"Le nom que je vous lègue, et que j'ai honoré, n'est pas le

mien. Mon père se nommait Savage. Il était régisseur d'une

plantation considérable sise dans l'île, française alors, de

Sainte-Lucie, et appartenant à une riche et noble famille du

Dauphiné, celle des Champcey d'Hauterive. En 1793, mon père

mourut, et j'héritai, quoique bien jeune encore, de la

confiance que les Champcey avaient mise en lui. Vers la fin de

cette année funeste, les Antilles françaises furent prises par

les Anglais, ou leur furent livrées par les colons insurgents.

Le marquis de Champcey d'Hauterive (Jacques-Auguste), que les

ordres de la Convention n'avaient pas encore atteint,

commandait alors la frégate _la Thétis_, qui croisait depuis

trois ans dans ces mers. Un assez grand nombre des colons

français répandus dans les Antilles étaient parvenus à

réaliser leur fortune, chaque jour menacée. Ils s'étaient

entendus avec le commandant de Champcey pour organiser une

flottille de légers transports sur laquelle ils avaient fait

passer leurs biens, et qui devait entreprendre de se rapatrier

sous la protection des canons de _la Thétis_. Dès longtemps, en

prévision de désastres imminents, j'avais reçu moi-même

l'ordre et le pouvoir de vendre à tout prix la plantation que

j'administrais après mon père. Dans la nuit du 14 novembre

1793, je montais seul dans un canot à la pointe du Morne-au-Sable,

et je quittais furtivement Sainte-Lucie, déjà occupée

par l'ennemi. J'emportais en papier anglais et en guinées le

prix que j'avais pu retirer de la plantation. M. de Champcey,

grâce à la connaissance minutieuse qu'il avait acquise de ces

parages, avait pu tromper la croisière anglaise et se réfugier

dans la passe difficile et inconnue du Gros-Ilet. Il m'avait

ordonné de l'y rallier cette nuit même, et il n'attendait que

mon arrivée à bord pour sortir de cette passe avec la

flottille qu'il escortait, et mettre le cap sur la France.

Dans le trajet, j'eus le malheur de tomber aux mains des

Anglais. Ces maîtres en trahison me donnèrent le choix d'être

fusillé sur-le-champ ou de leur vendre, moyennant le million

dont j'étais porteur et qu'ils m'abandonnaient, le secret de

la passe où s'abritait la flottille... J'étais jeune... La

tentation fut trop forte... Une demi-heure plus tard _la

Thétis_ était coulée, la flottille capturée, et M. de Champcey

grièvement blessé!... Une année se passa, une année sans

sommeil... Je devenais fou... Je résolus de faire payer à

l'Anglais maudit les remords qui me déchiraient. Je passai à

la Guadeloupe; je changeai de nom; je consacrai la plus grande

partie du prix de mon forfait à l'achat d'un brick armé, et je

courus sus aux Anglais. J'ai lavé pendant quinze ans dans leur

sang et dans le mien la tache que j'avais faite dans une heure

de faiblesse au pavillon de mon pays. Bien que ma fortune

actuelle ait été acquise pour plus des trois quarts dans de

glorieux combats, l'origine n'en reste pas moins ce que j'ai

dit.

"Revenu en France dans ma vieillesse, je m'informai de la

situation des Champcey d'Hauterive: elle était heureuse et

opulente. Je continuai de me taire. Que mes enfants me

pardonnent! Je n'ai pu trouver le courage, tant que j'ai vécu,

de rougir devant eux; mais ma mort doit leur livrer ce secret,

dont ils useront suivant les inspirations de leur conscience.

Pour moi, je n'ai plus qu'une prière à leur adresser: il y

aura tôt ou tard une guerre finale entre la France et sa

voisine d'en face; nous nous haïssons trop: on aura beau

faire, il faudra que nous les mangions ou qu'ils nous mangent!

Si cette guerre éclatait du vivant de mes enfants ou de mes

petits-enfants, je désire qu'ils fassent don à l'Etat d'une

corvette armée et équipée, à la seule condition qu'elle se

nommera la Savage, et qu'un Breton la commandera. A chaque

bordée qu'elle enverra sur la rive carthaginoise, mes os

tressailliront d'aise dans ma tombe!

"RICHARD SAVAGE, dit LAROQUE."

Les souvenirs que réveilla soudain dans mon esprit la lecture

de cette confession effroyable m'en confirmèrent l'exactitude.

