Cependant, à mesure que le terme fatal approchait,

mademoiselle Marguerite perdait la vivacité fébrile dont elle

avait paru animée depuis le jour où le mariage avait été

définitivement arrêté. Elle retombait, du moins par instants,

dans son attitude autrefois familière d'indolence passive et

de sombre rêverie. Je surpris même une ou deux fois ses

regards attachés sur moi avec une sorte de perplexité

extraordinaire. Madame Laroque, de son côté, me regardait

souvent avec un air d'inquiétude et d'indécision, comme si

elle eût désiré et redouté en même temps d'aborder avec moi

quelque pénible sujet d'entretien. Avant-hier, le hasard fit

que je me trouvai seul avec elle dans le salon, mademoiselle

Hélouin étant sortie brusquement pour donner un ordre. La

conversation indifférente dans laquelle nous étions engagés

cessa aussitôt comme par un accord secret.

Après un court silence:

-- Monsieur, me dit madame Laroque d'un accent pénétré, vous

placez bien mal vos confidences!

-- Mes confidences, madame! Je ne puis vous comprendre. A part

mademoiselle de Porhoët, personne ici n'a reçu de moi l'ombre

d'une confidence.

-- Hélas! reprit-elle, je veux le croire... je le crois...

mais ce n'est pas assez!...

Au même instant, mademoiselle Hélouin rentra, et tout fut dit.

Le lendemain, -- c'était hier, -- j'étais parti à cheval dès

le matin pour surveiller quelques coupes de bois dans les

environs. Vers quatre heures de soir, je revenais dans la

direction du château, quand, à un brusque détour du chemin, je

me trouvai subitement face à face avec mademoiselle

Marguerite. Elle était seule. Je me disposais à passer en la

saluant; mais elle arrêta son cheval.

-- Un beau jour d'automne, monsieur, me dit-elle.

-- Oui, mademoiselle. Vous vous promenez?

-- Comme vous voyez. J'use de mes derniers moments

d'indépendance, et même j'en abuse, car je me sens un peu

embarrassée de ma solitude... Mais Alain est nécessaire

là-bas... Mon pauvre Mervyn est boiteux... Vous ne voulez pas le

remplacer, par hasard?

-- Avec plaisir. Où allez-vous?

-- Mais... j'avais presque l'idée de pousser jusqu'à la tour

d'Elven.

Elle me désignait du bout de sa cravache un sommet brumeux qui

s'élevait à droite de la route.

-- Je crois, ajouta-t-elle, que vous n'avez jamais fait ce

pèlerinage.

-- C'est vrai. Il m'a souvent tenté, mais je l'ai ajourné

jusqu'ici, je ne sais pourquoi.

-- Eh bien, cela se trouve parfaitement; mais il est déjà

tard, il faut nous hâter un peu, s'il vous plaît.

Je tournai bride, et nous partîmes au galop.

Pendant que nous courions, je cherchais à me rendre compte de

cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas de paraître un

peu préméditée. Je supposai que le temps et la réflexion

avaient pu atténuer dans l'esprit de mademoiselle Marguerite

l'impression première des calomnies dont on l'avait troublé.

Apparemment elle avait fini par concevoir quelques doutes sur

la véracité de mademoiselle Hélouin, et elle s'était entendue

avec le hasard pour m'offrir, sous une forme déguisée, une

sorte de réparation qui pouvait m'être due.

Au milieu des préoccupations qui m'assiégeaient alors,

j'attachais une faible importance au but particulier que nous

nous proposions dans cette étrange promenade. Cependant

j'avais souvent entendu citer autour de moi cette tour d'Elven

comme une des ruines les plus intéressantes du pays, et jamais

je n'avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de

Josselin, se dirigent vers la mer, sans contempler d'un oeil

avide cette masse indécise qu'on voit pointer au milieu des

landes lointaines comme une énorme pierre levée; mais le temps

et l'occasion m'avaient manqué.

