dégoût, mais aussi de pitié. Quoique j'eusse toujours
soupçonné que l'organisation la mieux douée dût être, en
proportion même de ses dons, irritée et faussée dans la
situation équivoque et mortifiante qu'occupe ici mademoiselle
Hélouin, mon imagination n'avait pu plonger jusqu'au fond de
l'abîme plein de fiel qui venait de s'ouvrir sous mes yeux.
Certes, -- quand on y songe, -- on ne peut guère concevoir un
genre d'existence qui soumette une âme humaine à de plus
venimeuses tentations, qui soit plus capable de développer et
d'aiguiser dans le coeur les convoitises de l'envie, de
soulever à chaque instant les révoltes de l'orgueil,
d'exaspérer toutes les vanités et toutes les jalousies
naturelles de la femme. Il n'y a pas à douter que le plus
grand nombre des malheureuses filles que leur dénuement et
leurs talents ont vouées à cet emploi, si honorable en soi,
n'échappent par la modération de leurs sentiments, ou à l'aide
Dieu, par la fermeté de leurs principes, aux agitations
déplorables dont mademoiselle Hélouin n'avait pas su se
garantir; mais l'épreuve est redoutable. Quant à moi, la
pensée m'était venue quelquefois que ma soeur pouvait être
destinée par nos malheurs à entrer dans quelque riche famille
en qualité d'institutrice: je fis serment alors, quelque
avenir qui nous fût réservé, de partager plutôt avec Hélène
dans la plus pauvre mansarde le pain le plus amer du travail,
que de la laisser jamais s'asseoir au festin empoisonné de
cette opulente et haineuse servilité.
Cependant, si j'avais la ferme détermination de laisser le
champ libre à mademoiselle Hélouin, et de n'entrer, à aucun
prix, de ma personne, dans les récriminations d'une lutte
dégradante, je ne pouvais envisager sans inquiétude les
conséquences probables de la guerre déloyale qui venait de
m'être déclarée. J'étais évidemment menacé dans tout ce que
j'ai de plus sensible, dans mon amour et dans mon honneur.
Maîtresse du secret de mon coeur, mêlant avec l'habileté
perfide de son sexe la vérité au mensonge, mademoiselle
Hélouin pouvait aisément présenter ma conduite sous un jour
suspect, tourner contre moi jusqu'aux précautions, jusqu'aux
scrupules de ma délicatesse, et prêter à mes plus simples
allures la couleur d'une intrigue préméditée. Il m'était
impossible de savoir avec précision quel tour elle donnerait à
sa malveillance; mais je me fiais à elle pour être assuré
qu'elle ne se tromperait pas sur le choix des moyens. Elle
connaissait mieux que personne les points faibles des
imaginations qu'elle voulait frapper. Elle possédait sur
l'esprit de mademoiselle Marguerite et sur celui de sa mère
l'empire naturel de la dissimulation sur la franchise, de
l'astuce sur la candeur; elle jouissait auprès d'elles de
toute la confiance qui naît d'une longue habitude et d'une
intimité quotidienne, et ses maîtres, pour employer son
langage, n'avaient garde de soupçonner, sous les dehors
d'enjouement gracieux et d'obséquieuse prévenance dont elle
s'enveloppe avec un art consommé, la frénésie d'orgueil et
d'ingratitude qui ronge cette âme misérable. Il était trop
vraisemblable qu'une main aussi sûre et aussi savante
verserait ses poisons avec plein succès dans des coeurs ainsi
préparés. A la vérité, mademoiselle Hélouin pouvait craindre,
en cédant à son ressentiment, de replacer la main de
mademoiselle Marguerite dans celle de M. de Bévallan et de
hâter un hymen qui serait la ruine de sa propre ambition; mais
je savais que la haine d'une femme ne calcule rien, et qu'elle
hasarde tout. Je m'attendais donc, de la part de celle-ci, à
la plus prompte comme à la plus aveugle des vengeances, et
j'avais raison.