J'avais entendu conter vingt fois par mon père, avec un

mélange de fierté et d'amertume, le trait de la vie de mon

aïeul auquel il était fait allusion. Seulement on croyait dans

ma famille que Richard Savage, dont le nom m'était

parfaitement présent, avait été la victime et non le promoteur

de la trahison ou du hasard qui avait livré le commandant de

_la Thétis_.

Je m'expliquai dès ce moment les singularités qui m'avaient

souvent frappé dans le caractère du vieux marin, et en

particulier son attitude pensive et timide vis-à-vis de moi.

Mon père m'avait toujours dit que j'étais le vivant portrait

de mon aïeul, le marquis Jacques, et sans doute quelques

lueurs de cette ressemblance pénétraient de temps à autre, à

travers les nuages de son cerveau, jusqu'à la conscience

troublée du vieillard.

A peine maître de cette révélation, je tombai dans une

horrible perplexité. Je ne pouvais, pour mon compte, éprouver

qu'une faible rancune contre cet infortuné, chez lequel les

défaillances du sens moral avaient été rachetées par une

longue vie de repentir et par une passion de désespoir et de

haine qui ne manquait point de grandeur. Je ne pouvais même

respirer sans une sorte d'admiration le souffle sauvage qui

animait les lignes tracées par cette main coupable, mais

héroïque. Cependant que devais-je faire de ce terrible secret?

Ce qui me saisit tout d'abord, ce fut la pensée qu'il

détruisait tout obstacle entre Marguerite et moi, que

désormais cette fortune qui nous avait séparés devait être

entre nous un lien presque obligatoire, puisque moi seul au

monde je pouvais la légitimer en la partageant. A la vérité,

ce secret n'était point le mien, et quoique le plus innocent

des hasards m'en eût instruit, la stricte probité exigeait

peut-être que je le laissasse arriver à son heure entre les

mains auxquelles il était destiné; mais quoi! en attendant ce

moment, l'irréparable allait s'accomplir! Des noeuds

indissolubles allaient être serrés! La pierre du tombeau

allait tomber pour jamais sur mon amour, sur mes espérances,

sur mon coeur inconsolable! Et je le souffrirais quand je

pouvais l'empêcher d'un seul mot! Et ces pauvres femmes,

elles-mêmes, le jour où la fatale vérité viendrait rougir

leurs fronts, partageraient peut-être mes regrets, mon

désespoir!

Elles me crieraient les premières:

-- Ah! si vous le saviez, que n'avez-vous parlé!

Eh bien, non! ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, s'il ne

tient qu'à moi, la honte ne rougira ces deux nobles fronts. Je

n'achèterai point mon bonheur au prix de leur humiliation. Ce

secret qui n'appartient qu'à moi, que ce vieillard, muet

désormais pour toujours, ne peut plus trahir lui-même, ce

secret n'est plus: la flamme l'a dévoré.

J'y ai bien pensé. Je sais ce que j'ai osé faire. C'était là

un testament, un acte sacré, et je l'ai détruit. De plus il ne

devait pas profiter à moi seul. Ma soeur qui m'est confiée, y

pouvait trouver une fortune, et sans son avis je l'ai

replongée de ma main dans la pauvreté. Je sais tout cela; mais

deux âmes pures, élevées et fières ne seront pas écrasées et

flétries sous le fardeau d'un crime qui leur fut étranger. Il

y avait là un principe d'équité qui m'a paru supérieur à toute

justice littérale. Si j'ai commis un crime à mon tour, j'en

répondrai!... Mais cette lutte m'a broyé, je n'en puis plus!

4 octobre.

M. Laubépin était enfin arrivé hier dans la soirée. Il vint me

serrer la main. Il était préoccupé, brusque et mécontent. Il

me parla brièvement du mariage qui se préparait.

-- Opération fort heureuse, dit-il, combinaison fort louable à

tous égards, où la nature et la société trouvent à la fois les

garanties qu'elles ont droit d'exiger en pareille occurrence.

Sur quoi, jeune homme, je vous souhaite une bonne nuit, et je

vais m'occuper de déblayer le terrain délicat des conventions

préliminaires, afin que le char de cet hymen intéressant

arrive au but sans cahots.