Le village d'Elven, que nous traversâmes en ralentissant un

peu notre allure, donne une représentation vraiment

saisissante de ce que pouvait être un bourg du moyen âge. La

forme des maisons basses et sombres n'a pas changé depuis cinq

ou six siècles. On croit rêver quand on voit, à travers les

larges baies cintrées et sans châssis qui tiennent lieu de

fenêtres, ces groupes de femmes à l'oeil sauvage, au costume

sculptural, qui filent leur quenouille dans l'ombre, et

s'entretiennent à voix basse dans une langue inconnue. Il

semble que tous ces spectres grisâtres viennent de quitter

leurs dalles tumulaires pour exécuter entre eux quelque scène

d'un autre âge dont vous êtes le seul témoin vivant. Cela

cause une sorte d'oppression. Le peu de vie qui se communique

autour de vous dans l'unique rue du bourg porte le même

caractère d'archaïsme et d'étrangeté fidèlement retenu d'un

monde évanoui.

A peu de distance d'Elven, nous prîmes un chemin de traverse

qui nous conduisit sur le sommet d'une colline aride. De là

nous aperçûmes distinctement, quoique à une assez grande

distance encore, le colosse féodal dominant en face de nous

une hauteur boisée. La lande où nous nous trouvions

s'abaissait par une pente assez raide vers des prairies

marécageuses encadrées dans d'épais taillis. Nous en

descendîmes le revers, et nous fûmes bientôt engagés dans les

bois. Nous suivions alors une étroite chaussée dont le pavé

disjoint et raboteux a dû résonner sous le pied des chevaux

bardés de fer. J'avais cessé depuis longtemps de voir la tour

d'Elven, dont je ne pouvais même plus conjecturer

l'emplacement, quand elle se dégagea soudain de la feuillée,

et se dressa à deux pas de nous avec la soudaineté d'une

apparition. Cette tour n'est point ruinée: elle conserve

aujourd'hui toute sa hauteur primitive, qui dépasse cent

pieds, et les assises irrégulières de granit qui en composent

le magnifique appareil octogonal lui donnent l'aspect d'un

bloc formidable taillé d'hier par le plus pur ciseau. Rien de

plus imposant, de plus fier et de plus sombre que ce vieux

donjon impassible au milieu des temps et isolé dans

l'épaisseur de ces bois. Des arbres ont poussé de toute leur

taille dans les douves profondes qui l'environnent, et leur

faîte touche à peine l'ouverture des fenêtres les plus basses.

Cette végétation gigantesque, dans laquelle se perd

confusément la base de l'édifice, achève de lui prêter une

couleur de fantastique mystère. Dans cette solitude, au milieu

de ces forêts, en face de cette masse d'architecture bizarre

qui surgit tout à coup, il est impossible de ne pas songer à

ces tours enchantées où de belles princesses dorment un

sommeil séculaire.

-- Jusqu'à ce jour, me dit mademoiselle Marguerite, à qui

j'essayais de communiquer cette impression, voici tout ce que

j'en ai vu; mais, si vous tenez à réveiller la princesse, nous

pouvons entrer. Autant que je le puis savoir, il y a toujours

dans ces environs un berger ou une bergère qui est muni -- ou

munie -- de la clef. Attachons nos chevaux là, et mettons-nous

à la recherche, vous du berger, et moi de la bergère.