Je passai dans une pénible anxiété les heures que j'avais
vouées à de plus douces pensées. Tout ce que la dépendance
peut avoir de plus poignant pour une âme fière, le soupçon de
plus amer pour une conscience droite, le mépris de plus
navrant pour un coeur qui aime, je le sentis. L'adversité,
dans mes plus mauvais jours, ne m'avait jamais servi une coupe
mieux remplie. J'essayai cependant de travailler comme de
coutume. Vers cinq heures, je me rendis au château. Ces dames
étaient rentrées dans l'après-midi. Je trouvai dans le salon
mademoiselle Marguerite, madame Aubry et M. de Bévallan, avec
deux ou trois hôtes de passage. Mademoiselle Marguerite parut
ne pas s'apercevoir de ma présence: elle continua de
s'entretenir avec M. de Bévallan sur un ton d'animation qui
n'était pas ordinaire. Il était question d'un bal improvisé
qui devait avoir lieu le soir même dans un château voisin.
Elle devait s'y rendre avec sa mère, et elle pressait M. de
Bévallan de les y accompagner: celui-ci s'en excusait, en
alléguant qu'il était sorti de chez lui le matin avant d'avoir
reçu l'invitation, et que sa toilette n'était pas convenable.
Mademoiselle Marguerite, insistant avec une coquetterie
affectueuse et empressée dont son interlocuteur lui-même
semblait surpris, lui dit qu'il avait certainement encore le
temps de retourner chez lui, de s'habiller et de revenir les
prendre. On lui garderait un bon petit dîner. M. de Bévallan
objecta que tous ses chevaux de voiture étaient sur la
litière, et qu'il ne pouvait revenir à cheval en toilette de
bal:
-- Eh bien, reprit mademoiselle Marguerite, on va vous
conduire dans l'américaine.
En même temps elle dirigea pour la première fois ses yeux sur
moi, et me couvrant d'un regard où je vis éclater la foudre:
-- Monsieur Odiot, dit-elle d'une voix de bref commandement,
allez dire qu'on attelle!
Cet ordre servile était si peu dans la mesure de ceux qu'on a
coutume de m'adresser ici et qu'on peut me croire disposé à
subir, que l'attention et la curiosité des plus indifférents
en furent aussitôt éveillées. Il se fit un silence embarrassé
: M. de Bévallan jeta un coup d'oeil étonné sur mademoiselle
Marguerite, puis il me regarda, prit un air grave et se leva.
Si l'on s'attendait à quelques folle inspiration de colère, il
y eut déception. Certes, les insultantes paroles qui venaient
de tomber sur moi d'une bouche si belle, si aimée -- et si
barbare -- avaient fait pénétrer le froid de la mort
jusqu'aux sources profondes de ma vie, et je doute qu'une lame
d'acier, se frayant passage à travers mon coeur, m'eût causé
une pire sensation; mais jamais je ne fus si calme. Le timbre
dont se sert habituellement madame Laroque pour appeler ses
gens était sur une table à ma portée: j'y appuyai le doigt.
Un domestique entra presque aussitôt.
-- Je crois, lui dis-je, que mademoiselle Marguerite a des
ordres à vous donner.
Sur ces mots qu'elle avait écoutés avec une sorte de stupeur,
la jeune fille fit violemment de la tête un signe négatif et
congédia le domestique. J'avais grande hâte de sortir de ce
salon, où j'étouffais; mais je ne pus me retirer devant
l'attitude provocante qu'affectait alors M. de Bévallan.
-- Ma foi! murmura-t-il, voilà quelque chose d'assez
particulier!
Je feignis de ne pas l'entendre. Mademoiselle Marguerite lui
dit deux mots brusques à voix basse.
-- Je m'incline, mademoiselle, reprit-il alors d'un ton plus
élevé, qu'il me soit permis seulement d'exprimer le regret
sincère que j'éprouve de n'avoir pas le droit d'intervenir
ici.
Je me levai aussitôt.
-- Monsieur de Bévallan, dis-je en me plaçant à deux pas de
lui, ce regret est tout à fait superflu, car si je n'ai pas
cru devoir obéir aux ordres de mademoiselle, je suis
entièrement aux vôtres... et je vais les attendre.
-- Fort bien, fort bien, monsieur; rien de mieux, répliqua M.
de Bévallan en agitant la main avec grâce pour rassurer les
femmes.
Nous nous saluâmes, et je sortis.
Je dînai solitairement dans ma tour, servi, suivant l'usage,
par le pauvre Alain, que les rumeurs de l'antichambre avaient
sans doute instruit de ce qui s'était passé, car il ne cessa
d'attacher sur moi des regards lamentables, poussant par
intervalles de profonds soupirs et observant, contre sa
coutume, un silence morne. Seulement, sur ma demande, il
m'apprit que ces dames avaient décidé qu'elles n'iraient pas
au bal ce soir-là.