On se réunissait dans le salon aujourd'hui à une heure de

l'après-midi, au milieu de l'appareil et du concours

accoutumés, pour procéder à la signature du contrat. Je ne

pouvais assister à cette fête, et j'ai béni ma blessure qui

m'en épargnait le supplice. J'écrivais à ma petite Hélène, à

qui je m'efforce plus que jamais de vouer mon âme tout

entière, quand, vers trois heures, M. Laubépin et mademoiselle

de Porhoët sont entrés dans ma chambre. M. Laubépin dans ses

fréquents voyages à Laroque, ne pouvait manquer d'apprécier

les vertus de ma vénérable amie, et il s'est formé dès

longtemps entre ces deux vieillards un attachement platonique

et respectueux dont le docteur Desmarets s'évertue vainement à

dénaturer le caractère. Après un échange de cérémonies, de

saluts et de révérences interminables, ils ont pris les sièges

que je leur avançais, et tous les deux se sont mis à me

considérer avec un air de grave béatitude.

-- Eh bien! ai-je dit, c'est terminé?

-- C'est terminé! ont-ils répondu à l'unisson.

-- Cela s'est bien passé?

-- Très bien! a dit mademoiselle de Porhoët.

-- A merveille! a ajouté M. Laubépin. Puis, après une pause:

-- Le Bévallan est au diable!

-- Et la jeune Hélouin sur la même route, a repris

mademoiselle de Porhoët.

J'ai poussé un cri de surprise:

-- Bon Dieu! qu'est-ce que c'est que tout cela?

-- Mon ami, a dit M. Laubépin, l'union projetée présentait

tous les avantages désirables, et elle aurait assuré, à n'en

point douter, le bonheur commun des conjoints, si le mariage

était une association purement commerciale; mais il n'en est

point ainsi. Mon devoir, lorsque mon concours a été réclamé

dans cette circonstance intéressante, était donc de consulter

le penchant des coeurs et la convenance des caractères, non

moins que la proportion des fortunes. Or j'ai cru observer dès

l'abord que l'hymen qui se préparait avait l'inconvénient de

ne plaire proprement à personne, ni à mon excellente amie

madame Laroque, ni à l'aimable fiancée, ni aux amis les plus

éclairés de ces dames, à personne enfin, si ce n'est peut-être

au fiancé, dont je me souciais très médiocrement. Il est vrai

(je dois cette remarque à mademoiselle de Porhoët), il est

vrai, dis-je, que le fiancé est gentilhomme...

-- _Gentleman_, s'il vous plaît, a interrompu mademoiselle de

Porhoët d'un accent sévère.

-- _Gentleman_, a repris M. Laubépin, acceptant l'amendement;

mais c'est une espèce de _gentleman_ qui ne me va pas.

-- Ni à moi, a dit mademoiselle de Porhoët. Ce sont des drôles

de cette espèce, des palefreniers sans moeurs comme celui-ci,

que nous vîmes, au siècle dernier, sous la conduite de M. le

duc de Chartres d'alors, sortir des écuries anglaises pour

préluder à la Révolution.

-- Oh! s'ils n'avaient fait que préluder à la Révolution, dit

sentencieusement M. Laubépin, on leur pardonnerait.

-- Je vous demande un million d'excuses, mon cher monsieur;

mais parlez pour vous! Au reste, il ne s'agit pas de cela;

veuillez continuer.

-- Donc, a repris M. Laubépin, voyant qu'on allait

généralement à cette noce comme à un convoi mortuaire, je

cherchai quelque moyen à la fois honorable et légal, sinon de

rendre à M. de Bévallan sa parole, du moins de l'engager à la

reprendre. Le procédé était d'autant plus licite, qu'en mon

absence M. de Bévallan avait abusé de l'inexpérience de mon

excellente amie madame Laroque et de la mollesse de mon

confrère du bourg voisin, pour se faire assurer des avantages

exorbitants. Sans m'écarter de la lettre des conventions, je

réussis à en modifier sensiblement l'esprit. Toutefois

l'honneur et la parole donnée m'imposaient des limites que je

ne pus franchir. Le contrat, malgré tout, restait encore

suffisamment avantageux pour qu'un homme doué de quelque

hauteur d'âme et animé d'une véritable tendresse pour la

future pût l'accepter avec confiance. M. de Bévallan serait-il

cet homme? Nous dûmes en courir la chance. Je vous avoue que

je n'étais pas sans émotion lorsque j'ai commencé ce matin, en

face d'un imposant auditoire, la lecture de cet acte

irrévocable.

-- Pour moi, a interrompu mademoiselle de Porhoët, je n'avais

plus une goutte de sang dans les veines. La première partie du

contrat faisait même une part si belle à l'ennemi, que j'ai

cru tout perdu.