Les chevaux furent parqués dans un petit enclos voisin de la

ruine, et nous nous séparâmes un moment, mademoiselle

Marguerite et moi, pour faire une sorte de battue dans les

environs. Nous eûmes le regret de ne rencontrer ni berger ni

bergère. Notre désir de visiter l'intérieur de la tour

s'accrut alors tout naturellement de tout l'attrait du fruit

défendu, et nous franchîmes à l'aventure un pont jeté sur les

fossés. A notre vive satisfaction, la porte massive du donjon

n'était point fermée: nous n'eûmes qu'à la pousser pour

pénétrer dans un réduit étroit, obscur et encombré de débris,

qui pouvait autrefois tenir lieu de corps de garde; de là nous

passâmes dans une vaste salle à peu près circulaire, dont la

cheminée montre encore sur son écusson les besans de la

croisade; une large fenêtre, ouverte en face de nous, et que

traverse la croix symbolique nettement découpée dans la pierre

éclairait pleinement la région inférieure de cette enceinte,

tandis que l'oeil se perdait dans l'ombre incertaine des

hautes voûtes effondrées. Au bruit de nos pas, une troupe

d'oiseaux invisibles s'envola de cette obscurité, et secoua

sur nos têtes la poussière des siècles. En montant sur les

bancs de granit qui sont disposés de chaque côté du mur en

forme de gradins, dans l'embrasure de la fenêtre, nous pûmes

jeter un coup d'oeil au dehors sur la profondeur des fossés et

sur les parties ruinées de la forteresse; mais nous avions

remarqué dès notre entrée les premiers degrés d'un escalier

pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, et nous éprouvions

une hâte enfantine de pousser plus avant nos découvertes. Nous

entreprîmes l'ascension; j'ouvris la marche, et mademoiselle

Marguerite me suivit bravement, se tirant de ses longues jupes

comme elle pouvait. Du haut de la plate-forme, la vue est

immense et délicieuse. Les douces teintes du crépuscule

estompaient en ce moment même l'océan de feuillage à demi doré

par l'automne, les sombres marais, les pelouses verdoyantes,

les horizons aux pentes entre-croisées, qui se mêlaient et se

succédaient sous nos yeux jusqu'à l'extrême lointain. En face

de ce paysage gracieux, triste et infini, nous sentions la

paix de la solitude, le silence du soir, la mélancolie des

temps passés, descendre à la fois, comme un charme puissant,

dans nos esprits et dans nos coeurs. Cette heure de

contemplation commune, d'émotions partagées, de profonde et

pure volupté, était sans doute la dernière qu'il dût m'être

donné de vivre près d'elle et avec elle, et je m'y attachais

avec une violence de sensibilité presque douloureuse. Pour

Marguerite, je ne sais ce qui se passait en elle: elle

s'était assise sur le rebord du parapet, elle regardait au

loin, et se taisait. Je n'entendais que le souffle un peu

précipité de son haleine.

Je ne pourrais dire combien d'instants s'écoulèrent ainsi.

Quand les vapeurs s'épaissirent au-dessus des prairies basses

et que les derniers horizons commencèrent à s'effacer dans

l'ombre croissante, Marguerite se leva.

-- Allons, dit-elle à demi voix et comme si un rideau fût

tombé sur quelque spectacle regretté, c'est fini!

Puis elle commença à descendre l'escalier, et je la suivis.

Quand nous voulûmes sortir du donjon, grande fut notre

surprise d'en trouver la porte fermée. Apparemment le jeune

gardien, ignorant notre présence, avait tourné la clef pendant

que nous étions sur la plate-forme. Notre première impression

fut celle de la gaieté. La tour était définitivement une tour

enchantée. Je fis quelques efforts vigoureux pour rompre

l'enchantement; mais le pêne énorme de la vieille serrure

était solidement arrêté dans le granit, et je dus renoncer à

le dégager. Je tournai alors mes attaques contre la porte

elle-même; mais les gonds massifs et les panneaux de chêne

plaqués de fer m'opposèrent la résistance la plus invincible.

Deux ou trois moellons que je pris dans les décombres et que

je lançai contre l'obstacle, ne parvinrent qu'à ébranler la

voûte et à en détacher quelques fragments qui vinrent tomber à

nos pieds. Mademoiselle Marguerite ne voulut pas me laisser

poursuivre une entreprise évidemment sans espoir et qui

n'était pas sans danger. Je courus alors à la fenêtre, et je

poussai quelques cris d'appel auxquels personne ne répondit.

Durant une dizaine de minutes, je les renouvelai d'instant en

instant avec le même insuccès. En même temps nous profitions à

la hâte des dernières lueurs du jour pour explorer

minutieusement tout l'intérieur du donjon; mais, à part cette

porte, qui était comme murée pour nous, et la grande fenêtre

qu'un abîme de près de trente pieds séparait du fond des

fossés, nous ne pûmes découvrir aucune issue.

Cependant la nuit achevait de tomber sur la campagne, et les

ténèbres avaient envahi la vieille tour. Quelques reflets de

lune pénétraient seulement dans le retrait de la fenêtre et

blanchissaient obliquement la pierre des gradins. Mademoiselle

Marguerite, qui avait perdu peu à peu toute apparence

d'enjouement, cessa même de répondre aux conjectures plus ou

moins vraisemblables par lesquelles j'essayais de tromper

encore ses inquiétudes. Pendant qu'elle se tenait dans

l'ombre, silencieuse et immobile, j'étais assis en pleine

clarté sur le degré le plus rapproché de la fenêtre: de là je

tentais encore par intervalles un appel de détresse; mais,

pour être vrai, à mesure que la réussite de mes efforts

devenait plus incertaine, je me sentais gagner par un

sentiment d'allégresse irrésistible. Je voyais en effet se

réaliser pour moi tout à coup le rêve le plus éternel et le

plus impossible des amants: j'étais enfermé au fond d'un

désert et dans la plus étroite solitude avec la femme que

j'aimais! Pour de longues heures, il n'y avait plus qu'elle et

moi au monde, que sa vie et la mienne! Je songeais à tous les

témoignages de douce protection, de tendre respect que

j'allais avoir le droit, le devoir de lui prodiguer; je me

représentais ses terreurs calmées, sa confiance, son sommeil;

je me disais avec un ravissement profond que cette nuit

fortunée, si elle ne pouvait me donner l'amour de cette chère

créature, allait du moins m'assurer pour jamais sa plus

inébranlable estime.