Mon bref repas terminé, je mis un peu d'ordre dans mes papiers
et j'écrivis deux mots à M. Laubépin. A toutes prévisions, je
lui recommandais Hélène. L'idée de l'abandon où je la
laisserais en cas de malheur me navrait le coeur, sans
ébranler le moins du monde mes immuables principes. Je puis
m'abuser, mais j'ai toujours pensé que l'honneur, dans notre
vie moderne, domine toute la hiérarchie des devoirs. Il
supplée aujourd'hui à tant de vertus à demi effacées dans les
consciences, à tant de croyances endormies, il joue, dans
l'état de notre société, un rôle tellement tutélaire, qu'il
n'entrera jamais dans mon esprit d'en affaiblir les droits,
d'en subordonner les obligations. L'honneur, dans son
caractère indéfini, est quelque chose de supérieur à la loi et
à la morale; on ne le raisonne pas, on le sent. C'est une
religion. Si nous n'avons plus la folie de la croix, gardons
la folie de l'honneur!
Au surplus, il n'y a pas de sentiment profondément entré dans
l'âme humaine qui ne soit, si l'on y pense, sanctionné par la
raison. Mieux vaut, à tout risque, une fille ou une femme
seule au monde que protégée par un frère ou par un mari
déshonoré.
J'attendais d'un instant à l'autre un message de M. de
Bévallan. Je m'apprêtais à me rendre chez le percepteur du
bourg, qui est un jeune officier blessé en Crimée, et à
réclamer son assistance, quand on heurta à ma porte. Ce fut M.
de Bévallan lui-même qui entra. Son visage exprimait, avec une
faible nuance d'embarras, une sorte de bonhomie ouverte et
joyeuse.
-- Monsieur, me dit-il pendant que je le considérais avec une
assez vive surprise, voilà une démarche un peu irrégulière;
mais, ma foi! j'ai des états de service qui mettent, Dieu
merci, mon courage à l'abri du soupçon. D'autre part, j'ai
lieu d'éprouver ce soir un contentement qui ne laisse aucune
place chez moi à l'hostilité ou à la rancune. Enfin j'obéis à
des ordres qui doivent m'être plus sacrés que jamais. Bref, je
viens vous tendre la main.
Je le saluai avec gravité, et je pris sa main.
-- Maintenant, ajouta-t-il en s'asseyant, me voilà fort à
l'aise pour m'acquitter de mon ambassade. Mademoiselle
Marguerite vous a tantôt, monsieur, dans un moment de
distraction, donné quelques instructions qui assurément
n'étaient pas de votre ressort. Votre susceptibilité s'en est
émue très justement, nous le reconnaissons, et ces dames m'ont
chargé de vous faire accepter leurs regrets. Elles seraient
désespérées que ce malentendu d'un instant les privât de vos
bons offices, dont elles apprécient toute la valeur, et rompît
des relations auxquelles elles attachent un prix infini. Pour
moi, monsieur, j'ai acquis ce soir, à ma grande joie, le droit
de joindre mes instances à celles de ces dames: les voeux que
je formais depuis longtemps viennent d'être agréés, et je vous
serai personnellement obligé de ne pas mêler à tous les
souvenirs heureux de cette soirée celui d'une séparation qui
serait à la fois préjudiciable et douloureuse à la famille
dans laquelle j'ai l'honneur d'entrer.
-- Monsieur, lui dis-je, je ne puis qu'être très sensible aux
témoignages que vous voulez bien me rendre au nom de ces dames
et au vôtre. Vous me pardonnerez de n'y pas répondre
immédiatement par une détermination formelle qui demanderait
plus de liberté d'esprit que je n'en puis avoir encore.
-- Vous me permettrez au moins, dit M. de Bévallan, d'emporter
une bonne espérance... Voyons, monsieur, puisque l'occasion
s'en présente, rompons donc à jamais l'ombre de glace qui a pu
exister entre nous deux jusqu'ici. Pour mon compte, j'y suis
très disposé. D'abord madame Laroque, sans se dénantir d'un
secret qui ne lui appartient pas, ne m'a point laissé ignorer
que les circonstances les plus honorables pour vous se cachent
sous l'espèce de mystère dont vous vous entourez. Ensuite, je
vous dois une reconnaissance particulière: je sais que vous
avez été consulté récemment au sujet de mes prétentions à la
main de mademoiselle Laroque, et que j'ai eu à me louer de
votre appréciation.
-- Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas avoir mérité...
-- Oh! je sais, reprit-il en riant, que vous n'avez pas abondé
follement dans mon sens; mais enfin vous ne m'avez pas nui.
J'avoue même que vous avez fait preuve d'une sagacité réelle.
Vous avez dit que si mademoiselle Marguerite ne devait pas
être absolument heureuse avec moi, elle ne serait pas non plus
malheureuse. Eh bien, le prophète Daniel n'aurait pas mieux
dit. La vérité est que la chère enfant ne serait absolument
heureuse avec personne, puisqu'elle ne trouverait pas dans le
monde entier un mari qui lui parlât en vers du matin au
soir... Il n'y en a pas! Je ne suis pas plus qu'un autre de ce
calibre-là, j'en conviens; mais, -- comme vous m'avez fait
encore l'honneur de le dire, -- je suis un galant homme.
Véritablement, quand nous nous connaîtrons mieux, vous n'en
douterez pas. Je ne suis pas un méchant diable; je suis un bon
garçon... Mon Dieu! j'ai des défauts... j'en ai eu surtout!
J'ai aimé les jolies femmes... ça, je ne peux le nier! Mais
quoi? c'est la preuve qu'on a un bon coeur. D'ailleurs, me
voilà au port... et même j'en suis ravi, parce que, -- entre
nous, -- je commençais à me roussir un peu. Bref, je ne veux
plus penser qu'à ma femme et à mes enfants. D'où je conclus
avec vous que Marguerite sera parfaitement heureuse, c'est-à-dire
autant qu'elle peut l'être en ce monde avec une tête
comme la sienne: car enfin je serai charmant pour elle, je ne
lui refuserai rien, j'irai même au-devant de tous ses désirs.
Mais si elle me demande la lune et les étoiles, je ne peux pas
aller les décrocher pour lui être agréable!... ça, c'est
impossible!... Là-dessus, mon cher ami, votre main encore une
fois.
Je la lui donnai. Il se leva.
-- Là, j'espère que vous nous resterez, maintenant... Voyons,
éclaircissez-moi un peu ce front-là... Nous vous ferons la vie
aussi douce que possible mais il faut vous y prêter un peu,
que diable! Vous vous complaisez dans votre tristesse... Vous
vivez, passez-moi le mot, comme un vrai hibou. Vous êtes une
sorte d'Espagnol comme on n'en voit pas!... Secouez-moi donc
ça! Vous êtes jeune, beau garçon, vous avez de l'esprit et des
talents; profitez un peu de toutes ces choses... Voyons,
pourquoi ne feriez-vous pas un doigt de cour à la petite
Hélouin? Cela vous amuserait... Elle est très gentille et elle
irait très bien... Mais, diantre! j'oublie un peu ma promotion
aux grandes dignités, moi!... Allons adieu, Maxime! et à
demain, n'est-ce pas?...
-- A demain, certainement.
Et ce galant homme, -- qui est, lui, une sorte d'Espagnol
comme on voit beaucoup, -- m'abandonna à mes réflexions.
1er octobre.
Un singulier événement! -- Quoique les conséquences n'en
soient pas jusqu'ici des plus heureuses, il m'a fait du bien.
Après le rude coup qui m'avait frappé, j'étais demeuré comme
engourdi de douleur. Ceci m'a rendu au moins le sentiment de
la vie, et pour la première fois depuis trois longues semaines
j'ai le courage d'ouvrir ces feuilles et de prendre la plume.
Toutes satisfactions m'étant données, je pensai que je n'avais
plus aucune raison de quitter, brusquement du moins, une
position et des avantages qui me sont après tout nécessaires,
et dont j'aurais grand'peine à trouver l'équivalent du jour au
lendemain. La perspective des souffrances tout à fait
personnelles qui me restaient à affronter, et que je m'étais
d'ailleurs attirées par ma faiblesse, ne pouvait m'autoriser à
fuir des devoirs où mes intérêts ne sont pas seuls engagés. En
outre, je n'entendais pas que mademoiselle Marguerite pût
interpréter ma subite retraite par le dépit d'une belle partie
perdue, et je me faisais un point d'honneur de lui montrer
jusqu'au pied de l'autel un front impassible; quant au coeur,
elle ne le verrait pas. -- Bref, je me contentai d'écrire à M.
Laubépin que certains côtés de ma situation pouvaient d'un
instant à l'autre me devenir intolérables, et que
j'ambitionnais avidement quelque emploi moins rétribué et plus
indépendant.