-- Sans doute, mademoiselle; mais, comme nous le disons entre

augures, c'est dans la queue qu'est le venin, _in cauda

venenum!_ Il était plaisant, mon ami, de voir la mine de M. de

Bévallan et celle de mon confrère de Rennes qui l'assistait,

lorsque je suis venu brusquement à démasquer mes batteries.

Ils se sont d'abord regardés en silence, puis ils ont chuchoté

entre eux, enfin ils se sont levés, et, s'approchant de la

table devant laquelle je siégeais, ils m'ont demandé à voix

basse des explications.

"-- Parlez haut, s'il vous plaît, messieurs, leur ai-je dit:

il ne faut point de mystère ici. Que voulez-vous?

"Le public commençait à prêter l'oreille. M. de Bévallan, sans

hausser la voix, m'a insinué que ce contrat était une oeuvre

de méfiance.

"-- Une oeuvre de méfiance, monsieur! ai-je repris du ton le

plus élevé de mon organe. Que prétendez-vous dire par là? Est-ce

contre madame Laroque, contre moi, ou contre mon confrère

ici présent, que vous dirigez cette étrange imputation?

"-- Chut! silence! point de bruit! a dit alors le notaire de

Rennes de l'accent le plus discret; mais, voyons: il était

convenu d'abord que le régime dotal serait écarté...

"-- Le régime dotal, monsieur? Et où voyez-vous qu'il soit

question ici du régime dotal?

"--Allons, mon confrère, vous savez bien que vous le

rétablissez par un subterfuge!

"--Subterfuge, mon confrère? Permettez-moi, comme à votre

ancien, de vous engager à rayer ce mot de votre vocabulaire!

"-- Mais enfin, a murmuré M. de Bévallan, on me lie les mains

de tous côtés; on me traite comme un petit garçon.

"--Comment, monsieur? Que faisons-nous donc ici à cette heure,

selon vous? est-ce un contrat ou un testament? Vous oubliez

que madame Laroque est vivante, que monsieur son père est

vivant, que vous vous mariez, monsieur, que vous n'héritez

pas... pas encore, monsieur! un peu de patience! que diable!

"Sur ces mots, mademoiselle Marguerite s'est levée.

"-- En voilà assez, a-t-elle dit. Monsieur Laubépin, jetez ce

contrat au feu. Ma mère, faites rendre à monsieur ses

présents.

"Puis elle est sortie d'un pas de reine outragée. Madame

Laroque l'a suivie. En même temps je lançai le contrat dans la

cheminée.

"-- Monsieur, m'a dit alors M. de Bévallan d'un ton menaçant,

il y a là une manoeuvre dont j'aurai le secret.

"-- Monsieur, je vais vous le dire, ai-je répondu. Une jeune

personne qui s'estime elle-même avec une juste fierté avait

conçu la crainte que votre recherche ne s'adressât à sa

fortune; elle a voulu s'en assurer: elle n'en doute plus.

J'ai l'honneur de vous saluer.

"Là-dessus, mon ami, je suis allé retrouver ces dames, qui

m'ont, ma foi! sauté au cou. Un quart d'heure après, M. de

Bévallan quittait le château avec mon confrère de Rennes. Son

départ et sa disgrâce ont eu pour effet inévitable de

déchaîner contre lui toutes les langues des domestiques, et

son imprudente intrigue avec mademoiselle de Hélouin a bientôt

éclaté. La jeune demoiselle, déjà suspecte à d'autres titres

depuis quelque temps, a demandé son congé, et on ne le lui a

pas refusé. Il est inutile d'ajouter que ces dames lui

assurent une existence honorable... Eh bien, mon garçon,

qu'est-ce que vous dites de tout cela? Est-ce que vous

souffrez davantage? Vous êtes pâle comme un mort...

La vérité est que ces nouvelles inattendues avaient soulevé en

moi tant d'émotions à la fois heureuses et pénibles, que je me

sentais près de perdre connaissance.

M. Laubépin, qui doit repartir demain dès l'aurore, est revenu

ce soir m'adresser ses adieux. Après quelques paroles

embarrassées de part et d'autre:

-- Ah çà! mon cher enfant, m'a-t-il dit, je ne vous interroge

pas sur ce qui se passe ici: mais si vous aviez besoin par

hasard d'un confident et d'un conseiller, je vous demanderais

la préférence.