Comme je m'abandonnais avec tout l'égoïsme de la passion à ma

secrète extase, dont quelque reflet peut-être se peignait sur

mon visage, je fus réveillé tout à coup par ces paroles qui

m'étaient adressées d'une voix sourde et sur un ton de

tranquillité affectée:

-- Monsieur le marquis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de

lâches dans votre famille avant vous?

Je me soulevai, et je retombai aussitôt sur le banc de pierre,

attachant un regard stupide sur les ténèbres où j'entrevoyais

vaguement le fantôme de la jeune fille. Une idée me vint, une

idée terrible, c'était que la peur et le chagrin lui

troublaient le cerveau, -- qu'elle devenait folle.

-- Marguerite! m'écriai-je, sans savoir même que je parlais.

Ce mot acheva sans doute de l'irriter.

-- Mon Dieu! que c'est odieux! reprit-elle. Que c'est lâche!

oui, je le répète, lâche!

La vérité commençait à luire dans mon esprit. Je descendis un

des degrés.

-- Eh! qu'est-ce qu'il y a donc? dis-je froidement.

-- C'est vous, répliqua-t-elle avec une brusque véhémence,

c'est vous qui avez payé cet homme, -- ou cet enfant, -- je ne

sais, pour nous emprisonner dans cette misérable tour! Demain,

je serai perdue... déshonorée dans l'opinion... et je ne

pourrai plus appartenir qu'à vous!... Voilà votre calcul,

n'est-ce pas? Mais celui-là, je vous l'atteste, ne vous

réussira pas mieux que les autres. Vous me connaissez encore

bien imparfaitement, si vous croyez que je ne préférerai pas

le déshonneur, le cloître, la mort, tout, à l'abjection de

lier ma main, -- ma vie à la vôtre!... Et quand cette ruse

infâme vous eût réussi, quand j'aurais eu la faiblesse, -- que

certes je n'aurai pas, -- de vous donner ma personne, -- et,

ce qui vous importe davantage, ma fortune, -- en échange de ce

beau trait de politique, -- quelle espèce d'homme êtes-vous

donc? Voyons, de quelle fange êtes-vous fait pour vouloir

d'une richesse et d'une femme acquises à ce prix-là? Ah!

remerciez-moi encore, monsieur, de ne pas céder à vos voeux.

Vos voeux sont imprudents, croyez-moi; car si jamais la honte

et la risée publique me jetaient dans vos bras, j'aurais tant

de mépris pour vous, que j'en écraserais votre coeur! Oui,

fût-il aussi dur, aussi glacé que ces pierres, j'en tirerais

du sang... j'en ferais sortir des larmes!

-- Mademoiselle, dis-je avec tout le calme que je pus trouver,

je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je vous

atteste sur l'honneur que vous me faites outrage. Veuillez y

réfléchir. Vos soupçons ne reposent sur aucune vraisemblance.

Je n'ai pu préparer en aucune façon la perfidie dont vous

m'accusez, et quand je l'aurais pu enfin, comment vous ai-je

jamais donné le droit de m'en croire coupable?

-- Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s'écria-t-elle

en coupant l'air de sa cravache. Il faut bien que je vous

dise une fois ce que j'ai dans l'âme depuis trop longtemps.

Qu'êtes-vous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous

un caractère empruntés?... Nous étions heureuses, nous étions

tranquilles, ma mère et moi... Vous nous avez apporté un

trouble, un désordre, des chagrins que nous ne connaissions

pas. Pour atteindre votre but, pour réparer les brèches de

votre fortune, vous avez usurpé notre confiance... vous avez

fait litière de notre repos... vous avez joué avec nos

sentiments les plus purs, les plus vrais, les plus sacrés...

vous avez froissé et brisé nos coeurs sans pitié. Voilà ce que

vous avez fait... ou voulu faire, peu importe! Eh bien, je

suis profondément lasse et ulcérée de tout cela, je vous le

dis! Et quand, à cette heure, vous venez m'offrir en gage

votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis déjà tant de

choses indignes, certes j'ai le droit de n'y pas croire, -- et

je n'y crois pas!

