ce moment avec bien
de l'impatience. Continuez, madame, à faire le bonheur de votre aimable
enfant et de mon ami Nigris, tous deux en sont dignes, tous deux vous le
payeront au centuple, et s'ils étaient jamais assez ingrats pour oublier
ce qu'ils vous doivent, l'estime et le respect du public, pour ce que
vous faites pour eux, vous en vengeront suffisamment. Oubliez mes torts,
de grâce, et venez vite m'en donner l'assurance. Amenez avec vous M. de
Rivière, je lui dois également une réparation, et j'aime à payer mes
dettes. Je vous attends avec autant d'impatience de réparer mes torts,
que de désir de vous convaincre de toute mon estime.
«C. G. CZERNICHEFF.»
Toutes ces réparations arrivaient trop tard. Les coups avaient porté; je
ne pouvais perdre le souvenir des mois qui venaient de s'écouler; enfin
je me sentais malheureuse. Cependant je renfermais ma peine. Je ne me
plaignais de personne; je gardais surtout le silence, même avec mes plus
chers amis, sur ma fille et sur celui qu'elle m'avait donné pour fils,
au point de me taire avec mon frère, à qui j'écrivais souvent depuis
qu'il m'avait appris un nouveau malheur; car ce temps de ma vie était
voué aux larmes, et nous avions perdu notre mère.