Je ne pouvais, en effet, m'épancher dans un coeur plus ami, ni

plus sûr. J'ai fait au digne vieillard un récit détaillé de

toutes les circonstances qui ont marqué, depuis mon arrivée au

château, mes relations particulières avec mademoiselle

Marguerite. Je lui ai même lu quelques pages de ce journal

pour mieux lui préciser l'état de ces relations, et aussi

l'état de mon âme. A part enfin le secret que j'avais

découvert la veille dans les archives de M. Laroque, je ne lui

ai rien caché.

Quand j'ai eu terminé, M. Laubépin, dont le front était devenu

très soucieux depuis un moment, a repris la parole:

-- Il est inutile de vous dissimuler, mon ami, m'a-t-il dit,

qu'en vous envoyant ici, je préméditais de vous unir avec

mademoiselle Laroque. Tout a réussi au gré de mes voeux. Vos

deux coeurs, qui, selon moi, sont dignes l'un de l'autre,

n'ont pu se rapprocher sans s'entendre; mais ce bizarre

événement, dont la tour d'Elven a été le théâtre romantique,

me déconcerte tout à fait, je vous l'avoue. Que diantre! mon

jeune ami, sauter par la fenêtre, au risque de vous casser le

cou, c'était, permettez-moi de vous le dire, une démonstration

très suffisante de votre désintéressement; il était très

superflu de joindre à cette démarche honorable et délicate le

serment solennel de ne jamais épouser cette pauvre enfant à

moins d'éventualités qu'il est absolument impossible

d'espérer. Je me vante d'être homme de ressources, -- mais je

me reconnais entièrement incapable de vous donner deux cent

mille francs de rente ou de les ôter à mademoiselle Laroque!

-- Eh bien, monsieur, conseillez-moi. J'ai confiance en vous

plus qu'en moi-même, car je sens que la mauvaise fortune,

toujours exposée au soupçon, a pu irriter chez moi jusqu'à

l'excès les susceptibilités de l'honneur. Parlez. M'engagez-vous

à oublier le serment indiscret, mais solennel pourtant,

qui en ce moment me sépare seul, je le crois, du bonheur que

vous aviez rêvé pour votre fils d'adoption?

M. Laubépin s'est levé; ses épais sourcils se sont abaissés

sur ses yeux, il a parcouru la chambre à grands pas pendant

quelques minutes; puis, s'arrêtant devant moi et me saisissant

la main avec force:

-- Jeune homme, m'a-t-il dit, il est vrai, je vous aime comme

mon enfant; mais, dût votre coeur se briser, et le mien avec

le vôtre, je ne transigerai pas avec mes principes. Il vaut

mieux outrepasser l'honneur que de rester en deçà: en matière

de serments, tous ceux qui ne nous sont pas demandés sous la

pointe du couteau ou à la bouche d'un pistolet, il ne faut pas

les faire, ou il faut les tenir. Voilà mon avis.

-- C'est aussi le mien. Je partirai demain avec vous.

-- Non, Maxime, demeurez encore quelque temps ici... Je ne

crois pas aux miracles, mais je crois à Dieu, qui souffre

rarement que nous périssions par nos vertus. Donnons un délai

à la Providence... Je sais que je vous demande un grand effort

de courage, mais je le réclame formellement de votre amitié.

Si dans un mois vous n'avez point reçu de mes nouvelles, eh

bien, vous partirez.

Il m'a embrassé, et m'a laissé la conscience tranquille, l'âme

désolée.

12 octobre.

Il y a deux jours, j'ai pur sortir de ma retraite et me rendre

au château. Je n'avais pas vu mademoiselle Marguerite depuis

l'instant de notre séparation dans la tour d'Elven. Elle était

seule dans le salon quand j'y entrai: en me reconnaissant,

elle fit un mouvement involontaire comme pour se lever; puis

elle resta immobile, et son visage se teignit soudain d'une

pourpre ardente. Cela fut contagieux, car je sentis que je

rougissais moi-même jusqu'au front.

-- Comment allez-vous, monsieur? me dit-elle en me tendant la

main, et elle prononça ces simples paroles d'un ton de voix si

doux, si humble, -- hélas! si tendre, -- que j'aurais voulu me

mettre à deux genoux devant elle.

Cependant il fallut lui répondre sur le ton d'une politesse

glacée. Elle me regarda douloureusement, puis elle baissa ses

grands yeux d'un air de résignation et reprit son travail.