J'étais hors de moi; je saisis ses deux mains dans un

transport de violence qui la domina:

-- Marguerite! ma pauvre enfant... écoutez bien! Je vous aime,

cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé,

plus saint n'entra dans le coeur d'un homme!... Mais vous

aussi, vous m'aimez... Vous m'aimez, malheureuse! et vous me

tuez!... Vous parlez de coeur froissé et brisé... Ah! que

faites-vous donc du mien?... Mais il vous appartient, je vous

l'abandonne... Quant à mon honneur, je le garde... il est

entier!... et avant peu je vous forcerai bien de le

reconnaître... Et sur cet honneur je vous fais serment que si

je meurs, vous me pleurerez, que si je vis, jamais, -- tout

adorée que vous êtes, -- fussiez-vous à deux genoux devant

moi, -- jamais je ne vous épouserai, que vous ne soyez aussi

pauvre que moi ou moi aussi riche que vous! Et maintenant

priez, priez; demandez à Dieu des miracles, il en est temps.

Je la repoussai alors brusquement loin de l'embrasure, et je

m'élançai sur les gradins supérieurs: j'avais conçu un projet

désespéré que j'exécutai aussitôt avec la précipitation d'une

démence véritable. Ainsi que je l'ai dit, la cime des hêtres

et des chênes qui poussent dans les fossés de la tour

s'élevait au niveau de la fenêtre. A l'aide de ma cravache

ployée, j'attirai à moi l'extrémité des branches les plus

proches, je les embrassai au hasard, et je me laissai aller

dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tête mon nom:

"Maxime!" proféré soudain avec un cri déchirant. -- Les

branches auxquelles je m'étais attaché se courbèrent de toute

leur longueur vers l'abîme; puis il eut un craquement

sinistre, elles éclatèrent sous mon poids, et je tombai

rudement sur le sol.

Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la violence

du choc, car je me sentis vivant, quoique blessé. Un de mes

bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, j'y

éprouvai une douleur tellement aiguë que le coeur me

défaillit. J'eus un court étourdissement. -- J'en fus réveillé

par la voix éperdue de Marguerite:

-- Maxime! Maxime! criait-elle, par grâce, par pitié! au nom

du bon Dieu, parlez-moi! pardonnez-moi!

Je me levai, et je la vis dans la baie de la fenêtre au milieu

d'une auréole de pâle lumière, la tête nue, les cheveux

tombants, la main crispée sur la barre de la croix, les yeux

ardemment fixés sur le sombre précipice.

-- Ne craignez rien, lui dis-je. Je n'ai aucun mal. Prenez

seulement patience une heure ou deux. Donnez-moi le temps

d'aller jusqu'au château, c'est le plus sûr. Soyez certaine

que je vous garderai le secret, et que je sauverai votre

honneur comme je viens de sauver le mien.

Je sortis péniblement des fossés et j'allai prendre mon

cheval. Je me servis de mon mouchoir pour suspendre et fixer

mon bras gauche, qui ne m'était plus d'aucun usage, et qui me

faisait beaucoup souffrir. Grâce à la clarté de la nuit, je

retrouvai aisément ma route. Une heure plus tard, j'arrivais

au château. On me dit que le docteur Desmarets était dans le

salon. Je me hâtai de m'y rendre, et j'y trouvai avec lui une

douzaine de personnes dont la contenance accusait un état de

préoccupation et d'alarme.

-- Docteur, dis-je gaiement en entrant, mon cheval vient

d'avoir peur de son ombre, il m'a jeté bas sur la route, et je

crains d'avoir le bras gauche foulé. Voulez-vous voir?

-- Comment, foulé? dit M. Desmarets après qu'il eût détaché le

mouchoir; mais vous avez le bras parfaitement cassé, mon

pauvre garçon!

Madame Laroque poussa un faible cri et s'approcha de moi.

-- Mais c'est donc une soirée de malheur? dit-elle.

Je feignis la surprise.

-- Qu'y a-t-il encore? m'écriai-je.

-- Mon Dieu! j'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque accident à

ma fille. Elle est sortie à cheval vers trois heures, il en

est huit, et elle n'est pas encore rentrée!