Dès le lendemain, je me présentai au château, où M. de
Bévallan m'accueillit avec cordialité. Je saluai ces dames
avec tout le naturel dont je pus disposer. Il n'y eut, bien
entendu, aucune explication. Madame Laroque me parut émue et
pensive, mademoiselle Marguerite encore un peu vibrante, mais
polie. Quant à mademoiselle Hélouin, elle était fort pâle et
tenait les yeux baissés sur sa broderie. La pauvre fille
n'avait pas à se féliciter extrêmement du résultat final de sa
diplomatie. Elle essayait bien de temps en temps de lancer au
triomphant M. de Bévallan un regard chargé de dédain et de
menace; mais dans cette atmosphère orageuse, qui eût
passablement inquiété un novice, M. de Bévallan respirait,
circulait et voltigeait avec la plus parfaite aisance. Cet
aplomb souverain irritait manifestement mademoiselle Hélouin:
mais en même temps il la domptait. Toutefois, si elle n'eût
risqué que de se perdre avec son complice, je ne doute pas
qu'elle ne lui eût rendu immédiatement, et avec plus de
raison, un service analogue à celui dont elle m'avait gratifié
la veille; mais il était probable qu'en cédant à sa jalouse
colère et en confessant son ingrate duplicité, elle se perdait
seule, et elle avait toute l'intelligence nécessaire pour le
comprendre. M. de Bévallan, en effet, n'était pas homme à
s'être avancé vis-à-vis d'elle sans se réserver une garde
sévère dont il userait avec un sang-froid impitoyable.
Mademoiselle Hélouin pouvait se dire à la vérité qu'on avait
ajouté foi la veille, sur sa seule parole, à des dénonciations
autrement mensongères; mais elle n'était pas sans savoir qu'un
mensonge qui flatte ou qui blesse le coeur trouve plus
facilement créance qu'une vérité indifférente. Elle se
résignait donc, non sans éprouver amèrement, je suppose, que
l'arme de la trahison tourne quelquefois dans la main qui s'en
sert.
Pendant ce jour et ceux qui le suivirent, je fus soumis à un
genre de supplice que j'avais prévu, mais dont je n'avais pu
calculer tous les poignants détails. Le mariage était fixé à
un mois de là. On en dut faire sans retard et à la hâte tous
les préparatifs. Les bouquets de madame Prévost arrivèrent
régulièrement chaque matin. Les dentelles, les étoffes, les
bijoux affluèrent ensuite, et furent étalés chaque soir dans
le salon sous les yeux des amies affairées et jalouses. Il
fallut donner sur tout cela mes avis et mes conseils.
Mademoiselle Marguerite les sollicitait avec une sorte
d'affection cruelle. J'obéissais de bonne grâce; puis je
rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir secret le
petit mouchoir déchiré que j'avais sauvé au péril de ma vie,
et j'en essuyais mes yeux. Lâcheté encore! mais qu'y faire? Je
l'aime! La perfidie, l'inimitié, des malentendus irréparables,
sa fierté et la mienne, nous séparent à jamais: soit! mais
rien n'empêchera ce coeur de vivre et de mourir plein d'elle!
Quant à M. de Bévallan, je ne me sentais pas de haine contre
lui: il n'en mérite pas. C'est une âme vulgaire, mais
inoffensive. Je pouvais, Dieu merci, sans hypocrisie recevoir
les démonstrations de sa banale bienveillance, et mettre avec
tranquillité ma main dans la sienne; mais si sa personnalité
fruste échappait à ma haine, je n'en ressentais pas moins avec
une angoisse profonde, déchirante, combien cet homme était
indigne de la créature choisie qu'il posséderait bientôt, --
qu'il ne connaîtrait jamais. Dire le flot de pensées amères,
de sensations sans nom que soulevait en moi -- qu'y soulève
encore -- l'image prochaine de cette odieuse mésalliance, je
ne le pourrais ni ne l'oserais. L'amour véritable a quelque
chose de sacré qui imprime un caractère plus qu'humain aux
douleurs comme aux joies qu'il nous donne. Il y a dans la
femme qu'on aime je ne sais quelle divinité dont il me semble
qu'on ait seul le secret, qui n'appartient qu'à vous, et dont
une main étrangère ne peut toucher le voile sans vous faire
éprouver une horreur qui ne ressemble à aucune autre, -- un
frisson de sacrilège. Ce n'est pas seulement un bien précieux
qu'on vous ravit, c'est un autel qu'on profane en vous, un
mystère qu'on viole, un dieu qu'on outrage! Voilà la jalousie!