Presque au même instant, sa mère la fit appeler auprès de son

grand-père, dont l'état devenait très alarmant. Depuis

plusieurs jours, il avait perdu la voix et le mouvement: la

paralysie l'avait envahi presque tout entier. Les dernières

lueurs de la vie intellectuelles s'étaient éteintes; la

sensibilité persistait seule avec la souffrance. On ne pouvait

douter que la fin du vieillard ne fût proche; mais la vie

avait pris trop fortement possession de ce coeur énergique

pour s'en détacher sans une lutte obstinée. Le docteur avait

prédit que l'agonie serait longue. Cependant, dès la première

apparition du danger, madame Laroque et sa fille avaient

prodigué leurs forces et leurs veilles avec l'abnégation

passionnée et l'entrain de dévouement qui sont la vertu

spéciale et la gloire de leur sexe. Avant-hier, dans la

soirée, elles succombaient à la lassitude et à la fièvre; nous

nous offrîmes, M. Desmarets et moi, pour les suppléer auprès

de M. Laroque pendant la nuit qui commençait. Elles

consentirent à prendre quelques heures de repos. Le docteur,

très fatigué lui-même, ne tarda pas à m'annoncer qu'il allait

se jeter sur un lit dans la pièce voisine.

-- Je ne suis bon à rien ici, me dit-il; l'affaire est faite.

Vous voyez, il ne souffre même plus, le pauvre bonhomme!...

C'est un état de léthargie qui n'a rien de désagréable... Le

réveil sera la mort... Ainsi on peut être tranquille. Si vous

remarquez quelque changement, vous m'appellerez; mais je ne

crois pas que ce soit avant demain. Je crève de sommeil, moi,

en attendant!

Il fit entendre un bâillement sonore, et sortit. Son langage,

sa tenue en face de ce mourant, m'avaient choqué. C'est

pourtant un excellent homme; mais, pour rendre à la mort le

respect qui lui est dû, il ne faut pas voir seulement la

matière brute qu'elle dissout, il faut croire au principe

immortel qu'elle dégage.

Demeuré seul dans la chambre funèbre, je m'assis vers le pied

du lit, dont on avait relevé les rideaux, et j'essayai de lire

à la clarté d'une lampe qui était posée près de moi sur une

petite table. Le livre me tomba des mains: je ne pouvais

penser qu'à la singulière combinaison d'événements qui, après

tant d'années, donnait à ce vieillard coupable le petit-fils

de sa victime pour témoin et pour protecteur de son dernier

sommeil. Puis, au milieu du calme protecteur de l'heure et du

lieu, j'évoquais malgré moi les scènes de tumulte et de

violences sanguinaires dont avait été remplie cette existence

qui finissait. J'en recherchais l'impression lointaine sur le

visage de cet agonisant séculaire, sur ces grands traits dont

le pâle relief se dessinait dans l'ombre comme celui d'un

masque de plâtre. Je n'y voyais que la gravité et le repos

prématuré de la tombe. Par intervalles, je m'approchais du

chevet, pour m'assurer que le souffle vital soulevait encore

la poitrine affaissée.

Enfin, vers le milieu de la nuit, une torpeur irréversible me

gagna, et je m'endormis, le front appuyé sur ma main. Tout à

coup je fus réveillé par je ne sais quels froissements

lugubres; je levai les yeux, et je sentis passer un frisson

dans la moelle de mes os. Le vieillard s'était dressé à demi

dans son lit, et il tenait fixé sur moi un regard attentif,

étonné, où brillait l'expression d'une vie et d'une

intelligence qui jusqu'à cet instant m'avaient été étrangères.

Quand mon oeil rencontra le sien, le spectre tressaillit; il

étendit ses bras en croix, et me dit d'une voix suppliante,

dont le timbre étrange, inconnu, suspendit le mouvement de mon

coeur:

-- Monsieur le marquis, pardonnez-moi!

Je voulus me lever, je voulus parler, ce fut en vain. J'étais

pétrifié dans mon fauteuil.

Après une silence pendant lequel le regard du mourant,

toujours enchaîné au mien, n'avait cessé de m'implorer:

-- Monsieur le marquis, reprit-il, daignez me pardonner!

Je trouvai enfin la force d'aller vers lui. A mesure que

j'approchais, il se retirait péniblement en arrière, comme

pour échapper à un contact effrayant. Je levai une main, et

l'abaissant doucement devant ses yeux démesurément ouverts et

éperdus de terreur:

-- Soyez en paix! lui dis-je, je vous pardonne!

Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel) · 第 12 / 13 段