-- Mademoiselle Marguerite! mais je l'ai rencontrée...

-- Comment! où? à quel moment?... Pardon, monsieur, c'est

l'égoïsme d'une mère.

-- Mais je l'ai rencontrée vers cinq heures sur la route. Nous

nous sommes croisés. Elle m'a dit qu'elle comptait pousser sa

promenade jusqu'à la tour d'Elven.

-- A la tour d'Elven! Elle se sera égarée dans les bois... Il

faut y aller promptement... Qu'on donne des ordres!

M. de Bévallan commanda aussitôt des chevaux. J'affectai

d'abord de vouloir me joindre à la cavalcade; mais madame

Laroque et le docteur me le défendirent énergiquement, et je

me laissai persuader sans peine de gagner mon lit, dont, à

dire vrai, j'avais grand besoin. M. Desmarets, après avoir

appliqué un premier pansement sur mon bras blessé, monta en

voiture avec madame Laroque, qui allait attendre au bourg

d'Elven le résultat des perquisitions que M. de Bévallan

devait diriger dans les environs de la tour.

Il était dix heures environ, quand Alain vint m'annoncer que

mademoiselle Marguerite était retrouvée. Il me conta

l'histoire de son emprisonnement, sans omettre aucun détail,

sauf, bien entendu, ceux que la jeune fille et moi devions

seuls connaître. L'aventure me fut confirmée bientôt par le

docteur, puis par madame Laroque elle-même, qui vinrent

successivement me rendre visite, et j'eus la satisfaction de

voir qu'il n'était entré dans les esprits aucun soupçon de ce

qui était arrivé.

J'ai passé tout ma nuit à renouveler avec la plus fatigante

persévérance, et au milieu des bizarres complications du rêve

et de la fièvre, mon saut dangereux du haut de la fenêtre du

donjon. Je ne m'y habituais pas. A chaque instant, la

sensation du vide me montait à la gorge, et je me réveillais

tout haletant. Enfin le jour est arrivé et m'a calmé. Dès huit

heures, j'ai vu entrer mademoiselle de Porhoët, qui s'est

installée près de mon chevet, son tricot à la main. Elle a

fait les honneurs de ma chambre aux visiteurs qui se sont

succédé tout le jour: madame Laroque est venue la première

après ma vieille amie. Comme elle serrait avec une pression

prolongée la main que je lui tendais, j'ai vu deux larmes

glisser sur ses joues. A-t-elle donc reçu les confidences de

sa fille?

Mademoiselle de Porhoët m'a appris que le vieux M. Laroque est

alité depuis hier. Il a eu une légère attaque de paralysie.

Aujourd'hui il ne parle plus, et son état donne des

inquiétudes. On a résolu de hâter le mariage. M. Laubépin a

été mandé de Paris; on l'attend demain, et le contrat sera

signé le jour suivant, sous sa présidence.

J'ai pu me tenir levé ce soir pendant quelques heures; mais si

j'en crois M. Desmarets, j'ai eu tort d'écrire avec ma fièvre,

et je suis une grande bête.

3 octobre.

Il semble véritablement qu'une puissance maligne prenne à

tâche d'inventer les épreuves les plus singulières et les plus

cruelles pour les proposer tour à tour à ma conscience et à

mon coeur!

M. Laubépin n'étant pas arrivé ce matin, madame Laroque m'a

fait demander quelques renseignements dont elle avait besoin

pour arrêter les bases préalables du contrat, lequel, ainsi

que je l'ai dit, doit être signé demain. Comme je suis

condamné à garder ma chambre quelques jours encore, j'ai prié

madame Laroque de m'envoyer les titres et les documents

particuliers qui sont en la possession de son beau-père, et

qui m'étaient indispensables pour résoudre les difficultés

qu'on me signalait. On m'a fait remettre aussitôt deux ou

trois tiroirs remplis de papiers qu'on avait enlevés

secrètement du cabinet de M. Laroque, en profitant d'une heure

où le vieillard jaloux était endormi, car il s'est toujours

montré très jaloux de ses archives secrètes. Dans la première

pièce qui m'est tombée sous la main, mon nom de famille

plusieurs fois répété a brusquement saisi mes yeux et a

sollicité ma curiosité avec une irrésistible puissance. Voici

le texte littéral de cette pièce:

A MES ENFANTS

Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel) · 第 11 / 13 段