Du moins, c'est la mienne. Très sincèrement, il me semblait
que moi seul au monde j'avais des yeux, une intelligence, un
coeur capables de voir, de comprendre et d'adorer dans toutes
ses perfections la beauté de cet ange, qu'avec tout autre elle
serait comme égarée et perdue, qu'elle m'était destinée à moi
seul corps et âme de toute éternité! J'avais cet orgueil
immense, assez expié par une immense douleur.
Cependant un démon railleur murmurait à mon oreille que,
suivant toutes les prévisions de l'humaine sagesse, Marguerite
trouverait plus de paix et de bonheur réel dans l'amitié
tempérée du mari raisonnable qu'elle n'en eût rencontré dans
la belle passion de l'époux romanesque. Est-ce donc vrai? est-ce
donc possible? Moi, je ne le crois pas! -- Elle aura la
paix, soit; mais la paix, après tout, n'est pas le dernier mot
de la vie, le symbole suprême du bonheur. S'il suffisait de ne
pas souffrir et de se pétrifier le coeur pour être heureux,
trop de gens le seraient qui ne le méritent pas. A force de
raison et de prose, on finit par diffamer Dieu et dégrader son
oeuvre. Dieu donne la paix aux morts, la passion aux vivants!
Oui, il y a dans la vie, à côté de la vulgarité des intérêts
courants et quotidiens à laquelle je n'ai pas l'enfantillage
de prétendre échapper, il y a une poésie permise -- que
dis-je? -- commandée! C'est la part de l'âme douée d'immortalité.
Il faut que cette âme se sente et se révèle quelquefois,
fût-ce par des transports au delà du réel, par des aspirations au
delà du possible, fût-ce par des orages ou par des larmes.
Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, ou
plutôt qui est le bonheur même, celle d'une créature vivante
qui connaît tous les troubles du coeur et toutes les chimères
de la pensée, et qui partage ces nobles tourments avec un
coeur égal et une pensée fraternelle! Voilà le roman que
chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre
dans sa vie, s'il a le titre d'homme et s'il le veut
justifier.
Au surplus, cette paix même tant vantée, la pauvre enfant ne
l'aura pas. Que le mariage de deux coeurs inertes et de deux
imaginations glacées engendre le repos du néant, je le veux
bien; mais l'union de la vie et de la mort ne peut se soutenir
sans une contrainte horrible et de perpétuels déchirements.
Au milieu de ces misères intimes dont chaque jour redoublait
l'intensité, je ne trouvais un peu de secours qu'auprès de ma
pauvre et vieille amie mademoiselle de Porhoët. Elle ignorait
ou feignait d'ignorer l'état de mon coeur; mais, dans des
allusions voilées, peut-être involontaires, elle posait
légèrement sur mes plaies saignantes la main délicate et
ingénieuse d'une femme. Il y a, d'ailleurs, dans cette âme,
vivant emblème du sacrifice et de la résignation, et qui déjà
semble flotter au-dessus de la terre, un détachement, un
calme, une douce fermeté qui se répandaient sur moi. J'en
arrivais à comprendre son innocente folie, et même à m'y
associer avec une sorte de naïveté. Penché sur mon album, je
me cloîtrais avec elle pendant de longues heures dans sa
cathédrale, et j'y respirais un moment les vagues parfums
d'une idéale sérénité.
J'allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de
la vieille demoiselle un autre genre de distraction. Il n'y a
point de travail auquel l'habitude ne prête quelque charme.
Pour ne pas laisser soupçonner à mademoiselle de Porhoët la
perte définitive de son procès, je poursuivais régulièrement
l'exploration de ses archives de famille. Je découvrais par
intervalles -- dans ce fouillis -- des traditions, des
légendes, des traits de moeurs qui éveillaient ma curiosité,
et qui transportaient un moment mon imagination dans les temps
passés, loin de l'accablante réalité. Mademoiselle de Porhoët,
dont ma persévérance entretenait les illusions, m'en
témoignait une gratitude que je méritais peu, car j'avais fini
par prendre à cette étude, désormais sans utilité positive, un
intérêt qui me payait de mes peines et qui faisait à mes
chagrins une diversion salutaire.